remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La jolie figure de ta
femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers
de la garnison ne cherchassent pas à lui faire la cour; et, comme il n'y
a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret,
ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la virent passer le premier
matin et la suivirent de loin jusqu'à notre _maison de ville_, comme
ma femme appelle son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir,
remarquèrent le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il
n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent naturellement si
c'était pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer
là pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et
malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux
firent si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue de
derrière par laquelle sortit, quelque temps après que Fernande fut
partie, un jeune homme que l'on ne connaît pas par son nom, mais qu'on a
vu à l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la
pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compère se
fût introduit de son côté, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en
aperçût, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir
Fernande sans l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces
messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés pour
adresser la parole à une dame en pareille occasion. De mon temps, nous
n'aurions pas été si respectueux; mais autre temps, autres moeurs,
heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux
rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval dans la cour après
avoir pris la clef du rez-de-chaussée, qu'elle avait demandée à ma femme
sous prétexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant
qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa
poche, non sans avoir bien barricadé son amant pour qu'il ne fût dérangé
dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait,
et qui était ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef
de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui
feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se
portèrent aussitôt après en embuscade à la fenêtre du grenier par où
l'amant était entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand
plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent
longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer à parlementer en
répondant à de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en
liberté. Il resta muet à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et
se tint tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens
d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on
monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la
maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires.
Mais le captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait
pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit miraculeuse de
hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs,
mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on
sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est
aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est
venu dîner avec nous, et m'a raconté toute l'affaire non sans un certain
plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme
aussitôt qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade toute la
journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui ai fait une scène de
tous les diables, et elle s'est mise en colère comme un petit démon.
Au lieu de me prier de me taire, elle m'a défié de t'informer de sa
conduite, et m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler
ainsi; que j'étais _un butor_, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même
les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu
voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire
ce qu'il en est.
Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ
des chevaux de poste et quitter une maison où elle se disait insultée et
opprimé. Eugénie s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque de
nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue terminer le
différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie passera la nuit auprès
d'elle; moi je me hâte de t'écrire, parce que je crains que demain la
force et la volonté ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la
laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui
m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise très-rouée. Je ferai mon
possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi
bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que
j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui
arrivera désormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser
enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache
pas qu'elle a la tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa
résistance à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux d'aller
soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant
qui la livre déjà à la risée de toute une province et de tout un
régiment. J'ai été fâché aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais
recommandé, car elle est tombée dans des convulsions qui m'ont prouvé
que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublié
l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence
envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta
conduite, mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. Elle
est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien
bonnes mères de famille qui ont eu leurs jours d'égarement. Elle a, je
crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle était charmante; je
ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, des
convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable
autrefois. Tu m'as paru être un mari bien débonnaire, je ne te le cache
pas; tu vois ce que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres
disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que tu vis là-bas
dans une intimité un peu trop tendre avec une espèce de parente qui est
venue te trouver après ton mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien
que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir
quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit
conjugal; c'est une grande imprudence, et voilà comme elles s'en
vengent. Ne te fâche pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un
commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin
dans un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être un
mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce que pour découvrir la
retraite de ton rival et le traiter comme il le mérite; je t'aiderai. Je
ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire
qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.
LXXIV.
DE FERNANDE A OCTAVE.
Tilly, près Tours.
Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par M. Borel, je suis
venue me réfugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie,
mais sous le toit d'une personne dont les leçons, quelque dures qu'elles
soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre
sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient dans celle de ce
soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Léon; ma mère m'y
conduit. Elle sait notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais
elle a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette
tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout ce que je puis dire,
s'obstine à croire que Sylvia est sa maîtresse, et qu'il m'abandonne
pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a répandu dans le pays cet
infâme mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met
à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas assez que je le rendisse
ridicule par ma folle conduite, je ne puis empêcher qu'on le calomnie!
Sa bonté, sa confiance envers moi, seront attribuées à des motifs
odieux! Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je
l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez ma mère, et
elle s'est beaucoup troublée en me voyant. Un instant après, ma mère
est venue me parier de mon ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu
qu'elle était informée des plus petits détails de notre histoire; mais
informée de quelle manière! Les faits, en passant par la bouche de cette
servante, étaient salis et dénaturés, comme vous pouvez penser: nos
premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à
un sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés comme une
intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous fit alors a été traité
d'infâme complaisance; et notre double amitié, si longtemps paisible et
toujours si pure, est condamnée sans appel comme un double commerce de
galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Je n'ai pas
la force de me débattre contra une destinée si déplorable; je me laisse
accabler, humilier, salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je
trouverai peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit
en colère contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant?
Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir;
mais que pouvez-vous réparer désormais? Je sais que vous souffrez autant
que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en
préserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches;
je suis perdue, à quoi servirait de me plaindre?
Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au
moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma réponse, que vous n'êtes pas
loin, et que vous pénétrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous
m'êtes funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous persévérez
obstinément. À quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites
passionnées qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi
voulez-vous me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et
pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous
quelque déguisement et avec quelque précaution que vous approchiez de
moi, vous serez encore découvert. La maison est petite, je suis gardée
à vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le secours et le
dévouement de ces gens-là; pour un louis ils vous secondent, pour deux
ils vous vendent. À quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien
pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon.
Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre
aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retirée
à jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonté
m'humiliera comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous obstinez
à me voir encore, vous paierez peut-être cette obstination de votre vie;
car Jacques se réveillera enfin du sommeil où la confiance plonge son
orgueil. Je ne puis vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre
fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait,
qu'en trouvant la mort dans les conséquences de votre amour. Eh bien!
soit. Tout ce qui pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il
m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de près.
LXXV.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je t'abandonnerai?
Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut être
exposée, quand la tienne est compromise et désolée par ma faute? Me
prends-tu pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que Dieu
maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances et traverse
toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des
plaintes et du découragement; songe que je ne puis plus te compromettre
maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur
saignera éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est pas
réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas
l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment implacable et éternel.
Pauvre infortunée! Dieu ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute
ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra
qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protège ceux
que le monde abandonne. Il te préservera, lui seul sait de quelle façon;
du moins il te rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son
mal pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais
ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, elle était
très-légèrement indisposée, et sa constitution annonçait une force
capable de résister aux maladies inévitables de l'enfance. Tu la
retrouveras guérie, ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein.
Tout le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous étions
une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une même vie
semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel
ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou
toléré, et Sylvia n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a
parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, il faut les
laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien à Jacques jusqu'à
la dernière goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lâches
si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te
rendre le bonheur, je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais s'il
te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur à lui!
Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je
m'inquiète du monde? J'ai cru autrefois que c'était un maître sévère
et juste; j'ai rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A
présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes bras et je
t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes enfants, ta fille
au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude où les
clameurs insensées de ta société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas,
comme Jacques, une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède
t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai pour que
ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien à faire qu'à
jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui
dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que
tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et hâte-toi d'aller
à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter sa colère, je viendrais te
prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-même
à ton mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, que je
viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir
à lui, et lui donner la réparation qu'il voudra. Il me mépriserait avec
raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit
jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec
Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. Je t'ai vue aussi,
dans quel état de pâleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures
du remords et du désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui
ai vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver mon premier
billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce soir au moment de ton
départ, et je ferai le voyage à deux pas derrière toi. Prends courage,
Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons
malheureux, et plus je t'aimerai.
LXXVI.
D'OCTAVE A HERBERT.
J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour le Dauphiné, le
15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mère était bien loin
de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'était autre
que l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de
Theursan, qui est du reste une méchante femme, est prudente et amie
des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journée, congédié
Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte
et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer
avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans une auberge du village
voisin où elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais
j'ai pensé que, dans l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le
contraire. J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et je l'ai
vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés de sa langue seront
perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abîme où tout
s'engloutit pêle-mêle, fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande,
j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des témoignages d'amitié
qui ont dû répandre quelque consolation dans son coeur brisé. A
l'approche du premier relais, après avoir échangé un regard, une poignée
de main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté mon
costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute la nuit derrière
sa voiture; à chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, à la
lueur mystérieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir
dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, j'ai
loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À propos, envoie-moi
vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expédition à faire,
je ne saurais comment m'en tirer.
Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur la route; mais elle
ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si
indifférent à elle et à sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon
dessein. Je me suis arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de
Saint-Léon, et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé
alors mon équipage au presbytère en disant au postillon d'aller
lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je
suis arrivé à travers bois jusqu'au château; je suis entré sans voir
personne, et je me suis assis dans le salon derrière le paravent où l'on
met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un
seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille était morte,
et je répandis des larmes amères en songeant au surcroît de douleur qui
attendait mon infortunée Fernande.
J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme accablé de cette
combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher
plusieurs personnes; c'était Jacques avec Fernande et sa mère qui
venaient d'arriver. «Où est ma fille? disait Fernande a son mari;
fais-moi voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle de
Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui répondant par cette
question: _Où est Octave?_... Je me levai aussitôt, et je me présentai
en disant d'un ton résolu: «Me voici.» Il resta quelques instants
immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la
surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me
disant: _C'est bien_. Ce fut la première et la dernière explication que
nous eûmes ensemble.
Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir ce qu'était devenue
sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pâle et
tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix étouffée:
«Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une lettre de
M. Borel.--Je n'ai reçu aucune lettre, répondit Jacques, et ton arrivée
est pour moi un bonheur inattendu.» Il fit cette réponse avec tant de
calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, si
je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les secrets de
Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. Fernande se leva
vivement, et un éclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba
sur son siège, en disant: «Ma fille est morte, du moins!--Je vois, dit
Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu
l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est
une triste justification que j'ai à t'offrir, ma pauvre Fernande; mais
tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet
instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre
dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers et de larmes.
_Seul!_ dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'évanouit.
«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques,
laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de
voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une
autre pièce.--Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec et hautain;
laissez-moi secourir ma femme moi-même, vous direz ensuite tout ce que
vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en
s'adressant à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends
courage; c'est tout ce que je te demande en récompense de la tendresse
inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant
qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu
dois tenir à la vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent;
Sylvia est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre
ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de résister à ta
douleur... et... voici Octave.» Il prononça ce dernier mot avec un
effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupée seulement de sa
douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda
avec un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme étrange!
j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds.