Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; c'est la première

fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait dû et

devra l'être souvent; mais je ne puis commander à mon inquiétude quand

il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur

existence est plus précaire que celle des autres. La petite est bien

plus délicate que son frère, et cela justifie la croyance générale qu'un

des deux vit toujours aux dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si

elle va plus mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non

pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, mais pour te

soulager de la terrible responsabilité qui pèse sur toi. J'ai caché et

je cacherai cette nouvelle à Fernande aussi longtemps que je pourrai;

sa santé est réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude

aggraveraient son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés et

de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me

consterne, et ses nerfs sont dans un état d'irritation qui change

entièrement son caractère. Tu as raison, Sylvia, cette séparation n'a

produit rien de bon. Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez

vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution;

toutes les consciences honnêtes sont capables de la générosité d'un

jour, mais presque toutes succombent le lendemain à l'effort du

sacrifice. J'ai cru qu'il était de mon devoir de consentir à celui de

Fernande et même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré un

résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, rien ne le rallume;

et en m'arrachant à notre Dauphiné, je n'avais pas certainement sur le

visage l'imbécile joie d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas

non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de

retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais

bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharné, et que

je la dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être suffi

pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur à

mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient

ce qu'ils ont éprouvé, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que

l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il faut

voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la

femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais

Fernande que dans le cas où elle recevrait mes caresses d'un front

serein, avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite est

noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'étais assez

grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion qu'elle me témoigne

malgré elle de temps en temps, il y a une violence de sincérité que je

préfère à une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant!

comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle

se jette à mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec

horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de

revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit

malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous les chagrins, tous les affronts

sur moi plutôt que celui-là! J'attends encore quelques jours;

l'excitation où elle est s'apaisera peut-être comme le redoublement

d'une maladie. J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction

que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la faculté de faire un

noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu;

ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus à mon

respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le bras

pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hélas! si elle

savait combien je l'aime! Mais je me tais désormais; mon amour serait un

reproche, et je respecte sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des

instants où je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va

s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré de douleurs

dans le cours de ma triste vie!

LXX.

DE SYLVIA A JACQUES.

Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un état de

marasme qui fait des progrès effrayants; amène quelque médecin plus

habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est réellement aussi

malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille;

et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, si mes

craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La

laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il

est vrai que sa mère va arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et

qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit

de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande.

Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? cela nous a porté malheur.

Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son sacrifice; que

peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essayé d'adoucir son

chagrin par mon amitié; je me suis convaincue plus que jamais que

son âme n'est point grande, et que les petitesses de la vanité ou de

i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée aux idées

élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hésité à

savoir si j'avais l'intention de découvrir ses secrets pour en abuser,

ou si j'étais sincère dans mon désir de le réconcilier avec lui-même?

Croirais-tu qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des

coquetteries pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil et sot

amour-propre; il me croit occupée à ces calculs petits et méprisables,

quand mon coeur est brisé de la douleur de Fernande et de la sienne,

quand je donnerais mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les

envoyer vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais jamais mis le

pied, et où leur bonheur ne toucherait point à ton existence. Pauvre

Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence

ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le

caractère trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son

égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de lui, et Dieu

fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait

peut-être que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant

qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit,

dévouons-nous à ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.

LXXVI.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; vous m'aimez et je

vous aime, voilà tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir

et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je

vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous

compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez pas au désespoir, et

ne déjouez pas par une inutile et folle résistance les moyens que

je prendrai pour arriver à vous sans que personne s'en doute. Que

craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous épouvantent?

Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes?

M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des

sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime,

et vous décider à retourner à Saint-Léon. Là nous reprendrons notre

ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'êtes, et je serai

aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout

accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela seul est

impossible.

J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, j'ai déjà

gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette nuit je suis passé

sous vos fenêtres, il était deux heures du matin, et il y avait de la

lumière dans votre chambre; demain je vous écrirai comment nous pouvons

nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, et, s'il

faut répéter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin

vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse

pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant

ses denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise

copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter

le désintéressement et la délicatesse de Claire; c'est une coquette

froide et très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux êtres

de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le

mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, réfugie-toi dans le

seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu

voudras, mais laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te

dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.

LXXII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus

patiemment que je peux, et attendant les rares instants où il m'est

permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours à demander et

à obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa

résistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de

force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille de mon

indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez à

combattre sa terreur d'être découverte et compromise, j'ai été fort

occupé. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de

profession plus active et plus assujettissante que celle de pénétrer

auprès des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai

eu à lutter contre madame de Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé

une fois), le philosophe le plus pédant et le plus insupportable de

la terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse du

bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée d'après ses lettres.

J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est à Tours,

et qui la connaît fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais

maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces

êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur

malédiction à tout ce qui aime sur la terre; pédagogues femelles qui ont

le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le

prédire avec une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux

biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences écrites sur

parchemin à la place du coeur, et qui mettent leur gloire a étaler leur

fatal bon sens et leur raison impitoyable à défaut d'affection et de

bonté. Sachant que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins

tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue

la voir et se repaître de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le

dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même

pas si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame Borel,

leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde

lui bat froid, et ne peut s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y

retournera, je l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les

miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus

misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un héros ni dans

la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour cela que je suis toujours

ennuyé, agité et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop

Fernande pour renoncer à elle; je préfère commettre tous les crimes et

supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que

je veuille la persécuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne

partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent.

Quelle digue peut s'opposer à l'amour de deux êtres qui s'entendent

et dont les brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute

heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des

amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'étreinte

de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs

ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation qu'expient en

secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et

je m'élève dans les régions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis

sûr de redescendre sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je

voudrai.

Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; mais, au bout du

compte, cet abandon de moi-même au hasard ou au destin, cette soumission

de mes actions à mes passions est la seule chose qui me convienne. Je

suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul

peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rôle. Je me

laisse aller au gré de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se

drapent, les autres se fardent| il en est qui se plâtrent et veulent se

changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des

ailes de papillon à des organisations de tortue. En général, les vieux

se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravité de

l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tête et ne m'occupe

en aucune façon, des spectateurs. J'écoutais dernièrement deux hommes se

dépeindre l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre

insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en quittant la

diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le prétendu bilieux s'était

laissé provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel

n'avait pu supporter une contradiction très-légère sur une question

politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes,

qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des

qualités qu'ils peuvent avoir.

Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni à

droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit de ma démarche. Quelquefois

je me regarde au miroir, el je ris de moi-même; mais je ne change rien

à ma manière d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce

caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir ce que le

destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement

du monde; la pensée de mon amour suffit pour réchauffer ma tête et

entretenir mon espérance. Enfermé dans une petite chambre d'auberge

assez fraîche et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu

sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la

journée. Personne ici ne me connaît que deux ou trois jeunes gens de

Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel

ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut

compromettre Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit toujours

qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair

comme le jour qu'il n'y pense guère ou qu'il est plus occupé des soins

de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à

elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec

Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je travaille à la décider,

car je partirais aussitôt pour mon ermitage, et j'arriverais à quelques

jours de distance, en disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire

un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien

voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne le plus

volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient à

l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses

grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes

du désir el de la timidité. Moi, timide! c'est pourtant vrai.

J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens

de la beauté, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme

que j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières d'un amant

sont plus impérieuses que les menaces de toute la terre, et même que

les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient

quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugénie

Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est

comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques

mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison déserte, une espèce

de pied-à-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par

semaine. Il doit être facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à

Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy.

J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du

même avis.

LXXIII.

DE M. BOREL A JACQUES.

MON VIEUX CAMARADE,

Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre

chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu dois t'opposer à l'autre. Laisse

donc tes enfants à quelque personne sûre, et reviens chercher madame

Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné

le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton départ que cette

parole: «Mon ami, je te confie ma femme.» Je ne sais pas bien ce que tu

entendais par là, toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent

beaucoup des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que

le code du régiment Or, dans mon temps, voilà comme cela se passait, et,

dans mon intérieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami,

un frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, sa soeur ou

sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste,

chargé des devoirs suivants: 1° souffleter ou bâtonner tout impertinent

qui s'adresse à elle avec l'intention évidente de porter atteinte à

l'honneur de mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder au

souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. Ce premier point sera

fidèlement exécuté, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me

tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la

flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme de mon ami est

récalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner

d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-même à sa

conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de

la mienne en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon

cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, comme tu peux

croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilité

que d'avoir à garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme

la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se

moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport.

Me taire serait tolérer et encourager le mal, et prêter ma maison à un

commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets

donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.

Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer

et repasser quelqu'un sous ma fenêtre à deux heures du matin. Mon grand

lévrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers

la croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le seul chien

de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien

qu'accoutumés à faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai

que c'était quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai _qui vive?_

plusieurs fois, personne ne répondit; je pris une simple canne à épée et

je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui était

à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut

singulier et invraisemblable; mais je n'en témoignai rien, et je me

tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis

très-distinctement les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; mais

je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis

fuir d'un côté un homme et de l'autre une femme, qui n'était ni plus ni

moins que la tienne. Je ne me montrai pas à elle dans cet instant;

mais le lendemain, au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que

je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre.

Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention

d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en

empêcha, elle s'en était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande,

comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits ménagements,

elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert son intrigue. Madame

Fernande avait répondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle

avait en effet inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou

pour lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté par

compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. Je te répète

les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans

son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette

prétendue amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un

mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le monsieur était parti au

moins pour l'Amérique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs

jours, je renonçai de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis

Aujourd'hui.

[Illustration: J'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin.]

L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale nous invita

à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de la nouvelle armée, qui

portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres étrangers

au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel

est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens

militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés de retourner leur

casaque; on boit de bon vin à leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais

que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie

folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre dans sa

calèche, à prendre les rênes et à la conduire à Tours avec madame

Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clémence,

cette bégueule que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de

nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour

aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, en la voyant, qu'elle fût si

malade qu'elle prétend l'être. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent

pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés

en Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller de près sa

compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou

si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou

quatre fois donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa

fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit d'accord avec

la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit

très-adroit et moins _insensé_ que Fernande ne l'avait dépeint. Il faut

aussi qu'elle ait été de très-bon accord avec lui pour ne pas me le

faire connaître; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui

l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle

a su si bien exécuter. Je poursuis mon Récit.

[Illustration: J'ai déjà gagné le jardinier...]

Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de retour à Cerisy, elle

nous dit qu'elle avait oublié une emplette, et qu'elle s'amuserait

à monter à cheval _un de ces jours_ pour faire cette course. Je lui

répondis qu'au jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à

l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernière était

occupée. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit

que cela dépendrait de l'état de sa santé, et qu'elle m'avertirait le

premier matin où elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la

voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fût plus malade

qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme

de chambre nous répondit qu'elle était partie à six heures du matin,

à cheval et suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai

prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument d'Eugénie

et l'autre petite bête que monte ta femme ordinairement étaient allées

chez le maréchal ferrant, à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été

obligée de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour

une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier

empressement d'aller à Tours, et me jeta dans une double inquiétude. Je

craignais qu'elle ne se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre

chose que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et

je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur et de

poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; elle espérait

sans doute rentrer et se dépouiller de cet accoutrement de marche forcée

sans être remarquée; mais elle reprit courage et me dit avec assez

d'aplomb: «Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave?

--Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée à ce point

depuis le départ de Jacques.--Et vous voyez comme je mène bien votre

cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte

vraiment bien aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant

un si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire cette

expédition.--C'est très-joli de votre part, repris-je; mais Jacques

vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?--Jacques me

laisse faire tout ce que je veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et

elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire

sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme

les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas

me mêler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le

droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni ma soeur ni ma

fille; que mes épigrammes étaient brutales et blessaient Fernande, ce

qui était contraire aux égards que nous devions à son isolement et aux

devoirs de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je

me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la même façon deux

jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en

empêcher, après tout? Et qui l'empêchait de me répondre qu'elle allait

tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le

croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.

Jacques · 第 19 / 26 段