si délicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux
malheurs qu'elle avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore,
et prit courage au point de me tendre la main, à moi le dernier, après
avoir donné mille témoignages d'affection à son fils, à son mari et à
Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à voix basse, pendant un moment où je me
trouvais seul près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même
temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai les yeux de
madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques
rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu
de nourriture, et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et
silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu Fernande à
la vie. Personne ne parlait à madame de Theursan, qui paraissait fort
insensible à l'infortune de sa fille, et qui n'était occupée qu'à
regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une
affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions
pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en avoir aucune. Quand
nous rentrâmes au salon, madame de Theursan, s'adressant à Jacques, lui
dit d'un ton insolent: «Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner
une explication particulière?--Absolument, Madame, répondit
Jacques.--Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mère
chez vous; je suis venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon
intention était de vous réconcilier, autant que possible, avec votre
mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager à abjurer
ses torts en pardonnant les vôtres. Mais on m'insulte avant même que
j'aie dit un mot en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous
voulez que j'agisse désormais.--Je vous supplie, maman, dit Fernande,
troublée et épouvantée, de remettre à un autre moment toute explication
avec qui que ce soit.--Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques,
que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous expliquer?
Est-ce que tu as prié ta mère de venir te protéger et te défendre contre
moi?--Non, non, jamais! s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein
de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; n'écoute pas,
ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de moi et taisez-vous.--Me taire
serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais à
dire pouvait servir à quelque chose; mais je vois que ce serait prendre
une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'à
me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la dernière
fois; la vie honteuse à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous
voulez vous plonger plus avant m'interdit désormais toute relation avec
vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de
votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari.»
Fernande, plus pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon Dieu,
épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, mais sa colère ne se
révélait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a
appris à observer, et dont madame de Theursan était loin de connaître
l'importance. «Madame, dit-il d'une voix très-légèrement altérée,
personne au monde, excepté moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez
renoncé aux vôtres en la mariant. Je vous défends donc, au nom de mon
autorité et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches
et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, peuvent lui devenir
funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous
ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que
vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira de vous
dire que je vous connais.» Madame de Theursan changea de visage; mais la
colère l'emportant sur la peur que cette espèce de menace avait semblé
lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant
vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en
disant: «Si c'est là votre choix, Fernande, restez au sein de la honte
où votre mari vous a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie.
Pour vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon compliment
du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté avec laquelle vous
avez fourni un amant à votre rivale, pour la supplanter plus facilement
auprès de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui
m'était imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer
et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!»
Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon
coeur. Sylvia dit à madame de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle
ne comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait point aux
énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume.
Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait à sa fille un
douaire qui, en cas de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci
une existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin que sa
fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à gouverner cinquante
mille livres de rente: voilà toute l'énigme.» Madame de Theursan était
verte de fureur; mais la haine lui déliant merveilleusement la langue,
elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques
perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; alors il ouvrit son
portefeuille, et montra à madame de Theursan quelques mots écrits sur
un petit papier, avec une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix
forte, _Connaissez-vous cela?_ Elle fit un mouvement de rage pour la
saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne savait point ce que cela
signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla ôter du cou de Sylvia une
espèce de scapulaire qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de
satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra à madame de
Theursan, et répéta de la même voix tonnante, que je n'avais jamais
entendue sortir de sa poitrine: _Et cela, le connaissez-vous?_ La
malheureuse femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva en
criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est pas moins votre
maîtresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!--Ce n'est
pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que
nous cette scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa mère
pour la secourir.--Non, c'est sa maîtresse, criait madame de Theursan
avec égarement, en s'efforçant d'entraîner sa fille. Fuyons cette
maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux
pas rester sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La pauvre
Fernande, brisée par tant d'émotions et comme frappée d'étourdissement
devant taut de surprises, restait indécise et consternée, tandis que sa
mère la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de délire.
Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia:
«Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne;
embrasse-la, et oublie ta mère, qui vient de se perdre par sa faute.»
Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans
la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui était
sortie pour aller soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi,
en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, tu as été trop
loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant Fernande et devant moi. Je
suis bien fâchée de savoir que c'est là ma mère; j'espérais que celle
qui m'a abandonnée en me donnant le jour, était morte. Heureusement
Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et il sera facile de lui
faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel
à mon amitié.--Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à
personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera
religieusement.--D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais
rien, et que je ne devine pas plus que Fernande.» Nous nous séparâmes,
et Sylvia passa le reste de la journée dans la chambre de madame de
Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée d'aller se mettre
au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère un peu calmée. Sylvia les a
soignées alternativement avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une
grande et noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé entre
elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain
matin sans consentir à voir personne, elle se laissa accompagner par
Sylvia jusqu'à sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit
où elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait être
accablée, et n'avoir plus de forces pour la colère et le ressentiment.
Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui
l'attendait à la grille, elle lui tendit la main; puis, âpres un instant
d'hésitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis
Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour
la soigner. «Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal;
mais si je vous appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me
fermer les yeux.--Je vous le jure, répondit Sylvia; et je vous jure
aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.--Et ce jeune homme le
gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car
je suis bien malheureuse!--J'ai quelque chose à vous remettre, reprit
Sylvia; c'est les trois lignes écrites que Jacques vous a montrées hier,
les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous
devez les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi
l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et j'y tiens à cause
de Jacques.--Bonne, bonne personne!» s'écria madame de Theursan, en
acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute
l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'être
débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la
confusion d'une conscience coupable: elle partit précipitamment.
Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand celle-ci eut
disparu derrière la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine,
et j'entendis ce mot expirer à demi sur ses lèvres pâles: «Ma
mère!--Explique-moi ce mystère, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en
lui baisant la main avec une sorte de vénération irrésistible; comment
cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la soeur
de Jacques?» Son visage prit une expression de recueillement
indéfinissable, et elle me répondit: «Il n'y a au monde que cette femme
qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là
ma mère.--Elle a donc été aimée du père de Jacques?--Oui, dit-elle, et
d'un autre en même temps.--Mais qu'y avait-il sur ce papier?--Quatre ou
cinq mots de la main du père de Jacques, attestant que j'étais la fille
de madame de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être mon
père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi.
Cette image, dont j'ai la moitié, c'est lui qui me la mit au cou en
m'envoyant à l'hospice des Orphelins.--Quelle destinée que la tienne,
Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand
coeur.--Mes peines ne sont rien, répondit-elle en faisant un geste comme
pour éloigner une préoccupation personnelle; ce sont les vôtres qui me
font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.--Et n'as-tu
pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.--C'est
toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le
plus faible. Cependant il y a une chose qui me réconcilie, c'est que tu
sois venu; cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle sur nos
communes douleurs; je me sentais en ce moment disposé à une confiance et
à une estime que je ne retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je
venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes
mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées en me fermant
l'accès de son âme. «Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce
qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti;
sois bien sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans
ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.»
Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allée du parc.
J'allai m'informer de la santé de Fernande; son mari était dans sa
chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la
mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand
il s'est passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus
irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller
frapper à cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre
quand il sort en me disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle
ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible générosité de
cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi
toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants où je
le crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité pour que j'y
ajoute foi sincèrement. S'il n'avait donné de sa bravoure et de son
mépris de la vie des preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion
de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais à
moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout
entière par Sylvia, celle explication ne peut présenter aucun sens.
L'opinion à laquelle je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon
sans être ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il s'est
imposé le stoïcisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un
rôle; et il s'est tellement identifié avec quelque type de l'antiquité,
qu'il est devenu lui-même une espèce de héros antique, à la fois
ridicule et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son rêve de
grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? Attend-il que sa femme
soit guérie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble
à la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui
arrive de me regarder avec des yeux où brille la soif de mon sang.
Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il
y a trois jours que nous en sommes au même point. Fernande a été
réellement mal, et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une
nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec
eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en remercie du fond de
la mienne. J'espère que dans peu Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa
bonne constitution, et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée
d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que le secours d'un
très-bon médecin qui était venu pour soigner sa fille, et qui est resté
pour elle. Adieu, mon ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret
que j'ai juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à un
autre moi-même.
LXXVII.
DE JACQUES A M. BOREL.
Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes
intentions de ton amitié. Je sais que tu te serais battu de grand coeur
pour défendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre même un moindre
service. J'espère que tu regardes ce dévouement comme réciproque, et
que, si tu as jamais occasion de faire un appel sérieux à l'amitié, tu
ne t'adresseras pas à un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne
Eugénie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle
lui écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre où tu
m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon brave; compte sur
moi, à la vie et, à la mort.
LXXVIII.
DE JACQUES A OCTAVE.
Je veux vous épargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne
pourrait être que difficile et pénible entre nous; nous nous entendrons
plus vite et plus froidement par écrit. J'ai plusieurs questions à vous
adresser, et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de vous
interroger sur certaines choses qui m'intéressent pour le moins autant
que vous.
1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une
personne qu'il n'est pas besoin de nommer?
2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en
vous présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention?
3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous
chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie,
si son mari l'abandonnait?
Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie
de cette personne, gardez-moi le secret auprès d'elle sur le sujet de
cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur
futur impossibles.
LXXIX.
D'OCTAVE A JACQUES.
Je répondrai à vos questions avec la franchise et la confiance d'un
homme sûr de lui:
1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui
s'est passé entre elle et moi;
2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage
et du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers _elle_, je
découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me
frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger
sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer;
3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous
devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais
serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi,
autant que possible, le mal que je lui ai fait.
Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce
que je souffre à cause de vous; si vous voulez vous venger de moi,
vous devez désirer de me trouver debout. Je serais un lâche si je vous
implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous
attendre, et je vous attends. Décidez-vous.
LXXX.
D'OCTAVE A HERBERT.
Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il
jamais? Tout cela est encore un mystère pour moi; cet homme a la
manie d'être impénétrable. J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce
dédaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite
jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde envers moi
m'humilie ou sa lenteur à se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que
d'être ainsi dans le doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir.
Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, et de la
réponse que je lui ai faite du presbytère, le tout entre le déjeuner et
le dîner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est
bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre
notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée par Jacques
à me faire cette invitation. C'était le premier jour depuis sa maladie
qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya
ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner comme la veille,
et Jacques me reçut comme les autres jours, c'est-à-dire avec une
poignée de main et une contenance grave. Cette poignée de main, qu'il
ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement une
démonstration extérieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur
enfant autorise assez son silence et sa réserve, qu'elle peut prendre
pour de la tristesse. Seulement, après le dîner, il me suivit dans le
jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je les supposais,
il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais vous n'êtes pas un homme sans
coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous
cacherez à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que
dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent lieues, fussé-je mort,
vous ne lui apprendrez que j'ai su la vérité.» Je lui donnai ma parole,
et il ajouta: «Êtes-vous bien pénétré de l'importance du serment que
vous me faites?--Je pense que oui, répondis-je.--Songez, me dit-il, que
c'est la première et la principale réparation que je vous demande du
mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une
blessure mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai
pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la
reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on
ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fière.--O
Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers
elle!--Ne me remercie pas, dit-il d'une voix altérée, je ne puis l'être
envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment.
Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques va encore nous
quitter, me dit-elle; il prétend avoir des affaires indispensables
qui l'appellent à Paris; mais, dans la situation où nous sommes, tout
m'effraie. Peut-être a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel
qu'un hasard aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il par une
feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit
instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout à fait sans me
rien dire.» Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques
aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui
assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une amitié plus vive que
jamais. Fernande est bien facile à abuser; elle est si peu habituée au
raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais
les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une
douce et naïve créature, toujours gouvernée par l'instinct d'aimer,
par le besoin de croire, et trop pieusement crédule dans l'affection
d'autrui pour être susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla
de ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut tellement
l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si bons amis, qu'elle me
dit le soir: «Oh! quelle confiance héroïque de la part de Jacques! il
nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre
si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée de vous haïr.»
Jacques est parti ce matin, calme, et me témoignant une affection
vraiment stoïque; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est
ma maîtresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement
refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même dans les
occasions où la crainte de la perdre et le trouble de mes passions
auraient dû triompher de tous les scrupules. Peut-être que si Jacques
savait cela, il agirait autrement; peut-être aurais-je dû le lui dire.
C'eût été un autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui
disant: «Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» Mais il est écrit
que je ne serai jamais un héros, cela m'est impossible, et j'ai une
antipathie insurmontable pour les scènes de déclamation. Je me connais
trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je
serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis un an je suis le
plus niais des séducteurs, et je serais devenu criminel aussitôt après
cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma
parole, soit pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le
croire aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité
m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration avec une
sensibilité puérile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis
qu'après tout, la vie est une comédie à laquelle ne se laissent pas
prendre ceux qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet,
chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à manger ou à dormir.
Jacques serait ce qu'il croit être, si la nature l'avait doué comme
moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y
renonçait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien
que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est pas capable de tels
sacrifices. Il aime le genre héroïque, et sa paisible nature, ses
passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'âge, le
secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine
pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. Il ne demande
pas mieux que de s'éloigner de sa femme: il aime la solitude et les
voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir à pratiquer la
théorie qu'il s'est faite du _renoncement_, que de jouir de tous les
biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire
grâce, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe à l'admiration
qu'il m'impose, et il se croit plus vengé par mon repentir que par ma
mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son
caractère et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action
de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous mes yeux, j'aurais trouvé,
j'en suis sûr, dans sa vie privée mille occasions de douter et de
sourire. Les héros sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des
demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains moments, à force
de mépriser et de combattre l'humanité. À quoi cela sert-il, après
tout? A se faire une postérité de séides et d'imitateurs; mais de quoi
jouit-on au fond de la tombe?
Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies
de l'orgueil; la vérité les efface avec un éclair de son miroir, et je
me retrouve seul et impuissant, avec mon désir et ma passion dans le
coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par
l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de partir avec
lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en
larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu à peu son cou de neige
et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je
me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré moi je remerciai
Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je
me serais torturé l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et
l'admiration devaient me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon
sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement démenti cette
vaine affectation et cette vertu pédantesque.
[Illustration: Je la fais danser...]
Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de ce départ;
l'excellente enfant croit à son mari comme en Dieu, et je serais bien
fâché à présent de combattre cette vénération. Il est vrai qu'elle le
suppose imbécile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon
de notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration.
C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour
exciter le coeur et paralyser le raisonnement.
Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son fils maigrit et
pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas encore; mais je crains
qu'elle n'ait bientôt un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni
l'autre de ses enfants ne soient nés avec une bonne organisation. Tous
les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je ne suis
pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joué de rôle quand
j'ai juré de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne
la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit
comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrète
et une préoccupation tout à fait étrangère à son caractère méthodique et
grave. Il me vient à l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière
sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.
_P. S._ Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui
annonce que la lettre de son mari à Jacques n'est jamais partie, par la
raison qu'elle-même s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à
la poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se dissimuler
que cet homme ne soit ingénieux et magnifique dans la manière dont il
remplit sa tâche.
[Illustration: Je criai: Qui vive?...]
LXXXI.
DE JACQUES A SYLVIA.
Paris.
Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en
est fait de moi. Étends entre nous un drap mortuaire, et tâche de vivre
avec les vivants. J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien
assez souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me rouler dans
la poussière trempée de mes larmes. En te quittant, j'ai pleuré, et mes
yeux ne se sont pas séchés depuis trois jours. Je vois bien que je suis
un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir
ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force,
parce qu'elle m'est désormais inutile. Je n'ai plus à souffrir, je n'ai
plus à aimer; mon rôle est achevé parmi les hommes.