désormais à ce qui me concerne, que je n'ose presque plus t'en parler.
Cependant je veux te forcer à reprendre notre correspondance telle
qu'elle était. Il m'était si agréable de te raconter toute ma vie,
semaine par semaine! Il me semblait avoir allégé mes chagrins de moitié
quand je te les avais confiés; il est vrai qu'à présent je n'ai plus de
chagrins. Jamais je n'ai été plus heureuse et plus tranquille. Toutes
les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à
jamais cicatrisées; rien ne nous fait plus souffrir: nous nous entendons
sur tout, nous nous devinons. J'étais bien coupable envers lui, et je ne
conçois plus, comment j'ai pu l'accuser si souvent, lui qui n'a qu'une
pensée et qu'un voeu dans l'âme, mon bonheur. Tout cela me semble un
rêve aujourd'hui, et je ne peux m'expliquer ce que j'étais alors;
peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l'un de l'autre et trop
inoccupés. Un peu de société et de distraction est nécessaire a mon âge
et même à celui de Jacques; car il est aussi plus heureux depuis que
nous vivons en famille. Je t'ai dit qu'Octave s'était installé à une
demi-lieue d'ici, dans une petite habitation charmante où nous allons
tous lui demander à déjeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il
vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois,
un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de
douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau,
chanter; et quelles bonnes nuits de sommeil après toute cette fatigue et
cette gaieté! Sylvia est l'âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels
termes elle est avec Octave; il ne se plaint pas d'elle, et, quoiqu'ils
se prétendent amis seulement, je crois fort qu'ils sont plus amants que
jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable; elle
est si forte, si active, qu'elle nous entraîne dans son activité comme
dans un tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c'est
elle qui arrange la journée et décrète nos amusements; elle en prend si
bien sa part qu'elle nous force à nous amuser autant qu'elle. Jacques,
avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous
tous; il fait toutes sortes de drôleries et d'espiègleries avec une
gravité imperturbable, et sa manière d'être fou est si douce, si
gentille et si peu bruyante, qu'on ne s'en lasse jamais. Octave est plus
turbulent, il est si jeune! il saute, il court, il joue dans nos prés
comme un poulain échappé. Son ami Herbert, quand il était ici, était
chargé de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions
les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur,
mes enfants poussent comme de petits champignons; c'est à qui les aimera
le plus. Jamais je n'ai vu d'enfants si gâtés et si caressés; Octave est
celui de tous que ma fille préfère; il se couche par terre sur le tapis
où elle se roule au soleil, et pendant des heures entières elle s'amuse
à passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami.
Sylvia est la favorite de mon fils; elle le tient sur ses genoux en
jouant du piano avec une main, et il l'écoute comme s'il comprenait le
langage des notes; de temps en temps il se tourne vers elle avec un
sourire d'admiration et cherche à parler; mais il ne fait entendre
que des sons inarticulés, qui, au dire de Sylvia, sont des réponses
très-précises et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses
interprétations et la traduction qu'elle fait de ses moindres gestes, et
le sérieux, le recueillement avec lequel Jacques écoute tout cela. Ah!
nous sommes bien enfants tous, et bien heureux!
Depuis qu'Herbert est parti et que le froid commence à se faire sentir,
nous sommes un peu plus sédentaires. Nous avons encore pourtant de
belles journées d'automne, et nos soirées ont pris une tournure de
mélancolie délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps,
nous sommes assis tout pensifs autour de l'âtre où pétille le sarment.
Sylvia ne s'approche jamais du feu; elle est d'un tempérament sanguin,
et craint toujours que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur
de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un
baiser à sa soeur et à moi; puis il tape sur l'épaule d'Octave en lui
disant: «Est-ce que tu es triste?» Octave relève la tête, et nous nous
apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C'est
l'effet des improvisations étranges et tour à tour tristes et folles de
Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers rêves poétiques
qu'ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il
est étrange de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent
différemment sur les nerfs de chacun d'eux; quelquefois Jacques est
à cheval sur la bête de l'Apocalypse quand Octave est endormi sur la
paille d'une prison; d'autres fois c'est Jacques qui est atterré de
tristesse dans quelque désert épouvantable, tandis qu'Octave vole avec
les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Bien
n'est plus amusant que d'entendre les fantaisies qui leur passent
par l'esprit. Sylvia s'en mêle rarement: c'est la fée qui évoque les
apparitions et qui les contemple sans émotion et en silence, comme des
choses qu'elle est habituée à gouverner. Ce qui l'amuse le plus, c'est
de voir l'effet de la musique sur le chien de chasse d'Octave, et
d'interpréter les singuliers gémissements qui lui échappent à de
certaines phrases d'harmonie; elle prétend qu'elle a trouvé l'accord et
la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal,
et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques que
celles de ces messieurs. Tu ne saurais t'imaginer combien ces folies
nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs à s'aimer
comme nous faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs
à tous, et il s'établit une sympathie si vive et si complète, qu'une
seule âme semble animer plusieurs corps.
Adieu, mon amie, écris-moi donc; et, comme tu as pris autrefois part à
mes chagrins, prends part à ma joie.
TROISIEME PARTIE.
LV.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est au-dessus de
mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure à vos
pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas.
Jacques et Sylvia sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi
aussi je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu,
comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans
aimer passionnément l'une des deux? Longtemps je me suis flatté que je
n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé
avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à peu lui a obéi;
il s'est rangé sans colère et sans effort à l'amitié, et il est certain
que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que
l'amour. C'est ainsi que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi
que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération.
Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais
aimée, je vous aime avec emportement, avec désespoir, et il faut que je
parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?
Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous
inquiétez de ma santé; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas
votre frère et que je ne peux pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois
le poison par tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous
ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur
impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme à un
étranger. Je vous écris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que
vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le
calme étouffant où nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai été
longtemps heureux auprès de vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait
souffrir aujourd'hui, était, dans les premiers mois, un baume divin
répandu sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, agité,
plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs que je ne savais pas
expliquer, et dont le but me semblait être l'éternité avec vous. J'étais
si fatigué des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si
fâcheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert
pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement
brisé, que je n'espérais presque plus rien en ce monde, et que je me
sentais dans une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il
faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, je vous
aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, comme je m'en vantais,
mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment
à la fois vif et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être
serait-il devenu dès lors une passion violente; mais vous m'accueillîtes
avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques ensuite m'appela si
loyalement à partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je
m'habituai à vous contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors
que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour où
ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en
aller; à présent, je me sens plus volontiers la force de mourir.
Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me rendait si heureux? où
un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'âme pour toute
une nuit? Je me confesse à vous, Fernande, je vous possédais dans mon
sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint que j'avais eu
pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change à
mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de
vous plus intimement. Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un
fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure
d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait éparse sur mon
coeur et sur mes épaules! Dans le délire de ces nuits heureuses, je vous
appelais tour à tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me
semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser
au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacèrent, et
le fantôme ne m'apparut que sous les vôtres. Quelquefois encore, par
habitude, par effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre
compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez sans cesse
devant mes yeux, comme une révélation de mon destin, comme une prophétie
obéissant à l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je
commençai à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je
vous voyais éprise de Jacques avec raison; j'estime et je vénère cet
homme: pouvais-je désirer lui arracher le bien le plus précieux qu'il
ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de
vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il
serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire
éternellement; mais il était trop tard, je ne le pouvais plus: tout me
semblait supportable plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois
que je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver passé à vos
côtés, sans distraction et presque tête à tête, car vous ne pouvez pas
disconvenir que nous faisons deux à nous quatre: Jacques et Sylvia font
un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous
nous comprenons de même. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes
comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs
peines, et qui se révèlent mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils
sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une âme,
et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en
commun. Cette impérieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en
silence, j'ai pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots
que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le
battement de nos coeurs se répondent. Mais il faut des embrassements et
des étreintes ardentes à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de
plus en plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, Fernande,
je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me méprisez pas;
j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au delà.
LVI.
DE FERNANDE A OCTAVE.
Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es
mon frère; tu l'as juré devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te
parjurer, tu ne peux pas te souiller à ce point, toi que je connais si
noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur
aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta pauvre tête?
Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantômes
évoqués par la fièvre troublent ton sommeil; la raison, la mémoire et le
jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y
répondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon
ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te
méprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un
être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu où
il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut
distraire ta folie. Hélas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous
pouvions vieillir ensemble, et j'étais si heureuse de cette idée! Mais
tu guériras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne
digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus pur et plus paisible. Tu
dis que je dois avoir deviné ton amour; j'aurais vécu mille ans ainsi,
près de toi, dans cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais
songer qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret de ton
coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu t'abuses; je contemple
ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te
voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles
convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me
ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je m'en irriter ou
m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de
te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te
ferait du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à nous; oublie
cette funeste secousse. Brûlons ces deux lettres, et qu'il n'en soit
jamais question. Tout cela est un rêve; il ne s'est rien passé. Personne
n'a entendu les paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont
ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altéré le calme et la
tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle être brisée par un
instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans
crainte et sans honte aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas
laissé de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras
tels que tu nous laisses.
LVII.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon cerveau et mon coeur
sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un
ange, Fernande; quel billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien
et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tâche de
me persuader que j'en guérirai et que je pourrai revenir, car l'idée de
te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole
et la sainteté de nos liens; invoque le nom respecté et chéri de
Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont
j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous
sauvent tous les deux. Je ne m'étais pas attendu à cette tendresse
miséricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais
que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer
moins. Alors, malheur à toi, je serais resté, et j'aurais peut-être
réussi à te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et
si compatissante? Le dernier des lâches tomberait à genoux devant toi,
et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai du coeur. Adieu,
Fernande; adieu, ma soeur chérie; adieu, mon seul et dernier amour; je
deviendrai ce qu'il plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne
s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure;
je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.
Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet
que vous m'avez jeté par la fenêtre, un soir que vous me prîtes pour
Jacques, ne m'a jamais quitté. Celui que vous avez est une copie exacte
que j'ai fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous
offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage de me séparer de
ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si nécessaire et
si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais
emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le
refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis le
plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? Je paierai mon
dévouement de ma vie peut-être, et votre générosité ne vous coûtera
rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer
de l'écusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé au
vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à ce moment affreux
et solennel où je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitié et de
pardon, il me deviendra plus cher que jamais.
Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un prétexte; je
promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais
partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes?
N'évite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier,
Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et si j'avais un
instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot
tu me verrais à tes genoux, le plus silencieux et le plus résigné des
hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier
jour que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du mal, si
mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien
davantage pour te quitter. Songe que ta tâche sera finie demain, et que
la mienne va commencer, affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les
marches de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de
miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant au martyre.
LVIII.
D'OCTAVE A FERNANDE.
O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! que Dieu te couvre de
ses bénédictions, ô la plus pure et la plus sainte de ses créatures!
Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel
n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent à lui dans la
sincérité de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon âme
se serait souillée de regrets, de fureurs, de projets, et peut-être
d'entreprises insensées pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que
tu m'aideras à être vertueux et tranquille comme toi. Le continuel
spectacle de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans
mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais ta main
secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, et qu'elle me conduise où
elle voudra. Je suis résigné à tous les sacrifices; je me tairai et je
guérirai. Eh! ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes
forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé passer dans ta
chambre? J'étais fou quand je me suis levé pour t'aller dire adieu. Et
ce Jacques que le hasard fait partir précisément hier soir, au milieu
du plus terrible accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la
volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, j'enfonçais ta
porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu
as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un délire, qui
puisse résister à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi
divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant chéri! tu
n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu
t'a exaucée! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche
et les cheveux blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux
sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu
avais versées pour moi, il m'a semblé voir une vierge de l'Elysée, et je
suis tombé à tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma
douleur, comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! et
tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime imprudente! Mais quel
être immatériel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu reçue
d'en haut pour calmer les fureurs du désespoir avec les caresses qui
devraient les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon front! Il
me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes artères, et
que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants
endormis auprès de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien
je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet de ton âme
virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais chassé; je n'aurais pu
abandonner ce berceau où je l'ai endormie si souvent; car mon âme se
brisait à l'idée de vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois,
vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, que
de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui est si grande, si
éclairée, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang!
Où aurais-je retrouvé des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie
supportable loin de vous tous?