Mais comme son innocence dans tout le reste est aussi évidente pour moi

que le soleil, aussi prouvée que l'existence du monde, je crois pouvoir

assurer que tu t'es trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et

que la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des deux. S'il

y a quelque mystère à cet égard entre eux, sois sûr qu'il est aussi

puérilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te

donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce

qu'ils s'écrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,

Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eût

agi d'une manière imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave

a l'ingénuité et toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons

de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave

était ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un déguisement à la

dernière chasse au sanglier que nous avons faite. Il eût fallu, pour

te faire comprendre sa conduite étrange et romanesque, t'avouer que je

t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé à

moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien

vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir

à quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma présence

te devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme

et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques,

tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre

devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc

quitté Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications inutiles

et pénibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux.

Je savais que cette nouvelle séparation lui ferait beaucoup de mal; je

savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il

souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il continuait

cette lutte entre l'espoir et le découragement, à laquelle il est livré

depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus

facile que je ne lui disais point où j'allais, et que le temps qu'il

perdrait à me chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai

dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu te serais

imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et cette idée aurait

gâté le bonheur que tu éprouvais à me voir. Non, ce n'était pas un

sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai réellement plus d'amour pour

Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un

enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleuré sa

douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me la donnant; mais combien

je suis dédommagée aujourd'hui de ces peines secrètes, en voyant que je

te suis utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande.

D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma retraite; il est venu

chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Séville ou

de Grenade; il a conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée

d'intercéder pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens;

et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous

présenter l'un à l'autre et de l'inviter à demeurer quelque temps avec

nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches;

car je ne prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le

suivre.

L.

DE SYLVIA A OCTAVE.

Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous

voyant plus reparaître, j'avais espéré que vous étiez parti, tandis que

vous vous amusiez à jouer avec le repos et l'honneur d'une famille.

Êtes-vous si étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans

cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, ne savez-vous pas que

la plus pure des relations entre un homme et une femme peut être

mal interprétée, même par les personnes les plus douces et les plus

honnêtes? Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand j'exposais

ma réputation aux doutes des indifférents par une conduite trop

indépendante, comment êtes-vous assez irréfléchi ou assez égoïste pour

exposer aujourd'hui Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement il

n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu de rien; mais j'ai

découvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait

jugé sur les apparences; heureusement je vous sais honnête homme, et je

connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les

domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos

rendez-vous puérils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de

chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils

jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement

le secret? Tous ces mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne

m'écriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un

avocat, que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour vous de

l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je

ne conçois pas cette niaiserie de n'oser pas vous présenter vous-même;

il faut promptement terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous

comme tout le monde demain, et venez dîner avec nous. Jacques vous

invitera à passer quelque temps au château; vous devez accepter. Mais,

écoutez, Octave.

Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-être

même en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitié dans

mon coeur; n'en soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit

est très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je

ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un caprice ou à une

tristesse passagère la résolution que j'ai prise de ne plus être votre

maîtresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux

êtres qui le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer.

Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes bras désormais,

sachant que je ne vous y reçois que par dévouement? Cessez donc d'y

songer, et soyons frères. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu

stérile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous

m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur

d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompée.

Je puis vous dire que l'amitié et l'estime ont survécu dans mon âme à

l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce témoignage à l'homme

qu'elle connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous dédaignez

mon amitié et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps

ici; quelques jours suffiront pour réparer vos étourderies; si vous

l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder

parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection

fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de ma franchise.

LI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis

senti comme foudroyé par la fièvre en lisant ta lettre; jusque-là

j'étais si agité que je ne sentais pas mon mal; aussitôt que mon être

moral a été guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible qu'il

avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures

j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais à te faire appeler, quand

une saignée, que le médecin du village voisin m'a faite à propos, est

venue me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends point

d'inquiétude et ne dis rien à Fernande.

Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers elle; je ne lui en

demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je

réparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu

de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés

aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le

sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert

de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir

sans se dégoûter. Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au jour

où je l'ai pressée dans mes bras pour la première fois; la même chaleur

sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis

aussi dévoué, aussi sûr de moi, aussi calme pour supporter les douleurs

journalières qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre amertume

contre le passé, pas le moindre ennui du présent, pas le moindre

découragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais;

seulement je suis un peu moins heureux.

[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.]

Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-être son

caractère, et alors il n'y a pas de reproche à lui faire. Tu as raison

de penser qu'il faut couper court promptement à ce manège puéril, et

réparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. Il

n'y a pas d'explication possible à leur donner; il y en aurait qu'il ne

faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_

entre nous quatre, et Octave assis à notre table pendant une ou

plusieurs semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais

commentaires.

Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en était un, Sylvia.

Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible

fermeté cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as dû

pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer

ton âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi.

Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore

rencontré. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour

ton bonheur ou pour ton malheur?

Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonté

avec lui; il est bien assez à plaindre de ne pouvoir être aimé de toi;

épargne-lui les reproches. Pour moi, quelque étrange qu'ait été son

procédé en s'adressant à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai

l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as sauvé, Sylvia;

sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'étais à jamais criminel

et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore

bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir

que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de

douces larmes!

[Illustration: Elle était jolie comme un ange avec ce costume.]

LII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni m'affliger de ta

lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je suis tentée de croire que tu

es gravement malade, et que tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre.

S'il en était ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper,

d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de

rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours

de sommeil et de divagation! Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je

te conjure de présenter ton pouls au médecin.

Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien

de ce que tu as prévu n'est arrivé. Je ne suis pas plus amoureuse de M.

Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et

très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques,

et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il

m'avait si peu trompée, que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce

qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu

qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin Jacques m'a aidé à

les réconcilier. J'étais un peu inquiète de Jacques, qui a passé quatre

jours à la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce

temps, bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; enfin,

ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été très-malade et presque

mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une pâleur mortelle;

jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il

y a dans ses manières une langueur et dans ses regards une tendresse qui

me rendraient folle de lui si je ne l'étais déjà. Mais je te demande

pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et

ta pénétration ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé sa

signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai vu si expansif

et si tendre avec moi. En vérité, les beaux jours de notre passion sont

revenus, ne t'en déplaise, ma chère Clémence.

Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais donné rendez-vous

à Octave, et que pendant le déjeuner, le son du hautbois s'est fait

entendre sous la fenêtre. Il fallait voir la figure des domestiques!

«Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air

stupéfait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher

ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari

ont battu des mains en riant. J'ai quitté la table et j'ai mis ma

serviette sur la tête d'Octave pour en faire un revenant. Il est entré

ainsi d'un air mystérieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui

lui a découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une joue et

un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a invité à rester

avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia

plus humaine pour lui. Octave était ému et timide comme un enfant; il

s'efforçait d'être gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de

crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout cela, et qui ai

retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'étais transportée au

point de pleurer comme une niaise à chaque mot qu'on disait de part et

d'autre. Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas mangé

de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était assis entre Sylvia et

moi; Jacques fumait près de la fenêtre, et nous ne nous parlions plus

qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans

le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appétit, qui

n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. Il s'en vengeait en lui

baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a

baisée aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,

lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de l'amitié pour

elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez deviné.» Le reste de la

journée s'est passé à courir et à faire de la musique. Le berceau de mes

enfants est toujours auprès de nous, que nous nous mettions au piano ou

que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé mes jumeaux de

caresses et de petits soins; il aime les enfants à la folie, et trouve

les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une manière

magique, comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer le

magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous

allons avoir, j'espère, une vie un peu différente de celle que, dans

ta riante imagination, tu m'avais préparée. Je suis vraiment désolée

d'avoir à te contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que cette

fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne suis pas encore

perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable par lequel tu me condamnes

à l'être avant peu; la prédiction me paraît charitable et l'expression

fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore

quelques jours avant de me laisser choir dans le précipice. Et toi,

Clémence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du

célibat? Es-tu toujours bien contente d'être au couvent à vingt-cinq

ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et

sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise

derrière la grille et sous les verrous pour être plus sûre de ton

bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardés ils ne s'échapperont

pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques années avant d'entrer

dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais

tacher de prendre goût à ton sort, et de me détacher des affections

humaines, pour entrer dans l'impassibilité du néant intellectuel.

LIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne dors pas, j'ai

la fièvre, je suis comme un homme qui commence à s'énamourer; mais de

qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais

rien; je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me semble être

également épris de toutes deux. Je suis ému, content, actif; je m'amuse

de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de

gambader comme un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la

manière de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper

doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays

avec d'aimables amis, aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi

des êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes goûts; oui, cela

est une douce et sainte vie.

Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement amoureux de

Fernande lorsque heureusement Sylvia a découvert le roman et l'a terminé

avec quelques reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce

roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forêts, ces nuits

d'été, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligée de la

froideur de son mari, et répandant ses belles larmes dans mon sein, tout

cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas

plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais toutes les

occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. Je ne saurais avoir

beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passé par l'esprit

durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place n'eût

fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et je trouve mon bonheur

dans la pensée et dans l'espoir du crime plutôt que dans le crime

lui-même. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies

et payer par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et baiser

doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frère, me

semblait beaucoup plus agréable que de recevoir les embrassements de la

passion et du désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne

crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien

heureux; et puis il y a un étrange plaisir à protéger et à respecter une

pudeur qui se confie et s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître

de bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait à mon

orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la voir se livrer, et à

ne pas vouloir abuser de sa confiance.

Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais plus ce que je

disais, et si Fernande n'a pas deviné ce qui se passait en moi, il faut

qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est

ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon

amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux

d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne

serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais à être celui de

Fernande. Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément,

que nous serions désormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un

parti pris ou une épreuve à laquelle elle veut me soumettre; pour moi,

je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera

puissamment à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia

se trompe si elle me croit d'humeur à accepter son pardon plus tard; je

renonce à son amour, et le mien achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait

pris soin de le rallumer.

Malgré cette passion étrange et les rapports un peu problématiques que

nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus

douce que la nôtre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite

certainement, des intelligences pures et dégagées de tous les préjugés,

de toutes les considérations étroites et vulgaires. Sylvia va trop loin

dans cette indépendance pour rendre un amant heureux; mais, à ne la

contempler qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité

sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de ses sentiments; mais il

est moins absolu, et son caractère est plus aimable et plus doux. Je

ne le connaissais pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a

accueilli, la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle il

accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque chose de si

noble et de si grand que je me mépriserais du jour où je songerais à le

trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idée qui me fait

horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que

Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des côtés les plus divins

de son âme, suffit pour la préserver à jamais. Je ne sais pas comment

je ferai pour me séparer d'elle, pour renoncer à passer mes jours à

ses côtés, mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser

d'amertume et sans emporter de remords.

Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs environs et de

les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dépendre d'un

caprice de Sylvia, qui peut m'éloigner demain du toit qu'elle habite

sans que j'aie rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle

et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi

autrefois de presbytère, et qui est dans une situation délicieuse, à

une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire déguerpir le vieux

militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais

le plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi une petite

somme que mon régisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma

chambre. Si je m'établis dons mon presbytère, je veux que tu viennes

passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de

Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous vivrons tous deux de

chasse, de pèche, de musique et d'amour contemplatif.

LIV.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est possible que j'aie

eu un moment d'aigreur et d'ironie en te répondant: ta lettre était si

dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour épancher

tout mon dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à

notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été trop loin dans

ma réponse, pardonne-moi, et, une autre fois, ménage-moi un peu plus.

Vraiment, je n'avais pas mérité des leçons si dures; je m'étais conduite

un peu follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger

aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais

accepter ton arrêt comme une vérité utile. Il me semblait voir dans ta

manière de me traiter une sorte de mépris que je ne pouvais pas et que

je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus

jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de

moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. J'espère que tu verras dans

ma persévérance à t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de

l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute rancune, et

reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement et avec joie.

Jacques · 第 15 / 26 段