que le soleil, aussi prouvée que l'existence du monde, je crois pouvoir
assurer que tu t'es trompé en croyant entendre le mot de bracelet, et
que la marque du bijoutier n'a jamais existé que sur l'un des deux. S'il
y a quelque mystère à cet égard entre eux, sois sûr qu'il est aussi
puérilement innocent que le reste. Reviens, je te raconterai tout, je te
donnerai sur tout les explications les plus satisfaisantes. Je sais ce
qu'ils s'écrivaient, j'ai vu les lettres; je sais ce qu'ils se disaient,
Fernande m'a tout dit avec candeur: ce sont deux enfants. Fernande eût
agi d'une manière imprudente avec un autre homme qu'Octave; mais Octave
a l'ingénuité et toute la loyauté d'un Suisse. Reviens, nous parlerons
de tout cela. Ne me demande pas pourquoi je ne t'ai pas dit qu'Octave
était ici; je le savais, je l'avais reconnu sous un déguisement à la
dernière chasse au sanglier que nous avons faite. Il eût fallu, pour
te faire comprendre sa conduite étrange et romanesque, t'avouer que je
t'avais fait un petit mensonge en te disant qu'Octave avait renoncé à
moi, et que nos liens étaient rompus d'un mutuel accord. Il est bien
vrai que j'avais rompu les miens, mais sans le consulter, et sans savoir
à quel point il souffrirait de ce parti. Tu me mandais que ma présence
te devenait nécessaire. J'aimais encore Octave, mais sans enthousiasme
et sans passion. Ce que j'aime le mieux au monde, c'est toi, Jacques,
tu le sais; ma vie t'appartient; je te dois tout, je n ai pas d'autre
devoir, pas d'autre bonheur en ce monde que de le servir. J'ai donc
quitté Genève sans hésiter, et, pour prévenir des explications inutiles
et pénibles, je suis partie sans voir Octave et sans lui faire d'adieux.
Je savais que cette nouvelle séparation lui ferait beaucoup de mal; je
savais que mon affection ne pouvait jamais lui faire de bien, et qu'il
souffrirait moins, s'il parvenait à y renoncer, que s'il continuait
cette lutte entre l'espoir et le découragement, à laquelle il est livré
depuis plus d'un an. Je croyais que cette rupture serait d'autant plus
facile que je ne lui disais point où j'allais, et que le temps qu'il
perdrait à me chercher serait autant de gagné pour se consoler. Je t'ai
dit qu'il m'avait laissée partir sans regret, parce que tu te serais
imaginé que je venais de te faire un sacrifice, et cette idée aurait
gâté le bonheur que tu éprouvais à me voir. Non, ce n'était pas un
sacrifice bien grand, mon ami; je n'ai réellement plus d'amour pour
Octave. Il est vrai qu'il m'est cher encore comme un ami, comme un
enfant adoptif, et que, dans le secret de mon coeur, j'ai pleuré sa
douleur, et demandé à Dieu de l'alléger en me la donnant; mais combien
je suis dédommagée aujourd'hui de ces peines secrètes, en voyant que je
te suis utile et que j'ai fait quelque bien à Fernande.
D'ailleurs, tout est réparé: Octave a découvert ma retraite; il est venu
chanter et soupirer sous mon balcon, comme un amant de Séville ou
de Grenade; il a conté ses chagrins à Fernande, et l'a conjurée
d'intercéder pour lui. Que pourrais-je refuser à Fernande? Reviens;
et, pour que les choses se passent convenablement, charge-toi de nous
présenter l'un à l'autre et de l'inviter à demeurer quelque temps avec
nous. Je prends sur moi de le faire partir sans cris et sans reproches;
car je ne prévois pas que l'envie me vienne de vous quitter pour le
suivre.
L.
DE SYLVIA A OCTAVE.
Vous êtes un fou, et vous avez failli nous faire bien du mal. Ne vous
voyant plus reparaître, j'avais espéré que vous étiez parti, tandis que
vous vous amusiez à jouer avec le repos et l'honneur d'une famille.
Êtes-vous si étranger aux choses de ce monde? Vous qui me reprochez sans
cesse de mépriser trop le côté réel de la vie, ne savez-vous pas que
la plus pure des relations entre un homme et une femme peut être
mal interprétée, même par les personnes les plus douces et les plus
honnêtes? Vous qui m'avez blâmée avec tant d'amertume quand j'exposais
ma réputation aux doutes des indifférents par une conduite trop
indépendante, comment êtes-vous assez irréfléchi ou assez égoïste pour
exposer aujourd'hui Fernande aux soupçons de son mari? Heureusement il
n'en a point été ainsi, et Jacques ne s'est aperçu de rien; mais j'ai
découvert les enfantillages de votre conduite. Tout autre que moi aurait
jugé sur les apparences; heureusement je vous sais honnête homme, et je
connais la sainteté du coeur de Fernande. Mais que doivent penser les
domestiques et les paysans que vous mettez dans la confidence de vos
rendez-vous puérils? L'homme chez qui vous demeurez et la femme de
chambre qui accompagne Fernande aux Quatre-Sentiers, croyez-vous qu'ils
jugent vos entretiens innocents et qu'ils gardent bien scrupuleusement
le secret? Tous ces mystères sont d'ailleurs inutiles: que ne
m'écriviez-vous directement? ou, si vous pensiez avoir besoin d'un
avocat, que ne vous adressiez-vous à Jacques, qui a pour vous de
l'amitié, et qui a sur mon esprit bien plus d'influence que Fernande? Je
ne conçois pas cette niaiserie de n'oser pas vous présenter vous-même;
il faut promptement terminer et réparer vos imprudences. Habillez-vous
comme tout le monde demain, et venez dîner avec nous. Jacques vous
invitera à passer quelque temps au château; vous devez accepter. Mais,
écoutez, Octave.
Je n'ai point d'amour pour vous; j'ai cru en avoir autrefois, peut-être
même en ai-je eu. Depuis longtemps je ne sens plus que de l'amitié dans
mon coeur; n'en soyez pas blessé, et croyez que ce que je vous ai dit
est très-réel et très-sincère. Je n'ai d'amour pour aucun autre et je
ne crois pas en avoir jamais. Cessez d'attribuer à un caprice ou à une
tristesse passagère la résolution que j'ai prise de ne plus être votre
maîtresse. Les embrassements de l'amour ne sont beaux qu'entre deux
êtres qui le ressentent; c'est profaner l'amitié que de les lui imposer.
Quels plaisirs purs pourriez-vous goûter dans mes bras désormais,
sachant que je ne vous y reçois que par dévouement? Cessez donc d'y
songer, et soyons frères. Je ne vous retire qu'un plaisir devenu
stérile; ce n'est pas moi, c'est vous qui avez détruit ce que vous
m'inspiriez d'enthousiasme et de passion. Mais ne revenons pas sur
d'inutiles reproches; ce n'est pas votre faute si je me suis trompée.
Je puis vous dire que l'amitié et l'estime ont survécu dans mon âme à
l'amour, et que rarement une femme peut rendre ce témoignage à l'homme
qu'elle connaît aussi intimement que je vous connais. Si vous dédaignez
mon amitié et si vous la refusez, il est inutile de rester longtemps
ici; quelques jours suffiront pour réparer vos étourderies; si vous
l'acceptez, au contraire, nous serons tous heureux de vous garder
parmi nous le plus que nous pourrons, et la tendresse de mon affection
fraternelle s'efforcera de vous faire oublier la dureté de ma franchise.
LI.
DE JACQUES A SYLVIA.
Je serai demain auprès de toi; aujourd'hui je suis malade. Je me suis
senti comme foudroyé par la fièvre en lisant ta lettre; jusque-là
j'étais si agité que je ne sentais pas mon mal; aussitôt que mon être
moral a été guéri, mon être physique s'est aperçu du choc terrible qu'il
avait reçu, et il a semblé vouloir se dissoudre. Pendant quelques heures
j'ai cru que j'allais mourir, et je songeais à te faire appeler, quand
une saignée, que le médecin du village voisin m'a faite à propos, est
venue me soulager; je serai tout à fait bien demain. Ne prends point
d'inquiétude et ne dis rien à Fernande.
Je l'ai accusée injustement, j'ai été coupable envers elle; je ne lui en
demanderai point pardon, ces sortes d'aveux aggravent le mal; mais je
réparerai ma faute. Je sens que mon affection pour elle n'a rien perdu
de sa ferveur, et que la souffrance n'a point affaibli les facultés
aimantes de mon coeur. J'ignore si je puis encore appeler amour le
sentiment que Fernande a pour moi; j'en doute, car elle a bien souffert
de cet amour, et je ne crois pas qu'elle puisse, comme moi, souffrir
sans se dégoûter. Pour moi, il me semble que je suis le même qu'au jour
où je l'ai pressée dans mes bras pour la première fois; la même chaleur
sainte et bienfaisante entretient la jeunesse de mon coeur; je suis
aussi dévoué, aussi sûr de moi, aussi calme pour supporter les douleurs
journalières qu'engendre l'intimité. Je ne sens pas la moindre amertume
contre le passé, pas le moindre ennui du présent, pas le moindre
découragement devant l'avenir; oui, je l'aime encore comme je l'aimais;
seulement je suis un peu moins heureux.
[Illustration: Mais il s'agenouilla au milieu de la chambre.]
Octave me paraît fort extravagant en tout ceci; mais c'est peut-être son
caractère, et alors il n'y a pas de reproche à lui faire. Tu as raison
de penser qu'il faut couper court promptement à ce manège puéril, et
réparer, aux yeux de nos gens, le mauvais effet qu'il a dû produire. Il
n'y a pas d'explication possible à leur donner; il y en aurait qu'il ne
faudrait pas en prendre la peine. Mais une prompte _bonne intelligence_
entre nous quatre, et Octave assis à notre table pendant une ou
plusieurs semaines, répondront victorieusement à tous les mauvais
commentaires.
Tu t'excuses de m'avoir caché ton sacrifice; car c'en était un, Sylvia.
Je connais ton coeur; je sais ce que ton noble orgueil et ta paisible
fermeté cachent de tendresse et de compassion; je sais que tu as dû
pleurer les larmes d'Octave, et que tu ne l'as pas affligé sans déchirer
ton âme. Tu dis que ce que tu as de plus cher au monde, c'est moi.
Bonne Sylvia! ce que tu as de plus cher au monde, tu ne l'as pas encore
rencontré. Le rencontreras-tu jamais, et, si cela arrive, sera-ce pour
ton bonheur ou pour ton malheur?
Quant à Octave, je te supplie d'avoir beaucoup de douceur et de bonté
avec lui; il est bien assez à plaindre de ne pouvoir être aimé de toi;
épargne-lui les reproches. Pour moi, quelque étrange qu'ait été son
procédé en s'adressant à ma femme plutôt qu'à moi, je lui témoignerai
l'amitié et l'estime qu'il mérite. A demain donc! tu m'as sauvé, Sylvia;
sans toi je partais, j'abandonnais Fernande; j'étais à jamais criminel
et malheureux. Pauvre Fernande! brave Sylvia! oh! je vais être encore
bien heureux, je le sens. Et mes enfants que je croyais ne plus revoir
que dans cinq ou six ans, mes chers enfants que je vais couvrir de
douces larmes!
[Illustration: Elle était jolie comme un ange avec ce costume.]
LII.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Pour le coup, mon amie, je ne puis ni me fâcher, ni m'affliger de ta
lettre; elle est burlesque, voilà tout. Je suis tentée de croire que tu
es gravement malade, et que tu m'as écrit dans l'accès de la fièvre.
S'il en était ainsi, je serais bien triste; et je souhaite me tromper,
d'autant plus que je ne voudrais pas perdre une si bonne occasion de
rire. L'immuable raison et l'auguste bon sens ont donc aussi leurs jours
de sommeil et de divagation! Chère Clémence, ton état m'inquiète, et je
te conjure de présenter ton pouls au médecin.
Malgré tous tes beaux pronostics et tes obligeantes condamnations, rien
de ce que tu as prévu n'est arrivé. Je ne suis pas plus amoureuse de M.
Octave que M. Octave n'est amoureux de moi. Nous nous aimons beaucoup et
très-sincèrement, il est vrai; mais je n'ai d'amour que pour Jacques,
et Octave n'a d'amour que pour Sylvia. Il la connaissait si bien, et il
m'avait si peu trompée, que Sylvia m'a confirmé mot pour mot tout ce
qu'il m'avait dit de leurs amours et de leurs querelles. J'ai obtenu
qu'elle lui rendît au moins son amitié, et ce matin Jacques m'a aidé à
les réconcilier. J'étais un peu inquiète de Jacques, qui a passé quatre
jours à la ferme de Blosse, et qui ne m'a pas écrit pendant tout ce
temps, bien qu'il envoyât tous les jours un courrier à Sylvia; enfin,
ils m'ont avoué ce matin que Jacques avait été très-malade et presque
mourant pendant plusieurs heures. Il est encore d'une pâleur mortelle;
jamais je ne l'ai vu si beau qu'avec cet air abattu et mélancolique. Il
y a dans ses manières une langueur et dans ses regards une tendresse qui
me rendraient folle de lui si je ne l'étais déjà. Mais je te demande
pardon; cela est en contradiction ouverte avec ce que ta sagesse et
ta pénétration ont décrété. Heureusement Jacques n'a pas apposé sa
signature à ces majestueux arrêts, et jamais je ne l'ai vu si expansif
et si tendre avec moi. En vérité, les beaux jours de notre passion sont
revenus, ne t'en déplaise, ma chère Clémence.
Pour continuer ce récit, je te dirai donc que j'avais donné rendez-vous
à Octave, et que pendant le déjeuner, le son du hautbois s'est fait
entendre sous la fenêtre. Il fallait voir la figure des domestiques!
«Le revenant, le revenant en plein jour! disaient-ils d'un air
stupéfait.--Allons, Fernande, m'a dit Jacques en souriant, va chercher
ton protégé;» et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari
ont battu des mains en riant. J'ai quitté la table et j'ai mis ma
serviette sur la tête d'Octave pour en faire un revenant. Il est entré
ainsi d'un air mystérieux, et je l'ai conduit aux pieds de Sylvia, qui
lui a découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une joue et
un baiser sur l'autre. Jacques l'a embrassé et l'a invité à rester
avec nous tant qu'il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia
plus humaine pour lui. Octave était ému et timide comme un enfant; il
s'efforçait d'être gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de
crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout cela, et qui ai
retrouvé aujourd'hui Jacques si aimable pour moi, j'étais transportée au
point de pleurer comme une niaise à chaque mot qu'on disait de part et
d'autre. Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n'avait pas mangé
de la journée et qui s'est mis à dévorer. Il était assis entre Sylvia et
moi; Jacques fumait près de la fenêtre, et nous ne nous parlions plus
qu'avec les yeux; mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans
le coeur! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appétit, qui
n'avait rien, disait-elle, du héros de roman. Il s'en vengeait en lui
baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne; il me l'a
baisée aussi en se levant de table, et Jacques, s'approchant de nous,
lui a dit en m'embrassant: «Je vous remercie d'avoir de l'amitié pour
elle, Octave; c'est un ange, et vous l'avez deviné.» Le reste de la
journée s'est passé à courir et à faire de la musique. Le berceau de mes
enfants est toujours auprès de nous, que nous nous mettions au piano ou
que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé mes jumeaux de
caresses et de petits soins; il aime les enfants à la folie, et trouve
les miens charmants; il les endort au son du hautbois d'une manière
magique, comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer le
magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous
allons avoir, j'espère, une vie un peu différente de celle que, dans
ta riante imagination, tu m'avais préparée. Je suis vraiment désolée
d'avoir à te contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que cette
fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne suis pas encore
perdue. Je te remercie de l'arrêt irrévocable par lequel tu me condamnes
à l'être avant peu; la prédiction me paraît charitable et l'expression
fort belle; mais je te demanderai la permission d'attendre encore
quelques jours avant de me laisser choir dans le précipice. Et toi,
Clémence, quand te maries-tu? Est-ce que tu ne t'ennuies pas un peu du
célibat? Es-tu toujours bien contente d'être au couvent à vingt-cinq
ans? N'est-ce pas une bien belle chose d'être veuve, indépendante et
sans amour? J'envie ton sort! Tu ne te _perdras_ pas; tu t'es mise
derrière la grille et sous les verrous pour être plus sûre de ton
bonheur et de ta vertu; tu sais qu'ainsi gardés ils ne s'échapperont
pas. Permets-moi d'aimer encore mon mari quelques années avant d'entrer
dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle; bien du plaisir! Je vais
tacher de prendre goût à ton sort, et de me détacher des affections
humaines, pour entrer dans l'impassibilité du néant intellectuel.
LIII.
D'OCTAVE A HERBERT.
Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tète; je ne dors pas, j'ai
la fièvre, je suis comme un homme qui commence à s'énamourer; mais de
qui serais-je amoureux, si ce n'est de Syivia? Pourtant je n'en sais
rien; je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me semble être
également épris de toutes deux. Je suis ému, content, actif; je m'amuse
de tout: j'ai des envies de rire comme un enfant et des envies de
gambader comme un jeune chien. Peut-être que j'ai enfin trouvé la
manière de vivre qui me convient. Ne rien faire d'obligatoire; m'occuper
doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays
avec d'aimables amis, aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi
des êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes goûts; oui, cela
est une douce et sainte vie.
Je t'avouerai que je commençais à devenir sérieusement amoureux de
Fernande lorsque heureusement Sylvia a découvert le roman et l'a terminé
avec quelques reproches et une poignée de main. Elle a bien fait: ce
roman me montait trop au cerveau; ces rendez-vous, ces forêts, ces nuits
d'été, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligée de la
froideur de son mari, et répandant ses belles larmes dans mon sein, tout
cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas
plus à Sylvia que si elle n'eût jamais existé, et je fuyais toutes les
occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. Je ne saurais avoir
beaucoup de remords de toutes les folies qui m'ont passé par l'esprit
durant ces jours de bonheur et d'imprudence. Quel autre à ma place n'eût
fait pis? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et je trouve mon bonheur
dans la pensée et dans l'espoir du crime plutôt que dans le crime
lui-même. J'ai horreur des plaisirs qu'il faut acheter par des perfidies
et payer par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et baiser
doucement ses mains, en m'entendant appeler son ami et son frère, me
semblait beaucoup plus agréable que de recevoir les embrassements de la
passion et du désespoir.... Je n'ai jamais séduit personne, et je ne
crois pas que les reproches et les terreurs d'une femme rendent bien
heureux; et puis il y a un étrange plaisir à protéger et à respecter une
pudeur qui se confie et s'abandonne à vous! L'idée que j'étais le maître
de bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait à mon
orgueil; je goûtais un raffinement de vanité à la voir se livrer, et à
ne pas vouloir abuser de sa confiance.
Cependant je commençais à être trop ému; je ne savais plus ce que je
disais, et si Fernande n'a pas deviné ce qui se passait en moi, il faut
qu'elle soit aussi pure qu'une vierge. Je crois en effet qu'elle est
ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon
amour? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux
d'elle au moins autant que de Sylvia. Qu'est-ce que cela fait? Je ne
serai plus l'amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais à être celui de
Fernande. Sylvia m'a déclaré formellement, clairement et obstinément,
que nous serions désormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c'est un
parti pris ou une épreuve à laquelle elle veut me soumettre; pour moi,
je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dépit m'aidera
puissamment à m'en consoler. Ce qu'il y a de certain, c'est que Sylvia
se trompe si elle me croit d'humeur à accepter son pardon plus tard; je
renonce à son amour, et le mien achèvera de s'éteindre avant qu'elle ait
pris soin de le rallumer.
Malgré cette passion étrange et les rapports un peu problématiques que
nous avons ensemble, il est impossible d'avoir une existence plus
douce que la nôtre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d'élite
certainement, des intelligences pures et dégagées de tous les préjugés,
de toutes les considérations étroites et vulgaires. Sylvia va trop loin
dans cette indépendance pour rendre un amant heureux; mais, à ne la
contempler qu'à la lumière de l'amitié, c'est un être d'une originalité
sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de ses sentiments; mais il
est moins absolu, et son caractère est plus aimable et plus doux. Je
ne le connaissais pas, je l'avais mal jugé; la manière dont il m'a
accueilli, la confiance qu'il me témoigne, la loyauté avec laquelle il
accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque chose de si
noble et de si grand que je me mépriserais du jour où je songerais à le
trouver ridicule. Trahir cette confiance, c'est une idée qui me fait
horreur, une tentation que je n'ai pas besoin de combattre. L'amour que
Fernande a pour lui, et que j'admire comme un des côtés les plus divins
de son âme, suffit pour la préserver à jamais. Je ne sais pas comment
je ferai pour me séparer d'elle, pour renoncer à passer mes jours à
ses côtés, mais il est certain que je m'en séparerai sans lui laisser
d'amertume et sans emporter de remords.
Je voudrais trouver un moyen de m'établir dans leurs environs et de
les voir tous les jours sans demeurer chez eux, et sans dépendre d'un
caprice de Sylvia, qui peut m'éloigner demain du toit qu'elle habite
sans que j'aie rien à dire, puisque je suis censé n'y être que pour elle
et d'après sa permission. Il y a une jolie petite maison qui a servi
autrefois de presbytère, et qui est dans une situation délicieuse, à
une demi-lieue dans la montagne; si je pouvais faire déguerpir le vieux
militaire qui l'occupe en lui payant le double de son loyer, je serais
le plus heureux et le mieux logé des hommes. Envoie-moi une petite
somme que mon régisseur te portera, et toute la musique qui est dans ma
chambre. Si je m'établis dons mon presbytère, je veux que tu viennes
passer le reste de la belle saison avec moi. Tu es un peu amoureux de
Sylvia, quoique tu ne t'en sois jamais vanté. Nous vivrons tous deux de
chasse, de pèche, de musique et d'amour contemplatif.
LIV.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère; il est possible que j'aie
eu un moment d'aigreur et d'ironie en te répondant: ta lettre était si
dure et si cruelle! mais je le jure que la mienne a suffi pour épancher
tout mon dépit, et qu'après l'avoir écrite je n'ai pas plus pensé à
notre querelle que s'il ne se fût rien passé. Si j'ai été trop loin dans
ma réponse, pardonne-moi, et, une autre fois, ménage-moi un peu plus.
Vraiment, je n'avais pas mérité des leçons si dures; je m'étais conduite
un peu follement, il est vrai; mais mon coeur était resté si étranger
aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais
accepter ton arrêt comme une vérité utile. Il me semblait voir dans ta
manière de me traiter une sorte de mépris que je ne pouvais pas et que
je ne devais pas supporter. Pour l'amour de Dieu, n'en parlons plus
jamais! Tu m'as boudée bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de
moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. J'espère que tu verras dans
ma persévérance à t'écrire une amitié à l'épreuve des mortifications de
l'amour-propre: il en doit être ainsi. Oublie donc toute rancune, et
reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement et avec joie.