Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon désespoir, et quand je

t'ai demandé si tu croyais qu'il nous fût possible de vivre l'un près de

l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce _oui_!

comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappé

d'une commotion électrique; je m'attendais si peu à cette parole

d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de

moi un autre homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; c'était

une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce

donc si difficile? Je ne conçois plus pourquoi j'ai été en proie à ces

agitations frénétiques; c'est que le danger est toujours plus terrible

de loin que de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir

succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais pas; je te

prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinité qu'aucune

souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu

de la crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes tourments, je

trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes lèvres

ce miséricordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras

avec effroi, et quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour

te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te

détournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les périls

vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'élever jusqu'à

toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres,

dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et

laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce sentiment étrange et

sublime que j'éprouve; _amitié_ est un mot trop froid et trop vulgaire

pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la

baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié des mères

pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu

m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus

encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver

ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose étrange et

délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié par mes résolutions,

apaisé par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond

et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et je

viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai été de ma

vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Écris-moi, répète-moi tout

ce que tu m'as dit, afin que je le relise à genoux si quelque nuage de

mélancolie vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve

la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je

vois le soleil pour la première fois, tant la nature m'apparaît belle

et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui

t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix d'un ami.

Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure près de

toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les

parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir

à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger

méthodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment!

je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours,

hier soir. Je vais encore rire et causer à cette table où il est permis

de mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant de fois

qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que

nous aimons? Oh! quel jour de fête! Si tu savais comme la lune était

belle à son coucher ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir

chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles diamants, et comme

les premières fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraîche et

suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et

je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais

des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais

à Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette

nouvelle âme que tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as

révélée! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de

regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma fenêtre et

braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le

jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je

vais t'aider, et jouer du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand

tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce

pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi,

je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le

bas de ta robe tant que je voudrai.

LIX.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de nous quitter.

Je savais bien que vous auriez la force d'étouffer une pensée funeste

plutôt que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitié quand

je vous ai dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des rêves

coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre les yeux, regarde

comme tu es saintement aimé, comme tu peux être heureux entre ces

trois amis qui te chérissent à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas

souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces

coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres par ton

départ. Examine ton âme, et vois combien elle est belle, jeune et forte;

ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus

généreux? n'es-tu pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions?

veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne

serai-je donc pas toujours là pour relever ton courage s'il venait à

faiblir? seras-tu sourd à ma voix quand elle t'implorera? et ces douces

larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes

couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu

m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi;

j'avais comme une révélation de ce qui allait s'opérer entre nous, et

ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce

moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant à genoux et en

levant les bras vers le ciel pour le prendre à témoin de tes serments;

comme ton visage pâle devint vermeil et animé; comme les yeux fatigués

et presque éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon du

ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre

expression, une autre beauté que je ne te connaissais pas. Ta voix

aussi a changé; elle a quelque chose qui me pénètre comme une musique

délicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne

comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta

voix m'émeut et me donne envie de pleurer. Moi-même je me sens toute

changée; j'ai des facultés nouvelles, je comprends mille choses que je

ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime

mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi,

Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de

nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et

pur, mon ami! que tu es différent des autres hommes, et combien peu

d'entre eux sont capables de te comprendre!

Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La seule pensée de te

perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami,

combien tu nous es nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais

l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux

caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris

comme les nôtres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous

ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voilà

pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons

en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois,

des différences de goûts et d'opinions, de petites souffrances, des

pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilité et

réveiller la sollicitude journalière. L'amitié, l'amour fraternel, si

tu veux, est plus heureux et plus également pur; c'est un refuge contre

tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême aux douleurs que

cause l'amour. Avant de te connaître, j'avais une amie dans le sein de

laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et

bien sévère dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous les

petits événements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses

lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente

et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme

tu le prétends, une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien

certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle

était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur et ta sensibilité! Elle

m'effrayait, et tu me persuades; elle me menaçait de maux inévitables,

et tu m'apprends à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison

et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler

et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituée à

t'ouvrir mon coeur à chaque instant, je me suis guérie des petites

maladies morales et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient et

troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter les souffrances de la

vie journalière, à tolérer les imperfections de l'amour, à ne demander

que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigné la justice,

et tu m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre

heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, ô mon cher ami!

et je suis si accoutumée à avoir recours à toi en tout, que ma félicité

serait ruinée du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans

mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc,

et ne parle jamais de t'éloigner. Notre vie sera plus belle encore

qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et

nous les élèverons; nous prendrons de leur intelligence le même soin que

nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Après eux et après

Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime

encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia

comme ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec le mien,

et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement vers toi; à

présent surtout, il me semble que nous avons reçu un nouveau baptême, et

que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions séparément.

Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y feras remettre

le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux

enlacés au mien, et que ton coeur ne me sépare jamais ni de lui ni de

toi.

LX.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent à Blosse, et tu me

reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que

jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir.

Ce lieu désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du bien.

Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa

rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner

la résignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que

ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme.

Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas aperçue

qu'Octave aime ma femme? Cet amour a été romanesque et innocent pendant

bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit

pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été imprudents;

les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous

faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais

repoussé. Ta fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence

d'une ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était bien

pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres jeunes fous; je

sentais que j'avais beaucoup à réparer envers eux, et la crainte de me

tromper encore me forçait à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré

l'évidence, j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il

semblait si sûr de lui dans les commencements, et toute l'année dernière

il a été si heureux auprès de nous! Mais depuis l'hiver il a été de

plus en plus agité et distrait; à présent il est réellement malade de

chagrin. C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec moi.

Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble que je lui cause;

pourtant il m'aime sincèrement. Hier soir, quand je suis monté à cheval,

il est venu avec moi, et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire

bientôt à Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande;

j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans mes bras en

s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» puis il s'est arrêté brusquement

et m'a parlé de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est

par notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de la jeunesse.

Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et où les eût-il combattus avec

autant de vertu?

Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je t'écris il est

déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire,

comme s'il eût pris une résolution pénible mais ferme. Ce qui m'a fait

partir sur-le-champ moi-même pour la ferme, c'est la grande altération

que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du dîner; jusque-là

j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la plus légère idée de l'amour

d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle

est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la

fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai

pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il pût

s'être passé entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir,

je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être qu'il

avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant de la raison et

de la prudence de Fernande; elle l'éloignera sans l'offenser et sans

irriter sa passion par d'inutiles démonstrations de force. J'ai vu

que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle était la

meilleure garantie possible de leur vertu.

Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément las de

moi. J'avais un ami sincère, aimable, dévoué, et il faut qu'il parte

désespéré parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime,

riante et pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée,

empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espère

si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous

laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de

l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, si Fernande a

dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà

ce qui m'a consterné hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle

ne le sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur le lui

apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et

qu'elle me haïsse?

Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si douce! et moi je

serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par

nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous

fussions mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne

me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que

la première fois tu ne m'aies beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils

étaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer

aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu

nous pardonne, nous n'avons rien fait à mauvaise et coupable intention.

Je retournerai demain au château; si Octave n'est point parti, je

songerai à ce que je dois ou à ce que je puis faire.

[Illustration: Ils étaient deux.]

LXI.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis

le jour où vous m'avez commandé d'étouffer mon amour, je l'ai tellement

couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je

suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement;

mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout

sacrifier, vous auriez dû prendre un peu plus de soin pour le ranimer de

temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je tombe dans

une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me

trouver indocile à vos leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées?

Peut-être ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous l'ennui

que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile

de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne

connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en

défaut? Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous

me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne

pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour

votre mari? Votre âme est si généreuse et si délicate dans tout le

reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me

faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent

d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre

miséricorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les

choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand

vous parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que personne

n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas

lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part

était aussi belle que la sienne, quoique différente. A présent vous avez

le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique

et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants

et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je

crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté.

Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce

pas? A la bonne heure. Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari

vous persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez

bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et vous me semblez moins

pure. Je vous respectais dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en

vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais

à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de Raphaël caressant

son fils et celui d'Élisabeth. Dans les plus ardents transports de ma

passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur

les lèvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je

détournais mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, un des

plus saints mystères de la nature providente. A présent, cachez bien

voire sein, vous êtes redevenue femme; vous n'êtes plus mère; vous

n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me

remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent

et plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme aussi

rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre à votre

mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir

à toute la maison, et à moi surtout.

[Illustration: Attirer Fernande à un rendez-vous...]

LXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il

est nécessaire que je m'éloigne; je deviens antipathique, et c'est ce

qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant

hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter ses

enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la rendent réellement

malade, je ne sais si tu remarquas la singulière contestation qui

s'éleva entre Octave et elle. «Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants

se passeront de vous toute une nuit! disait-il.--Il faut qu'ils

s'y habituent, répondait-elle; il est temps de les sevrer.--Ils me

paraissent bien jeunes pour cela.--Ils ont un an bientôt.---Mais on les

soignera mal. A qui une mère peut-elle remettre le soin de veiller

sur ses enfants la nuit?--Je puis remettre sans inquiétude ce soin à

Sylvia.» Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit sans dire

bonsoir à personne.

Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y

réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle

était bien pâle depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que

malade. Je résolus de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa

chambre à minuit.

Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas

les intentions qu'Octave m'a supposées. Il y a plus d'un an que je n'ai

endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi

vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si

cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce

mois où j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la

maternité, la presser dans mes bras, a été pour moi une angoisse

perpétuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia?

Octave est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent,

les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour

à tour accueilli et repoussé la conviction de cet amour réciproque;

elle m'arrivait de plus en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter,

quelque rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de

n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai de son lit, et je

vis qu'elle feignait de dormir, espérant, la pauvre femme, se soustraire

ainsi à mes importunités; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux

et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson

d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour,

elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le

nom d'amour était oublié; et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur

les miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement

et de résignation. Une douceur angélique résidait sur son front, et son

regard avait la sérénité d'une conscience pure; mais sa bouche était

pâle et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte;

il m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. J'avais

horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable

d'user contre son gré. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me

dire sincèrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose

manquait à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que je ne suis

point heureuse, me répondit-elle, quand tu n'es occupé qu'à me rendre

la vie agréable, et à éloigner de moi les moindres contrariétés? Quelle

femme il faudrait être pour se plaindre de toi!--Quand tu voudras

changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une

société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour

que je mette ma plus grande joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui

te rend malade et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?--Non, ce

n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un soupir.» Et je vis qu'elle

était tentée de m'ouvrir son coeur. Elle l'eût fait certainement si son

secret n'eût appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la

confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son sein, et je la

quittai en lui disant: «Souviens toi que je suis ton père, et que je

te porterai dans mes bras pour t'empêcher de marcher sur les épines.

Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans

quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains

jamais.--Tu es un ange! un ange!» me dit-elle à plusieurs reprises; et

son visage me remercia malgré elle de ce que je m'en allais. Je rentrai

dans ma chambre, et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir,

pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.

C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime plus! Hélas! ne le

sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une épreuve décisive

pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave

sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais,

est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse avec moi

maintenant, el elle commence à souffrir par lui; car l'amour est chez

elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes

les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés

déchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'éloignerai-je du danger

et tâcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du

monde, impressionnable et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à

aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop supérieure

à ces poupées de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre goût

à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être

étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais

bientôt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement,

et l'amour se réveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un

autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec

raison pour l'avoir arrachée à une affection qui était innocente encore,

et qui l'aurait peut être été toujours, et pour l'avoir précipitée dans

un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un

matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera

dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au danger avec une

lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être

son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords;

elle me méprisera pour ne l'avoir pas préservée.

Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un homme qui n'aurait

jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que

j'emploie à retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui

s'accomplit; mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une

femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément celle qui se

réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le

hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre.

Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois

arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les

individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand

un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances

le forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, quand

j'accusai Fernande de me tromper effrontément, j'allais partir, j'allais

l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si

étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime

Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mêmes

êtres, les mêmes lieux, la même position sociale; mais ce n'est pus le

même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce

temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgré

elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure,

à présent! Voilà toute la différence extérieure; mais cette différence,

c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble

et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant.

Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vérité; et quand même

elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait

fait que céder à l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus

d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un

ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus

que de l'amitié; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement

et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait?

Puis-je exiger que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec

notre amour?

Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle

une pensée de colère; mais je suis horriblement malheureux, car mon

amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a

fait souffrir; mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et

ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. Le moment

de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer de le retarder ou de

l'éviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune

espèce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma

soeur! Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne viennent

jamais sur nos lèvres.

LXIII.

DE FERNANDE A JACQUES.

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