Pardonnez-moi de n'avoir pas plus de courage, quand vous avez tant

besoin d'espoir et de consolation; peut-être demain sera-t-il un

meilleur jour pour tous deux.

Songez donc, mon ami, à me rapporter mon bracelet la première fois que

nous nous reverrons. Je vais prier pour que la pluie cesse; je mettrai

un fanal à ma fenêtre ce soir, si je ne puis sortir.

XLV.

DE CLÉMENCE A FERNANDE.

Fernande! Fernande! tu te perds, et en vérité c'est trop tôt; tu me fais

de la peine. Je savais bien que cela devait t'arriver un jour; avec ton

caractère faible et l'absence de sympathie qui existe entre ton mari

et toi, cela m'a toujours semblé inévitable; mais j'espérais que tu

résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais contre

lui une lutte plus noble et plus courageuse. C'est se laisser vaincre

trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l'âge où l'on ne sait pas

encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment

une affaire de coeur. Tu vas te compromettre, te laisser découvrir par

ton mari; lui demander pardon, l'obtenir; le tromper encore, et peu à

peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu

n'aies pu attendre deux ou trois ans!

Je sais que tu es pure encore, et qu'avant de commettre ta première

faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras à tous

les anges protecteurs bien des prières perdues; mais le mal est déjà

fait et le péché commis dans ton coeur. Tu aimes, il n'y a pas à dire,

mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.

Tu ne le savais pas encore en m'écrivant; sans quoi tu ne m'aurais

peut-être pas écrit ce qui se passe; mais cela est aussi clair pour moi

que l'avenir et le passé de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu

as remarqué qu'il a une figure charmante; il entre par tes fenêtres, il

joue du hautbois et endort tes enfants d'une manière magique; il joue au

roman autour de toi, et te voilà troublée, confuse, émue, c'est-à-dire

éprise. Tu pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton mari les

impertinences de M. Octave, et y couper court sans mériter le plus léger

reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une

aventure qui t'amuse et te charme bien plus qu'elle ne te fait peur;

car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin

apparaît, et pourtant tu t'arranges toujours de manière à l'évoquer

dans l'obscurité. Enfin l'ennemi change ses batteries, et, pour

t'apprivoiser, te parle d'un amour qu'il n'a peut-être jamais eu pour

Sylvia, et qui bien certainement n'est qu'un prétexte pour arriver à

toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans concevoir le

plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours au rendez-vous, et

te voilà engagée dans une intrigue d'amour qui aura les résultats

accoutumés, quelques plaisirs et beaucoup de larmes.

Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres yeux du nouvel

amour que tu sens fermenter en toi, tu récapitules les torts de ton

mari, et tu t'efforces de le prouver qu'il t'a fallu bien du courage et

du dévouement pour l'aimer jusqu'ici. Mais toute cette théorie d'amour

et d'infidélité est fondée sur des principes faux. D'abord, tu n'as

jamais eu d'amour véritable pour M. Jacques; ensuite, rien dans sa

conduite n'autorise les fautes que tu vas commettre. D'après tout ce que

tu m'as raconté de lui, je vois qu'il est le meilleur homme du monde, et

qu'il n'a d'autre tort dans tout ceci que d'avoir le double de ton âge.

Pourquoi lui en chercher de plus graves? Pourquoi accuser son caractère

et son coeur? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper

ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie,

que tes principes ont peu de solidité et ton caractère aucune énergie;

que tu sens le besoin d'aimer et que tu t'y abandonnes. Ce sont là des

malheurs et non pas des crimes; mais aie au moins la noblesse de

rendre justice à ton mari, et de ne l'accuser de rien, sinon d'avoir

trente-cinq ans et de t'avoir épousée.

Je gage qu'à l'heure qu'il est tu as versé dans le sein de M. Octave le

secret de tes chagrins domestiques, car il t'a raconté ce qu'il avait eu

à souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce récit a éveillé en toi

tant de sympathie que tu as décidé en une heure d'en faire ton ami

et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et les

rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M.

Octave! quelle passion, quels éloges, quelles prières, quelles tendres

expressions! et tout cela pour toi, Fernande! Aussi, tu ne l'as pas fait

attendre, et tu étais au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il

doit t'avoir dit clairement que c'est toi et non Sylvia qu'il aime, ou

du moins que, s'il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la lui as fait

parfaitement oublier. Cela aura pu t'empêcher pendant deux jours d'aller

au grand ormeau, mais le troisième tu n'auras pu y tenir, et vous en

êtes maintenant au délire charmant de l'amour platonique. Il est convenu

qu'on respectera l'honneur de M. Jacques, jusqu'à ce que les sens

l'emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonté. Moyennant

quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n'a-t-elle pas

déjà quelque entorse, une écorchure au pied qui l'empêche de marcher

jusqu'à l'entrée du vallon? Ai-je deviné juste, ou ne s'est-il rien

passé de pareil à tout ce que je suppose?

Il peut se présenter un hasard qui change la marche des choses; c'est

que M. Jacques, étonné de te voir devenue si brave, toi qui n'osais

traverser le salon dans l'obscurité il y a quelques jours, et qui

maintenant traverses le parc et la campagne à neuf heures du soir,

s'avise de te suivre et de t'observer; le moins qu'il puisse faire, en

mari sage et prudent, c'est de t'adresser un sermon laconique, mais un

peu grave, et de prendre des moyens pour éloigner ton amant. Alors le

désespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux et plus

habiles dans vos rapports secrets; le malheur de M. Jacques n'en sera

que plus sûr et plus prompt. Si M. Octave ne t'aime pas assez pour

risquer d'être tué en escaladant ta fenêtre, tu t'en consoleras et tu

te mettras à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur,

une femme s'en prend surtout à son mari de tous les chagrins qui lui

adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras pas longtemps à trouver un autre

amant, car ton coeur appellera impérieusement quelque affection nouvelle

pour chasser la douleur et l'ennui dont tu seras consumée. Comme tu

n'es pas fort patiente pour observer et pour connaître les caractères

auxquels tu te fies, il pourra bien t'arriver de faire encore un mauvais

choix, et alors malheur à toi! Tu marcheras d'erreur en faute et

d'étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs d'innocence

que la société ait vues éclore sera flétrie et empoisonnée par son

mauvais destin et sa faible nature.

Quoi qu'il t'arrive, Fernande, je ne t'abandonnerai pas; pour te

secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, trop bien fondés

et malheureusement trop nécessaires, qui soutiennent l'édifice de la

société. Mais mon amitié ne pourra pas te servir à grand'chose, et je

vois avec douleur l'abîme où tu te précipites les yeux bandés. Pardonne

à la dureté de ma lettre; si elle te blesse, je me consolerai de t'avoir

fait de la peine en espétant t'avoir inspiré un peu de prudence, et

retardé peut-être, ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort

vers lequel tu t'achemines.

XLVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

De la ferme de Blosse.

Les affaires qui m'ont attiré ici ne sont qu'un prétexte. J'ai été

frappé d'un malheur inattendu; il m'a été impossible d'en parler, même

à toi. Je suis parti sans rien faire paraître de ma douleur; j'ai voulu

mettre entre moi et _elle_ une quinzaine de lieues, pour me forcer

d'agir avec réflexion. Lorsque les communications qu'on peut avoir

ensemble exigent un intervalle de quelques heures, la violence ne

l'emporte pas sur la volonté aussi aisément. Voici ce que j'ai à

t'apprendre.

Samedi soir, tu te rappelles que je te laissai à la maison de Rémi, pour

aller parler aux gardes forestiers de la côte Saint-Jean. Nous devions,

toi marchant plus lentement que moi, et m'attendant, si tu arrivais la

première, nous rejoindre au carrefour du grand ormeau; mais, par une

singulière combinaison du hasard, tu te trompas de sentier et arrivas

tout droit au château, tandis que je me hâtais de t'aller retrouver au

lieu convenu. Il faisait fort sombre, tu t'en souviens, et un peu

de pluie avait rendu l'herbe humide; le bruit des pas s'y trouvait

entièrement amorti. J'arrivai donc sans être remarqué de ceux qui

étaient là. Ils étaient deux, Fernande et un homme. Ils se donnèrent un

baiser, et ils se séparèrent en disant _demain_; ils avaient échangé

quelques paroles à voix basse où j'avais saisi un seul mot: _bracelet_.

L'homme disparut après avoir sauté par-dessus la haie du taillis,

Fernande appela à plusieurs reprises Rosette, qui était apparemment

assez loin, car elle se fit attendre, puis elles partirent ensemble, et

je les suivis en me tenant à une certaine distance. Fernande avait l'air

parfaitement calme en rentrant au salon, et quand je lui demandai où

elle avait été, elle me répondit qu'elle n'était pas sortie du parc,

avec une assurance étonnante. Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre, et

j'attendis qu'elle eût ôté ses bracelets; tandis qu'elle passait dans

son cabinet de toilette, je les examinai: l'un des deux avait été

évidemment changé; quoiqu'il fût exactement pareil à l'autre, quoiqu'il

portât mon chiffre, il n'avait pas une petite marque que le bijoutier

de Genève à qui je les ai commandés avait mise à l'un et à l'autre. Je

souhaitai le bonsoir à Fernande avec calme et sans rien témoigner de

mon émotion: elle me jeta les bras autour du cou avec sa tendresse

accoutumée, et me reprocha, comme elle fait tous les jours, de ne pas

l'aimer assez. Le matin, elle entra dans ma chambre et m'accabla de

caresses auxquelles je me dérobai en inventant un prétexte pour sortir

précipitamment. Alors je sentis qu'il était au-dessus de mes forces

de dissimuler l'horreur que me causait cette femme. Je partis dans la

journée.

Il y a plusieurs jours que j'avais remarqué quelque chose

d'extraordinaire dans la conduite de Fernande. Cette histoire de voleur

ou de revenant, dont la maison était remplie, me paraissait expliquer,

jusqu'à un certain point, son émotion au moindre bruit. Je voyais son

trouble; son agitation, et à Dieu ne plaise que j'accueillisse l'ombre

d'un soupçon! Lorsque, attirés par ses cris, nous la trouvâmes enfermée

dans sa chambre, l'idée ne me vint pas qu'un homme pût avoir été assez

hardi pour tenter de la séduire sans qu'elle m'eût averti, dès le

premier jour, de ses tentatives. Je la vis ensuite errer dans le parc,

écrire plus souvent que de coutume, avoir de fréquents conciliabules

avec Rosette, déployer tout à coup plus d'activité et de gaieté que je

ne lui en avais vu depuis longtemps, et surtout passer d'un excès de

pusillanimité à une sorte de hardiesse. Que le ciel m'écrase si l'idée

me vint de l'observer pour trouver une explication à ces bizarreries!

Elle que j'ai connue si naïve, si chaste, si vraie! elle qui s'accusait

de torts qu'elle n'avait pas et de fautes qu'elle n'avait pas commises!

Infortunée! qui a pu la corrompre et la flétrir si vite?

Il faut qu'elle ait dans le coeur quelque odieux germe d'impudence et de

perfidie; il faut que sa mère, en la parant de toutes les grâces de la

candeur, lui ait versé dans l'âme une goutte de ce poison que distillent

ses veines; ou il faut que l'homme qui a réussi à la dominer en si peu

de jours ait dans le souffle quelque chose d'infernal, et qu'il soit

impossible à une femme de toucher ses lèvres sans être avilie et

endurcie au mal au même instant. Il y a, je le sais, des libertins si

pervers, qu'ils semblent doués d'un pouvoir surnaturel, et qu'entre

leurs mains l'innocence se change en infamie, comme par miracle. Il y a

aussi des femmes qui naissent avec l'instinct de l'effronterie. Dans les

années de leur première inexpérience, cette impudeur se voile sous

les grâces de la jeunesse et ressemble à la confiante sincérité de

l'enfance; mais, dès leur premier pas dans le vice, tout leur devient

mensonge et bassesse. J'ai vu tout cela, et pourtant je n'aurais jamais

pu soupçonner Fernande; et me voici aussi surpris, aussi atterré de

stupeur, que s'il s'était opéré quelque révolution dans le cours des

astres.

À présent il s'agit de savoir ce que j'ai à faire. Pour moi, je ne suis

pas embarrassé de ce que je deviendrai: le mépris est l'appui le plus

fort sur lequel puisse se reposer une âme désolée; je partirai, et ne la

reverrai que lorsque mes enfants seront en âge de recevoir l'impression

funeste de son exemple et de ses leçons; alors je les lui retirerai et

je lui assurerai une existence riche et indépendante. O Dieu! ô Dieu!

était-ce ainsi que j'avais rêvé son avenir et le mien? Mais elle a menti

sans pâlir, elle m'a embrassé sans honte et sans confusion, elle m'a

reproché de ne pas l'aimer assez, le jour où elle me trompait! Qui

pouvait prévoir que c'était là un coeur vil, avec lequel il n'y aurait

pas d'autre parti à prendre que l'oubli?

Je n'attends de toi qu'un service: c'est que tu ne fasses paraître

aucune émotion et que tu l'observes attentivement pendant plusieurs

jours. Je crois qu'elle aime ses enfants; il m'a semblé qu'elle

redoublait pour eux de soins et de te adresse, depuis qu'elle a trouvé

dans une autre affection que la mienne le bonheur dont elle était avide.

Pourtant je veux savoir si je ne me trompe pas, et si ce nouvel amour ne

lui fera pas oublier et mépriser les lois sacrées de la nature. Hélas!

j'en suis maintenant à la croire capable de tous les crimes! Observe-la,

entends-tu? et si mes enfants doivent souffrir de sa passion,

condamne-la sans pitié; je veux alors les reprendre sur-le-champ, et

partir avec eux sans aucune explication.

Mais non, ce serait trop cruel. Elle peut les négliger pendant quelques

jours sans cesser de les aimer; lui arracher ses enfants au berceau! ses

enfants, qu'elle allaite encore! Pauvre femme! ce serait un trop rude

châtiment. C'est une mauvaise et ignoble nature de femme; mais elle a au

moins pour eux l'amour que les animaux ont pour leur famille. Je les lui

laisserai, et tu resteras auprès d'eux; tu veilleras sur eux, n'est-ce

pas? Adieu. J'attends ta réponse par le courrier que je t'envoie. Dis

à Fernande que mes affaires me retiennent encore ici, et que je fais

demander des nouvelles de mon fils que j'ai laissé souffrant. Mes

pauvres enfants!

XLVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Tu te trompes, sur l'âme de notre père! je jure que tu te trompes:

Fernande n'est pas coupable; l'homme que tu as vu n'est pas son amant,

c'est le mien, c'est Octave. Je l'ai vu, je sais qu'il est ici, et que

c'est lui qui rôde autour de la maison. Je le croyais parti; mais si tu

as vu un homme parler à Fernande, ce ne peut être que lui. Il se sera

adressé à elle pour qu'elle le réconcilie avec moi. Le baiser que tu

as entendu aura été déposé sur sa main. Octave n'est pas un grand

caractère, et il me reste peu d'amour pour lui; mais c'est au moins un

honnête homme, et je le sais incapable de chercher à séduire ta femme.

Quant à elle, il est impossible qu'elle se laisse séduire ainsi et

qu'elle sache mentir avec cet aplomb. Je ne sais rien encore; ce qui

se passe me semble bizarre, et je ne me chargerai pas de t'en donner

l'explication à présent. Je ne sais comment ils peuvent être déjà amis,

mais ils ne sont point amants, j'en réponds. Je connais, non leur

conduite actuelle, mais leur âme. Ne juge donc pas, tiens-toi

tranquille, attends; demain tu sauras tout, j'espère. Je suis fâchée de

ne pouvoir te donner une explication plus satisfaisante aujourd'hui,

mais je ne veux point questionner Fernande; je ne veux pas qu'elle se

doute de tes soupçons. Tout ce que je puis oser te dire, c'est qu'elle

ne les mérite pas. Adieu, Jacques; tâche de dormir cette nuit. Quoi

qu'il arrive, je ferai ce que tu voudras; ma vie t'appartient.

XLVIII.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Courage! mon ami, courage! j'ai parlé enfin à Sylvia, et j'espère; j'ai

trouvé une occasion favorable. Vous m'aviez tellement recommandé de ne

rien précipiter, que je tremblais d'agir trop vite; mais, d'un autre

côté, je craignais de ne jamais retrouver un moment aussi propice.

Jamais je n'avais vu Sylvia aussi prévenante, aussi bonne, aussi

expansive avec moi; elle semblait désirer de m'entendre. Elle est venue

dans ma chambre hier soir, et m'a demandé pourquoi j'étais triste. Je le

lui ai dit: Jacques lui avait écrit de Blosse pour avoir des nouvelles

des enfants, et il ne m'avait pas adressé une ligne. Je ne peux pas

m'offenser de cette préférence si marquée pour Sylvia, mais je puis

m'affliger du tort qu'elle me fait. Je le lui ai dit ingénument. Elle

m'a embrassée avec effusion en me disant: «Est-il possible, ma pauvre

enfant, que je sois un sujet de chagrin pour toi, moi qui espérais

contribuer à ton bonheur, et l'entretenir, sinon l'augmenter, par ma

tendresse? Eh quoi! Fernande, crois-tu donc que je sois une femme aux

yeux de Jacques?--Non, lui ai-je répondu; je sais, ou du moins je crois

savoir que tu es sa soeur, mais je n'en suis que plus sûre de mon

malheur: il t'aime mieux que moi.--Non, Fernande! non, s'est-elle

écriée. S'il en était ainsi, j'estimerais et j'aimerais moins Jacques.

Tu es ce qu'il a de plus cher au monde, tu es son amante, la mère de ses

enfants. Et tu l'aimes par-dessus tout, n'est-il pas vrai?--Par-dessus

tout, ai-je répondu.--Et tu n'as jamais eu un tort grave envers

lui?--Jamais, ai-je dit avec assurance, j'en prends Dieu à témoin.--En

ce cas, tu n'as rien à craindre, a-t-elle repris; il est vrai que

Jacques est sévère et inexorable dans de certaines occasions, mais il

est doux et tolérant pour les petites fautes. Sois sûre, Fernande, que

ton sort est bien beau, et que, si tu en es mécontente, tu es ingrate.

Hélas! que ne donnerais-je pas pour changer avec toi? Tu peux aimer de

toutes les forces de ton âme, tu peux vénérer l'objet de ton amour, tu

peux t'abandonner tout entière; c'est un bonheur que je n'ai jamais

goûté.--Est-il bien vrai, me suis-je écriée en passant un bras autour

de son cou; n'as-tu jamais aimé?--J'ai aimé un être que je n'ai point

possédé et que je ne posséderai jamais, a-t-elle dit, parce qu'il

n'existe pas. Tous les hommes que j'ai essayé d'aimer lui ressemblaient

de loin, mais, vus de près, ils redevenaient eux-mêmes, et je ne les

aimais plus du moment où je les connaissais.--Oh! mon Dieu, lui ai-je

dit, tu as donc essayé bien des fois?--Oui, bien des fois, m'a-t-elle

répondu en riant, et presque toujours mon amour était fini la veille du

jour que j'avais fixé pour en faire l'aveu; deux fois seulement il a

été plus loin; la seconde même, il a supporté quelques épreuves assez

graves, et, après s'être presque éteint, il s'est parfois presque

rallumé, mais pas assez pour employer tout ce que mon âme se sent de

force pour aimer.--Ce n'est donc pas par froideur et par impuissance de

coeur que tu veux te vouer à la solitude?--Non, c'est tout le contraire,

c'est par excès de richesse et d'énergie. Je me sens dans l'âme une soif

ardente d'adorer à genoux quelque être sublime et je ne rencontre que

des êtres ordinaires; je voudrais faire un dieu de mon amant, et je n'ai

affaire qu'à des hommes.»

Alors, la voyant si bien en train de causer, je l'ai interrogée plus

particulièrement sur son dernier amour, et lui ai fait beaucoup de

questions sur votre caractère. Elle m'a dit que vous étiez le premier

des hommes qu'elle ait connus, et le dernier des amants qu'elle ait

rêvés. «Mais, m'a-t-elle dit tout à coup, est-ce que Jacques ne t'en

a jamais parlé?--Jamais.--Est-ce qu'il ne t'a pas lu quelquefois mes

lettres depuis ton mariage?--Jamais.--Il a eu tort, a-t-elle repris;

mais toi, ne penses-tu rien de son caractère et de sa figure? Ne l'as-tu

jamais vu rôder dans le parc? Ne trouves-tu pas qu'il joue du hautbois

avec beaucoup d'expression?--Ah! méchante Sylvia! me suis-je écriée; tu

savais donc bien qu'il est ici?--Et que t'a-t-il dit? a-t-elle repris

en riant, car il t'a écrit.» Alors je me suis jetée dans ses bras et

presque à ses pieds, et je lui ai parlé avec tout le dévouement et toute

l'ardeur de l'amitié que je vous ai vouée. En m'écoutant, son visage

avait une étrange expression de plaisir et d'intérêt. Oh! je l'espère,

Octave, elle vous aime plus qu'elle ne le dit, plus qu'elle ne le pense.

Elle m'interrompit pour me demander quel jour je vous avais vu pour la

première fois et comment vous m'aviez abordée. Cela m'embarrassa un peu;

cependant je lui racontai à peu près tout, et je lui demandai à mon tour

comment elle savait nos relations. «Parce que j'ai vu par hasard un

billet à ton adresse dans les mains de Rosette, et que j'ai reconnu

le caractère de la suscription... Ne pourrais-tu me montrer un de ces

billets? a-t-elle ajouté; je serais curieuse de voir de quelle façon

il parle de moi.» J'ai couru chercher l'avant-dernier[1], où il est

exclusivement question d'elle. Elle l'a lu très-vite, et me l'a rendu en

souriant; elle s'est promenée dans l'appartement avec quelque agitation,

comme fait Jacques quand il hésite à prendre un parti, puis elle m'a dit

en prenant son bougeoir: «Adieu, Fernande; donne-moi deux ou trois

jours pour te répondre touchant ce que je compte faire d'Octave;

pour aujourd'hui, je souhaite qu'il dorme aussi bien que moi.» Mais

quoiqu'elle affectât un ton moqueur, il y avait sur son visage un

rayonnement inaccoutumé. Elle m'embrassa si affectueusement, et me dit

des choses si bonnes et si tendres pour mon compte, que je la crois

enchantée de ma conduite; elle ne demandait qu'à écouter votre avocat

pour vous absoudre. Espérez, Octave, espérez; à présent qu'elle sait nos

manoeuvres, il est inutile que nous nous voyions à son insu. Attendons

un peu; si je vois que sa miséricorde fasse d'heureux progrès, je vous

ferai venir ici, et vous vous jetterez à ses pieds. Mais je crois

qu'elle veut consulter Jacques auparavant; laissez-la faire, puisque

cela est inévitable. O mon ami! que je serais fière et heureuse si je

réussissais à vous rendre le bonheur! Est-il encore possible pour moi?

La conduite froide de Jacques à mon égard me désespère et me décourage

presque d'aimer. Je tâcherai de vivre d'amitié; votre joie remplira mon

âme et me tiendra lieu de celle que je ne goûte plus.

[Note 1: Le lecteur ne doit pas oublier que beaucoup de lettres ont

été supprimées de cette collection. Les seules que l'éditeur ait cru

devoir publier sont celles qui établissent certains faits et certains

sentiments nécessaires à la suite et à la clarté des biographies; celles

qui ne servaient qu'à confirmer ces faits, ou qui les développaient

avec la prolixité des relations familières, ont été retranchées avec

discernement. (_Note de l'éditeur_.)]

XLIX.

DE SYLVIA A JACQUES.

Je te l'ai dit, Jacques, tu t'es trompé; Fernande est pure comme le

cristal; le coeur de cette enfant est un trésor de candeur et de

naïveté. Pourquoi t'es-tu fait tant souffrir? Ne sais-tu pas qu'en de

certaines occasions il faut refuser le témoignage même des yeux et des

oreilles? Pour moi, il y a encore des circonstances inexplicables dans

cette aventure, celle du bracelet, par exemple. Je n'ai pu trouver un

moyen d'interroger Fernande à cet égard; il eût fallu laisser percer

tes remarques et tes soupçons, et il ne faut pas que Fernande se doute

jamais que tu l'as condamnée sans l'entendre.

Jacques · 第 14 / 26 段