Oui, Clémence, voilà où m'a conduite cette fatale méprise du bracelet.

Hier soir, j'étais dans ma chambre avec mes enfants et Rosette; ma

fille semblait souffrante et ne pouvait s'endormir. Je dis à Rosette

d'emporter la lumière, qui peut-être l'incommodait. J'étais depuis

quelque temps dans l'obscurité avec ma petite sur mes genoux, et je

tâchais de l'apaiser en chantant; mais elle ne criait que plus fort, et

cela commençait à m'inquiéter, lorsque le son du hautbois s'éleva, de

l'autre extrémité de l'appartement, comme une voix plaintive et douce.

L'enfant se tut aussitôt et resta comme ravi à l'écouter; pour moi, je

retenais ma respiration; la surprise et la peur me rendaient incapable

de mouvement. L'inconnu était dans ma chambre, seul avec moi! Je n'osais

appeler, je n'osais fuir. Rosette entra comme le hautbois venait de se

taire, et s'émerveilla de voir la petite silencieuse et calmée. «Va

chercher de la lumière, bien vite, bien vite, lui dis-je, j'ai une peur

épouvantable; pourquoi m'as-tu laissée seule?--Il va falloir que madame

reste encore seule, répondit-elle, pendant que j'irai chercher la

lumière en bas.--Ah! mon Dieu! pourquoi n'en as-tu pas dans ta chambre?

lui répondis-je. Non! n'y va pas, ne me laisse pas ainsi. N'as-tu rien

entendu, Rosette? Es-tu sûre qu'il n'y ait personne avec nous dans la

chambre?--Je ne vois personne que madame, les enfants et moi, et je n'ai

entendu que la flûte.--Qui est-ce qui jouait de la flûte?--Je ne

sais pas; monsieur, apparemment; quel autre dans la maison saurait en

jouer!--Est-ce toi qui es là, Jacques? m'écriai-je; si c'est toi, ne

t'amuse pas à m'effrayer, car je mourrais de peur.» Je savais bien

que ce n'était pas Jacques, mais je parlais ainsi pour forcer notre

persécuteur à s'expliquer ou à se retirer. Personne ne répondit. Rosette

ouvrit les rideaux, et, au clair de la lune, examina tous les recoins de

l'appartement sans y découvrir personne. Elle trouvait, sans doute, mes

frayeurs bien ridicules, et j'en eus honte moi-même; je lui dis d'aller

chercher de la lumière, et quand elle fut sortie, j'allai tirer le

verrou derrière elle. Mais c'était bien inutile, car l'inconnu entra

par la fenêtre. Je ne sais comment il s'y prit, et si de la galerie

supérieure il a eu l'audace de se risquer sur ma persienne, ou si, à

l'aide d'une échelle, il sera venu d'en bas; le fait est qu'il entra

aussi tranquillement que dans la rue. La colère me donna des forces, et

je m'élançai devant le berceau de mes enfants, en criant au secours;

mais il s'agenouilla au milieu de la chambre, en me disant d'une voix

douce: «Comment est-il possible que vous ayez peur d'un homme qui

voudrait pouvoir vous prouver son dévouement en mourant pour vous?--Je

ne sais qui vous êtes, Monsieur, lui répondis-je d'une voix tremblante;

mais, à coup sûr, vous êtes bien insolent d'entrer ainsi dans ma

chambre; partez, partez! que je ne vous revoie jamais, ou j'avertirai

mon mari de votre conduite.--Non, dit-il en se rapprochant, vous ne

le ferez pas; vous aurez pitié d'un homme au désespoir.» Je vis en ce

moment le bracelet, et l'idée me vint de le redemander. Je le fis d'un

ton d'autorité et en jurant que j'avais cru le jeter à mon mari. «Je

suis prêt à vous obéir en tout, dit-il d'un air résigné; reprenez-le,

mais sachez que vous me reprenez le seul honneur et le seul espoir de ma

vie.» Alors il s'agenouilla de nouveau tout près de moi et me tendit son

bras. Je n'osais reprendre moi-même le bracelet; il eût fallu toucher sa

main ou seulement son vêtement, et je ne trouvais pas cela convenable.

Alors il crut que j'hésitais, car il me dit: «Vous avez compassion de

moi, vous consentez à me le laisser, n'est-ce pas, ô ma chère Fernande!»

Et il saisit ma main, qu'il baisa plusieurs fois très-insolemment. Je

me mis à crier, et des pas se firent entendre aussitôt dans la galerie

voisine; mais avant que l'on eût le temps d'entrer, l'inconnu avait

disparu, comme un chat, par la fenêtre.

Jacques et Sylvia frappèrent alors à la porte, que j'avais fermée au

verrou et que je ne songeais plus à ouvrir, tout en leur criant d'entrer

au nom du ciel. Cette circonstance du verrou, qui se trouvait fatalement

liée à l'entrée d'un homme dans ma chambre, m'empêcha de raconter ce

qui s'était passé; je dis que j'avais entendu le hautbois, que j'avais

envoyé Rosette chercher de la lumière, qu'elle m'avait enfermée par

mégarde; que j'avais cru entendre du bruit dans ma chambre et que

j'avais perdu la tête. Comme on me tient pour folle de peur, on ne m'en

demanda pas davantage. Rosette assura bien avoir entendu le hautbois en

traversant la galerie, on fit quelques recherches dans la maison et dans

le jardin. On ne trouva personne, et on décréta, en riant, qu'on ferait

venir un piquet de gendarmerie pour me garder. Sylvia alla chercher

le dolman et le shako de Jacques, et s'en affubla avec de fausses

moustaches; elle se planta ainsi derrière moi le sabre en main,

affectant de suivre tous mes pas par la chambre pour me servir

d'escorte. Elle était jolie comme un ange avec ce costume. Nous avons ri

jusqu'à minuit, et le reste de la nuit s'est passé fort tranquillement.

Mais mon esprit est bien agité! Je sens que je suis engagée dans une

aventure folle et imprudente, qui peut-être aura des suites fatales.

Fasse te ciel qu'elles retombent toutes sur moi seule!

Jeudi.

Je viens de recevoir le billet suivant, qui a été remis à Rosette par

son oncle le garde-chasse: «Belle et douce Fernande, ne soyez pas

irritée contre moi, et ne vous méprenez pas sur les motifs de ma

conduite. Vous pouvez me sauver du malheur éternel et me rendre le plus

heureux des amis et des amants; j'aime Sylvia, et j'en ai été aimé. Je

ne sais par quel crime irréparable j'ai perdu sa confiance et mérité sa

colère. Je ne renoncerai à elle qu'avec la vie; et _j'espère en vous_,

en vous seule. Vous avez une âme aimante et généreuse, je le sais; je

vous connais plus que vous ne pensez. Le bracelet que vous avez cru

jeter à voire mari et que je vous rendrai, si vous ne l'accordez à la

sainte amitié d'un frère, est à mes yeux un gage de confiance et de

salut. Pardonnez-moi de vous avoir effrayée; j'espérais pouvoir vous

parler en secret; je vois que cela sera impossible si vous ne m'accordez

vous-même cette grâce; et vous me l'accorderez, n'est-ce pas, bel ange

aux cheveux blonds? Votre mission sur la terre est de consoler les

infortunés. J'irai vous attendre ce soir sous le grand ormeau des quatre

sentiers, à l'entrée du Val-Brun; faites-vous accompagner, si vous

voulez, d'une personne sûre, mais que ce ne soit pas votre mari. Il me

connaît, et je me flatte de posséder son estime et son amitié; mais

en ce moment-ci il m'est contraire, et si vous ne travaillez à me

justifier, je n'ai aucun espoir de rentrer en grâce. Si vous ne venez

pas, je déposerai votre bracelet sous la pierre du grand ormeau; vous

l'y ferez prendre; mais il sera teint du sang «D'OCTAVE.»

[Illustration: Avec l'homme qui tenait ma bride.]

Qu'en penses-tu? que dois-je faire? Mais à quoi sert de te le demander?

Tu ne me répondras que dans huit jours, et il faut qu'avant ce soir

j'aie pris un parti. Accorder un rendez-vous à ce jeune homme, surtout

quand je sais que Jacques n'est pas dans ses intérêts, pour le

réconcilier avec Sylvia, c'est une grande imprudence peut-être selon le

monde; selon ma conscience je n'y vois pourtant aucun mal. S'il y a

des inconvénients, il n'y en a que pour moi, qui risque de déplaire à

Jacques et d'encourir ses reproches, tandis que je puis rendre, si je

réussis, un service à Sylvia et à Octave, peut-être assurer le bonheur

de leur vie entière; car il n'est pas de bonheur sans l'amour. Sylvia

cache en vain son chagrin; je vois maintenant pourquoi ses pensées sont

si noires et son avenir si sombre à ses yeux. Si elle a pu aimer ce

jeune homme, il doit être au-dessus du commun et avoir une belle âme;

car Sylvia est bien exigeante dans ses affections, et trop fière pour

avoir jamais pu s'attacher à un être qui n'en eût pas été digne. Je vois

bien maintenant qu'elle a reconnu son amant dans le chasseur qu'elle a

si bien corrigé de l'envie d'être prévenant avec elle, et je vois aussi,

dans ce coup de cravache, accompagné d'un silence si complet sur sa

découverte, plus de moquerie malicieuse que de véritable colère. Je

parie qu'elle meurt d'envie qu'on amène son ami à ses genoux; il est

impossible qu'il en soit autrement; cet Octave l'aime à la folie,

puisqu'il fait des choses si extraordinaires pour la retrouver. Il a une

figure charmante, du moins à ce qu'il m'a semblé quand je l'ai entrevu

dans ma chambre au clair de la lune. Jacques est sévère et inexorable,

il traite trop Sylvia comme un homme; il ne devine pas les faiblesses

du coeur d'une femme, et ne comprend pas, comme moi, ce que son courage

doit cacher d'ennui et de souffrance. Si je refuse d'aider cette

réconciliation, c'en est peut-être fait de son bonheur; peut-être se

condamnera-t-elle à une éternelle solitude; et ce jeune homme, s'il

allait se tuer en effet! Je l'en croirais assez capable; il semble

véritablement épris. Que faire? Je n'ose me décider à rien; heureusement

j'aurai le temps d'y penser d'ici à ce soir.

[Illustration: Dans la cabane d'un vieux garde-chasse.]

XLI.

D'OCTAVE À HERBERT.

Mon ami, je me suis hâté de remettre les choses sur le pied où elles

doivent être; car mes affaires commençaient à s'embrouiller. Fernande

prenait mes plaisanteries au sérieux, et il était temps de la désabuser;

autrement je courais le risque ou d'être découvert et recommandé par

elle à son mari, ou d'être forcé de lui faire la cour tout de bon. Je

ne voulais ni l'un ni l'autre. Peut-être, avec ce caractère de femme

craintif, nerveux, et toujours dans le paroxysme d'une émotion

quelconque, m'eût-il été facile, aidé par le romanesque des

circonstances, de tourner les choses à mon profit et de faire beaucoup

de progrès en peu de temps. Les femmes comme Sylvia se donnent par

amour; mais, ou je me trompe bien, ou celles qui ressemblent à Fernande

se laissent prendre sans savoir pourquoi, sauf à en être au désespoir

le lendemain. Je ne pense pas; que Lovelace, à ma place, eût agi aussi

vertueusement que moi; mais je n'ai pas l'honneur d'être M. Lovelace, et

j'agis selon ma manière, qui n'a rien de scélérat. Surprendre les sens

d'une jeune femme pour laquelle je n'ai point d'amour, et la livrer à la

honte et à la colère, en m'adressant le lendemain sous ses yeux à une

autre, ce ne serait pas seulement le fait d'un lâche, mais celui d'un

sot. Car, assurément, après avoir possédé ces deux femmes, je serais

chassé et détesté de toutes deux; et je ne crois pas que le souvenir

d'avoir pressé Fernande une heure dans mes bras valût le bonheur de

m'asseoir pendant un an seulement à côté de Sylvia.

J'ai donc coupé court à cette intrigue, qui prenait une tournure trop

folle; mais trop fou moi-même pour me résoudre à détruire tout à fait

mon roman en un jour, j'ai pris Fernande pour confidente et pour

protectrice. Je lui ai écrit un billet bien sentimental, où, avec un

peu de flatterie, un peu d'exagération et un peu de mensonge, je l'ai

engagée à m'accorder une entrevue pour traiter de la grande affaire de

ma réconciliation avec Sylvia. J'ai arrangé mon plan de manière à faire

durer le plus longtemps possible le mystérieux mais innocent commerce

que j'ai établi avec mon bel avocat. J'aurai donc pour quelques jours

encore le clair de lune, les appels du hautbois, les promenades sur la

mousse, les robes blanches à travers les arbres, les billets sous la

pierre du grand ormeau, en un mot ce qu'il y a de plus charmant dans une

passion, les accessoires. Je suis bien enfant, n'est-ce pas? Oh bien,

oui! et je n'en ai pas honte. Il y a si longtemps que je suis triste et

ennuyé!

XLII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Eh bien! je me suis décidée à aller consoler cet amant infortuné. Tu

diras ce que tu voudras, mais il me semble que j'ai bien fait, car je me

sens le coeur heureux et attendri. J'ai emmené Rosette, après lui avoir

bien recommandé le secret (elle était déjà dans la confidence), et nous

avons été ensemble au grand ormeau. Le pauvre désolé est venu à moi avec

des transports de joie et de reconnaissance. C'est un bien bon jeune

homme que cet Octave, et je suis sûre à présent qu'il est digne de

Sylvia. Il m'a raconté toutes ses peines, et m'a dépeint le caractère de

Sylvia et le sien de manière à me faire comprendre par quels endroits

ils s'étaient souvent offensés sans raison apparente. Sais-tu que ce

récit m'a fait une singulière impression, et qu'il m'a semblé lire

l'histoire de mon coeur depuis un an? Pauvre Octave! je le plains plus

qu'il ne peut l'imaginer; je comprends le malheur dont il souffre; et je

ne sais trop si je ne devrais pas lui conseiller d'oublier à jamais son

amour et de chercher quelque âme plus semblable à la sienne. Oui, c'est

la même souffrance, c'est la même destinée que moi! Une tête jeune,

confiante et sans expérience comme la mienne, aux prises avec un

caractère fier, obstiné et grave comme celui de Jacques. Maintenant

qu'il m'a fait connaître Sylvia, je vois bien qu'elle est la soeur de

mon mari; si elle n'est que son élève, il est certain qu'il lui a bien

enseigné et fidèlement transmis sa manière d'aimer. Que ne sont-ils

époux! ils seraient à la hauteur l'un de l'autre.

Ce ne sera pas une chose aisée, je ne sais pas même si ce sera une chose

possible, que cette réconciliation. Nous n'avons rien conclu, Octave et

moi, dans cette première entrevue; je ne pouvais rester qu'une heure,

et elle a été toute employée à me mettre au fait de leur position

respective. Il m'a promis que le lendemain il me dirait ce qu'il faut

faire; j'y retournerai donc ce soir. Il m'est très-facile de m'absenter

une heure sans qu'on s'en aperçoive au château. Jacques et Sylvia

ne sont pas fâchés de se trouver seuls pour faire ensemble de la

philosophie aussi sombre que possible; ils ne tiennent donc pas

grand'note de ce que je fais pendant ce temps-là. Dieu sait, d'ailleurs,

si Jacques m'aimerait assez à présent pour être jaloux!

Ah! que les temps sont changés, ma pauvre amie! Il est vrai que nous

sommes heureux maintenant, si le bonheur est dans la tranquillité et

dans l'absence de reproches; mais quelle différence avec les premiers

temps de notre amour! Il y avait alors en nous une joie toujours vive,

un transport continuel, et notre âme, pour être remplie de passion, n'en

était pas moins calme et sereine. Qui a détruit ce repos? qui a emporté

ce bonheur? Je ne puis croire que ce soit moi seule. Il y a eu de ma

faute, il est vrai; mais avec un être plus imparfait et plus indulgent

que Jacques, au lieu de relâcher nos liens, ces premières souffrances

les auraient peut-être resserrés. D'où vient qu'Octave, malgré toutes

les duretés et les bizarreries de Sylvia, l'aime davantage chaque jour,

en proportion des maux qu'il souffre pour elle? D'où vient que Jacques

ne peut se faire enfant avec moi, comme Octave se fait esclave et

victime patiente avec Sylvia? A présent Jacques semble content, parce

que mes enfants me distraient de lui, et que Sylvia le distrait de moi;

il n'est pas jaloux de mes enfants, et moi je suis jalouse de sa soeur.

Il n'y a plus en apparence entre nous que de l'amitié; il n'en souffre

pas, et je passe les nuits à pleurer notre amour.

Cette Sylvia, avec son âme de bronze, est-ce là une femme? Jacques ne

devrait-il pas préférer celle qui mourrait en le perdant à celle qui est

toujours préparée à tous les malheurs, et toujours sûre de se consoler

de tout? Mais on n'aime que son pareil en ce monde. D'où vient donc,

alors, que j'aime toujours Jacques? Toute sa force, toute sa grandeur,

ne servent pas à rendre son amour aussi solide et aussi généreux que le

mien.

Sylvia ne s'occupe pas plus d'Octave que s'il n'avait jamais existé;

elle sait pourtant qu'il est ici et qu'il n'y est venu que pour elle.

Elle dort, elle chante, elle lit, elle cause avec Jacques des étoiles

et de la lune, et ne daigne pas jeter sur la terre un regard à l'amant

dévoué qui pleure à ses pieds. Octave est pourtant digne d'un meilleur

sort et d'un plus tendre amour. Il a une si douce éloquence, un coeur si

pur, une figure si intéressante! Je le connais à peine, et je me sens

pour lui de l'amitié, tant il a su m'intéresser à son sort et me

montrer ingénument le fond de son âme! Combien je voudrais pouvoir le

réconcilier avec Sylvia et le voir fixé près de nous! Quel aimable ami

ce serait pour moi! Quelle douce vie nous mènerions à nous quatre! Je

mettrai tous mes soins à ce que ce beau rêve se réalise; ce sera une

bonne action, et Dieu peut-être bénira mon amour, pour avoir rallumé

celui d'Octave et de Sylvia.

XLIII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Vous m'avez laissé, ce soir, si consolé, si heureux, ô ma belle amie! ô

mon cher ange tutélaire! que j'ai besoin, en rentrant sous mon toit de

fougères, de vous remercier et de vous dire tout ce que j'ai dans le

coeur d'espoir et de reconnaissance. Oui, vous réussirez! vous le voulez

fortement, avez-vous dit; vous vous mettrez à genoux prés de moi, s'il

le faut, pour implorer la fière Sylvia, et vous vaincrez son orgueil.

Que Dieu vous entende! Comme j'ai bien fait de m'adresser à vous et

d'espérer en votre bonté! Votre extérieur ne m'avait pas trompé; vous

êtes bien cet être angélique qu'annoncent vos grands yeux et votre doux

sourire, et cette taille mignonne, gracieusement courbée comme une fleur

délicate, et ces cheveux teints du plus beau rayon du soleil. Quand je

vous vis pour la première fois, j'étais caché dans le parc, et vous

passâtes près de moi en lisant. Au premier aspect d'une femme, j'avais

cru que vous étiez celle que je cherchais. Ah! vous étiez réellement

celle dont j'avais besoin alors, et que Dieu m'envoyait dans sa

miséricorde. Je me cachai dans le feuillage, et je restai à vous

regarder pendant que vous passiez lentement. Vous teniez bien le livre,

mais de temps en temps vous leviez vers l'horizon un regard mélancolique

et distrait, vous aussi vous sembliez n'être pas heureuse, et s'il faut

que je vous dise tout, Fernande, il me semble encore que vous ne l'êtes

pas autant que vous le méritez. Quand je vous raconte mes souffrances,

elles semblent trouver un écho dans votre coeur, et quand je vous dis

que l'amour est les premier des maux, plus souvent que le premier

des biens, vous me répondez: Oh! oui, avec un accent de douleur

inexprimable. Oh! ma bonne Fernande, si vous avez besoin d'un ami, d'un

frère, si je puis être assez heureux pour vous rendre ce service, ou au

moins pour alléger vos peines en pleurant avec vous, initiez-moi à ces

saintes larmes, et que Dieu m'aide à vous rendre le bien que vous m'avez

fait.

De ce premier jour où je vous ai vue, j'ai retrouvé le courage de vivre

désespéré; je venais tenter un dernier effort, résolu à mourir s'il

échouait. Le soir j'entrai dans le salon, et j'entendis votre entretien

avec Sylvia. Là je connus toute votre âme, elle se révéla à moi en peu

de mots; vous parliez d'amour malheureux; vous parliez de mourir. Vous

ne conceviez pas l'avenir solitaire que votre amie envisageait sans

frayeur. Oh! celle-ci est ma soeur, me disais-je en vous écoutant; elle

pense comme moi qu'il faut être aimé ou mourir; son coeur est un refuge

que je veux implorer; là, du moins, je trouverai de la compassion, et si

elle ne peut me secourir, elle me plaindra, sa pitié descendra du ciel

comme la manne, et je la recevrai à genoux. Si je suis chassé d'ici, si

je dois renoncer à Sylvia, j'emporterai dans mon coeur le souvenir sacré

de cette amitié sainte, et je l'invoquerai dans mes souffrances. O

Fernande! pourquoi Sylvia est-elle si différente de vous? Ne pouvez-vous

pas adoucir son âme indomptable? ne pouvez-vous lui communiquer cette

douceur et cette miséricorde qui sont en vous? Dites-lui comment on

aime, apprenez-lui comment on pardonne; apprenez-lui surtout que l'oubli

des torts est plus sublime que l'absence des torts eux-mêmes, et

que, pour m'être véritablement supérieure, il faudrait qu'elle m'eût

pardonné. Son ressentiment la rend plus criminelle devant Dieu que

toutes mes fautes. La perfection qu'elle cherche et qu'elle rêve

n'existe que dans les cieux; mais c'est la récompense de ceux qui ont

pratiqué la miséricorde sur la terre.

Je serai ce soir autour de la maison. La lune ne se lève qu'à dix

heures; si vous avez obtenu quelque succès, mettez-vous à la fenêtre et

chantez quelques paroles en italien; si vous chantez en français, je

comprendrai que vous n'avez rien de favorable à m'apprendre. Mais alors

je n'en ai que plus besoin de vous voir, Fernande; venez au rendez-vous

à onze heures. Ayez pitié de votre ami, de votre frère.

OCTAVE.

XLIV.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Je vous ai dit, hier soir, combien j'avais peu de succès: j'ai encore

moins d'espérance aujourd'hui. Ne nous décourageons pourtant pas, mon

pauvre Octave, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai pas. Le temps

affreux qu'il fait aujourd'hui m'ôte l'espoir de vous voir dans la

soirée; je prends donc le parti de vous écrire aussi, et de confier ma

lettre à Rosette, qui la mettra sous la pierre du grand ormeau.

J'ai essayé de parler de vous à Sylvia, mais j'ai rencontré des

difficultés sur lesquelles je n'avais pas assez compté; son caractère

raide et réservé a résisté à toutes les investigations de mon amitié. En

vain je l'ai assaillie de questions aussi adroites et aussi discrètes en

même temps qu'il m'a été possible de les imaginer, je n'ai même pas pu

obtenir l'aveu qu'elle eût jamais aimé. Voyez-vous, Octave, on me traite

ici en enfant de quatre ans; mon mari et Sylvia s'imaginent que je

ne suis pas en état de comprendre leurs sentiments et leurs pensées.

Réfugiés tous deux dans un monde qu'ils croient accessible à eux seuls,

ils m'en ferment impitoyablement l'entrée, et je vis seule entre deux

êtres qui me chérissent, et qui ne savent pas me le témoigner. Je vous

l'ai avoué hier soir, je ne suis pas heureuse; j'ai eu tort peut-être de

vous faire cette confidence; mais vous m'avez pressée de questions si

affectueuses et de reproches si doux, que j'aurais cru faire injure à

votre amitié en vous refusant la confiance que vous m'accordez. Vous

m'avez raconté toutes vos souffrances; l'étais si émue hier que je vous

ai à peine fait comprendre les miennes. Mais il vous est bien facile de

les imaginer, Octave; car ce sont absolument les mêmes que les vôtres,

et quiconque a souffert votre vie depuis trois ans a souffert aussi

celle que je mène depuis un an. Vous avez donc raison de m'appeler votre

soeur. Nous sommes frères d'infortune, et nos destinées ont été mêlées

dans la même coupe de fiel et de larmes; nous sommes tous deux froissés

et méconnus. Jacques est le frère de Sylvia, n'en doutez pas; il a tout

son caractère, toute sa fierté, tout son silence inexorable. Moi,

j'ai bien d'autres défauts que ceux dont vous vous accusez; nous nous

heurtons, nous nous déchirons donc souvent sans cause apparente; un mot,

une question, un regard suffisent pour nous attrister tout un jour;

et pourtant Jacques est un ange, et d'après ce que vous m'avez dit de

Sylvia, je vois qu'elle est loin de posséder sa douceur et sa bonté dans

le pardon. Mais si le caractère de Jacques l'emporte, le fond de leur

coeur est le même; la différence de nos sexes et de nos situations fait

que nous sommes traités différemment. Jacques ne peut me maltraiter et

me bannir comme Sylvia fait de vous, mais dans son âme il s'isole de moi

chaque jour davantage, et il se dit tout bas ce que Sylvia vous dit tout

haut: «Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.»

Affreuse parole, arrêt inexorable peut-être! Eh! qu'avons-nous fait pour

le mériter? Je ne puis concevoir qu'on n'aime pas l'être dont on est

n'aimé, par cette seule raison qu'il aime. N'est-ce pas la meilleure

de toutes? n'est-ce pas le mérite qui doit lui faire tout pardonner?

L'expiation tout entière n'est-elle pas dans, cette seule parole:

Je t'aime! Jacques me l'a dit souvent, et avec quel transport je

l'accueille! Quand je me suis imaginé pendant des jours entiers qu'il

est bien cruel et bien coupable envers moi, s'il revient avec cette

douce et sainte parole, je ne lui demande pas d'autre justification;

elle efface à mes yeux tous les torts et tous les maux; pourquoi

n'a-t-elle pas pour lui la même valeur dans ma bouche? Ah! Octave, ils

croient qu'ils savent aimer, eux deux!

Eh bien! ayons courage, aimons-les tristement et patiemment;

peut-être deviendront-ils justes en nous voyant résignés, peut-être

deviendront-ils généreux en nous voyant souffrir; donnons-nous la main,

et marchons ensemble dans la vallée de larmes. Si mon amitié vous aide

et vous console, soyez sûr aussi que la vôtre m'est douce; que ne

puis-je vous donner le bonheur! Mais réussirai-je? donne-t-on ce qu'on

n'a pas?

Il faudrait se décider à parler à Jacques; mais plus je vais et moins je

me flatte que ce message soit bien accueilli en passant par ma bouche.

Depuis deux ou trois jours, il est avec moi d'une distraction et d'une

froideur inconcevables. Sylvia me comble de prévenances, de soins et de

caresses; mais quand je veux causer avec elle de toute autre chose que

de botanique et de partitions, je ne trouve plus que d'habiles

défaites pour éloigner ma sollicitude. Elle est, comme Jacques, bonne,

affectueuse el dévouée; comme lui, méfiante et incompréhensible. Tâchez

de vous décider à écrire, soit à elle, soit à mon mari; je remettrai la

lettre; je dirai que je vous ai vu; je serai alors en droit de parler

de vous et de prendre votre défense. Mais si vous ne me permettez pas

encore de dire que vous êtes ici, que voulez-vous que j'obtienne de gens

qui affectent de ne pas savoir seulement votre nom? Il faudra, si nous

prenons le parti que je vous conseille, cacher un peu de notre amitié

mutuelle à Jacques, et dire que vous m'avez rencontrée et abordée dans

le parc le jour même où je parlerai de vous. Ce sera le premier mensonge

que j'aurai fait de ma vie, mais il me semble nécessaire. Si nous

avons l'air de nous trop bien entendre pour vaincre leur orgueil, ils

s'entendront pour se tenir en garde, ils parleront de nous ensemble, et

s'il leur arrive de faire un parallèle entre nous, un jour de leur plus

sombre philosophie, nous serons perdus. Celui de nous qui n'est pas tout

à fait précipité tombera dans l'abîme avec l'autre. Adieu, Octave; je

suis triste comme le temps aujourd'hui, et je me sens une sorte d'effroi

inexplicable; je crains que vous ne me portiez malheur, ou d'achever de

vous perdre en voulant vous sauver.

Jacques · 第 13 / 26 段