Nous revenions par la traverse aux premières clartés le la lune; c'était

une des plus belles soirées que nous ayons eues cette année. Il faisait

un peu frais; mais le paysage était si bien éclairé, l'air était si

parfumé des plantes aromatiques qui croissent dans les ruisseaux, le

rossignol chantait si bien, que j'étais vraiment disposée aux idées

romanesques. Jacques proposa de prendre un chemin encore plus court que

celui que nous suivions. «Il est assez difficile pour les chevaux, me

dit-il, et je n'ai pas encore osé t'y conduire; mais puisque tu as

eu aujourd'hui un si grand accès de courage que de vouloir essayer

Chouiman, tu auras bien celui de descendre au pas un sentier un peu

raide.--Certainement, lui dis-je, puisque tu crois qu'il n'y a pas de

danger.» Et nous nous mîmes en route dans un ordre très-pittoresque. Un

groupe de chasseurs, escorté des limiers et des cors, marchait en tête,

portant le sanglier, qui était énorme; les cavaliers venaient ensuite,

nous au centre; nous entourions le flanc de la colline d'une ligne noire

d'où partait de temps en temps un éclair quand le sabot d'un cheval

heurtait le roc. Derrière nous, un autre corps de piqueurs et de chiens

suivait lentement, et les fanfares s'appelaient et se répondaient des

deux extrémités de la caravane. Quand nous fûmes au plus rapide du

sentier, Jacques dit à un des piqueurs de prendre la bride de mon

cheval, et de le soutenir pour descendre; puis il proposa à Sylvia de

faire une folie. «Une folie? dit-elle; lancer nos chevaux d'ici à la

plaine?--Oui, dit Jacques; je te réponds des jambes de Chouiman si tu ne

le contraries pas.--Allons!» répondit la mauvaise tête; et, sans écouter

mes reproches et mes cris, ils partirent comme la fondre par une pente

lisse, mais rapide, qui formait le flanc de la colline. Il me passa une

sueur froide par tous les membres, et mon coeur ne reprit le mouvement

que quand je les vis arriver sans accident au bas de la pente. Alors je

m'aperçus que les cavaliers qui étaient devant étaient allés plus vite

que mon cheval guidé par un piéton, et que ceux qui étaient derrière,

stupéfaits sans doute de l'audace de Jacques et de Sylvia, s'étaient

arrêtés pour les regarder, de manière que je me trouvais seule sur le

sentier avec l'homme qui tenait ma bride à une assez grande distance des

uns et des autres.

Toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'ont trotté par la

cervelle depuis cinq ou six jours me revinrent à l'esprit, et cet homme

qui marchait auprès de moi commença à me faire une peur épouvantable.

Je le regardais avec attention et ne reconnaissais en lui aucun des

piqueurs de mon mari. Il me semblait au contraire reconnaître l'homme

mystérieux que Sylvia avait gratifié le matin d'un si joli coup de

cravache sur les doigts. Cependant je n'avais pas eu le temps de faire

grande attention à son vêtement, et de son visage enfoncé sous un grand

chapeau de paille je n'avais vu qu'une barbe noire, qui m'avait paru

sentir le brigand d'une lieue. En ce moment, quoiqu'il fût bien près de

moi, je le voyais encore moins, parce qu'il était plus bas que moi et

que son chapeau me le cachait entièrement; cependant, comme il était

paisible et silencieux, je me rassurai peu à peu. Je ne connais pas tous

les gardes forestiers et paysans amateurs de la chasse qui viennent,

avec la permission de Jacques, s'adjoindre à nous quand ils entendent le

son du cor dans la vallée, et que souvent, au retour, mon mari invite

à venir se rafraîchir avec ses piqueurs. Presque tous sont vêtus d'une

blouse et coiffés d'un chapeau de paille. Le fait est que je commençais

à ne plus rien craindre, et à croire Sylvia très-capable de frapper un

piqueur ni plus ni moins qu'un nègre. J'eus donc la hardiesse d'adresser

la parole à mon guide, et de lui demander si le chemin ne me permettait

pas d'aller seule.» Oh! pas encore!» me répondit-il. Le son de sa voix

et l'expression presque suppliante de sa réponse étaient si peu d'un

piqueur, que la peur me prit de nouveau. Si j'avais le courage de

Sylvia, pensais-je, je donnerais un grand coup de cravache à ce brigand,

et pendant qu'il se frotterait les doigts d'un air consterné, j'irais

en un temps de galop rejoindre les autres chasseurs. Mais outre que je

n'oserais jamais, si c'est un vrai domestique, j'aurais fait la chose

du monde la plus insolente et la plus singulière. Au milieu de ces

réflexions, je vis pourtant que nous approchions sans accident des

cavaliers, et au moment où j'allais presser mon cheval avec le talon

pour le dégager des mains de l'homme mystérieux, celui-ci se retourna à

demi vers moi, et, élevant le bras, il retroussa la manche de sa blouse.

Je vis alors briller quelque chose que je reconnus pour mon bracelet. Je

n'eus pas la force de crier, et l'inconnu, lâchant ma bride, resta

sur le bord du chemin, en me disant à demi-voix ces étranges paroles:

«J'espère en vous.» Puis il s'enfonça dans un massif d'arbres, et je

m'enfuis au galop plus morte que vive.

Ce qui me tourmente et m'afflige le plus dans tout cela, c'est l'espèce

de mystère que la finalité a établi entre moi et cet homme. À présent,

je vois tous les inconvénients qui résultent du bracelet, et j'ose moins

que jamais en parler à Jacques. S'il allait le chercher et le provoquer

en duel! S'il allait m'accuser d'imprudence et de légèreté! Je suis bien

malheureuse, car j'ai cru certainement jeter mon bracelet à Jacques

lui-même; et celui qui l'a reçu croit que je suis une petite personne

romanesque, facile à conquérir avec un baiser dans l'obscurité et un air

de hautbois. Je suis fâchée à présent de ne lui avoir pas parlé pour

lui expliquer ma méprise et lui redemander mon bracelet. Peut-être me

l'eût-il rendu. Mais j'ai perdu la tête, comme je fais toujours dans les

occasions où un peu de sang-froid me serait nécessaire. J'ai essayé de

savoir ce que Sylvia pense de cet homme. Elle prétend que je suis folle,

et qu'il n'y a point d'autre _homme_ dans la vallée que Jacques. Celui

que le jardinier a vu est, selon elle, un voleur de fruits; celui qui a

joué du hautbois, un comédien ambulant, ou bien un commis voyageur qui

aura couché à l'auberge du village, et se sera amusé à sauter le fossé

du jardin, afin de se vanter dans quelque estaminet d'avoir eu une

aventure romanesque dans son voyage. Quant à l'homme au coup de

cravache, elle persiste à dire que c'est un paysan; et je n'ose parler

de l'homme au bracelet, car l'idée qu'un commis voyageur ou un musicien

ambulant croit avoir reçu ce gage de ma bienveillance, me cause une

mortification extrême.

Au fait, quant à cela, l'explication de Sylvia me paraît assez

admissible; si je ne craignais de causer quelque malheur, je confierais

tout à Jacques, et il irait châtier cet impertinent comme il le mérite.

Mais cet homme peut être brave et habile duelliste. L'idée d'engager

Jacques dans une affaire de ce genre me fait dresser les cheveux sur la

tète. Je me tairai.

XXXIX.

D'OCTAVE A M. ***.

De la vallée de Saint-Léon.

Tu m'as souvent dit que j'étais fou, mon cher Herbert, et je commence à

le croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fort content de

l'être, car sans cela je serais fort malheureux.

Si tu veux savoir où je suis et de quoi je suis occupé, j'aurai quelque

embarras à le répondre. Je suis dans un pays où je n'ai jamais mis

le pied, que je ne connais pas, où je n'ose marcher que sous un

déguisement. Quant à mes occupations, elles consistent à errer autour

d'un vieux château, à jouer du hautbois au clair de la lune, et à

recevoir de temps en temps un coup de cravache sur les doigts.

Tu as dû être peu surpris de mon brusque départ, quand tu auras su que

Sylvia avait quitté Genève un mois auparavant. Tu auras supposé que

j'étais allé la rejoindre, et tu ne te seras pas trompé. Mais ce que tu

ne supposes certainement pas, c'est que, sans invitation et même sans

permission, je me sois mis à courir sur ses traces. Elle a quitté

son ermitage du Léman avec la bizarrerie qu'elle met dans toutes ses

résolutions, et par suite d'une de ces idées spontanées qui lui viennent

au moment où l'on se croit le plus tranquille et le plus heureux des

hommes à ses pieds. Étrange créature, trop passionnée ou trop froide

pour l'amour, je ne sais, mais, à coup sûr, trop belle et trop

supérieure à son sexe pour passer devant les yeux d'un homme sans le

rendre un peu fou. Je savais que M. Jacques était marié, et je pensais

bien qu'elle était allée s'installer auprès de lui; car, depuis

plusieurs mois, elle m'annonçait ce projet chaque fois qu'elle était de

mauvaise humeur et qu'elle voulait me désespérer. Mais je ne savais pas

si M. Jacques était maintenant en Touraine ou en Dauphiné; car dans

l'orgueilleux billet que Sylvia avait laissé pour moi à l'ermitage,

elle n'avait pas daigné me dire où elle portait ses pas; c'est donc

absolument au hasard que je suis venu ici. Je me suis installé dans la

cabane d'un vieux garde-chasse avare et sournois, que j'ai choisi

pour hôte sur sa mauvaise mine, et qui pour de l'argent m'aiderait à

assassiner tous les hommes et à enlever toutes les femmes du pays. C'est

donc au milieu des bois que peuvent me chercher tes conjectures, dans la

plus romantique vallée du monde, protégé par un déguisement de chasseur

braconnier plutôt que vêtu en honnête homme, braconnant en effet sous la

protection de mon hôte, et préparant avec lui, tous les soirs, le souper

que nous avons conquis les armes à la main; dormant sur un grabat,

lisant quelques chapitres de roman à l'ombre des grands chênes de la

forêt, hasardant des excursions sentimentales et mystérieuses autour de

la demeure de mon inhumaine, ni plus ni moins que le comte Almaviva, et

t'écrivant sur un genou, à la lueur d'une torche de résine. Ce qu'il y a

de plus ridicule dans tout cela, c'est que je le fais sérieusement, et

que je suis vraiment triste et amoureux comme un ramier. Cette Sylvia

fait le désespoir de ma vie, et je donnerais un de mes bras pour ne

l'avoir jamais rencontrée. Tu la connais assez pour concevoir ce qu'un

homme aussi peu charlatan que moi doit avoir à souffrir de ses caprices

romanesques et du dédain superbe qu'elle a pour tout ce qui sort du

monde idéal où elle s'enferme. Il y a bien un peu de ma faute dans mon

malheur. Je l'ai trompée, ou plutôt je me suis trompé moi-même en lui

faisant croire que j'étais un transfuge de ce monde-là, et que je me

sentais capable d'y retourner. Oui, je l'ai cru en effet, et, dans les

premiers jours, j'ai été tout à fait l'homme qu'elle devait ou qu'elle

pouvait aimer. Mais peu à peu l'indolence et la légèreté de mon

caractère ont repris le dessus. La raison m'a fait de nouveau entendre

sa voix, et Sylvia m'a semblé ce qu'elle est en effet, enthousiaste,

exagérée, un peu folle.

Mais cette découverte ne suffisait pas pour m'empêcher de l'aimer à la

passion. L'exagération, qui rend les filles de province si ridicules,

rendait Sylvia si belle, si frappante, si inspirée, que c'est là

peut-être son plus grand charme et sa plus puissante séduction. Mais

elle l'a reçu de Dieu pour son malheur et pour celui de ses amants, car

elle peut se faire admirer, et ne peut persuader. Orgueilleuse jusqu'à

la folie, elle veut agir comme si nous étions encore au temps de l'âge

d'or, et prétend que tous ceux qui osent la soupçonner sont des lâches

et des pervers. Du moment que j'ai vu avec inquiétude la singularité de

sa conduite, et que j'ai pris de la jalousie à cause de la liberté de

ses démarches, j'ai donc été perdu dans son esprit; et précipité de

cette région céleste où elle m'avait fait asseoir avec elle, je suis

tombé dans le monde fangeux des humains, où cette belle sylphide n'a

jamais daigné poser son pied d'ivoire. De ce moment, notre amour a été

une suite de ruptures et de raccommodements. Je me souviens que tu m'as

dit, un jour que je te racontais tristement une de ces querelles

après la réconciliation: «De quoi te plains-tu?» Ah! mon ami, tu peux

connaître les femmes; mais tu ne connais pas Sylvia. Avec elle, le

moindre tort est de la plus terrible importance, et chaque nouvelle

faute creuse une tombe où s'ensevelit une partie de son amour. Elle

pardonne, il est vrai; mais ce pardon est pire que sa colère. La colère

est violente est pleine d'émotion; le pardon de Sylvia est froid

et inexorable comme la mort. En proie à mille soupçons, tourmenté,

incertain, tantôt craignant d'être dupe de la plus insigne coquette,

tantôt craignant d'avoir outragé la plus pure des femmes, j'ai vécu

malheureux auprès d'elle, mais je n'ai jamais eu la force de m'en

détacher. Vingt fois elle m'a chassé, et vingt fois j'ai été lui

demander ma grâce après avoir vainement essayé de vivre sans elle. Dans

les premiers jours de mon bannissement, j'espérais m'applaudir d'avoir

recouvré ma liberté et mon repos. Je me laissais aller délicieusement

au bien-être de l'indifférence et de l'oubli. Mais bientôt l'ennui

me faisait regretter les agitations et les nobles souffrances de la

passion. Je jetais mes regards autour de moi pour chercher un autre

amour; mais l'indolence de mon esprit et l'activité de mon caractère

m'éloignaient également des autres femmes. Mon caractère me portait à

leur préférer la chasse, la pêche, tous ces plaisirs énergiques de la

campagne que Sylvia partageait avec moi. Mon esprit s'effrayait de

recommencer un apprentissage et de tenter une nouvelle conquête. Et puis

quelle femme peut être comparée à Sylvia pour la beauté, l'intelligence,

la sensibilité et la noblesse du coeur? Oui, quand je l'ai perdue, je

lui rends justice, je m'étonne et m'indigne d'avoir pu soupçonner une

femme si grande, et dont la conduite hautaine me prouve à quel point

elle était incapable de descendre au mensonge. Mais quand je la

retrouve, je souffre de son caractère raide et inflexible, de son humeur

violente, de son mysticisme intolérant et de ses exigences bizarres.

Elle ne se plie à aucune de mes imperfections; elle ne pardonne à aucun

de mes défauts; elle tire argument de tout pour me démontrer à quel

point son âme est supérieure à la mienne, et rien n'est plus funeste à

l'amour que cet examen mutuel de deux coeurs jaloux et orgueilleux de se

surpasser. Le mien se lassait bien vite de cette lutte; j'aurais mieux

aimé un amour moins difficile et moins sublime. Sylvia m'accablait de

son dédain, et quelquefois me prouvait la pauvreté de mon coeur avec

tant de chaleur et d'éloquence, que je me persuadais n'être pas né pour

l'amour et que je n'oserais me persuader encore que je suis digne de le

connaître. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi suis-je né, et à quoi

Dieu me destine-t-il en ce monde? Je ne vois pas vers quoi ma vocation

m'attire. Je n'ai aucune passion violente, je ne suis ni joueur, ni

libertin, ni poète; j'aime les arts, et je m'y entends assez pour y

trouver un délassement et une distraction; mais je n'en saurais faire

une occupation prédominante. Le monde m'ennuie en peu de temps; je sens

le besoin d'y avoir un but, et nul autre but ne m'y semble désirable que

d'aimer et d'être aimé. Peut-être serais-je plus heureux et plus sage si

j'avais une profession; mais ma modeste fortune, qu'aucun désordre n'a

entamée, m'a laissé la liberté de m'abandonner à cette vie oisive et

facile à laquelle je me suis habitué. M'astreindre aujourd'hui à un

travail quelconque me serait odieux. J'aime la vie des champs, mais non

pas sans une compagne qui me fasse goûter les plaisirs de l'esprit et

du coeur, au sein de cette vie matérielle où l'effroi de la solitude

me gagnerait bientôt. Peut-être suis-je propre au mariage; j'aime les

enfants, je suis doux et rangé, je crois que je ferais un très-honnête

bourgeois dans quelque ville du second ordre de notre paisible Helvétie.

Je pourrais me faire estimer comme cultivateur et père de famille;

mais je voudrais que ma femme fût un peu plus lettrée que celles qui

tricotent un bas bleu du matin au soir. Et moi-même je craindrais de

m'abrutir en lisant mon journal et en fumant au milieu de mes dignes

concitoyens et des pots de bière; presque aussi simples et inoffensifs

les uns que les autres.

Enfin, il me faudrait trouver une femme inférieure à Sylvia, et

supérieure à toutes celles que je pourrais obtenir, à ma connaissance.

Mais, avant tout, il faudrait guérir de l'amour que j'ai pour Sylvia, et

c'est une maladie dont mon âme est encore loin d'être délivrée.

Ne sachant que faire, je suis venu ici essayer encore mon destin.

D'abord j'avais l'intention de me jeter à ses pieds, comme à

l'ordinaire, et puis le caprice m'a pris de l'épier un peu, de consulter

l'opinion de ce qui l'entoure, de la connaître, et de la voir enfin sans

qu'elle s'en doutât, afin de m'ôter de l'esprit, une fois pour toutes,

les soupçons qui m'ont tourmenté si souvent, et qui me tourmenteront

peut-être encore; car Sylvia a un talent extraordinaire pour les faire

naître, un mépris profond pour les explications les plus faciles, et moi

une pauvre tête qui se crée promptement des tourments cruels. Je n'ai pu

obtenir aucune des lumières que je cherchais, car mon impératrice Sylvia

n'est ici que depuis trois semaines, et on n'avait jamais entendu parler

d'elle dans le pays. Si elle savait que ces idées m'ont passé par la

tète, elle ne me pardonnerait jamais; mais elle le saura d'autant moins

que le cours de mes observations est à peu près terminé. Hier, elle

m'a reconnu sous mon déguisement et m'a accueilli d'une manière fort

impertinente. Je serai donc obligé de me montrer. Jacques me connaît et

me découvrirait bientôt. Ils riraient peut-être ensemble à mes dépens,

si je ne prenais le parti d'aller en rire moi-même avec eux.

Ce Jacques est certes un galant homme, dont le caractère froid et

l'extérieur réservé ne m'ont jamais permis beaucoup de familiarité, et

contre lequel jusqu'ici je me suis senti d'ailleurs des mouvements de

jalousie épouvantables. A présent, j'ai des raisons pour savoir que j'ai

été injuste et grossier dans mes soupçons. Mais je lui en veux un peu

d'avoir été de moitié dans la fierté superbe avec laquelle Sylvia a

refusé longtemps de me rassurer en m'expliquant leur parenté et leurs

relations. Je lui en veux aussi d'être pour Sylvia le type de tout ce

qu'il y a de plus grand et de plus beau dans le monde, la seule âme

digne de voler sur la même ligne que la sienne dans les champs de

l'empyrée, en un mot l'objet d'un amour platonique et d'un culte

romanesque dont je ne suis plus jaloux, mais qui me cause assez de

mortification. Je n'en serai pas moins l'ami et le serviteur de M.

Jacques en toute occasion; mais si, avant de lui donner une poignée

de main, je pouvais le taquiner un peu et me venger de Sylvia en me

montrant épris d'une autre, cela me divertirait.

Pour t'expliquer cette nouvelle folie, il faut que tu saches que M.

Jacques a le plus joli joyau de petite femme couleur de rose qu'on

puisse imaginer. Moins belle que Sylvia, elle est certainement plus

gentille, et, à coup sûr, son âme romanesque à sa manière est moins

altière et moins cruelle. J'en ai pour gage un bracelet qui m'a été jeté

par une fenêtre avec de très-douces paroles, un soir que je croyais

adresser à ma tigresse les accents passionnés de mon hautbois. Je suis

loin d'être assez fat pour en tirer grande vanité, car je ne sache pas

qu'elle ait encore pu voir ma figure, et ce soir-là elle n'avait pas

même entrevu mon spectre; c'est donc au son du hautbois, à l'enivrement

d'un soir de printemps et à quelque rêve de pensionnaire en vacances

qu'elle aura accordé ce gage de protection. Je suis un trop honnête

homme et un héros de roman trop maladroit pour abuser sérieusement de

cette petite coquetterie; mais il m'est bien permis de faire durer

encore le roman pendant quelques jours. J'ai débuté par un baiser, qui

peut-être a laissé quelque émotion dans le coeur de la blonde Fernande,

quand elle a su qu'elle avait été embrassée avec Sylvia, dans

l'obscurité, par un autre que son mari. Ne me trouves-tu pas devenu

bien scélérat par dépit, moi qui le suis si peu par nature? Ce soir-là,

vraiment, j'étais tout occupé de Sylvia; j'étais entré par une des

portes de glace du salon qui donne sur les bosquets du jardin, avec

l'intention d aller ouvertement demander pardon à Sylvia des torts que

j'ai et de ceux que je n'ai pas. Elles jouaient du piano; il faisait

sombre; elles ne s'aperçurent pas de la présence d'un tiers. Je m'assis

sur le sofa. Une d'elles vint s'asseoir auprès de moi sans me voir.

J'allais la saisir dans mes bras, quand je reconnus au piano la voix de

Sylvia. J'écoutai une petite conversation sentimentale qu'elles eurent

ensemble, et, au moment où elles me découvrirent, j'embrassai Sylvia,

et j'allais parler, lorsque Fernande, me prenant pour son mari et

m'entendant embrasser sa compagne, approcha son visage du mien, avec

une petite manière d'enfant jaloux à laquelle je t'aurais bien défié de

résister. Je ne sais comment, dans l'obscurité, mes lèvres rencontrèrent

les siennes. Ma foi! je fus si troublé de cette aventure que je m'enfuis

sans leur faire savoir que je n'étais pas Jacques. Depuis ce temps, je

sais par mon vieux hôte, qui est l'oncle de Rosette, soubrette de ces

dames, que la belle Fernande a des terreurs paniques, et n'entend pas

remuer une feuille dans le parc ou trotter une souris dans le château,

sans se trouver mal. Rien n'est plus propre à l'audace d'un lutin que

les frayeurs et les évanouissements de sa châtelaine; heureusement pour

Fernande, je ne suis ni audacieux ni amoureux à ce point.

Mais ces aventures m'amusent et m'occupent; j'ai vingt-quatre ans, cela

m'est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallée sauvage

et pittoresque, ces grands bois pleins d'ombre et de mystère; ce château

à mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux penchant d'une

colline; ces chasseurs qui arpentent la vallée et la font retentir des

hurlements des chiens et des sons du cor; ces deux chasseresses, plus

belles que toutes les nymphes de Diane, l'une brune, grande, fière et

audacieuse, l'autre blanche, timide et sentimentale, montées toutes deux

sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois:

tout cela ressemble à un rêve, et je voudrais ne pas m'éveiller.

XL.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Mardi.

Cette histoire se complique et commence à me causer beaucoup de trouble

et de chagrin: J'ai eu grand tort de cacher tout cela à Jacques; mais

à présent, chaque jour de silence agrandit ma faute, et je crains

réellement ses reproches el sa colère. La colère de Jacques! je ne sais

ce que c'est, je ne puis croire qu'il me la fasse jamais connaître; et

pourtant, comment un mari peut-il apprendre tranquillement que sa femme

a reçu d'un autre une déclaration d'amour?

Jacques · 第 12 / 26 段