sur le piano.]
XXXVI.
DE CLEMENCE A FERNANDE.
Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupçonner
M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse dans la maison. Ainsi je ne vois
pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au
point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe la beauté de
cette jeune personne? Cela pourrait être d'un grand danger si ton mari
avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de
pareilles séductions, et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il
n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec yoi. Sois
donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque très-coupable de ne
pas accueillir cette amie avec une confiance entière. Si cette confiance
est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton
mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitié pour
elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée pour venir te
supplanter jusque chez toi?
[Illustration: Alors un homme est sorti aussitôt des buissons.]
La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu
m'as raconté l'entretien que tu as eu à son égard avec M. Jacques, j'ai
prévu de très-graves inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si
je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère
pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez tôt. Le moindre de
tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinité romanesque.
J'ai observé assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour
savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que,
de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de votre intimité; mais le
monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie
et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous,
qui, par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira pour
noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame
ou mademoiselle Sylvia. Et toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas
épargnée. Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, aux
yeux du monde, un autre titre à votre intimité que celui d'amie et de
fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fît passer pour ta
demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrât pas devant les étrangers
combien elle est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler
sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête mensonge, et dire
à l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espèce de secret,
que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de
bouche en bouche et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires.
Je te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter mes craintes
comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui
convient. Je m'étonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être
qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il
veut cacher; mais comment a-t-il manqué de confiance envers toi au point
de ne pas te le dire en secret?
XXXVII.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé à Jacques
qu'une bien petite partie des inconvénients que tu me signales, et il
m'a regardée d'un air stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette
prudence? Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» Il a ajouté
d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée à y vivre. Je me suis
abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude.
Tu sens déjà le désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de
ce qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.--Oh! ne crois
pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne serai heureuse que là où tu
seras, et où tu seras joyeux d'être. Je ne pense jamais au monde, je
sais à peine ce que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et
dans le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère que la
mienne.» Jacques est resté quelque temps sans répondre, et j'ai remarqué
cette légère contraction du sourcil qui chez lui exprime un dépit
concentré. En même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie,
et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule dans ma
bouche. Cependant il a étouffé l'envie qu'il avait de me railler, et
il m'a répondu d'un air sérieux et calme: «Il y a longtemps, ma chère
enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je vive
encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te
tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie
entre lui et moi, et que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur
ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation,
je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne
se pliera jamais à la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il
voudra; j'ai trente ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas
pour me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis pour le
monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est à peu près
celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la
société. Elle n'aura donc jamais à combattre les inconvénients de son
indépendance. Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au fond d'un
désert, où personne ne viendra épier nos paroles, nos pensées ou nos
regards; la méchanceté ne t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras
sortir de cette solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris,
et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire sur son compte
des questions embarrassantes.»
Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise.
J'ai essayé de la réparer, mais sans succès. «Je ne m'inquiète pas du
monde, je n'y veux pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques,
que diront-ils, que penseront-ils de votre intimité?--Je ne suis pas
habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de hauteur, à m'occuper de ce
que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manière à ne
leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de
meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces témoins dont
nous sommes entourés, et qui, à toute heure, savent les moindres détails
de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et
sa familiarité avec nous conforme aux lois du décorum; mais, à coup sûr,
ils ne la trouveront jamais contraire à celles de l'honnêteté.» Jacques
s'est tu, et s'est promené dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai
adressé plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait
sortir de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai vu que
je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait
en lui-même quelque résolution dans le genre de celles qui ont fait
disparaître l'année dernière la maudite romance et la pauvre Rosette.
Je l'ai arrêté. «Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu
tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour du ciel,
n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas son amitié; c'est bien assez
de me retirer ton amour.» Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de
me trouver mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la ferveur
des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument cette
conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler à Sylvia. Il est
trop évident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parlé par ta
bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter
d'autres conseils que ceux de ton coeur.»
Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère m'excite contre
lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe
s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intérieur.
Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit
l'éloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles!
Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien
juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me
donnes de l'améliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie
ou bien bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux prévoir!
J'étais bien tranquille et bien heureuse quand l'idée m'est venue
de faire cette belle ouverture qui a troublé et affecté Jacques
sérieusement. Notre vie était devenue beaucoup plus agréable. Dieu
veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!
La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est
impossible d'être meilleure et plus aimable. C'est un caractère original
et comme je n'en ai jamais rencontré. Elle est active, fière et décidée.
Rien ne l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de
savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa
conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai
lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux
que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes
questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu moqueur, elle
me semble avoir l'esprit rempli d'idées fort tristes, et cela m'étonne.
A son âge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature,
il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois
enthousiaste. À la manière dont elle témoigne son amitié, on voit que
son coeur est plein de feu et de dévouement; peut-être, étant plus
jeune, a-t-elle mal placé ses affections. Elle semble avoir conservé une
sorte de dépit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans
lequel la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me demande
souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prétends
que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de
tristesse. Jacques nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que
nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» Avec cela il ne se
compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend
la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui
vraiment vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante
d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait certainement faire
une grande fortune comme cantatrice. «Avec le mépris que tu as pour les
préjugés les plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir,
je m'étonne qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas
tentée.--Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle répondu, si
je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit héritage que
Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi à mes
besoins. J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers
une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la
dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et
dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque
conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je
puis demain aller où bon me semble, je suis capable de rester vingt ans
dans un ermitage.--Toute seule? ai-je dit.--Si j'y pouvais vivre avec un
coeur qui comprît bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut
la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas déjà
beaucoup?--Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayée
pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te marier pour avoir un appui, un
ami de toute la vie; pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus
doux au monde?--Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle
répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. Je ne sens pas le
besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire à tous les maux de
la vie. Quant à trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur
accordé à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois
qu'il entre dans la destinée de toutes de rencontrer un mari comme le
tien; et, quant au bonheur de la maternité, je le comprends, je saurais
l'apprécier; mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que j'eusse été
joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me flatte pas de le rencontrer
jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez
romanesque pour espérer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour
souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.--Tu as l'âme bien forte,
lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je
n'espérerais pas remplacer Jacques; je ne désirerais pas associer, comme
tu dis, un autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais
mourir.--Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douée
d'une telle vigueur, que je ne pourrais me débarrasser de la vie que
d'une manière violente.» Elle parlait avec sa voix de basse dans le
grand salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de temps on
temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano; en ce moment
elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un
frisson dans tous les nerfs. «Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais
peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» J'ai
traversé le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je
me suis figuré que quelqu'un se levait de dessus le sofa en même temps
que moi. J'ai fait un grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi
morte de frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être la
femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait un peu de
reproche. Elle s'est levée pour aller tirer la sonnette. «Ne me quitte
pas! me suis-je écriée; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis
sûre, là, du côté du canapé.--Si cela est, je ne vois pas de quoi tu
as pour, car ce ne peut être que Jacques.--Est-ce, toi, Jacques?» me
suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques s'est approché de nous,
nous a entourées de ses bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va
donc chercher de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti sans
répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. Nous étions installées
déjà, moi à mon métier, Sylvia à copier de la musique. «Tu as une femme
bien brave,» lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un
peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour
me mystifier, et il a prétendu qu'il était dans le parc depuis plus
d'une heure, et qu'il n'en était pas sorti un instant.
Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'oeil comme des
poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il
s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y
entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit:
«Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi.»
XXXVIII
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Lundi.
Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la maison; Jacques et
Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassurée du tout. Ou c'est un
monsieur très-effronté qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres,
ou c'est un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière pour
s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre
autour de la pièce d'eau, à deux heures du matin, et il a eu une telle
peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne.
Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute la soirée. J'ai
conjuré Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est
sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une métairie voisine,
et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba
beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, et que je suis
très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même de mes frayeurs, et je
m'apprêtais à t'écrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma
fenêtre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de
l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents que Jacques
possède et que je découvre en lui tous les jours. Je me suis mise à la
fenêtre, et, après qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le
balcon: «Comme un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai
jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet d'or que
j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt des buissons, l'a ramassé
et l'a emporté en courant; mais au même instant j'ai entendu derrière
moi la voix de Jacques, et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce
qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet.
J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que j'ai craint
les railleries de Sylvia et peut-être les reproches de Jacques; car
c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; son chiffre y est gravé avec le
mien, et je suis désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger.
Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus
parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux à la tête; mais le
présent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophée à
quelque impertinent. J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer
du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à Jacques, et que
j'avais vu fuir un homme qui m'avait semblé à peu près de sa taille et
vêtu comme lui. Alors nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur
dans le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y fût entré
et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le doute, je n'ai jamais
osé parler du baiser que nous avions reçu, Sylvia et moi; pour elle,
elle est si distraite et si peu susceptible de s'étonner ou de
s'épouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient
plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, et que
je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse aventure. Pour le
bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramassé; pour le
baiser, j'en doute, car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du
parc dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un
sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être en lui-même de ma
honte et de mon incertitude.
En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises
plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'éternelle affaire
de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur
de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste.
Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable
de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si
elle ne l'était pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu
te trompes bien, Clémence, si tu crois que je suis capable de cette
grossière jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon
mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec envie, ce que
j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trésor
si précieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me
flatter d'être digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est
bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que
moi; son âge, son éducation et son caractère la rapprochent de Jacques,
et doivent établir entre eux une confiance bien mieux fondée. Moi je
suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour les arts
et les petites sciences que Sylvia me démontre, il me semble que je ne
manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du
coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en
ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes d'héroïsme
et de stoïcisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais
que Dieu m'impose la force, à moi, pourquoi faire? J'ai toujours été
habituée à l'idée d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même
l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre bonheur que
d'être protégée, aidée et consolée par l'affection d'un autre. Il me
semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques était
la plus parfaite réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît
quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? D'où vient que
sa protection et sa bonté me font si souvent souffrir?
Jeudi.
Je ne sais que penser de ce qui se passe; je croirais volontiers que
Sylvia, avec son nom fantastique, son caractère étrange et son regard
inspiré, est une espèce de fée qui attire sous diverses formes le diable
autour de nous. Hier, on vint nous dire qu'un sanglier était sorti des
grands bois et s'était retiré dans un des taillis de notre vallée. Cette
chasse me fit bien un peu peur, non pour moi, qui suis toujours entourée
et gardée comme une princesse, mais pour Jacques, qui s'expose à tous
les dangers. Sa prudence, son adresse et son sang-froid ne me rassurent
pas tout à fait; aussi j'essayai de le détourner de la pensée de lui
donner l'assaut; mais Sylvia sautait de joie à l'idée de frapper la bête
et de donner cours à son humeur énergique et un peu féroce, à ce que
nous prétendons. En une demi-heure nous fûmes habillées pour la chasse;
nos chevaux furent prêts; les piqueurs, les chiens et les cors étaient
déjà en avant. Sylvia montait un petit cheval arabe très-fringant que je
n'ai jamais osé monter, et aussitôt que je vis comme elle s'en faisait
obéir, elle quia beaucoup moins de principes d'équitation que moi, j'en
fus toute jalouse et toute boudeuse. Elle s'amusait à me dépasser, à
caracoler dans des chemins étroits et dangereux, où les excellentes
jambes de sa monture faisaient miracle. J'ai une très-belle et bonne
jument anglaise; mais je suis si poltronne, et j'exige d'un cheval tant
de soumission et de tranquillité, que j'étais loin de briller comme
Sylvia, et qu'elle m'éclipsait aux yeux de Jacques. «Je parie, me
dit-elle comme nous entrions dans le taillis, que tu meurs d'envie à
présent d'être à ma place?» Elle ne pouvait pas deviner plus juste. «Eh
bien, me dit-elle, changeons vite de cheval, et que Jacques te voie sur
son cher Chouiman au moment où il s'y attend le moins.» Nous étions
seules avec deux domestiques; Sylvia avait déjà sauté à terre et
tenait Chouiman par la bride, avant qu'un des deux butors qui nous
accompagnaient eût songé à quitter l'étrier. Au même instant, le
sanglier, débusqué par les chiens, vint droit à nous et passa à trois
pas de moi sans songer à attaquer personne; mais le cheval arabe eu
peur, se cabra et faillit renverser Sylvia, qui s'obstinai à ne pas lui
lâcher la bride. Alors un homme qui me semblait être un de nos piqueurs,
car il était vêtu à peu près comme eux, sortit de je ne sais où, et
retint le cheval prêt à s'échapper. Je n'avais plus aucune envie de
l'essayer. Cet homme aida Sylvia à remonter; mais aussitôt qu'elle fui
en selle, et comme il lui présentait sa bride, elle lui cingla les
doigts de sa cravache, en disant: _Ah! ah!_ d'une manière qui semblait
exprimer la surprise et la moquerie. L'inconnu disparut comme il était
venu au milieu des branches, et je demandai à Sylvia, avec une avide
curiosité, ce que cela signifiait. «Oh! rien répondit-elle, un piqueur
maladroit qui m'a écorché la main avec ses bons offices.--Et tu
cravaches un homme pour cela? lui dis-je.--Pourquoi non?» dit-elle.
Puis elle repartit au galop, et je fus forcée de la suivre, assez peu
satisfaite de cette explication, et au moins très-étonnée des manières
de Sylvia avec les piqueurs de mon mari. Je demandai aux domestiques le
nom de cet homme; ils me dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu.
La chasse nous occupa pendant plusieurs heures, et Sylvia semblait ne
pas avoir autre chose dans l'esprit. Je l'observais, car je soupçonnais
un peu ce revenant d'être quelque amant au désespoir. Ce qui se passa au
retour de la chasse me rejette dans de nouvelles incertitudes.