ajouté avec précipitation.--Très-jolie,» a répondu Jacques sans paraître
s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup
d'autres questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu de
manière à me faire aimer cette inconnue; mais néanmoins j'ai fait un
grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir à l'avoir
près de moi, et quand je me suis trouvée seule, j'ai senti que
j'éprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas
que Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût l'amener dans
notre maison pour en faire de nouveau sa maîtresse. Jacques est trop
noble, trop délicat pour cela; mais je craignais que cette amitié si
vive entre lui et cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre
sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la raison et
l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protégée; mais
il aura souvent été ému près d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de
beauté, d'esprit et de talents; il aura peut-être songé plus d'une
fois à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour elle cet
indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien
amour. Jacques est si étrange quelquefois! Peut-être qu'il veut la
placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins;
peut-être qu'il me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme elle
sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré lui, quand j'aurai
quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point à
mon avantage. Cette idée me remplissait de douleur et de colère; je ne
sais pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner encore
Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinât mes
soupçons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de
choses générales qui pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre
position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai
presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta quelques instants
silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en
interpréter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je défie qui
que ce soit de savoir s'il est calme ou mécontent dans ces moments-là.
Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce que tu
me croirais capable d'une lâcheté?--Non, m'écriai-je vivement en portant
sa main à mes lèvres.--Mais d'une trahison? ajouta-t-il.--Non, non,
jamais.--Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque
chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pénétration auquel je
ne saurais résister.--Eh bien, oui, répondis-je avec embarras, je t'ai
accusé d'imprudence.--Explique-toi, dit-il.--Non, répondis-je; fais-moi
un serment, et je serai à jamais tranquille.--Un serment entre
nous! dit-il d'un ton de reproche.--Ah! tu sais que je suis faible,
répondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton
orgueil ne se révolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi
que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sûr
de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me demanda de lui dicter la
formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre
amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'étais contente.
Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse et
craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura par des paroles et des
manières affectueuses. Je pense donc à présent que j'ai bien fait
d'être franche et de lui avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec
quelques mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et je
n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son amie. Peut-être
que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma
pauvre tête, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication,
je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis
longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a
eue de me rassurer par une formule qui me semble à moi-même à présent
réellement puérile, mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir
aujourd'hui. En général, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en
grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre à demi-mot, et ne
jamais donner une interprétation déraisonnable à ce qu'il dit. S'il
s'aperçoit qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon
jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte de dédain qui
m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me guériraient
complètement. Jacques est trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a
de sûr; il ne sait pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait
consoler mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je sens ce
qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens que cela me manque.
Oh! combien mon sort est différent de ce que j'avais rêvé! Ni mon
espoir, ni mes craintes ne se sont réalisés; Jacques est mille fois
au-dessus de ce que j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère
aussi généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des
joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'épanchement
et de _camaraderie_. Je me croyais son égale, et je ne le suis pas.
XXXI.
DE JACQUES A SYLVIA.
Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, elle en
rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour ménager son
orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors espérer qu'elle les
vaincrait; à présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en
vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et à la traiter
comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-même dix ans de moins,
j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle
recule, et perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le temps
qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et
plus spacieuse, mais je crains trop le rôle de pédant et je suis trop
vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et
du désir que j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les
questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me montrèrent
assez ses perplexités, et elle finit par me demander un serment solennel
qui lui assurât que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frère.
Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une
garantie assez forte contre ces misérables soupçons; elle me crut
capable de l'avilir et de la désespérer pour mon plaisir! elle
s'abandonna à ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment
qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Hélas! toutes
les femmes, excepté toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec
douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des éternels
chapitres de ma vie.
Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitée,
si diverse et si romanesque! Les faits diffèrent entre eux par quelques
circonstances seulement, les hommes par quelques variétés de caractère;
mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu
d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vécu en vain. Je n'ai
jamais trouvé d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe;
est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et dépourvu
de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me
semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion; il me
semble que mon orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux
plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, je n'y vois
qu'abnégation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renversés, tant
de ruines et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour
rester ainsi seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai cru
posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce oui rapproche?
Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; j'ai passé en silence devant
les oracles imposteurs, j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans
écrire ma malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est retiré
d'un piège avec plus de résignation et de calme. Mais la vérité que je
suivais secouait son miroir étincelant, et devant elle le mensonge et
l'illusion tombaient, rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la
face du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un triste regard
et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que
cette divinité qui marche devant moi en détruisant tout sur son passage
et en ne s'arrêtant nulle part?»
Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que j'abandonne ma
tâche; plus que jamais je suis déterminé à accepter la vie. Dans deux
mois je serai père; je n'accueille point cette espérance avec les
transports d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de
Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je
ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus à mes tristes pensées la
direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner à ces
joies puériles de la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les
autres occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai donné la vie
à un infortuné de plus sur la terre, voilà tout. Ce que j'ai à faire,
c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le
malheur.
J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera toutes ses
sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger
sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien réservé en
s'abandonnant à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale
lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes
t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et
prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous
reste. J'espère de ta présence un grand changement: ton caractère fort
et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute
pas, une impression salutaire; tu protégeras mon pauvre amour contre les
conseils de sa pusillanimité, et peut-être contre ceux de sa mère. Elle
reçoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre
à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitié ou
quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les
verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les épanchements de
l'amitié sont funestes pour un caractère comme le sien, quand ils ne
sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien à faire pour remédier
à ce mal: jamais je n'agirai en maître, dût-on égorger mon bonheur dans
mes bras.
XXXII.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu as raison, il me
faudrait quelque distraction; avec l'espèce de spleen que j'ai, on meurt
vite à mon âge si l'on est abandonné a la mauvaise influence; on guérit
vite aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations
funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce
moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si
souffrante et si fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur
une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. Je
surveille les travaux de ma layette, que je fais exécuter par Rosette;
j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelât; elle travaille fort bien, elle
est fort douce e quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès
de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; mais au
bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une
gravité effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un
plaisir extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; il
est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe
de chambre de soie à fleurs, qui lui donne l'air tout à fait sultan.
Mais c'est un coup d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en
jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce
morne silence et dans cette immobilité, sans devenir soi-même tapis,
carreau ou fumée de tabac. Jacques semble noyé dans la béatitude. A
quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il
subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire
que son imagination se paralyse, que son âme s'endort, et qu'un jour
on nous trouvera changés tous deux en statues. Cette pipe commence à
m'ennuyer sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais le dire
un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes ses pipes d'un air
tranquille et se priverait à jamais du plus grand plaisir qu'il ait
peut-être dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si
peu de chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; pour
moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journée
à chasser de ma bouche des spirales de fumée plus ou moins épaisses.
Jacques y trouve de telles délices que jamais femme ne me fera plus de
tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre incrustée de nacre.
Pour lui plaire, je serai forcée do me faire envelopper d'une écorce
semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe.
Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je me sens la force
de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'être
bientôt mère d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dédains
de M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le rêve joli et
couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne que je fais sur son compte
du matin au soir, je périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant
me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera
tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis très-occupée à lui
chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliothèque
sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils.
J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire à cause de
moi; je le trouve un peu trop indifférent à cet égard. Si je lui donne
un fils, il prendra cela comme une grâce du hasard et ne m'en saura
aucun gré. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M.
Borel, lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre homme ne
savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a été à Paris en
poste lui acheter un écrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux
militaire, et pourtant cela était touchant comme toutes les choses
simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner à
de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai
avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette.
Cependant il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a
fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez
aéré, assez commode, assez assuré contre les accidents qui pouvaient y
atteindre son héritier. Certainement il sera bon père; il est si
doux, si attentif, si dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques!
vraiment, il mériterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage
qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux des hommes. Mais il
faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis
pas disposée à l'abandonner aux consolations d'une autre, pas même aux
tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air dédaigneux et
dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie!
Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement très-bonne
pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des
défauts et des préjugés qui, dans l'intimité, la rendent quelquefois un
peu desagréable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement.
Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, et parle de venir
m'assister dans mes couches; je le désirerais pour moi, mais je crains
pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout;
pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connaît assez peu
et qui n'a jamais eu que de bons procédés envers lui? cela me semble
injuste, et je ne reconnais pas là la calme et froide équité de Jacques.
Il faut donc que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait et
à qui cela sied si peu!
XXXIII.
DE JACQUES A SYLVIA.
Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts
et bien constitués; j'espère qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande
les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas
faire de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais j'espère
qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera
étranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je
suis obligé d'interposer mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas
mourir par l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont
endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont faim; elle joue
avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien
jeune pour être mère! Je passe mes journées auprès de ce berceau; je
vois que déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à peine
écloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie
d'imbéciles préjugés auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux
simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si
douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne lui inspire
pas son jugement.
J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une mélancolie plus
douce; penché sur eux durant des heures entières, je contemple leur
sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent,
à ce que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il y a, j'en
suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus dans ces âmes encore
engourdies; peut-être qu'ils se souviennent confusément d'une autre
existence et d'un étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres
êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? seront-ils
mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puissé-je leur en
alléger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils
seront encore jeunes quand je mourrai...
J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour leurs noms; je la
laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, à
condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mère,
et précisément elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle
m'objectait l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui dire que
son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces mots et de cette idée;
mais je haïrais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme.
Fernande a beaucoup pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa
mère, et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, je
suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, mon amie; tu devrais
essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle à mon
préjudice. Je ne sais pas si ma prière est indiscrète; tu ne m'as
rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu
affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est
auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux
jours de ta vie; ces jours-là sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as
pas de répugnance à venir, consulte-toi.
XXXIV.
DE SYLVIA A OCTAVE.
Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur lesquelles il m'est
impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent à
partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tâcherais
de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette
nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je croyais que votre
amour pût supporter cette épreuve; mais, si légère qu'elle soit, elle
sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine
inutile, dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. Vous
êtes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous
conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins
pour le mien. Nous nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis
imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour était beaucoup
plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à voir les choses comme elles
sont, je suis votre ami, voire frère, bien plus que votre compagne et
votre maîtresse; tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est
point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, le besoin
d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attachés l'un à
l'autre; nous nous sommes aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour
inquiet et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma fierté
vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi les chagrins que je vous
ai causés, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; après
tout, nous n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait pas
son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle s'opérât en vous ou
en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne
nous sommes jamais trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console
des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos
querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère faible, mais honnête,
d'une âme non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualités pour
faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que moi.
Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitié a pour vous
quelque prix, soyez assuré qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que
j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à nous
faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; et,
quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-même comme vous
l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre
avenir.
XXXV.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques
d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants après, Jacques est rentré,
tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la
poussant dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; si tu
veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne.» Elle est si belle,
cette amie, que, malgré moi, j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu
hésité à l'embrasser; mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me
tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitié, que les
larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise à pleurer, moitié
de plaisir, moitié de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi,
comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de
ses bras, et déposant un baiser sur le front de l'étrangère et un baiser
sur mes lèvres, nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant:
«Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une
bonne, une véritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de
plus cher au monde. Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai
quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait
pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour
du vieux Jacques qui vous bénit.» Et il s'est mis à pleurer comme un
enfant. Nous avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené
Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse extrême pour
mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils
auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton
brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières
franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent
et par une espèce de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier
point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils
veulent, et je comprends à peine quelques mots de leur entretien. Mais
que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une
personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée de bonne
heure, et Jacques m'a remerciée du bon accueil que je lui avais fait,
avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait à la fois de la peine et
du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver à
Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et que je puis sacrifier
les faiblesses de mon caractère au désir de le rendre heureux. Mais
enfin, sais-tu, Clémence, que tout cela est bien extraordinaire, et
qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitié
si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai
consenti à la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer
qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela
ne prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait
jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquiéter de leur
intimité. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Néanmoins, cela
me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme
que moi. Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui ne les
aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois
que je puis me fier à cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me
plaît extrêmement, et il m'est impossible de résister à des manières si
naturelles et si affectueuses.