Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! je n'ai pu

cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demandé si je

venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non.

«Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur

qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai baissé la tête

sans répondre. Jacques a frappé la table avec une violence que je ne lui

ai jamais vue. «Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur,

s'est-il écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle me

paierait cher la moindre tentative contre la sainteté de notre amour!»

Je me suis levée tout épouvantée, et je suis retombée sur ma chaise. «Eh

bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.---Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère?

que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?--J'ai des

raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des

montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre

repos, cache-moi les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles

produisent sur toi.--Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je

écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle est de...--Je n'ai pas

besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de

répondre à des questions que je ne t'adresserai jamais.» Et il est

sorti; je ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes presque

à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que

j'ai pris de l'inquiétude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela

quelque chose de vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques

a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention peut-être, mais il

a eu tort; s'il m'avait révélé la première, je ne l'aurais pas interrogé

sur les autres, tandis qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve

quelque mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui est

ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois bien qu'il est

préoccupé, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi;

quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la

tête aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser

la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son regard bon et

tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui déplaisais jamais, je

lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand

j'étais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de

redresser mon jugement avec affection. A présent, je vois que certaines

paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change

de visage, ou il se met à fredonner cette petite chanson qu'il chantait

à Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de

moi lui fait le même mal apparemment.

Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui

se faisait un scrupule de me causer la plus légère inquiétude ou la plus

frivole impatience, n'est pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me

boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé

ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était arrivé quelque

accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être que je lui ai tellement déplu

aujourd'hui qu'il éprouve de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue

lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis

enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles je m'abandonne

me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je

me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes

folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon mari, c'est à

mon amant que s'adresseront mes prières. J'ai offensé se délicatesse,

j'ai affligé son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne,

et que tout soit oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous

expliquons plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui

m'étouffent; il faut que je les répande dans son sein, qu'il me rende

toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que

j'ai déjà goûté.

Dimanche matin.

O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me réussit, et la fatalité

fait tourner à mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques

est rentré à six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et

m'a embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. Je connais

Jacques à présent; je sais quels efforts il fait sur lui-même pour

vaincre son déplaisir; je sais que la douleur concentrée est un fer

rouge qui dévore les entrailles. Je me suis fait violence pour dîner

tranquillement; mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis

jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au

lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est dégagé de

mes caresses et s'est levé d'un air furieux; j'ai caché mon visage

dans mes mains pour ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix

tremblante de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous mettez

jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage du désespoir. «Je

resterai ainsi, me suis-je écriée, jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que

j'ai fait pour perdre votre amour.--Tu es folle, a-t-il répondu en se

radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et

gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te

faut toutes ces émotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel,

relève-toi, et que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse

bien dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à demi brisée

d'abattement et de douleur. «Faut-il que je te relève malgré toi? a-t-il

dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle

rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors comme

si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus

froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en

sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera

sur la tête?--Tout ce que vous dites là est horrible, lui ai-je répondu;

est-ce par le dédain que vous voulez vous délivrer de mon amour? vous

importune-t-il déjà?» Il s'est assis auprès de moi, et il est resté

silencieux, la tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il

m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre

les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coûtait; et

j'ai retiré mes mains précipitamment. «Hélas! hélas!» a-t-il dit, et

il est sorti. Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque

évanouie. Rosette, en apportant des lumières dans le salon, m'a trouvée

sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, elle m'a déshabillée pendant

qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a témoigné beaucoup

d'intérêt. J'avais une extrême impatience d'être seule avec lui,

espérant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à fait;

je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que

me causaient les interminables prévenances de Rosette; j'ai fini par lui

parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur.

J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment la manière dont

Jacques a semblé s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a

causé un mouvement de colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours

derniers, je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en

avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous

donnez de préférence raison à Rosette et à moi tout le tort.--Vous êtes

réellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais

trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a

besoin de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle.

«Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule avec lui, et

je me suis caché la tête dans son sein en pleurant; il m'a consolée en

me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux

noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant

j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule de Jacques.

Mais ce matin, quand j'ai sonné ma femme de chambre, j'ai vu une autre

figure, assez laide et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où

est Rosette?--Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitôt en sortant de

sa chambre pour répondre a ma question. J'avais besoin d'une ménagère

diligente et honnête à ma ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour

le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, j'ai

fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, mais j'ai

trouvé cette leçon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris

l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur

s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment,

Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il

ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois

réellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement,

comme par une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec moi. Il

est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les résolutions qu'il

prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble

entre nous, montrent, ce me semble, une espèce de hauteur méprisante à

mon égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées ensemble, et

les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop

accompli, cela m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il

est toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il semble qu'il

soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse

les tolérer dans les autres qu'à l'aide d'une générosité muette et

courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop

d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on

me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; je commence à

croire que le caractère de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est

de là que viendra mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime

plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera peut-être

que je m'entende jamais avec lui.

XXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas une seule fois

abandonné à l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas

agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et

si quelque circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si quelque

révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, nous aurons bientôt

cessé d'être amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au

monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter

par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me

plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes

amères que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas

la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu!

encore combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! Si

c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue et à la

douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une félicité au

sein de laquelle je me flattais de rester enivré plus longtemps.

Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que Fernande était

une enfant, que son âge et son caractère devaient lui inspirer des

sentiments et des pensées que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni

le droit ni la volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout

ce qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la durée de

notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et

si sublimes, que tout se range à leur puissance; toutes les difficultés

s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche

au gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du monde, et

dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; mais quand il s'éteint,

toute la nudité de la vie réelle reparaît, les ornières se creusent

comme des ravins, les aspérités grandissent comme des montagnes.

Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux

jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut espérer de ressentir un

nouvel amour! Dieu m'a longtemps béni, longtemps il m'a donné la faculté

de guérir et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais j'ai

fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de roue: je ne dois

plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour

réchaufferait les dernières années de la jeunesse de mon coeur et les

prolongerait davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je serais

encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations et réparer

d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; à oublier ces orages et à

retourner à l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas

que ce miracle puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant

peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice,

qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. Ces choses-là

sont des rêves de jeune femme: le dévouement tue l'amour et le change

en amitié. Eh bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et

laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne

la méprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai

en silence, et mon coeur lui servira éternellement de sépulcre; il ne

s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des

vieillards et le froid de la résignation qui envahissent toutes ses

fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est

encore chaud de son étreinte. Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré

et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se

sera envolée.

Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu mets le doigt sur

la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages à

me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre pas

comme les autres sentiments. L'amitié repose sur des faits et se

prouve par des services; l'estime peut se soumettre à des calculs

mathématiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend

au gré d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi

ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les mêmes raisons qui font

que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré

d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a

déjà perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre son

développement; un peu d'égoïsme a paralysé celui de Fernande. Comment

veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me préférer à elle-même et me

cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force

de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; chaque

jour, après quelques instants de lutte solitaire, je reviens à elle sans

rancune, prêt à oublier tout et à ne lui adresser jamais une plainte;

mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche

sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier qui ressemble à

l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitié,

mais le reproche délicat, timide, qui fait une blessure imperceptible

et profonde. Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre

jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui

voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naître, et qui sent

dans les plus secrets replis de son âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle

souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle

s'abandonne à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce qu'elle

sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd à mes yeux de sa

dignité. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le

guérir sont vains; elle les attribue à la générosité, A la compassion,

et n'en est que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop

sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle ne le

comprend plus.

Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me le redemander. Un

mari eût été touché peut-être de cet acte de soumission; pour moi, j'en

fus révolté. Il me rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai

eu à supporter quand, après avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai

aimées ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette

situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit

horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma

femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il me sembla qu'elle

se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et

me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle

me faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime de n'avoir

pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guérir. Pauvre

Fernande!

Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été avec toi! Tu crois

donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une

créature humaine peut donner à une autre la force et la grandeur?

Souviens-toi de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, non pour

avoir fait un homme, mais pour s'être flatté de lui donner une âme. La

tienne était déjà vaste et brûlante quand j'y versai la faible lumière

de ma réflexion et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je ne

m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un but digne d'elle

la vigueur de son élan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui

ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donné des ailes pour s'y

élancer. Tu avais été élevée au désert; ton intelligence était si verte

et si fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela n'eût

pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments dont je

te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne

songeai point à t'inspirer, je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse

pas fait, peut-être n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu;

mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une

conduite noble et ferme dans toutes les occasions sérieuses de ta vie.

Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu à combattre les

funestes influences des préjugés au milieu desquels elle a grandi;

meilleure peut-être que tout ce qui appartient à la société, elle ne

pourra jamais se défaire impunément des idées que la société révère. On

ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme de fer; on lui a

parlé de prudence, de raison, de certains calculs pour éviter certaines

douleurs, et de certaines réflexions pour arriver à un certain bien-être

que la société permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui a

pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es rude; l'homme est

fait pour braver la tempête sur mer, la femme pour garder les troupeaux

sur la montagne brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu

iras dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à un feu que

tu allumeras avec les branches sèches de la forêt; si tu ne veux pas

le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne,

voici la mer, voici le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la

montagne fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les troupeaux

et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu

pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te

parer le dimanche.» Quelles leçons pour une femme qui devait un jour

vivre dans la société et profiter des raffinements de la civilisation!

Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment on fuit le soleil, le

vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement,

elle savait à peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle

vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage

au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la conséquence de cette

éducation physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: «La vie est aride

et terrible, le repos est une chimère, la prudence est inutile; la

raison seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une vertu,

l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette rudesse que je te

traitai quand tu m'adressas les premières questions; c'était te rejeter

bien loin des contes de fée dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du

merveilleux n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent,

tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce

que ton imagination y trouvait la personnification allégorique de

toutes les idées d'équité chevaleresque et de courage entreprenant qui

ressortaient de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir,

d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune des lois de ce

monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas nécessaire de t'en dire

davantage: tu avais dans le caractère des particularités que le monde

eût appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences d'un

tempérament hardi et généreux. J'ai horreur de ce tempérament de

convention que la société fait aux femmes, et qui est le même pour

toutes. Le bon coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre

ce joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie et la

fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation que je n'avais pas

craint de te donner, je n'aurais jamais osé l'essayer avec Fernande;

elle s'était fait à elle-même un monde d'illusions tel que se le font

les femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau flétrissant

du préjugé; elle avait ce caractère adorable, mais funeste, que l'on

appelle romanesque, et qui consiste à ne voir les choses ni comme elles

sont dans la société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait

à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. Un instant

j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait;

mais ce courage me manqua à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle

m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me traitait en

génie de conte féerique, comme toi à dix ans, me résoudre à lui dire:

«Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un rêve de quelques années au

plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera pénible et

douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!» J'essayai bien de

le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le

serment d'un amour éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de

l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis

bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement et sa consternation me

prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prévu les plus simples

contrariétés de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je

lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et de silence?

Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son rêve et lui dire: «Tu

es trop jeune, viens à moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse?

Voilà que ton amour s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de

même de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su lui donner

le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer

avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire détester, et un matin

elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite

en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais être son

père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la consolerai, je ne

prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et

de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je

la délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me

sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte sans colère et sans

désespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne.

Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du coeur!

XXX.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il m'a donné une

preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il dit, je désire appeler auprès

de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous

aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude

où elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, auprès de

nous.--Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras,

ai-je répondu, à moitié triste et à moitié gaie, comme je suis souvent

maintenant.--Je ne t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui

m'est bien chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille

naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée à son lit de mort.

Ne me fais jamais de question à cet égard; j'ai fait serment de ne

jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines

circonstances dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai mise au

couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans les divers pays où

elle a désiré vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en

Suisse; elle vit loin de la société, dans une indépendance que le monde

trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de légitime

chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de

l'isolement.

Jacques · 第 9 / 26 段