allée, je me trouvai face à face avec lui. Il m'interrogea sur ma
tristesse avec sa douceur accoutumée, mais beaucoup plus froidement que
les autres fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus
jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que
c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit
de se contenter, car il insista fort peu, et chercha à me distraire. Il
n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me
mena voir des chèvres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un
berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis!
dès que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis à
pleurer en pensant à cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait
surtout de la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques.
L'indifférence qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il n'était
plus disposé à écouter mes puériles confessions et à s'affliger avec
moi de mes souffrances. Peut être avait-il cette idée; peut-être
éprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance;
peut-être nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous
expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait insouciant
en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantée
le matin. «Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu
d'amertume.--Beaucoup, répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as
chantée ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au fond du
coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour
me dévouer à sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et
j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me
disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se
promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai
la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les
jours suivants sans succès. Pressée par la curiosité, je me hasardai
à demander à Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par
distraction, me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me sembla
qu'il disait cette parole, _il n'y faut plus penser_, d'une manière
particulière, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe
peut-être, mais jamais je ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par
distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par
coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle lui causait
donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait donc un amour bien
violent!
Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite d'enfantillages
méprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il était à ma place,
il souffrirait peut-être plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans
le passé; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut
l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout
entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa
vie est pour moi un abîme impénétrable; ce que j'en sais ressemble à ces
météores sinistres qui éblouissent et qui égarent. La première fois que
j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint
que Jacques ne fût inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour
n'eût pas tout le prix que j'y attachais; ma vénération fut comme
ébranlée. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut
son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de
repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer
avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur
en vain. Je ne songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente
horriblement du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le présent si
je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter
de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison.
L'espèce de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse;
elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien mal!
XXIV.
DE JACQUES A SYLVIA.
Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le grain de sable est
tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis dévoué de tout mon pouvoir à
prévenir cet accident; mais la surface du lac est troublée. D'où est
venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe.
Je le contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a pas de
remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre une digue à l'avalanche
et l'arrêter en chemin.
Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur
aux excès de sensibilité d'une âme trop jeune. J'ai su mettre ce rempart
entre moi et les caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche
bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a
une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyauté. Son âme est
jalouse; mais son caractère est noble, et le soupçon ne saurait le
flétrir. Elle est ingénieuse à se tourmenter de ce qu'elle ne sait
pas, mais elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve Dieu
d'abuser de cette sainte confiance et de démériter par le plus léger
mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante,
j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu
plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être à ces
faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles
d'amour; cela me paraît lâche, et je n'y consentirai jamais. L'autre
jour, il s'est passé entre elle et moi une petite tracasserie assez
douloureuse, et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une
romance que j'ai entendu chanter pour la première fois à la première
femme que j'ai aimée. C'était un amour bien romanesque, bien idéal,
une espèce de rêve qui ne s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma
timidité et au respect enthousiaste que je professais pour une femme
très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. Certes, ni
cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature à causer
raisonnablement de l'ombrage à Fernande; ce fut pourtant la cause
d'un nuage qui a passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à
entendre ce chant mélodieux et simple qui me rappelait les illusions et
les songes riants de ma première jeunesse. Il me retraçait toute une
fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays où j'avais aimé pour
la première fois, les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins
où je me promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais si
belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'émotion. Certes, ce
n'était pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existé que dans les
rêves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains
souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières impressions
d'un amour paternel, on se chérit dans le passé, peut-être parce qu'on
s'ennuie de soi-même dans le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis
un instant transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais
pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais cru ne retourner
jamais, et où je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande
devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange,
et je restai enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout à
coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu déjà quelque
chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en conçus un
peu d'humeur. La première impression est au-dessus des forces de l'homme
le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné qu'aux scélérats de
savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincère peut faire, c'est de se
taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade
dissipèrent cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était
impossible de consoler Fernande par une explication. Il eût fallu ou lui
faire accroire quelle se trompait dans ses soupçons, en lui faisant un
mensonge, ou tenter de lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer
un souvenir romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce qu'elle
n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement au-dessus de
son àge, et peut-être de son caractère. Cet aveu d'un sentiment bien
innocent lui eût fait plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en
lui prouvant que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice
de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau la romance que,
par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter
une seconde fois, et je l'ai brûlée sans ostentation.
Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire,
j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me
fait souffrir un peu. J'ai été victime pendant si longtemps de la
jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle,
même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai.
Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients de son âge, et j'ai
aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'expérience, si elle ne
m'avait endurci à la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me
vaincre. Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la
solitude de mon coeur, pour me préserver de l'orgueil intolérant. En
m'examinant ainsi, j'ai trouvé bien des taches en moi, bien des motifs d
excuse pour les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la
triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes à mes peines
passées. C'est un noir cortège d'ombres en deuil qui se tiennent par
la main; la dernière qui s'agite éveille toutes les autres qui
s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui
me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie
qui se remettent à saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne
guérit pas du passé!
Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir
du présent? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui
accorde? Combien je prise ce diamant que je possède, et autour duquel je
souffle sans cesse pour en écarter le moindre grain de poussière! Oh!
qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils
quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, et
si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà beaucoup souffert,
plus souvent encore j'apprends par cette comparaison à savourer le
bonheur présent. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme
moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle.
C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore
une fois, il en doit être ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il
déjà passé? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore;
ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et que le bonheur
récompense le courage!
XXV.
DE CLÉMENCE A FERNANDE.
Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me
paraissent la conséquence inévitable d'une union mal assortie. D'abord
ton mari est trop âgé pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de
travers. Il eût été possible à une femme dont le caractère serait calme
et un peu froid de s'habituer aux inconvénients que je t'avais signalés,
et qui ne se sont que trop réalisés; mais, pour une petite tête exaltée
comme la tienne, un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire
mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la
faute de tout ce qui s'est passé entre vous; il me semble que c'est lui
qui a constamment raison, et voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a
de plus triste au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par
la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste
que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est un sentiment hors nature,
et destiné à s'éteindre tout à coup comme un feu de paille; mais avant
d'en venir là il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que
soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il me semble, à
moi, que la passion, est tout à fait contraire à la dignité et à la
sainteté du mariage. Tu t'es imaginé que tu inspirais cette passion
à ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour
l'enthousiasme les caresses véhémentes qu'un mari prodigue dès les
premiers jours à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et
remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les extases de ton
cerveau, toutes les illusions de ton âme, ne sont plus du goût d'un
homme de trente-cinq ans, et que, du jour où, au lieu de contribuer
à ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te
dessillera les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras au désespoir
alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose très-simple
et très-légitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes
caprices, empoisonner la vie d'un homme qui était libre et tranquille,
et qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à son
bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse et impérieuse?
Je vois déjà que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette
manière de l'épier, de scruter toutes ses pensées, d'interpréter toutes
ses paroles, doit faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande,
personne n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; nul
caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; nul coeur
peut-être n'est plus généreux et plus juste, mais tu aimes, et voilà
l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se
vaincre. Prends garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien
cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre
d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour où la vérité te serait
trop rude à supporter, tu n'avais qu'à cesser de m'écrire, et que je
comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais à te guérir malgré
toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie;
tâche de te guérir de l'exagération, ou tu es perdue.
XXVI.
DE SYLVIA A JACQUES.
Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces légers
nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer éternellement Fernande; je ne
sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment éternel; mais ce
qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que les
vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se
flétrir dès les premiers mois. Je vois que dea caractères plus mal
assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrassés durant
des années et ont une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as
éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande,
et tu les as aimées longtemps avant de commencer à souffrir et à te
dégoûter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain
de sable ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas
tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont plus de peine à
s'entendre que lorsqu'un des deux fait à lui seul tous les frais de
la sympathie. Peut-être qu'avant de se livrer entièrement, et de
s'abandonner l'un à l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser
quelques aspérités qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une
longue passion, doivent être achetés au prix de quelques souffrances.
Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se flétrit pendant
quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la
force qu'il doit acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent
l'excessive délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée comme tu
l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierté, s'il le
faut, et consens, non à mentir, mais à t'expliquer. Tu fais injure à
Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de
te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son
âge; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver à ton
point de vue. Que ne peut pas une âme comme la tienne et une parole si
éloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence!
tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique qui est à genoux
déjà pour t'écouter. Rappelle-toi ce que j'étais quand je t'ai connu, et
ce que tu as fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. Que
serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu ne m'avais révélé ce
que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris?
n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant
sauvage, incapable de bien et de mal par moi-même au milieu des ténèbres
de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions
ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je
t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée et sanctifiée!
O mon brave Jacques! quel être sublime ne pourras-tu pas faire de celle
qui est ta femme et qui possède ton amour! Je te prédis une grande
destinée avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les trésors
de ton âme: je vivrai de votre bonheur.
XXVII.
D'OCTAVE A SYLVIA
Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette lettre qui nous eût
épargné tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frère, avez-vous
tant hésité à me l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia,
et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et moi? C'est en
vain que je vous contemple et que je vous étudie; il y a des jours où je
ne sais pas encore si vous êtes la première ou la dernière des femmes;
je me demande si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou
l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides
et méprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose
l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer à vous. Je
suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains
et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous
étiez moins forte et moins cruelle.
[Illustration: Fernande.]
Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et
d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accusé de bien des torts que
vous m'avez pardonnés? Pourquoi railler si durement l'impiété de mon
âme? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de
vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte?
Mais vous m'avez aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir
repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après trois mois d'un
silence obstiné, vous m'écrivez pour vous laver de mes soupçons. Elle
est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais
confier à personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé
et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous
vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un démon! Quand vous vous
abandonnez à votre sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu
de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non;
je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lâcheté ou
courage, je retournerai à toi! Je te presserai encore dans mes bras, je
te forcerai encore à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un
jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux pour toute ma
vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'après
m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne
comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner à
tes pieds, avec l'âme toute saignante encore de doute et de soupçons, il
faut que je t'aime d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne
sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et bien
généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupçonné ce
que tous les hommes auraient supposé à ma place. Tu es une âme d'airain;
tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune
des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours
aveuglément dans ce monde imaginaire où je n'avais jamais mis le pied
avant de te connaître? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon
enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaîné à
tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi
bien la vérité, trompe-moi habilement, car malheur à toi si tu te
démasques! Adieu; reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai
à tes genoux.
[Illustration: Il fume cinq heures sur six.]
XXVIII.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu m'enseignes, elle
est bien âpre, ma pauvre Clémence. Tu vois cependant que je l'accepte,
toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être
plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai donc tort?
Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas
être coupable. Les méchants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi
je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien
que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on
tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'être insensible à ce qui
déchire le coeur?
Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû bien souffrir
avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner cruellement! Je suis trop
jeune pour savoir déguiser mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce
n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec
moi-même ne servirait donc qu'à augmenter mon mal; ce qu'il faudrait
étouffer, c'est ma sensibilité, c'est mon amour! O ciel, tu me parles
de le vaincre! Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que
deviendrais-je à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le
coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort
sera moins lente.
Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un
ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une âme aussi forte, aussi calme
que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère
et dévouée autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas des
lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une vénération constante,
éternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas
me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le
croyais!... non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton
mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitié; mais
de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas éprouvé? Si tu
savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans
mon coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser.
Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps,
moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces
de mon âme, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait
impossible, je mourrais.