Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons
ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons;
pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce d'extase est
la principale occupation de ma journée. Je m'abandonne avec délices à
cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent
m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée
des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a dans le coeur
d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents
que j'ai ou d'en acquérir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et
j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il
m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retracé par la main
de Jacques, que par la mienne. Je ne désire pas non plus former et orner
mon esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait tout,
m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres
du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de
bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque
chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de
dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il changera, car à présent je le
connais et je le défendrai.
Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon bonheur, tu as eu
tant d'inquiétude pour moi! A présent sois tranquille et félicite-moi.
Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai
plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des premiers jours.
_P. S._ J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore au Tilly, et ne
retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. Elle me demande si je
suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude où il m'a
emmenée. Je ne lui ai pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait
cette solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort
inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, des beaux
chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour
moi, des vastes jardins où je me promène, des fleurs rares et précieuses
dont regorge la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble
tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne
sois pas heureuse.
XX.
DE JACQUES A SYLVIA.
Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces premiers transports
de la possession, et ne veux pas prévoir le temps où j'en sentirai les
inconvénients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la
force de l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos que
le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue à venir? Quiconque a
aimé une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie,
n'est-ce pas, Sylvia?
Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère et à l'habitude
de toute ma vie. Raconter une à une toutes les émotions de ma vie
présente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'état de mon
coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui
m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, c'est ce que je
n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes amours ont été cachées, mes
joies silencieuses; je ne t'ai raconté mes plaisirs que quand je les
avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai
cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; car, avec
toute autre créature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et
nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents de
ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, que j'aurais
craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur
moi l'oeil du destin, auquel j'espérais dérober furtivement quelques
beaux jours.
Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, à briser le
sceau de ce nouveau livre où mon dernier amour doit être inscrit. Il me
semble même, comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée de
tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me préservera de ces
inexplicables dégoûts dont l'amour est rempli. Peut-être qu'étudiant le
mal dans sa cause, j'en préviendrai le développement; peut-être qu'en
observant avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je saurai
forcer les petites choses à ne point acquérir une valeur exagérée, comme
il arrive toujours dans l'intimité. J'essaierai de conjurer la destinée;
si cela est impossible, j'accepterai du moins mes défaites avec le
stoïcisme d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à
cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.
Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'où
je pars, quel est l'état de mon âme et comment j'ai arrangé ma vie
présente. Tu sais que j'ai entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour
l'éloigner bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse qui me
hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé tant qu'elle a désiré
me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commencé à me braver
aussitôt qu'elle n'a plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si
elle savait comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je ne
descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. Je savais qu'elle
ne manquerait pas d'une certaine habileté pour gâter le jugement de sa
fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites
tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé ma compagne le
jour même de mon mariage; par là je me suis soustrait à tout ce que la
publicité imbécile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu
ici jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des
importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma
femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire
insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge
de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a su rendre
hideux ou ridicule.
Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; il n'est pas tombé
le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide;
penché sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui
s'y réfléchit; attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le
menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraîne
pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que
peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout
ce que je puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute le
trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette certitude du
moins me consolera, que je n'ai pas mérité de le perdre.
Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les craintes de ce
monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis à un
honnête homme? d'être forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le
demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche
personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur
nuirait-elle à mon bonheur présent?
Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà présentée à moi,
et certainement j'en aurais profité dans ma jeunesse, alors qu'avide
d'une félicité impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des
cieux sans nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable
qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité quand elle est toute neuve
et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris à me contenter de
ce que je dédaignais, à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles
je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la
piqûre des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore pétrifié,
et je crois au contraire qu'il n'a jamais été plus véritablement ému.
Heureusement la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion
que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un mot, par une
plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui éclot et meurt si
aisément, mais qui se développe si vite et qui grossit d'une manière si
effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison.
Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles qui la
tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe extérieur de
souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui
l'éprouve et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même sans
la lui expliquer.
Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, nous sommes presque
voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je
n'abandonne pas le projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer
auprès de nous.
XXI.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il
est triste, et cela me rend si triste moi-même, que je viens causer avec
toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques?
quels chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait
impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister d'une chose
qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie
se réduit à si peu! Je n'existe réellement que depuis trois mois, et
Jacques a dû horriblement souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a.
Peut-être aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi;
peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passé. Oh!
cette idée est affreuse; je veux l'éloigner bien vite!
Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je
n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a dû se
passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clémence,
que cette idée me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son
mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaîtra
en vivant avec lui. Il y a derrière eux un grand abîme où elle ne peut
descendre, le passé, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout
l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore
ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-être, Jacques n'a
pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux,
il l'a peut-être dit à d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah!
quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu
folle aujourd'hui, en vérité...
Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire de ces agitations,
j'ai vu Jacques traverser une allée et s'enfoncer dans le parc: il avait
les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il
eût été absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais
vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de
son caractère tourne un peu à la mélancolie, que son maintien est plutôt
rêveur que sémillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose
d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu plus de pâleur.
Il aura eu quelque mauvais rêve, et comme il me sait superstitieuse, il
n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux
fait de me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que j'éprouve.
Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait
pas à être observé dans ces moments-là; cependant je l'ai déjà vu malade
une fois, je m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai
parlé; je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant,
et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou
beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant
de le contrarier que je n'ai pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y
a guère paru à son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique,
soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. Hier soir il m'a
semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'étant
éveillée au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre.
J'ai tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore plus de lui
être importune, je me suis levée sans bruit et j'ai été sur la pointe
du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je
suis venue me recoucher, un peu rassurée, mais triste de voir qu'il
ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré ma
tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des
insomnies, il souffre peut-être beaucoup, il s'ennuie sans doute durant
ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je
surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui,
ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-être
le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est
extraordinaire; j'ai découvert ce matin que je crains Jacques presque
autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce
qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés
n'est pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me le faire
oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec
moi. Je devrais peut-être vaincre celle timidité, et le conjurer de me
confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer,
et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à faire du stoïcisme
avec moi. Mon silence lui fait peut-être croire que je ne m'aperçois de
rien. Ah! alors quelle idée doit-il avoir de ma grossière insouciance!
Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite,
n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant
de prudence et un jugement si délié, tu me conseillerais. A défaut de la
voix de la raison et de l'amitié, j'écoute celle de mon coeur et je m'y
abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à
genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce
qu'il a et fermer ma lettre.......
Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même un mauvais
rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée de cette terreur puérile. J'ai
été trouver Jacques; il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je
me suis approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas aperçu, et
je suis restée quelques instants, penchée sur lui, à le contempler.
J'avais sans doute une expression d'anxiété sur la figure, car à peine
éveillé, il a tressailli et s'est écrié en jetant ses bras autour
de moi: «Qu'as-tu donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes
inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en riant et m'a assuré
que je m'étais absolument trompée. «Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que
je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je
me suis mis à lire.--Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? lui ai-je
dit.--Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.--Savez-vous,
Jacques, que vous me traitez en petite fille?--Oh! grâce à Dieu, je te
traite comme tu le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son
coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus
il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, que je me suis mise à
pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne
regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le
bonheur que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans toute sa
fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus précieux
et de plus sublime que les larmes de l'amour.
Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec moi; je suis plus
heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais été.
XXII.
DE JACQUES A SYLVIA.
Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantôt
c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous deux ensemble. Je ne me
fatigue pas à en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et
nous n'avons pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous
sommes blessés par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur
mélancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel
pluvieux, un degré de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour
rembrunir les idées. Mon vieux corps criblé de blessures est plus
disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête active et inquiète de
Fernande est prompte à se tourmenter de la moindre altération dans mes
manières. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle
me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et me force à
m'observer et à me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser?
Cette espèce de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de
l'horrible isolement où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai
souvent consumé les plus belles années de ma vie dans un stoïcisme
insensé. Si elle devait souffrir réellement de mes souffrances, je
regretterais le temps où elles ne retombaient que sur moi; mais j'espère
que je saurai l'accoutumer à me voir un peu triste et préoccupé sans se
tourmenter.
Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. Qu'elle est belle et
touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en désordre, et ses
grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras
et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donné un
baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la
douleur, elle s'en effraie à l'excès; et vraiment Fernande m'effraie
quelquefois moi-même. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter
la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour
l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un
acte de raison cruelle, que de répandre les premières gouttes de fiel
dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où
il faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. Comment
résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette
funeste lumière!
Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami
dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai
faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replongé dans le désordre. A
présent, son déshonneur ne peut plus être masqué, son nom est souillé,
sa vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé en vain.
Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que peut le dévouement! Non, les
hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul
appui leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent
conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortuné en
a manqué; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne
déshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une
bassesse ne s'efface pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit
du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut avoir le courage
de passer dans une autre en se recommandant à Dieu.
Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, c'est un esprit
corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanité seule le fera
souffrir; mais la vanité ne donne de courage à personne; c'est un fard
que le moindre souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la
solitude.
Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir réhabilitée
par mes reproches et par mes services, est donc tombée plus bas
qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquée, et que personne,
excepté moi peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps
heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et que ni lui
ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractère vif et
joyeux pussent servir d'enveloppe à l'âme d'un lâche! Il avait une mère
qui le chérissait, des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si
je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais encore de le
relever; mais cela ne servirait à rien, et Fernande souffrirait trop de
mon absence. Pauvre homme! je suis triste à la mort; je veux pourtant
cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre
enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je
ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraîches et si veloutées.
Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours
tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon
métier, et j'ai l'écorce dure.
XXIII.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Je suis encore triste, mon amie, et je commence à croire que tout n'est
pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les
répands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente
sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu
plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause réelle, mais qui
n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils
sont passés, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous
chérissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est
la dernière fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je
ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le
voir triste sans le devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve
d'amour et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il
pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonté! comment
ferait-il pour me dire une parole dure, ou même froide? Mais il prend
du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords,
d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguée,
brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du
compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche
de mon bonheur. J'ai certainement des idées folles, mais je ne sais pas
s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente
continuellement de la crainte de n'être pas assez aimée, et je n'ose pas
dire à Jacques que c'est à la cause de toutes mes agitations. Je crois
bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que
son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent;
certaines circonstances, indifférentes en apparence, semblent lui
retracer des souvenirs pénibles. Je m'en inquiéterais moins s'il me les
confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une
personne tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à chanter une
vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques
était étendu sur le grand canapé du salon, et il fumait dans une grande
pipe turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté les
premières mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi
d'une émotion convulsive, et la brisa. «Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait?
m'écriai-je; tu as cassé ta chère pipe d'Alexandrie.--C'est possible,
dit-il, je ne m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.--Mais je
n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note
épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi comme un desespéré.--Non
pas que je sache, répondit-il; continue, je t'en prie.» Je ne sais
comment il se fait que je suis toujours à l'affût des impressions que
Jacques cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse
ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a
reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste
à mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance
par quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, et je
ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai de côté, et me
mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta sans l'interrompre, puis il
me redemanda la première, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui
plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes doutes,
m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insensé et
barbare de chercher à ressaisir dans notre amour le souvenir des autres
amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes
me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait,
parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais
pas de son émotion; mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère
attention à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient
partir d'une âme oppressée et briser tout son corps. Quand j'eus fini,
il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai échapper
malgré moi un sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en
aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, le refrain
de la romance.