une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de
mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l'hospice.
Cette recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du jour où
l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient
été déposés le même jour. D'après le témoignage des registres, on me
donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène
était le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir
perdu depuis longtemps. Mes premières tentatives furent vaines; l'enfant
qu'on me désigna avait un autre signe: il était contrefait, hideux;
j'avais tremblé que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un
petit village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua une
famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnés dans la
journée du 18 mai 17... Quelles amères réflexions je fis sur ton sort
durant le chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable
entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une
spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, et qui ne se
chargent de les élever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs
non salariés! J'arrivai à Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu
tes dix premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, et je
te trouvai au sein de cette honnête famille qui te chérissait à l'égal
de ses propres membres, et dont tu gardais les chèvres sur le versant
des Alpes maritimes. Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire,
n'est-ce pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconté
l'impression que nous causa la première vue l'un de l'autre! Mais je
ne t'ai pas dit avec quelle émotion je fis mes premières recherches.
J'étais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assuré que
tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le
coupon ne portait que les dernières lettres du nom de Népomucène, ils ne
se rappelaient pas quel saint le curé du village avait nommé plusieurs
fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son
possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant que je cherchais.
L'espoir d'une récompense n'adoucissait pas pour elle l'idée de te
perdre. Tu étais si aimée! tu avais déjà su exercer une telle puissance
d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque
superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un
témoignage de la protection mystérieuse et sublime que Dieu accorde
à l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de
quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et
qui lui attire forcément le dévouement de ceux que le hasard lui donne
pour appui. D'après les commentaires de ces honnêtes montagnards, tu
devais appartenir à la plus illustre famille, car tu avais autant de
fierté dans le caractère que si un sang royal eût coulé dans tes veines.
Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration du curé et du
maître d'école du village. Tu avais appris à lire et à écrire en moins
de temps que les autres n'en mettaient pour épeler. Je me souviendrai
toujours des paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer,
disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, il faut
que tout le monde lui cède. Ses frères de lait lui obéissent comme des
imbéciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-là
si fière! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle
s'aperçoit qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit
avec la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit
Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, l'enfant est
tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, la colère m'est venue à
moi-même; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherché le
démon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de
la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se jeter au cou
du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!» L'enfant n'avait
pas grand'chose, et la Sylvia a été plus malade que lui.» Le curé, à son
tour, arriva, et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. Le
coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément depuis une
heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère ressemblait tellement aux
souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frère de plus en plus à
chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes
chèvres aux pâturages; mais la montagne était haute, et je t'attendais
impatiemment à la porte de la maison. Le curé me proposa de me conduire
à ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui
adressai en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter!
Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; cela me semblait une
question puérile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'étais
encore un peu enfant moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi
était, comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement recherché pour
une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement à mon oreille. Le curé
m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise
française, retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise
en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom de fantaisie,
qui avait, malgré l'avis el les remontrances du bonhomme, remplacé celui
de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave
curé; il prétendait qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait
l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame
d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il est heureux,
disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de
donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les
engager à la lui confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une
bergère, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils
avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence
lui envoie une autre destinée; ce doit être pour le mieux, car elle est
mère de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent.
Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette
éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper vous-même;
mais faites que cette bonne terre reçoive le bon grain d'une main bien
entendue. Il y a là le germe d'une vertu peu commune, si on sait le
développer. Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes n'y
feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brûlée par
notre soleil, et la beauté est un don funeste aux femmes que la
religion ne protège pas...--Elle est belle, dites-vous? lui
demandai-je.--Parbleu! la voilà, me dit le curé en me montrant une
enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train
dont elle vient à nous.»
Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur
chérie! quelle enfant robuste, courageuse et fière tu me semblas,
étendue ainsi sur la bruyère entre le ciel et la cime des Alpes, exposée
aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait
par bouffées et séchait la sueur sur ton large front ombragé de cheveux
humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues
hâlées, plus douces que le velours de la pêche! Il y avait de
l'insouciance et de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de
ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, pensais-je,
le caractère que cette montagnarde m'a naïvement dépeint!... J'arrêtai
le bras du curé, qui voulait te réveiller. Je voulus te contempler
longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans
les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon père ou avec
moi. Je ne sais si elle existe réellement ou si je l'imaginai, je crus
reconnaître notre fraternité dans ce grand front, dans ce teint brun,
dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues
tresses jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes
des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé pour faire foi
devant les hommes. Cette fraternité existe dans notre âme et dans les
ressemblances de notre caractère d'une manière bien plus frappante.
Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un
mouvement dédaigneux de l'épaule et du coude, et tu te rendormis. Il
détacha alors le scapulaire suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha
le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté.
Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; ton premier
regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire à
ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un
brusque élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant les yeux
les deux moitiés réunies de l'image, et tu compris aussitôt ce qui se
passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'étreignant le cou
avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon père, mon
père est retrouvé!»
On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais pas ton père; tu
prétendais que je ne voulais pas en convenir. Le curé tâcha de te faire
comprendre que c'était impossible, que j'avais dix ans seulement de plus
que toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton père et ta
mère, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te répondis
qu'ils étaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton
pied nu, en disant: «J'en étais sûre; à present, il faut que je reste
ici.--Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était mon
meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu me suivre?--Oui,
oui, répondis-tu avec avidité en m'embrassant.--Voilà les enfants! dit
le curé avec tristesse; on les aime, on les élève, on ne vit que
pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur
affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu
qui passe, et sans demander seulement où il les mène.»
Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au curé: «Est-ce que
vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous
voir et garder les chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il
faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je
reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai à mes
frères de lait, et nous achèterons un grand troupeau de chèvres, et
nous bâtirons une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais
toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et biblique, que
tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton
village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait
heureuse, tant les avantages de la société où j'allais te jeter me
parurent misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse,
saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues
promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton
esprit ardent et naïf, en commentant scrupuleusement tes réponses
bizarres, parfois éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles
comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'étais
pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y
attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement
reproché de t'avoir tirée de cet engourdissement où tu aurais vécu
tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de
déceptions. Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je
vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les contes de
fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence avide et pénétrante
était seule coupable, et le germe du désespoir était caché en toi, dans
le bouton à peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête
courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi
bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter,
par toi et par ta nourrice, les premières sensations de ta vie. Je sais
comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand
tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais alors tout le
jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, et lorsque tu voyais
paraître une voile, tu disais: «Voilà maman qui vient me voir avec
une robe blanche.» La lecture des féeries joignit à cette continuelle
rêverie de ta famille des idées de voyages, de richesse et de
générosité. Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler de
largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés n'auraient jamais
pu habiter impunément ton cerveau. Ils ne se seraient pas évanouis
tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations
d'une vie toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente de
celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur les aurait
regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant à les
réaliser. Tu étais une adorable enfant avec ton caractère franc, hardi
et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés.
Mais il était temps que des occupations plus élevées et des idées plus
justes vinssent régler l'élan impétueux de cette jeune tète; l'éducation
te devenait indispensable, non pour être heureuse, ton organisation
supérieure ne le permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre
de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. Tu quittas
Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta vieille marquise, tous tes
amis et jusqu'à tes chèvres, avec une sorte de désespoir passionné.
Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes.
Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'écriais: «C'est
impossible! c'est impossible! il faut que je voyage.» Tu le sentais,
Sylvia, cette vie n'était pas faite pour toi. Du fond des abîmes de
l'inconnu, une voix mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te
réclamait dans cette région des orages que tu devais traverser. Tu es
devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grâce sauvage et de ta rude
franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restée l'enfant de la
montagne. Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec ce
monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert l'âpre droiture et
le sévère amour de la justice que Dieu révèle aux coeurs purs et aux
esprits robustes, quand tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique,
diffère des êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la
cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre sans
trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je le crois bien, Octave
n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme
sincère, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible
entre tous n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je
te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.
Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun
détail; réponds à ses soupçons que je suis ton frère. Les personnes qui
ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication.
Les inquiétudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il
ne te connaît pas comme moi, il souffre comme souffriraient à sa place
les dix-neuf vingtièmes des hommes; il est jaloux parce qu'il est épris.
Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui
soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes
ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux!
notre vie sera un combat éternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans
que je ne pourrais consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le
monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte à la seule
idée des turpitudes qu'il trouve présumables et naturelles; et quand je
vois le sourire sur les lèvres de celui qui refuse de me croire pur;
quand, après m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me
secouant la main et en me disant: «N'importe! qu'il en soit ce qu'il
voudra, tout à vous;» il me prend des envies de l'insulter, pour mettre
entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante
amitié.
Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde comprends le vieux
Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu
voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir éternellement ton
frère.
DEUXIÈME PARTIE
XIX.
DE FERNANDE A CLEMENCE
Saint-Léon en Dauphine, le....
Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans t'écrire. C'est bien
mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que
je t'ai accablée de mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais
besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis
heureuse, je te délaisse. L'amour est égoïste, dis-tu, il n'appelle
l'amitié à son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme
si cela était inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande
Pardon.
[Illustration: J'arrêtai le bras du curé...]
Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de répondre
à toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien
retiré de ma confiance; mais si je reviens à toi, n'en conclus pas,
malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non.
Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh!
certainement, Clémence, et même je puis dire que je l'aime bien plus.
Comment pourrait-il en être autrement? Chaque jour me révèle une
nouvelle qualité, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi
est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une bonne mère
pour son enfant. Aussi chaque jour me force à l'aimer plus que la
veille. A cette félicité du coeur, à ces joies de l'amour heureux et
satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a
peut-être de la puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce
qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-être de
la richesse, qui succède pour moi à une vie d'économie et de privations.
Je ne souffrais pas de cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne
désirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de
Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; pourtant je ne
crois pas qu'il y ait de la bassesse à m'apercevoir des avantages
qu'elle procure et à savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe,
ces mille petites profusions dont je suis entourée, me seraient aussi
amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat avilissant,
ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et détestée; mais recevoir
tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je
pourrais même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances!
Il semble que cet homme soit né pour s'occuper du bonheur d'autrui, et
qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer.
Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si je ne m'en
dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand
Jacques est avec moi! Ah! Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais
aimé. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a
de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, tu ne me
demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai besoin des plaisirs et
des distractions de mon âge; mon âge est fait pour aimer, Clémence, et
il me serait impossible de me plaire à quelque chose qui fût étranger à
mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime
et je les ai à discrétion; j'en ai même plus que je ne voudrais,
et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui à parcourir
tranquillement les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval
et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs et de chiens.
Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave
Jacques, quel amant! quel ami!
[Illustration: Quand je suis arrivée ici...]
Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes
journées; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera
te parler de tous les bonheurs que je dois à mon mari.
Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; j'étais
très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques
fut presque forcé de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait
un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq
grands chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour des roues
de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se
jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, dès qu'il eut mis
pied à terre. J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser
ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne
pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables
témoignages de joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une
absence de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une procession de
domestiques de tout âge qui entourèrent Jacques d'un air à la fois
affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivée causait beaucoup
d'anxiété à ces braves gens, et que la crainte des changements que je
pourrais apporter au régime de la maison balançait un peu le plaisir
qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon maître. Jacques me conduisit à
ma chambre, qui est meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant
de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris
ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de distinguer autre chose que
d'épaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallée immense
au delà. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les
fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je respire une rose;
ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me fit éprouver je ne sais
quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu
seras heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière moi; je me
retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans,
belle comme un ange et vêtue à la manière des paysannes du Dauphiné,
mais avec beaucoup d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta
soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien
servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette Rosette, qui a
une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un
petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance
de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer
les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il me demanda la
permission de se faire apporter le café dans ma chambre; pendant que
Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que
je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien passé
que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles idées riantes,
quel sentiment de bien-être ont bercé ce premier sommeil sous le toit de
Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de
mon destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux;
je me sentais accablée, et je n'avais la force de penser à rien; mes
yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de
ce qu'ils voyaient, mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils
erraient des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la figure
toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de
porcelaine du Japon, où il prenait un café embaumé, à la grande taille
élégante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un
travail merveilleux. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au
dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit,
tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d'enfant. Je
m'assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée
par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse:
«Dors, mon enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me
réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était déjà levé depuis
longtemps; assis auprès de mon lit, comme la veille, il me regardait
dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou
un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. «Ah! mon
Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me lever bien vite, et voir
ce beau château où l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes
fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa
dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta auprès de la
fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime
aspect déployé sous mes yeux. «Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu
le trouves trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant à
moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq ou six petites
propriétés éparses ça et là, afin d'enlever de ce point de vue les
habitations qui, pour moi, le déparaient. Si tu n'es pas du même goût,
rien ne sera plus facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de
jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui
y feront prospérer leurs affaires et les nôtres.--Non, non, lui dis-je,
tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans
contrarier tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me
plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plié
leur libre végétation à la culture; ces prairies immenses doivent
ressembler à des savanes; cette petite rivière, avec son cours
désordonné, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux
lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens?
Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Il me pressa sur son coeur
en s'écriant: «Oh! premier temps de l'amour! oh! délices du ciel!
puissiez-vous ne finir jamais!»
Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautés de cette
maison et des alentours. Cette terre a appartenu à la mère de Jacques;
c'est là qu'il a passé ses premières années, et c'est son séjour de
prédilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui
retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne
désirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est
entouré. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait être pour lui
demander de pareils sacrifices!
Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les vieux serviteurs
de sa mère et ceux plus jeunes qui lui sont attachés depuis plusieurs
années. Il m'a dit les infirmités des uns et les défauts des autres, en
me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente
qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer de réelles
contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en
balance le bien-être de ta vie domestique et le plaisir de conserver
autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont
attaché. Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils
t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans qu'ils aient le
droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur
présence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus
heureux. Désires-tu mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux
sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré d'aimer tout ce
qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; je l'ai supplié de me
dire tout ce que j'avais à faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un
chagrin.
Si tu veux savoir comment se passent nos journées, je te dirai que je
le sais à peine quant à ce qui me concerne, mais que Jacques a
continuellement quelque chose d'utile à faire. La conduite de ses biens
l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et il les
surveille sans les tourmenter. Il a pour système une stricte équité;
l'incurie d'une générosité romanesque ne l'éblouit pas; il dit que celui
qui se laisse dépouiller ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à
donner, et que celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a
profité, est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est grand
et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un
devoir de soulager la misère d'autrui; mais sa fierté se refuse à être
dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain,
et il est dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur sa
sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement que lui, et
souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou,
s'il s'en aperçoit, il entre apparemment dans ses idées de ne pas me
réprimander et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu
mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal employé l'or précieux
qui peut soulager tant de réelles infortunes.