pas trop à quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes
que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles
qui l'ont aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui l'aime
de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop
rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; je suis en colère de ce qu'il
sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres
où il semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc,
Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te
contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si
fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure.»
Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous
sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous
avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un
seul, fût-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant
peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit jamais la raison de
son silence, mais on s'en aperçoit tout de suite à la manière dont il
vous conseille en pareille occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez
l'amitié à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez que
pour un homme dont l'amitié est capable de tous les sacrifices, il y a
une espèce de folie superbe à nier l'amitié des autres. C'est injuste,
et cet orgueil-là m'a souvent mis en colère contre lui. Cette
singularité en entraîne d'autres. Quand il a rendu un service, il ne
peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et
d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui qu'il a obligé; il
semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de
lui quelque chose. Il y a là-dedans excès de délicatesse, mais il y a
quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux
à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies
inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments,
et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni
qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant,
c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte
les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence à bavarder au
dessert. Il ne s'enivre jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort
jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord avec
nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt qu'aimé au
régiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manière toujours
magnifique, on l'aurait détesté comme un mauvais camarade; car les
militaires n'aiment pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air
d'en penser plus long qu'eux.
--D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du
coeur chagrin et l'esprit mélancolique.--Le fond du coeur de Jacques
n'est pas facile à voir, reprit-il, mais son caractère n'est pas plus
mélancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais
jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une
petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un
demi-sens pour aimer la gaieté douce; mais quand on casse les pots,
Jacques n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et
s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la
porte ou par la fenêtre.--Cela ne me semble pas un grand défaut,
repris-je.--Ni à moi non plus, dit Eugénie.--Ni à moi non plus
maintenant, dit Borel; je me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus
nécessaire. Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue
que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de l'être moins que
moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver
toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se méfier de l'homme à
qui le vin ne desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus
grave qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez
le corriger de cela.---Non pas! répondis-je en riant. Est-ce là
tout?--Tout, ma parole d'honneur! A présent que je vois avec quelle
philosophie vous prenez ces choses-là, je suis enchanté de vous les
avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus
terribles.--Je ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un plus
terrible défaut que celui de boire avec prudence et modération. Eugénie
est bien heureuse de n'avoir pas cela à vous reprocher.--Vous êtes une
méchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A
présent vous ne me questionnerez plus?»
La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait paru si singulière
que je ne songeai qu'à en rire avec eux; mais quand ils furent partis,
je me mis à penser à certaines parties de ce discours qui ne m'avaient
pas assez frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il
prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque
chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayée à cette idée
que j'eus presque envie d'écrire à Jacques pour rompre avec lui; car
enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne
m'épouse peut-être que pour me la donner; et quand je serai son obligée
à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera une ingratitude;
il s'imaginera peut-être que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit
à son mari, et il aura peut-être raison. Pour la première fois je me
sens alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon
amour encore davantage.
VIII.
DE SYLVIA A JACQUES.
Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que l'amour seul
t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de faire de cet amour une
chose belle et grande dans ta vie est un rêve conçu dans le moment même
où tu m'as répondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te
connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu n'es peut-être
jamais descendu toi-même. Peut-être sous le masque de la force vas-tu
commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de
quelque manière étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire souffrir?
N'as-tu pas assez vécu?
Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord.
Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat de ta vie, et
maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus
difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et
de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne
peux pas me laisser persuader que ce soit là une chose dont je doive me
réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent à cette nouvelle
phase de ta vie. Pourquoi ta figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits
à côté de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder
jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois
au lever de la lune? Mon âme est habituée à vivre seule, Dieu le veut
ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de
quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable que tous
ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'étais assise au pied
de la montagne; le ciel était voilé, et le vent gémissait dans les
arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste
harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre notes dans
l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai été voir
les buissons d'où elle était partie pour m'assurer que tu n'y étais pas.
Ces choses-là m'ont rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un
orage sur nos têtes.
Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège nouveau; la seule
parole vraie de ta lettre est celle-ci: «J'épouse cette jeune fille
parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder.» Et quand tu ne
l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?
Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de l'avoir aimée que tu
es avide maintenant de t'abandonner à ta passion. Pourquoi cet amour-là
différerait-il des autres? As-tu tellement changé depuis un an que tu
sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à ton âme,
l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui résiste
à l'intimité? Tu es capable de comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en
beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais,
en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible à beaucoup
d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque
grave infirmité, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer
les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté misérable el
sacrifié de ton grand caractère; voilà en quoi Dieu te châtie de n'être
pas soumis aux misères communes.
Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de
ne rien pardonner à cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton
coeur aussitôt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'être
qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme
perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte une idole
souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard à briser l'autel
où elle s'est prosternée devant un faux dieu; au lieu de la résignation
froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le
désespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se
mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né sans coeur que
d'avoir aimé.
Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes d'autrui du
manteau de ton silence; ta main généreuse relève celui qui est tombé,
essuie la fange de son vêtement, et efface la trace que sa chute a
laissée sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu
commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces
jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore à ce que tu
appelais _le mal de la miséricorde_?
Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère et bonne; elle est
femme, elle a été élevée par une femme, elle sera lâche et menteuse, un
peu seulement peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin
de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas
qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton amour qu'au besoin
d'aimer qui dévore ton âme, et au voile que ce besoin aura étendu sur
tes yeux jusqu'au jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et
je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as
prévu cela, je le vois bien; tu as pensé au temps où, lui retirant ton
affection, tu lui laisserais l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle
t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir
amoureux; j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai toujours
su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton
amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour où l'ardeur et
la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel
effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien à ta
conscience et à celle d'une femme; quand les lois, la croyance et
l'usage vous défendront à tous les deux de vous consoler par un autre
amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce
seront des chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère;
pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la société peut
faire de mal à un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de
cette lutte? Désolée comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme
un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec
espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas
quel rocher elle veut porter sur sa faible tête, et à quel colosse de
vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel
serment étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'écoutera ni
l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosité sur le livre
du destin! À quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne
déracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que
c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, j'ai désiré,
j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée comme tu l'as été tant de
fois, comme tu le seras encore!
IX.
DE CLÉMENCE A FERNANDE.
Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis
dans un monde où l'on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe
de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je
suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la
plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les
meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mère le sait de
reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême
bon sens et une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que,
sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne
t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une
espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l'on prend en
général une meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à la
folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit
devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mère
t'ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu.
N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein
dans la société dite _du Champ d'Asile_, du moins je le présume. Je
n'ai pas de préjugés; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'être
impartiale en politique, et je m'accoutume à supporter les différences
dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te parlerai donc
comme je dois parler à une personne qui est dans ta position; et je
m'écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même
point de vue que toi.
Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a
peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup réfléchir à cette parole: «Il
ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents.» Si
l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais
comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à propos de M.
Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui
boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait été sa première
éducation, dès l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela
l'oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment
supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le
croire tel, d'après tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions
l'une et l'autre? s'il était inférieur à tous ces braves butors que tu
aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté? si
toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans
les manières, était seulement la prudence d'un homme qui cache quelque
vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que
M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui ont beaucoup de
dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-là sont tout mystère; mais
on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent.
Je ne puis me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je me
trompe peut-être absolument.
X.
DE JACQUES A SYLVIA.
Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu
voudras, un crime peut-être! Peut-être que je m'en repentirai et qu'il
sera trop tard; peut-être aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un;
mais il n'est déjà plus temps: le pente m'entraîne et me précipite;
j'aime, je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir autre
chose.
Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais
dit, parce que dans ces moments-là j'éprouve un besoin égoïste de me
replier sur moi-même et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le
seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de m'épancher,
et encore cela ne m'a été possible qu'en de rares instants. Il en est
d'autres où Dieu seul a pu être le confident de ma douleur ou de ma
joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de
te faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu à moi-même.
Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois;
peut-être m'aimeras-tu moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus
homme que tu ne penses.
Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre
coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! C'est quand on ne peut plus
aimer qu'on doit pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre
le feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en
jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières brises du
printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs. Le soleil de
midi était déjà chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et
de mousses fraîches répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les
mésanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les
inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'espérance; j'eus
un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de
me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans
l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu
ces joies pures et ces divins ravissements; c'était un désir plus âpre
que la fièvre. Aujourd'hui il me semble être jeune et ressentir l'amour
dans une âme vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre
épouvanté errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai été si
heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle pas que j'en ai dit
autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent
réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à
une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui
se livre ingénument comme la mienne, je n'ai jamais travaillé mon
imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était
pas encore ou celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé
l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j'ai senti
l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obéi
à te Providence qui m'attirait ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli;
j'ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me
dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la
froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi! moi qui suis
si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne
disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui
arracher encore! Ai-je donc été si heureux? n'ai-je plus rien à
connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je
sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; je sens
qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore
des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer,
dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait
expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne du moins, est
d'être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout
perdre, soit! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de
l'espérance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force
de combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le reste de mes
jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter avant le combat; qu'il me
brise s'il est le plus fort.
Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord
cet être, là où je le prends, ne serait qu'infortuné en d'autres mains
que les miennes; et puis ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est
peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les
tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les
douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la
compassion pour quelqu'un? Songerais-tu à établir une comparaison entre
moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une
exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention et la prendrait
pour un imbécile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas,
et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai
souvent maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde si
généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils
pas et de quoi me suis-je jamais consolé? La douleur les effleure; je ne
sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi
les miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première douleur
de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle
toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique
de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui
passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; quand
la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi
mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet éternel chant de
mort qui s'élève à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer
continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'épines qui
le déchirent à chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se
couronnent?
Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième partie de
mon mal. Ils se désolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent
vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se
plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme ils
se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une illusion nouvelle.
Race stupide et lâche! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils
savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrassés par
le destin, ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su,
disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais comment tout
finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent
fois plus courageux, cent fois plus infortuné que les autres.
Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arrêt
de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, âme stoïque, vigueur
impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe?
celui qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux!
Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; mais elle est faible,
la pauvre enfant; faible sera sa douleur.
Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me déchire et
qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce
que je n'ai pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; contre
toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, comme si tu me croyais
devenu indifférent à ton sort. Si tu avais cette idée-là, Sylvia, je
serais capable de partir à l'heure même et d'aller te redemander à
genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur,
infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est
question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle
situation! La dernière fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez
satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude
où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, Sylvia, et avec ta
force! plus on a d'énergie pour résister à la douleur, plus on en a pour
la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble
pas, à la manière dont tu envisages ma position, que tu aies trouvé le
repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me dissèque si
sévèrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie
pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que
l'amour, et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un bout du
monde à l'autre.
XI.
DE FERNANDE A CLÉMENCE.
Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends
rien; qu'est-ce que tu entends par la dépravation? Est-ce l'inconstance,
est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse.
Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean,
dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait
ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et
cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces
petites voitures il se trouvât un homme avec une femme pour diriger le
cheval; comme ma mère n'a pas jugé convenable que je fisse deux lieues
dans le tilbury de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle me
laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre
jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sûre, être le
cavalier de ma mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme
enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marié, et
que le capitaine Jean est père de quatre grands enfants, on a décidé
unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais
pas avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me semblait
obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus
niais que je connaisse à présent, et il m'a mis l'esprit dans une telle
perplexité que je suis au désespoir d'avoir fait route avec lui.