«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée de Jacques au

régiment, la veille de***?---Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit

un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle.

Ils étaient là cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une

heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, gentils, bien

peignés, roses, et pas trop contents de coucher à l'auberge en plein

champ. Jacques était là aussi avec sa petite mine, pâle déjà, un petit

commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un

disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron,

et il est déjà blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le

César de la société; au premier coup de canon, il chantera sur un autre

ton.--Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec

son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album

de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile

dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon

animal, à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon à

vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec

des éventails et des ombrelles; il avait écrit au-dessous: _Gens riches

allant à la bataille_. Jacques passe derrière lui, se penche sur son

épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours

conservé: «C'est très-joli, cela!--Vous en êtes content? dit

Lorrain.--Très-content, répond Jacques.--Et moi aussi,» reprend Lorrain.

Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se déconcerter le moins du

monde, et me prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser

sur la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?--Non, répondit-il;

je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y

prend-on?--On allume de ce côté-là et on la met dans sa bouche, et puis

on tire de toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté

opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et prend la pipe.

Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne

et la lui présente l'une après l'autre, en lui versant des rasades

d'eau-de-vie à griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais

sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but

et fuma la moitié de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se

laisser entamer par la moindre taquinerie; on eût dit que sa nourrice

l'avait élevé avec de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine

Jean, que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me

taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh

bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches.

Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est

plus solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, mais

un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie

pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de

cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves

et fut décoré sur le champ de bataille.--Vous croyez qu'il était

glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme

font les enfants à qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en

allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour

regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent à cela

qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au premier feu et à sa

première blessure. Il reçut toutes les poignées de main d'un air franc

et amical, mais sans montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce

qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me suis

souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres auxquels croient

les Allemands.--Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel.

Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les

femmes qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles fait de

fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, et je compris que

quelqu'un, Eugénie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me

donna une impatience, une curiosité et une inquiétude épouvantables.

«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de silence, où il

a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en littérature, en

poésie, en musique, en peinture!--Qui diable le sait? répondit le

capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y

a de sûr, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.--Sous ce

rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que son éducation était

faite avant qu'il entrât au service. Je l'ai connu à l'âge de dix ans,

et il était extraordinairement instruit pour son âge. Il avait l'aplomb

et l'assurance d'un homme; il a dû se développer remarquablement

vite.--Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand

il dit que Jacques n'appartient pas tout à fait à l'espèce humaine; il

y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret

est perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il a paru

plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce temps-là il parait plus

jeune qu'il ne l'est réellement.

[Illustration: Le hasard voulut que M. Jacques...]

Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière dont il

s'est comporté à son premier duel.--Parbleu! c'était précisément avec

Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre;

je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-là!--.Comment! vous l'avez

_forcé_? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et à qui

s'adressaient presque tous ces récits.--Je vais vous dire comment,

reprit le capitaine. Jacques s'était certainement bien montre à la

bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et

de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là

on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez occupé avec l'ennemi.

Néanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire

une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas,

à beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une

affaire particulière, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien

impunément. Je n'aimais pas ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval

pour qu'on me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, et

j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois

cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il

était furieux de la manière dont il avait mis les rieurs de son côté

à***. Il n'avait rien mérité, rien gagné, lui, pas même une égratignure!

Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il

tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges étaient si bien

faites, qu'en les regardant il fallait rire malgré qu'on en eût. Cela

m'impatientait. Un soir, il avait dessiné le dolman de Jacques sur le

dos d'un petit chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques,

qui dormait sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te

battes.--Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les bras.--Avec

Lorrain.--Pourquoi?--Parce qu'il t'insulte.--Comment?--Est-ce que ses

caricatures ne t'offensent pas?--Pas du tout.--Mais il se moque de toi.

--Qu'est-ce que cela me fait?--Ah ça, Jacques, est-ce que tu n'es brave

qu'à la mêlée?--Je n'en sais rien.» Là-dessus je dis un mot que je ne

répéterai pas devant ces dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends

garde de ne jamais répéter devant personne ce que tu viens de me dire

là.--Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant comme un désespéré.--Tu

dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.--Quand tu

m'auras cassé les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu

que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te dise si je suis

brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demandé, la

veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la même

chose. J'ai fait le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là;

à présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais

je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai.» C'était un

drôle de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de

philosophe. J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait

pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas

un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitié que j'ai pour toi me force

à te dire qu'il faut te battre.--Je le veux bien; mais trouve-moi une

raison pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un

homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre personne d'une manière

bouffonne et plaisante, cela ne me paraît pas possible. Moi, je ne suis

pas en colère contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire,

et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de si drôles

de calembours.--Il faut tâcher de le toucher au bras droit, et de

l'empêcher de faire jamais la caricature de personne.» Jacques haussa

les épaules et se rendormit. Je n'étais pas content de cela; j'attendis

le lendemain matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques ne prend

plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la première caricature il

se battrait avec toi.--Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux.»

Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se

trouvait là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la

décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis:

«Que feriez-vous à la place de Jacques?--Cela n'est pas douteux,»

répondent-ils. Je vais chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont

décidé qu'il faut te battre.--Je veux bien, dit Jacques en regardant son

portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc,

vous autres, que je suis insulté?--_Insultissimus_! répond un

facétieux.--Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de

témoin?---Moi, dis-je, et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques

va droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de tabac,

lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; si ç'a été votre

intention en effet, je vous en demande raison.--Ç'a été mon intention,

répond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous

laisse le choix des armes.--A quelles armes faut-il que je me batte? dit

Jacques en revenant allumer sa pipe à la mienne.--A celle que tu connais

le mieux.--Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi,

Dieu ne m'a pas fait naître soldat.--Comment, malheureux, lui dis-je,

tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme

Lorrain?--Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.--Eh

bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.--Comment s'y prend-on?--Comme

on peut, quand on ne sait pas.--A la bonne heure! dit Jacques; quand

Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» El il se met à dormir sur une

table. A l'heure dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air

persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de

laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui prend un

sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger

par-dessus sa tête, et vient sur son homme, tapant à droite, à gauche,

en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquiétant

pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière d'agir,

il recula, et demanda ce que cela voulait dire. «Cela veut dire, lui

répondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme

il peut.» Lorrain reprit courage et avança; mais il reçut aussitôt sur

l'épaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et

n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il resta plus de six

mois sans se battre et sans dessiner.»

[Illustration: Il prend alors ou tout de charbon.]

On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te

fatiguer avec mes récits, je te raconterais de quelle manière vraiment

héroïque Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de

Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin

de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te

délivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie.

VI.

Cerlay, près Tours.

Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, imprudente

Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai pas: crains-tu que je ne

l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut

te paraître bizarre quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir

amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui

t'effraie?

Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir

si heureux; mais je l'ai été plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai

su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai.

J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme

la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, faible peut-être,

mais sincère et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale;

nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas.

Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et l'orgueil qui te

font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les

tendres prévenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos,

Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; il

faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas

m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a

encore connu que moi.

Oui, Fernande est _une sauvage_. Si tu voyais ses longs cheveux blonds

se détacher et tomber en désordre sur ses épaules au moindre mouvement

de sa jeune pétulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours

étonnés, toujours questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit

la vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette

et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices indubitables, la franchise

et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un

peu grasse, mais élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils

noirs au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un caractère

particulier à sa beauté. Son front n'est pas très élevé, mais il

est purement dessiné, et annonce une intelligence plutôt docile que

saisissante, plutôt capable de mémoire que d'observation. En effet, elle

arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre rien

par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son

caractère et son esprit sont faits exprès pour assurer le bonheur de ma

vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage

ne m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère de Fernande

est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et je traiterai avec lui

en conséquence. Quand j'étais jeune, je croyais à un être créé pour

moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposées, et quand je

désespérais de le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une

autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai souvent connu

le découragement, Amour romanesque! tourment et chimère des années

fécondes de la vie!

Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme

blasé qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une

femme simple, gentille et rangée: je suis un homme encore bien jeune de

coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse pour deux

raisons: la première, parce que c'est l'unique moyen da la posséder; la

seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une

méchante mère, et de lui procurer une vie honorable et indépendante.

Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en défends pas. Si

cette détermination entraînait tous les maux que vous craignez, ce qu'il

y a de vieux en moi, l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus,

et j'aurais fui avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux sont

imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.

Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié avec la

société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares

institutions qu'elle ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli,

si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison;

un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura

assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme,

sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les

hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander

une loi plus noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans

conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les améliorations

que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce

siècle-ci; ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent ans en avant

de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer

l'homme.

Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute et moins féroce

que la société où l'on est condamné à vivre et à mourir, il faut ou

lutter corps à corps avec elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait

l'un, je veux faire l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité

d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la race

humaine; à présent je veux vivre deux, et donner à un être semblable à

moi le repos et la liberté qui m'ont été refusés de tous. Ce que j'ai

amassé de force et d'indépendance durant toute une vie de solitude et

de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être

faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un

bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la société que je méprise,

lui assurer les biens que la société refuse aux femmes. Je veux que la

mienne soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a

faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni

envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là comme un but à ma triste et

stérile existence, et je me persuade que, si je réussis, ma vie ne sera

pas absolument perdue.

Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera

peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes d'Alexandre. J'y

emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il

le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur

honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise et

ce que la société y apportera d'obstacles. Je sais combien ses préjugés,

sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de

terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi

dans ce chemin désert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais.

Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques,

souviens-toi de ce que tu a promis à Dieu?»

VII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE

Tilly, le...

Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si

j'avais composé dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de

te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi

réconciliée avec Jacques; ce caractère froidement brave te plaît, et à

moi donc!

J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je

dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la

transmets, au risque d'être encore traitée de petite perruche: tu me

diras ce que tu en penses.

L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. Maman avait été

faire une visite à notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugénie

et son mari sont arrivés. Jacques avait été appelé à Tours pour une

affaire. «Je suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je

dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. D'abord

êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de compter sur vous comme

sur moi-même?» Eugénie m'a embrassée, et son mari m'a tendu la main

d'une grosse façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais

ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les compliments du

monde. «Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne

m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas

un peu de mal à m'en dire.--Qu'est-ce que cela signifie? s'est écriée

Eugénie.--Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je vais m'engager sans

retour et bien précipitamment avec un homme que je connais très-peu; ce

serait une grande folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de

cet homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, car il sait et

vous savez tous que je l'aime; mais, malgré cela, et même à cause de

cela, je voudrais le connaître mieux et pouvoir me tenir en garde contre

les défauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un

temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il

avait beaucoup de singularités, maintenant il m'intéresse extrêmement

de savoir quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser

quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut les éveiller.

Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est

possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je

veux me défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie,

mes amis, parlez-moi, éclairez-moi.

--Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, et je ne sais que

vous dire. Vous êtes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que,

si vous étiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et

d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, Jacques est mon plus

ancien, mon meilleur ami: il m'a porté sur ses épaules en Russie pendant

plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le

gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid à côté de son

cheval; et il a manqué de mourir lui-même par suite de ce léger fardeau.

Je vous ai raconté cela, peut-être; je pourrais vous raconter tant

d'autres choses! des dettes payées, des duels accommodés, des coups

parés tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas finir;

et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit

à présent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--À tout autre

qu'à moi, non certainement, ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous

le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chère

mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que

vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement,

mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison,

a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui épargner de

petits chagrins, et peut-être de grandes contrariétés. Elle dit qu'elle

aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la

dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas:

moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, d'un autre côté, je sais

qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire à

Jacques, je ne vois pas le moindre inconvénient à lui dire tout ce que

tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités de

Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois

mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'étonner de

rien, si ce n'est de sa douceur, de son égalité de caractère et du calme

de son esprit.--Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas faire,

interrompit son mari; tu parles contre la vérité. Il est vrai que tu

mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prévention,

jusqu'à la mienne, qui certainement est une femme sensée.--Eh bien! moi,

je veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est.

Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère fantasque?

a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il

en a, je ne les ai jamais aperçus: il est doux comme un agneau.--Mais

des caprices?--Je vous répondrai à une condition: c'est que vous me

permettrez de raconter à Jacques notre conversation mot pour mot, et dès

ce soir.» Cette demande m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je

dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas toujours dans

son bon sens? que j'ai demandé à ses amis les petits secrets de son

caractère, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter à

lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons

là ce sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets sur

l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez interrogé.---J'ai

peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; mais, puisque je l'ai

fait, j'en veux subir toutes les conséquences; il me paraîtrait plus

déloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les

conditions.» Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques à peu

près dans ces termes:

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