Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvée tête à

tête en conversation avec un homme qui connaît Jacques depuis vingt ans

et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je

l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié goguenard,

il s'est hasardé à me parler de son caractère, et peu à peu, pressé par

mes questions et encouragé par l'air de plaisanterie que j'affectais, il

m'a raconté des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela

m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à une agitation

affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que

Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine

me l'a dit plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il,

d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites perdrix

comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné sur le poing de

sa châtelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y

reste.--Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si

difficile de garder le coeur de M. Jacques?--Ah! il y en a plus d'une

qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle comptait

sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien fermé

la cage, l'oiseau était parti à travers les barreaux. Mais je vois que

cela ne vous inquiète pas, et que vous faites votre affaire de le guérir

de cette envie de changer.--Certainement, répondis-je en tâchant de

cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais vous, capitaine, qui êtes

un modèle de fidélité, à ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas

morigéné un peu M. Jacques?--Ah! que diable voulez-vous! répondit-il en

prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les

jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et réservé

avec les hommes, autant il est tendre et empressé auprès des belles; et

à qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle

Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire insupportable. «Il a donc

fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, répondit-il,

des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus

altières _carognes_ (je te répète son expression, parce que cela me

parait nécessaire pour te donner une idée juste de la manière dont il

traite les amours de Jacques), les plus insolentes _chipies_ que j'aie

jamais rencontrées; de ces femmes belles comme des anges et méchantes

comme des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de

ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu,

mademoiselle Fernande!--Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de

pareilles femmes?--Il était leur dupe, il les prenait pour de petits

anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui n'étaient pas de

son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais

qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause

de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce

son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse un petit ange; et

la première fois que j'en ai entendu parler, je me suis écrié: «Ah!

parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de

toi!» Il m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de travers;

car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins

furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimées. Savez-vous que

j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais

l'empêcher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec

la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant;

j'ai reçu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me

suis un peu acquitté envers lui, c'est en l'empêchant de faire

cette belle équipée.--Comment l'en avez-vous empêché? Contez-moi

cela.--C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue

dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme

un démon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y

a bien un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans

ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma foi! aux pieds de madame

Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi

les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Français le plus

profond mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec sa mine

pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène autour de la belle,

et la suit comme son ombre, jusqu'à ce qu'il ait enfin vaincu ce fier

courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait

jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquête en France,

non sans l'épouser, comme elle le désirait, et compléter la plus grande

folie qu'il eût jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves

flagrantes de l'intimité un peu trop tendre qui existait entre la dame

et son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, de les

fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du

moins quitta Milan un quart d'heure après et disparut pendant six mois.

Nous le retrouvâmes à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, qui

ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. Pour celle-là, il

a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais

toutes les aventures de Jacques. C'est le garçon le plus romanesque,

avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes

ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse avec lui,

mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes pas, prenez-moi pour le plus

méchant hâbleur de la terre, et venez me tirer les oreilles.»

Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chère

Clémence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je

suis triste à mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà

usé son coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes aveugles

auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier tout à l'objet de

son fol amour, et à lui faire des serments éternels qu'il doit bientôt

après rompre et détester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille

de mon mariage il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore

pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je près de tomber!

Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques à

peine. Il est occupé de préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours

et à Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi

qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains d'avoir une

explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile,

et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je

doute!

XII.

De SYLVIA A JACQUES.

Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette lettre-ci que

l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de

te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes

hardiment le péril, si tu vois clair à les pieds, tu franchiras

peut-être l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme?

Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir

sur un dernier coup de dés. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un

coeur ami pour t'aider à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir

compagnie, si tu veux t'en débarrasser.

Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un

dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si sévèrement

la nouvelle phase d'amour où entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai

peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil

sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? C'est que moi

aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne

au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le

hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné.

J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il viendrait. J'ai

arrangé toute ma situation pour oublier son absence, et non pour

combattre son retour. Il est venu, j'ai été surprise; la joie a été plus

forte que la raison.

Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la nôtre!

Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons

du soleil qui perce les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle

dérision! Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours

vivre la même vie que les autres?

Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien

outre sur la terre. Je sais que ce serait une lâcheté que de le fuir par

crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien

sa marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien pures? Pour

moi, cela m'est impossible. Il y a des moments où je m'échappe des

bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le

rayonnement de son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son

caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune

pour moi, je sais qu'il est bon sans être vertueux, affectueux, mais

incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour

commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de

grand. Enfin je ne l'_estime_ pas, dans l'acception particulière que toi

et moi donnons à ce mot.

[Illustration: J'étais assise au pied de la montagne.]

Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette faiblesse qui

me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu qu'elle me révolterait

bientôt. En vérité, j'ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J'ai

trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus

il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en

recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une

femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d'une mère pour son

enfant. Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient

été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des êtres plus grands que

moi, je m'étais sentie si durement repoussée par un froid de glace! Je

me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur;

c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le

stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me

disais que l'amour et l'énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des

coeurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur

étaient le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je les

trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. Qu'importe, pensai-je,

qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas à la

connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique

affaire sera de me bénir et de m'aimer.

C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé à souffrir de

cette erreur, et à reconnaître que si, dans l'amour, un caractère devait

être plus fort que l'autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il

faudrait du moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a pas.

C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le coeur, au point que je

deviens faible moi-même par dégoût de la force.

[Illustration: Tu gardais les chèvres sur le versant des Alpes

maritimes.]

Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant!

Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de moeurs, quelle foi naïve

dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne

connais pas d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres ne

m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.--L'amitié, c'est une

sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais

insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et

n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les

jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette

succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul

peut changer en plaisirs, l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes

capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me

tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde à

l'autre pour me rendre un service; mais vous n'êtes pas capable de

passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser à Fernande, qui vous

aime et vous attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la même

chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je

n'en détacherais pas une parcelle pour vous préserver d'une contrariété.

Il semble donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité

avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais j'ai beau faire pour me

persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me répéter

que Dieu m'a servie avec prodigalité en me donnant un amant comme Octave

et un ami comme vous; je trouve l'amour bien puéril et l'amitié bien

austère. Je voudrais avoir pour Octave la vénération que j'ai pour vous,

sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour

lui. Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est

difficile, Jacques, bien difficile!

XIII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne

cherche plus à me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y

jette les yeux bandés. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair

à quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, après tout,

que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un être si précieux, pour que

nous nous en occupions tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions?

Elles n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque

lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais

laisse-moi t'en parler toujours.

Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais assise sur un banc;

j'avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir

la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colère parce que je refusais

de parler. Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me serrait

avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur

ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main

d'un air d'autorité, en me disant: «Parle donc, je veux que tu

parles, réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste le

commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le sien. Le coeur m'a bondi

de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyée pour la première fois, en me

faisant traverser un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» Oh!

bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, est inexplicable.

Tout mon coeur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se

jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa

mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime,

parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, parce que Dieu ne

permettrait pas que j'éprouvasse cette confiance et cet entraînement

pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma

conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il

m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des

craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites à

Borel et à sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire?

que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du

capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que

j'ai des défauts très-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais

qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous

attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête homme, et

que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces

paroles-là, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la

première fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais

jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais rien à lui reprocher,

tu as compté faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une

destinée qui n'es permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu

tout à coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin,

il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous voyez bien, ma

pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n'est pas la première fois,

et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N'avez-vous donc jamais

entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes?»

Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brisé le

coeur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m'a serrée

dans ses bras, et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a

pleuré, cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir couler les

larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. Oh! comme son coeur est

sensible et généreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il

importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et

plus digne d'amour à vingt-cinq?

Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son cou. «Ne pleure

pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je

suis un être lâche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément

rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai voulu

fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; ton chagrin

est une punition trop sévère.--Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois

bénie pour m'avoir donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; il

y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande,

que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on

partage, et que les larmes qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume

pour la douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne

jamais pleurer seule!»

Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je

n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas

souffrir inutilement. Je m'abandonne à mon destin; qu'il soit ce

qu'il plaira à Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout

supporter.

XIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler;

nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour

deux amants, mais pour deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre

esprit a peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande à

votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant! en

vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'étonne

de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes

jusqu'ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien

généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n'aviez rien à craindre du

vieux Jacques. Je crois à l'un et à l'autre, à votre confiance et à

votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait

tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et nonchalant;

enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer un peu.

Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver

que le mien doit vous rendre éternellement heureuse; je n'en sais rien,

et je puis dire seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage

que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose à

part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi

du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est

de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre

défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule est nécessaire à

ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette

promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir

l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et

surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales

placent dans la dépendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que

je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez

aveuglément votre coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous

confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité.

Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande; je les

mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux

pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est

impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les

perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je

vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que

vous avez l'âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également

impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous

n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité.

Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, l'amitié peut

devenir pesante et chagrine, l'intimité peut être le tourment de l'un

de nous, peut-être de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime

m'est nécessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberté,

il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Êtes-vous

bien sûre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-être pas seulement

songé. Eh bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en

vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire un serment; je

vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois

que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront

craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une

formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être

soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout.

L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne

pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand

et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de

m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon

enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre

mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai

les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix

seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de

vous protéger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement,

j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à

la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour

époux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est à tes pieds que je

veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour

amant.

Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme

irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible,

parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du

moins au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir à

jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en être jamais le bourreau

ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer un éternel amour, je saurai

t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et

qui t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux que moi.

Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux

pour être ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer

de moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un vieillard,

je tâcherai de me rajeunir, de me reporter à ton âge, pour te comprendre

et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un

frère. Si je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré mes

soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, je te

laisserai maîtresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte

sortir de ma bouche.

Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend pas de moi. Adieu,

mon ange, réponds-moi; ta mère te laisse toute la liberté possible. Mon

domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer

la journée à Tours.

Ton ami, JACQUES.

XV.

DE FERNANDE A JACQUES

Jacques · 第 4 / 26 段