Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en att

George Sand.

[Illustration: ]

JACQUES

NOTICE

Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées tristes et

de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre

douloureux et un dénoûment désespéré. Les gens heureux, qui sont parfois

fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré?

disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade?

Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire

d'une passion, de la dernière et intolérable passion, d'une âme

passionnée; je ne prétends pas nier cette conséquence du roman, que

certains coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres et

que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle raille et

s'indigne devant la résignation ou la miséricorde d'un époux trahi.

En ceci, la société ne se montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques

finit-il peu chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en

disposer. Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit

contre cette société irréligieuse. Il lui cède, au contraire, beaucoup

trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et

apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque

certains d'entre eux sont placés sans transaction possible entre l'état

de meurtriers et celui de saints.

Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, nous saurons

d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit à

ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il

y a quelque chose à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le

but de la société devrait être de rendre la perfection accessible à

tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent

des moeurs et des idées.

J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que _Leone Leoni et André_.

GEORGE SAND. Paris, mars 1853.

PREMIÈRE PARTIE.

I.

Tilly, près Tours; le...

Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me reproches d'être

trop _mademoiselle_ avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut

absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime

M. Jacques. Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi

n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat de mariage sera signé

demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne

t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis

persuadée que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes

craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition d'une riche

alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible à cet avantage,

et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait

humiliante et pénible l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques

n'était pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le

connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, ma mère ne

lui aurait jamais pardonné d'être roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma

mère et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une méchante femme; tu fais

mal, je pense, de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et

vénération. Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est moi qui

t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te

raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre

intimité. Ne m'expose plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal

de ma mère.

Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement;

mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse avec laquelle tu devines

à moitié les choses. Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un

homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans

ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, il a l'extérieur

calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que

Jacques soit riche! Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans

cela la vue et l'odeur d'une pipe!

La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de cela j'aime

toujours à le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait

alors. C'était chez les Borel. Tu sais que M. Borel était colonel de

lanciers _du temps de l'autre_, comme disent nos paysans. Sa femme n'a

jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât l'odeur du

tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu à peu s'est habituée à la

supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager

pour être complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à sentir

cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel et tous ses amis

à fumer au jardin, au salon, partout où bon leur semble; elle a bien

raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et déplaisantes

aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger effort sur

elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et à leurs habitudes. Elles

leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant

de coups d'épingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent

insupportable peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici

rire aux éclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que

veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira à Jacques,

et si l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je dois

cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, du moins j'aurai

goûté la lune de miel.

Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement toutes les

bégueules du canton. Eugénie s'en moque avec d'autant plus de raison

qu'elle est heureuse, aimée de son mari, entourée d'amis dévoués, et

riche par-dessus le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps

la visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a sacrifié à

cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui à l'égard de

Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a été flairer et chercher la

piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot.

Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à tourner ma mère en

ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques

me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu

devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!

Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première fois. Il y

avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel,

que de la prochaine arrivée du capitaine Jacques, un officier retiré du

service, héritier d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme

des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le

son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donné une

forte prévention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que

disaient Eugénie et son mari. Il n'était question que de sa bravoure,

de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue aussi

quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication

satisfaisante à cet égard, et je cherche en vain dans son caractère et

dans ses manières ce qui peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir

de cet été, nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère avait

saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du _parti_. Eugénie et

son mari étaient venus à notre rencontre du côté de la cour. On

nous fait asseoir dans le salon; j'étais près de la fenêtre au

rez-de-chaussée, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et

votre ami, est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes.

--Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.--Ah! je vous en félicite, et

j'en suis charmée pour vous, reprend ma mère. Est-ce que nous ne le

verrons pas?--Il s'est sauvé avec sa pipe en vous entendant venir,

répond Eugénie; mais il reviendra certainement.--Oh! peut-être que non,

lui dit son mari; il est sauvage comme l'_habitant de l'Orénoque_ (tu

sauras que c'est une des facéties favorites de M. Borel), et je n'ai pas

eu encore le temps de lui dire que je voulais le présenter à deux belles

dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugénie,

et le faire avertir.» Pendant ce temps-là je ne disais rien, mais je

voyais très-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il était assis à dix

pas de la maison, sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au

printemps les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me parut, au

premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait

au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus régulière et

plus noble que celle de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et

semble très-délicat, quoiqu'il assure être d'une forte santé; il

est constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, qu'il porte

très-longs, le font paraître plus pâle et plus maigre encore. Il me

semble qu'il a le sourire triste, le regard mélancolique, le front

serein et l'attitude fière; en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse

et sensible, d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je

fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sûre que tu

trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je

ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidité extraordinaire, et

il me semble que son caractère renferme mille particularités qu'il me

faudra bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. Je te

les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides à en bien juger; car

tu as bien plus de pénétration et d'expérience que moi. En attendant, je

veux t'en dire quelques-unes.

Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent

subitement et d'une manière tantôt brutale, tantôt romanesque, à la

première vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne

ne s'abandonne à ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de

Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression assez forte

pour porter un jugement, il prétend qu'il ne le rétracte jamais. Je

crains que ce ne soit là une idée fausse et la source de bien des

erreurs et peut-être de quelques injustices. Je te dirai même que je

crains qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. Il est

certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès le premier jour;

il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa

méditation et de son nuage de tabac pour nous le présenter, il vint

comme malgré lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui

a les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement

aimable avec lui. «Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle;

j'ai beaucoup connu monsieur votre père, et vous quand vous étiez

enfant.--Je le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans avancer

sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car

cela était très-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour

avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la répugnance

de M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant:

«Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.--Je m'en

souviens bien, Madame,» répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il

serra la main de ma mère d'une manière presque convulsive. Cette manière

fut si singulière que les Borel se regardèrent d'un air étonné, et que

ma mère, qui n'est pourtant pas facile à déconcerter, retomba sur sa

chaise plutôt qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un

instant après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère me fit

chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques m'a dit depuis

qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et que ma voix lui avait été

sur-le-champ tellement sympathique qu'il était rentré pour me regarder;

jusque-là il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du moins il

le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te

dire.

Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux t'en raconter une

autre. L'autre jour il vint nous voir au moment où je sortais de la

maison avec une soupe dans une écuelle de terre et un tablier d'indienne

bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour

ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard voulut que M.

Jacques, par un caprice digne de lui, se fût engagé dans cette ruelle

avec son beau cheval. «Où allez-vous ainsi?» me dit-il en sautant à

terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais

il n'y avait pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez

m'attendre à la maison; je vais porter à manger à mes poules.--Et où

sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger.» Il mit

la bride sur le cou de son cheval en lui disant: «Fingal, allez à

l'écurie;» et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la

langue des hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle des

mains, enleva sans façon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne

mine: «Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois

que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret

de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que j'aime à vous

voir faire par vous-même. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le

permettez.» Je mis mon bras sous le sien, et nous marchâmes vers la

maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques

portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et

d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie.

«Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici

l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose

et en vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, je ne

vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas étonné de

vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de

miséricorde serait horrible en vous; alors votre beauté, votre air

de candeur, seraient des mensonges détestables de la nature. En vous

voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; je n'avais pas besoin

de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumière pour savoir que je ne

m'étais pas trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange à

cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-là parce que

vous êtes un ange.»

Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras

peut-être qu'il y a un peu de vanité à te redire les douceurs que me

conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y

en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi,

cela n'y changera rien.

Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, puisque

tu veux connaître toutes les particularités de mon amour et tout le

caractère de mon fiancé? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir

été trop laconique. Je continue.

Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne femme fut tout

étonnée de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants

jaunes. La voilà qui me fait ses bavardages accoutumés, qui me demande

au nez de Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux

pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer

qu'elle est forcée de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme

pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que

la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère et ne m'en

donne pas du tout. J'étais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir

soulager que la centième partie des maux que je vois. Jacques avait

l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une

planche une vieille bible mangée des rats, et il semblait la lire avec

attention; tout à coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens

tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd;

j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et

je donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.

Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voilà

qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire tout bas à Marguerite que

le présent venait de Jacques. Alors elle se mit à lui adresser ses

remerciements et ces bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu

prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter,

puisque c'est la seule manière dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh

bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronça deux ou trois fois le

sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la

vieille en lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en voilà

assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. Moi, je me sentis

un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fûmes à quelques pas de la

maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se

justifier, il me dit en me prenant par la main: «Fernande, vous êtes une

bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer

les épanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un

plaisir innocent qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne puis plus

m'amuser de ces choses-là, et elles me causent au contraire un ennui

intolérable.--Je suis disposée, lui dis-je, à croire que vous avez

raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est

moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien,

Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, quelque chose qui

arrive.» Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder

l'explication que je lui demandais, il se borna à me répéter: «Je vous

ai dit, ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais

ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgré moi, je

restai triste et inquiète tout ce jour-là.

Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient,

parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de

ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que

d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme!

J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau

ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis sur ces misères; j'ai

une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituée à voir un peu

par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai

bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, chère Clémence.

Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire une seconde lettre. Je

t'embrasse mille fois.

Ton amie, FERNANDE DE THEURSAN

II.

Genève, le...

Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse,

votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me paraît que vous

agissez bien vite, et j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée

de vous voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y comprends

rien; je suis triste à la mort; il me semble impossible qu'un changement

quelconque améliore votre destinée, et je crois que votre coeur se

briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut

bien de la prudence quand on est comme nous deux!

As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur

et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la vérité ment!

Ah! comme tu t'es souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai

vu découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier

essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? Que peut-il

t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force.

Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous êtes

si peu fait pour la société! vous détestez si cordialement ses droits,

ses usages et ses préjugés! Les éternelles lois de l'ordre et de la

civilisation, vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que

parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez les mépriser;

et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable et votre esprit

indompté, vous allez faire acte de soumission à la société, et

contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'être

fidèle éternellement à une femme, vous! vous allez lier votre horreur et

votre conscience au rôle de protecteur et de père de famille! Oh! vous

direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas;

vous êtes au-dessus ou au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous

n'êtes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.

Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici et à tout ce

que vous auriez été encore! car votre vie est un grand abîme où sont

tombés pêle-mêle tous les biens et tous les maux qu'il est permis a

l'homme de ressentir. Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires

dans une seule année; vous deviez encore user et absorber bien des

existences avant de savoir seulement si vous aviez commencé la vôtre.

Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un état de transition,

comme un lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis pas

plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née pour la détester,

mais quels sont les êtres qui peuvent lutter contre elle, ou même vivre

sans elle? La femme que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle

une des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans tout un

siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans avoir pu la faire

aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les _sauvages_

dans les jours de notre triste gaieté? Jacques, prends garde; au nom

du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre

trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouvés

seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de

réfléchir. Pense à ton passé; pense à celui de SYLVIA.

III.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Tilly, le...

Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a laissé une

impression singulière. En écoutant lire la rédaction de notre contrat de

mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce

n'est pas là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge qu'on

paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé dix années

de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes,

trente-cinq ans! m'a épouvantée; j'ai regardé Jacques d'un air étonné et

peut-être même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. Il

est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé de son âge, et que je

n'ai jamais songé à le lui demander. Je suis sûre qu'il me l'aurait dit

sur-le-champ, car il parait très indifférent à ces choses-là, et il

ne s'est pas seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur

plusieurs des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq ans.

Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant

trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue que je suis contrariée de

cette différence d'âge entre nous; il me semble à présent que Jacques

est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se

rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait être le

mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et

modifie peut-être l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis

exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime

augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin,

je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà

ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à

l'esprit, et je pense à cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir

en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme

il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et

franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en

serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite par

toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j'ai été plus

touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix; mais il

est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid

de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant

bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi; mais

ensuite je n'ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont

toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une

expression nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée,

et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi bon

l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plût pas?

et qu'aurais-je l'habileté de deviner s'il se donnait la moindre peine

pour se rendre impénétrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir

tant d'expérience!... Quand il m'a observée ainsi, et que je lève sur

lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa

figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette

si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois

que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense,

plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère j'ai en lui un être

sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle!

Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par

ces petites recherches. Que m'importent quelques années de plus ou de

moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous

ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que puis-je

demander de plus?

IV.

DE CLÉMENCE A FERNANDE.

De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...

Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en même temps! Ce

serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n'étaient un

peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta

situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante

et la plus délicate de la vie; tu me demandes des éclaircissements sur

des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas,

sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? Je

ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement

incertain, expectatif, que tu feras très-bien d'examiner longtemps, et

de soumettre à de nouvelles recherches avant de l'adopter.

Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir à quel point lu

peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence

d'âge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manière générale.

C'est à toi de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en

faire l'application.

On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les

femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'expérience à

trente ans que les femmes à vingt; je crois que cela est faux. Un homme

est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au

sortir du collège; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve

sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents

la tiennent pour quelques années encore auprès d'eux. Travailler à

l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intérieur, cultiver la

superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer à

allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on appelle être une femme

faite. Moi, je pense qu'en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq

ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un

enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant

au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce

n'est la manière de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la

révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes

l'apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la

grâce, de la décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir

allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant

quelques années pour être à l'abri de tous les dangers qui peuvent

porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un

homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberté illimitée qui

lui est accordée à peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences

rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut

mettre à profit seulement dans le cours de la première année! que

d'hommes et de femmes il a pu étudier à l'âge où la femme n'a encore

connu que son père et sa mère!

Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu'une

fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie,

il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il

est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il

doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître prudent et

éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de

supériorité sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il

devient grondeur, pédant ou despote.

Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais rien d'approchant;

accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d'amour,

moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois

pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies

réellement pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour la

première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié seulement, et

je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas

considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir

être maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu

ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la

faire naître? quels apports de goûts, de caractères et d'opinions sont

nécessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister

entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes

objets des sensations tout opposées? quand ce qui attire l'un repousse

l'autre, quand ce qui parait estimable au plus âgé est ennuyeux au plus

jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux

ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande?

N'es-tu pas aveuglée par ce besoin d'aimer qui tourmente misérablement

les jeunes filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité

secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche

te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, des terres; il a une belle

figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant,

parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus

intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les

choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te

fait peut-être croire qu'il est amoureux de toi, après lui avoir fait

croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous

aimez peut-être ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites

pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont

inévitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles

connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas

plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu

es femme, et tu n'es pas insensible à la gloire d'avoir fait, par ta

beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec

surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant une

fille pauvre.

Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma chère enfant, ne

prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t'engage

à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu

t'interroges sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien de

commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai

barbouillées d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes

à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le

résultat d'un raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je

t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je n'aime pas que le

visage montre un âge différent de celui qu'on a. Cela me fait venir

toutes sortes d'idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes

qu'elles pussent être, il me serait impossible d'accorder ma confiance

à une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée de dix ans

au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle m'aurait semblé plus jeune

qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'égoïsme, la sécheresse du

coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte

des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter les fatigues

morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je

penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte

de fausse exaltation, l'ont précipitée dans des désordres et dans des

fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais

pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la

nature: il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu'il faudrait

examiner. Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement de

changer d'état et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur

tous les dangers?

Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux qui le

connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en

parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres

précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à

deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu lorsqu'il était âgé

de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu

des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu'elle ne

s'est pas souciée d'autre chose, pas même de te signaler le notable

inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait

très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait évité d'en

parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent

rarement du passé sans en effacer toutes les dates.

Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais que faire, ma

chère Fernande; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien;

et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle

se conclut ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu

ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas

sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit

conforme aux saintes lois du préjugé; il me paraît conforme à celles de

la raison de t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de

part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le

seul dieu que je serve.

Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n'est pas une

chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements,

quand la personne qui les porte s'est habituée à rassembler toutes les

facultés de l'observation pour les exercer à la fois sur la première

impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, à

l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance

aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.

L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un

grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporté en

homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends

fort bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, En ceci

je trouve l'occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M.

Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand

même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours

tolérer cette différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions

auxquelles son coeur sera fermé.

Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prévention contre

la personne de ton fiancé. D'ailleurs le jour où tu ne voudras plus

entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander.

Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les

religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je

reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde

depuis que j'ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari

a d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est pas une

très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma

chère Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la

fait libre et calme, sinon brillante.

Ton amie, CLÉMENCE DE LUXEUIL.

V.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chère

Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès de spleen. Je l'ai

relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mélancolie. Elle m'a

mise en méfiance contre ma mère, contre Jacques, contre moi, contre

toi-même. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter si

durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu

es ma véritable amie c'est à toi que je demande les conseils et l'appui

que je n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu penses

trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que son coeur est

très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les

avantages de la fortune.

Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au

Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphiné avec mon mari; ainsi

elle n'a aucun intérêt personnel dans cette affaire. Elle croit que

l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non

à l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un crime de

s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon ses idées?

Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je t'assure que la

vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler à

cet égard, que, ce matin, après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de

quereller un peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai

attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano comme elle fait

toujours après le déjeuner. Alors j'ai cessé de chanter pour lui

dire brusquement: «Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour

vous?--J'y ai pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il

a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?--C'eût été

difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge---En vérité!»

s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle que de coutume. J'ai senti

que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il

a ajouté: «J'aurais dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et

pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence de nos

âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous étiez bien aise

de trouver en moi un père en même temps qu'un amant.--Un père! ai-je

répondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, me

baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche comme une sauvage; je

t'aime à la folie, tu seras ma fille chérie; mais si tu crains qu'en

devenant ton père, je ne devienne ton maître, je ne t'appellerai ma

fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant

après en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si

tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je répondu

vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai

trente-cinq ans, dix-huit belles années de plus que toi. Est-ce que vous

ne vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne se lit pas

sur mon visage?--Non; la première fois que je vous ai vu, j'ai cru que

vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donné

trente.--Vous ne n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi

bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas vous intimider.»

Il m'a attirée vers lui et a détourné les yeux en effet. Alors je l'ai

examiné avec attention, et j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des

paupières et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur

ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt de cheveux noirs;

c'est là tout. «Voilà toute la différence d'un homme de trente-cinq ans

à un homme de trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de

cette idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire la

vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plaît

beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette différence d'âge

ne se fasse sentir dans votre caractère.» Alors j'ai tâché de lui

exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du

moi. Il m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité de

visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me parlât. Quand j'ai eu

tout dit, il m'a répondu: «Fernande, deux caractères semblables ne se

rencontrent jamais; l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup

plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis

encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous différons sur beaucoup de

points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela

avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» Que

voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois

en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! Clémence, il est possible

qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-même, mais il est impossible que

je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le

besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes

avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. La maison d'Eugénie est

toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus

beaux peut-être que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme

d'aucun de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans les séductions

d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les

commente, je les apprends par coeur, j'en applique à chaque instant un

passage aux entraînements de mon amour, et je vois que la prudence est

inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les dangers où cet

amour peut me précipiter, et la crainte d'être malheureuse avec Jacques

ne m'ôte pas le désir de passer ma vie près de lui.

Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te

raconter la conversation qui eut lieu à Cenay, chez les Borel, il y

a quelques jours. Il y avait là cinq ou six compagnons d'armes de M.

Borel; Jacques avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa

figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité d'âme.

Il prit une tasse de café, et fit quelques tours de promenade dans

l'appartement, sans rien dire. «Eh bien, Jacques, comment vous

trouvez-vous? lui demanda Eugénie.--Mieux, répondit-il d'un air

doux.--Il a donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous les

regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire

de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, sur tous les visages. Je

sentis que je devenais rouge, mais cela m'était égal; j'étais inquiète

de Jacques, je réitérai ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête,

répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est

rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.» On parla

d'autre chose, et il sortit. «Je crains que Jacques ne soit réellement

malade, dit Eugénie on le regardant s'éloigner.--Mais il faudrait

savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup

d'intérêt.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel

brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il

souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il

a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout

autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugénie; mais je crains

qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais

savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait

de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de

dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable qui est dans ce

corps-là.--C'est l'âme d'un ange plutôt, dit Eugénie.--Ah! voilà madame

Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais

pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais elles ne parlent

jamais de lui que comme d'un chérubin; et nous, pauvres pécheurs, on

publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie

favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugénie, je professe une

espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi à

tous ceux qui sont ici.» On m'adressa indirectement quelques épigrammes

affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire

plaisir, mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras de

mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin;

mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la

conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où

l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M.

Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît

Jacques que très-peu. «Vous voyez bien la figure pâle et l'air distrait

de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce

petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe,

ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre

beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d'impatience se réduisent à

cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions

où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amputé

deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s'étaient

proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné,

M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le

petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à

moi, l'image que ce récit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques

sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une sueur

froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j'aime

Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et

tandis qu'Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m'était

absolument égal qu'il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au

pied.

Jacques · 第 1 / 26 段