--Vous êtes délicieuse, mademoiselle...
--Ah! C’est sans doute à cause des aménités que je vous ai débitées lors
de notre dernière entrevue?...
--Je vous déplais donc tant, pour mon malheur?
--Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, ce serait déjà quelque
chose...
--On n’est pas plus cruelle.
--Monsieur, avez-vous lu Alcindor?
--Comme vous m’en aviez prié, fit M. de Fontcombes.
--Et c’est tout ce que vous me dites de lui?
--Alcindor, puisque Alcindor il y a, ne manque pas de qualités,
mademoiselle; mais le grand cas que vous faites de lui, en le plaçant
au-dessus des Anciens et des Modernes, me rend difficile la tâche de
parler de cet auteur raisonnablement.
--Autrement dit, vous n’aimez pas cet auteur?
--Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, mais seulement...
--Il n’y a pas de «seulement», monsieur!... Voulez-vous faire un tour de
jardin? j’ai besoin d’air...
Ils descendirent au parc en prenant l’allée d’eau qui est la plus
convenable à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, et ils étaient
accompagnés de la gouvernante qui se tenait derrière eux, à une distance
respectueuse. M. de Fontcombes semblait embarrassé; il se refusait à
faire un compliment banal du splendide endroit, à s’extasier sur la
beauté du ciel, tout comme à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait
point, touchant les auteurs.
Comme il savait quasi tous les beaux vers par cœur, il se mit tout à
coup à réciter ce passage du vieux Corneille où Psyché demande si l’on
peut être jaloux d’un parent. L’Amour répond:
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature!
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent;
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent:
Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc...
M. de Fontcombes disait ces vers merveilleux avec sentiment et en
communiquant à son expression toute la révérence dont ils étaient
dignes.
--C’est fort beau, dit Jacquette.
Alors M. de Fontcombes poursuivit; et il se faisait écouter. Mlle de
Quinconas même, se rapprocha, ayant compris qu’il ne s’agissait point de
conversation intime et personnelle. Et le jeune homme répandait les
strophes harmonieuses entre les deux femmes.
Comme on arrivait à l’escalier flanqué de deux socles dont l’un porte un
vase au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, qui parcourait par sa
belle mémoire tous les siècles de la littérature française, mit en
valeur le dernier tercet d’un sonnet qui fit rougir et pâlir Jacquette.
Elle s’arrêta au bord de la première marche et demanda:
--Monsieur, savez-vous de qui est ce que vous dites si bien?
--A part nos grands auteurs, mademoiselle, du diable si je me souviens
de ceux qui firent tous les vers que je débite! Je les retiens comme
l’éponge l’eau...
--Ah! c’est très bien, monsieur.
Et, d’un geste de future maîtresse d’un si riche domaine, elle montra,
avec sa canne, la grande pelouse des jardins bas où murmuraient les
fontaines. M. de Fontcombes admira comme il convenait, car le lieu,
vraiment, était magnifique. Puis il offrit la main à Mlle de Chamarande
pour descendre. Alors elle lui dit à l’oreille:
--Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor!
--Quoi donc, mademoiselle?
--Mais le sonnet, vertubleu! dont vous avez cité quelques vers.
--C’est ma foi fort possible. Au cours de ma lecture du petit volume, ce
sonnet me sera demeuré...
--C’est qu’il vous plaît, monsieur?
--Evidemment, mademoiselle.
Des mots furent échangés en face du satyre à la queue pointue qui avait
été le proche témoin, à une époque déjà reculée, d’autres scènes par
quoi avait semblé vouloir s’exprimer la malignité du monde. Ne dirait-on
pas que ce lieu, au centre du parc de Chamarande, est celui où le sort
capricieux bifurque ou, autrement dit, nous joue des tours de sa façon?
Je le croirais volontiers pour ma part; car Jacquette, qui avait
fermement arrêté de ne pas conduire M. de Fontcombes aux endroits où
elle avait coutume de songer à Alcindor, Jacquette qui avait évité--non
pour l’étiquette, croyez-le, mais par un parti pris délibéré--de prendre
soit sa chère allée conduisant au bassin de Pan, soit l’allée longue qui
s’orne de la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette n’hésita pas à
incliner, par les fontaines, vers cette admirable promenade à balustres
et à reposoirs de lauriers, où nous l’avons vue l’autre jour. Et
pourquoi?
C’est qu’avec M. de Fontcombes, désormais, il est possible de parler
d’Alcindor.
Contre le mur de soutènement des jardins hauts, étaient exposés au midi
les célèbres espaliers de Chamarande: pêches, brugnons et chasselas, que
toutes les guêpes du pays picoraient jusqu’à rendre gorge. Les raisins
n’étaient pas à maturité, mais les pêches avait mis à l’étal leur
velours cramoisi et répandaient un parfum combiné avec celui de la
lavande et du thym surchauffés. Les lézards couraient sur le tuffau
gris, montraient leur petite tête au col palpitant, hors des trous, ou
seulement leur longue et fine queue taillable au sécateur comme une tige
nouvelle. Les papillons semblaient des fleurs jetées au-devant des
promeneurs par des mains invisibles.
--Le retrouveriez-vous dans votre mémoire, monsieur?
--Quoi donc, mademoiselle?
--Mais, le sonnet!
--Ah! le sonnet d’Alcindor?
--Nul autre, assurément!
--Je vais essayer, mademoiselle.
M. de Fontcombes retrouva le sonnet d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma
foi. Et l’honnête amateur de vers le reconnut. Jacquette triomphait.
--Il est excellent, s’écriait-elle.
--J’en tombe d’accord.
--Admirable!...
--Je n’y contredis pas.
--Gageons, monsieur, que vous en possédez d’autres!...
--D’autres?...
--Mais d’autres vers du même auteur! Pas de ceux du grand Turc,
j’imagine!...
M. de Fontcombes en retrouva, çà et là. Un moment, il s’arrêta non
seulement de dire, mais de marcher, et il fit:
--Tiens!...
--Quoi, monsieur, qu’avez-vous?
--Mais c’est très bien, mademoiselle!
--L’allée? la pelouse? les fontaines? l’espalier? les pêches?...
--Les vers d’Alcindor.
--Ah! fit-elle en sautant plus haut que les genoux de M. de Fontcombes.
--C’est la première fois, dit celui-ci, que je remarque qu’un poète
vivant...
--Mais, ils ont tous été vivants, monsieur, vos poètes, vos grands
maîtres, vos Anciens et vos Modernes! Je pense qu’ils n’ont pas composé
leurs ouvrages dans le royaume des Ombres! Et vous eussiez attendu que
celui-ci eût passé le Styx pour admirer ses vers! Vous vous moquiez de
moi, avouez-le?
--Non pas, mademoiselle, mais il arrive aux femmes...
--De se tromper par amour, n’est-ce pas? Mais l’amour est aussi ce qui
éclaire et illumine, ce qui fixe notre attention sur un point que nous
n’eussions, sans cela, qu’effleuré. Et je me méfie de votre raison sèche
pour admirer bien: il y faut notre cœur, monsieur, et tous nos sens
désordonnés, s’il vous plaît, pour mordre à même ces fruits et en
extraire tout le suc, alors que vous ne voyez, en passant, qu’une tache
intéressante...
Et elle mordait un abricot tombé à terre, et elle montrait à son
compagnon la pulpe tranchée du fruit où les dents laissaient leur marque
régulière et par où s’égouttait le jus succulent.
--Souventes fois, vous errez, vous autres femmes, dit M. de Fontcombes;
mais il est vraisemblable que sans votre ardeur goulue mille choses
manqueraient d’être révélées.
Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent remontés à la grande allée des
balustres, et là, ils s’assirent entre les lauriers, à l’endroit où
Jacquette avait été un jour saluée de loin par le poète passant
lentement sur son bateau. Elle ne raconta point cet épisode de sa vie
secrète à M. de Fontcombes; mais elle parla de Lui, ouvertement de Lui,
à M. de Fontcombes.
Celui-ci était redescendu des régions sereines de la poésie et, comme il
ne lui avait pas fallu longtemps pour se sentir épris de Mlle de
Chamarande, il écouta, entre les lauriers et devant la triomphante vue,
des aveux qui comblaient la jeune fille d’un indicible contentement et
qui le torturaient, lui, de façon fort cuisante.