mille personnes qu'on y employait continuellement au travail. On lui
raconta qu'elle avait été découverte depuis environ cent ans par un
pauvre homme, qui, bêchant un petit terrain pour y semer du millet,
avait trouvé une pointe-naïve du poids d'environ vingt-cinq carats. La
forme et l'éclat de cette pierre la lui avaient fait porter à Golconde,
où les négocians avaient reçu avec admiration un diamant de ce poids,
parce que les plus gros qui fussent connus auparavant n'étaient que de
dix à douze carats. Le bruit de cette découverte n'ayant pas tardé à se
répandre, plusieurs personnes riches avaient commencé aussitôt à faire
ouvrir la terre, et l'on n'avait pas cessé d'y trouver quantité de
grandes pierres. Il s'en trouvait en abondance depuis dix jusqu'à
quarante carats, et quelquefois de beaucoup plus grandes, puisque,
suivant le témoignage de Tavernier, Mirghimola, ce même capitaine indien
dont on a parlé, fit présent au grand mogol Aureng-zeb d'un diamant de
cette mine qui pesait neuf cents carats avant d'être taillé. Mais la
plupart de ces grandes pierres ne sont pas nettes, et leurs eaux
tiennent ordinairement de la qualité du terroir. S'il est humide et
marécageux, la pierre tire sur le noir; s'il est rougeâtre, elle tire
sur le rouge, et suivant les autres endroits, tantôt sur le vert et
tantôt sur le jaune. Il paraît toujours sur leur surface une sorte de
graisse qui oblige de porter sans cesse la main au mouchoir pour
l'essayer.
À l'égard de leur eau, Tavernier observe qu'au lieu qu'en Europe nous
nous servons du jour pour examiner les pierres brutes, les Indiens se
servent de la nuit. Ils mettent dans un trou qu'ils font à quelque mur,
de la grandeur d'un pied carré, une lampe avec une grosse mèche, à la
clarté de laquelle ils jugent de l'eau et de la netteté de la pierre,
qu'ils tiennent entre leurs doigts. L'eau que l'on nomme _céleste_ est
la pire de toutes. Il est impossible de la reconnaître tandis que la
pierre est brute. Mais, pour peu qu'elle soit découverte sur le moulin,
le secret infaillible pour bien juger de son eau est de la porter sous
un arbre touffu. L'ombre de la verdure fait découvrir facilement si elle
est bleue.
On cherche les pierres dans cette mine par des méthodes qui ressemblent
peu à celle de Raolkonde. Après avoir reconnu la place où l'on veut
travailler, les mineurs aplanissent une autre place à peu près de la
même étendue, qu'ils environnent d'un mur d'environ deux pieds de haut.
Au pied de ce mur, ils font de petites ouvertures pour l'écoulement de
l'eau, et les tiennent fermées jusqu'au moment où l'eau doit s'écouler.
Alors tous les ouvriers se rassemblent, hommes, femmes et enfans, avec
le maître qui les emploie, accompagné de ses parens et de ses amis. Il
apporte avec lui quelque idole, qu'on met debout sur la terre, et devant
laquelle chacun se prosterne trois fois. Un prêtre, qui fait la prière
pendant la cérémonie, leur fait à tous une marque sur le front avec une
composition de safran et de gomme, espèce de colle qui retient sept ou
huit grains de riz qu'il applique dessus. Ensuite s'étant lavé le corps
avec de l'eau que chacun apporte dans un vase, ils se rangent en fort
bon ordre pour manger ce qui leur est présenté dans un festin que le
maître leur fait au commencement du travail.
Après ce repas, chacun commence à travailler. Les hommes fouillent la
terre, les femmes et les enfans la portent dans l'enceinte qui se trouve
préparée. On fouille jusqu'à dix, douze et quatorze pieds de profondeur;
mais, aussitôt qu'on rencontre l'eau, il ne reste plus d'espérance.
Toute la terre étant portée dans l'enceinte, on prend avec des cruches
l'eau qui demeure dans les trous qu'on a faits en fouillant. On la jette
sur cette terre pour la détremper; après quoi les trous sont ouverts
pour donner passage à l'eau, et l'on continue d'en jeter d'autre
par-dessus, afin qu'elle entraîne le limon et qu'il ne reste que le
sable. On laisse sécher tout au soleil, ce qui tarde peu dans un climat
si chaud. Tous les mineurs ont des paniers à peu près de la forme d'un
van, dans lesquels ils mettent ce sable pour le secouer comme nous
secouons le blé. La poussière achève de se dissiper, et le gros est
remis sur le fond qui demeure dans l'enceinte. Après avoir vanné tout le
sable, ils l'étendent avec une manière de râteau qui le rend fort uni.
C'est alors que, se mettant tous ensemble sur ce fond de sable avec un
gros pilon de bois, large d'un demi-pied par le bas, ils le battent d'un
bout à l'autre de deux ou trois grands coups qu'ils donnent à chaque
endroit. Ils le remettent ensuite dans les paniers, le vannent encore,
et recommencent à l'étendre; et, ne se servant plus que de leurs mains,
ils cherchent les diamans en pressant cette poudre, dans laquelle ils ne
manquent point de les sentir. Anciennement, au lieu d'un pilon de bois
pour battre la terre, ils la battaient avec des cailloux, et de là
venaient tant de glaces dans les pierres.
Depuis trente ou quarante ans, on avait découvert une autre mine entre
Colour et Raolkonde; on y trouvait des pierres qui avaient l'écorce
verte, belle, transparente, et qui paraissaient même plus belles que les
autres; mais elles se mettaient en morceaux lorsqu'on commençait à les
égriser, ou du moins elles ne pouvaient résister sur la roue. Le roi de
Golconde fit fermer la mine.
Il restait à visiter la mine de Bengale, qui est la plus ancienne de
toutes les mines de diamans. On donne indifféremment à cette mine le nom
de Soumelpour, qui est un gros bourg proche duquel on trouve les
diamans, ou celui de Gouel, rivière sablonneuse dans laquelle on les
découvre. La rivière de Gouel vient des hautes montagnes, qui sont
éloignées d'environ cinquante cosses au midi, et va se perdre dans le
Gange.
C'est en remontant que les recherches commencent; lorsque le temps des
grandes pluies est passé, ce qui arrive ordinairement au mois de
décembre, on attend encore pendant tout le mois de janvier que la
rivière soit éclaircie, parce qu'alors elle n'a pas plus de deux pieds
d'eau en divers endroits, et qu'elle laisse toujours quantité de sable à
découvert. Vers le commencement de février on voit sortir de Soumelpour
et d'un autre bourg qui est vingt cosses plus haut sur la même rivière,
et de plusieurs petits villages de la plaine, huit ou dix mille
personnes de tous les âges qui ne respirent que le travail; les plus
experts connaissent à la qualité du sable s'il s'y trouve des diamans.
On entoure ces lieux de pieux, de fascines et de terre, pour en tirer
l'eau et les mettre tout-à-fait à sec. Le sable qu'on y trouve, sans le
chercher jamais plus loin qu'à deux pieds de profondeur, est porté sur
une grande place qu'on a préparée au bord de la rivière, et qui est
entourée comme à Raolkonde d'un petit mur d'environ deux pieds. On y
jette de l'eau pour le purifier; et tout le reste de l'opération
ressemble à celle des mineurs de Golconde.
C'est de cette rivière que viennent toutes les belles pierres qu'on
appelle _pointes-naïves_: elles ont beaucoup de ressemblance avec celles
qu'on nomme _pierres de tonnerre_, mais il est rare qu'on en trouve de
grandes.
CHAPITRE V.
Établissemens français de la côte de Coromandel.
Nous trouvons dans notre recueil peu de détails sur les possessions
européennes de cette côte, qui dépend en grande partie du royaume de
Carnate, et qui est tributaire du grand-mogol. Ce royaume de Carnate
était autrefois soumis au roi de Golconde; les mahométans mogols s'en
sont emparés, et le pays est partagé, comme dans tous le reste de
l'Inde, entre le mahométisme et l'idolâtrie; nous n'avons trouvé sur
l'intérieur de ce royaume que quelques récits de missionnaires, peu
intéressans pour la curiosité du lecteur. Les villes de la côte sont
célèbres par leur commerce, et fréquentées par toutes les nations de
l'Europe. Les Portugais y possèdent Méliapour ou San-Thomé; les
Hollandais ont bâti le fort de Gueldre dans la ville de Paliacate, et
les Anglais le fort de Saint-Georges dans celle de Madras: on sait
combien est riche et florissante cette colonie, rivale de Pondichéry.
L'intérêt national nous engage à parler avec un peu plus d'étendue de
cette colonie française, qui a essuyé tant d'alternatives de prospérités
et de disgrâces.
Luillier, voyageur français, est le seul qui nous ait donné quelques
détails sur Pondichéry. Il s'était embarqué à Lorient, le 4 mars 1722,
sur un vaisseau de la compagnie des Indes. Dix jours qu'il passa d'abord
dans la rade de Pondichéry, avant de continuer sa route vers le Bengale,
ne lui donnèrent pas le temps d'acquérir beaucoup de connaissances sur
la colonie, qu'il n'eut le temps de visiter qu'à son retour. Pondichéry
était déjà devenu le premier comptoir de la compagnie des Indes. On
commençait à ne rien épargner pour lui donner de l'éclat. Luillier croit
son circuit d'environ quatre lieues, et le représente déjà très-peuplé,
surtout de Gentous, qui aiment mieux, dit-il, la domination française
que celle des Maures. Chaque état est resserré dans son quartier. On y
construisit alors une nouvelle forteresse, près de laquelle quelques
officiers français avaient fait bâtir des maisons: mais, comme le pays a
peu de bois pour les édifices, et que d'ailleurs il s'élève de temps en
temps des vents fort impétueux, elles ne sont que d'un étage. Outre ce
nouveau fort, on en comptait neuf petits, qui faisaient auparavant
l'unique défense des murs. La garde était composée de trois compagnies
d'infanterie française, et d'environ trois cents Cipaies, nom qu'on
donne à des habitans naturels du pays qu'on fait élever et vêtir à la
manière de France. Il y avait à Pondichéry trois maisons religieuses:
l'une de jésuites, la seconde de carmes, et la troisième de capucins,
qui se disaient curés de toute la ville et de l'église malabare. Le roi,
pour donner du lustre à ce bel établissement, y avait établi depuis
quelques années un conseil souverain; la compagnie y entretenait un
gouverneur, un commandant militaire et un major.
On ne s'est arrêté à cette courte description que pour faire comparer,
dans la suite de cet article, l'état de Pondichéry, tel qu'il était
alors avec ce qu'il est devenu dans l'espace de peu d'années.
Le vaisseau ayant remis à la voile le 22 juillet pour le Bengale, on
n'eut qu'un vent favorable jusqu'à la rade de Ballasor, où l'on arriva
le 29. Ballasor est un lieu célèbre par le commerce des senas, sorte de
belle toile blanche, et de ces étoffes qui passent en France pour des
écorces d'arbres, quoiqu'elles soient composées d'une soie sauvage qui
se trouve dans les bois. On passa le lendemain devant Calcutta, comptoir
des Anglais de l'ancienne compagnie, où l'on faisait bâtir alors de
très-beaux magasins. Il est situé sur le bord du Gange, à huit lieues du
comptoir de France. Comme divers particuliers ont fait bâtir des maisons
à Calcutta, on le prendrait de loin pour une ville.
On passa de même devant le comptoir des Danois, qui saluèrent le
bâtiment français de treize coups de canon: c'est un honneur qu'il reçut
de tous les vaisseaux européens qu'il rencontra jusqu'à la loge
française; elle porte le nom de Chandernagor: c'est une très-belle
maison qui est située sur le bord d'un des deux bras du Gange. Elle a
deux autres loges dans sa dépendance: celle de Cassambazar, d'où
viennent toutes les soies dont il se fait un si grand commerce au
Levant, et celle de Ballasor. Tous ces établissemens sont situés dans le
pays d'Ougly, province du royaume de Bengale.
Chandernagor n'est éloigné que d'une lieue de Chinchoura, grande ville
où les Hollandais et les Anglais de la nouvelle compagnie ont des
comptoirs. Celui des Hollandais l'emporte beaucoup sur l'autre par la
beauté des édifices; les Portugais y ont deux églises, l'une qui
appartenait aux jésuites, et l'autre aux augustins. La ville de
Chinchoura est défendue par une citadelle qui sert de logement au
gouverneur. Le port est si spacieux, qu'il peut contenir trois cents
vaisseaux à l'ancre.
Les banians, qui sont les principaux marchands du pays, y ont leur
demeure et leurs magasins.
La province d'Ougly est par le vingt-troisième degré sous le tropique du
cancer. L'air y est fort grossier et moins sain qu'à Pondichéry;
cependant la terre y est beaucoup meilleure; elle produit toutes sortes
de légumes et d'herbes potagères, du froment, du riz en abondance, du
miel, de la cire, et toutes les espèces de fruits qui croissent aux
Indes. Aussi le Bengale en est-il comme le magasin. On y recueille
quantité de coton, d'une plante dont la feuille ressemble à celle de
l'érable, et qui s'élève d'environ trois pieds; le bouton qui le
renferme fleurit à peu près comme celui de nos gros chardons.
La compagnie tire de son comptoir d'Ougly diverses sortes de
malles-molles; des casses, que nous nommons mousselines doubles; des
doréas, qui sont les mousselines rayées; des tangebs, ou des mousselines
serrées; des amans, qui sont de très-belles toiles de coton, quoique
moins fines que les senas de Ballasor; des pièces de mouchoirs de soie,
et d'autres toiles de coton. La grande ville de Daca, qui est éloignée
de la loge d'environ cent lieues, fournit les meilleures et les plus
belles broderies des Indes, en or et en argent comme en soie. De là
viennent les stinkerques et les belles mousselines brodées qu'on apporte
en France. C'est de Patna que la compagnie tire du salpêtre, et tout
l'Orient, de l'opium. Les jamavars, les armoisins et le cottonis, qui
sont des étoffes mêlées de soie et de coton, viennent de Cassambazar. En
général, suivant la remarque de Luillier, les plus belles mousselines
des Indes viennent de Bengale, les meilleures toiles de coton viennent
de Pondichéry, et les plus belles étoffes de soie à fleurs d'or et
d'argent viennent de Surate.
Le retour à Pondichéry n'offrit rien de plus remarquable que les
événemens ordinaires de la navigation. Jetons un coup d'oeil rapide sur
les progrès de la colonie depuis le voyage de Luillier, et sur l'état de
Pondichéry. Il fut entouré de murs en 1723. L'attention que les
gouverneurs ont toujours eue d'assigner le terrain aux particuliers qui
demandaient la permission de bâtir a formé comme insensiblement une
ville aussi régulière que si le plan avait été tracé tout d'un coup: les
rues en paraissent tirées au cordeau. La principale, qui va du sud au
nord, a mille toises de long, c'est-à-dire une demi lieue parisienne; et
celle qui croise le milieu de la ville est de six cents toises. Toutes
les maisons sont contiguës. La plus considérable est celle du
gouverneur. De l'autre côté, c'est-à-dire au couchant, on voit le jardin
de la compagnie, planté de fort belles allées d'arbres, qui servent de
promenades publiques, avec un édifice richement meublé, où le gouverneur
loge les princes étrangers et les ambassadeurs. Les jésuites ont dans la
ville un beau collége, dans lequel douze ou quinze de leurs prêtres
montrent à lire et à écrire, et donnent des leçons de mathématiques;
mais ils n'y enseignent pas la langue latine. La maison des missions
étrangères n'a que deux ou trois prêtres, et le couvent des capucins en
a sept ou huit. Quoique les maisons de Pondichéry n'aient qu'un étage,
celles des riches habitans sont belles et commodes. Les Gentous y ont
deux pagodes, que les rois du pays leur ont fait conserver, avec la
liberté du culte pour les bramines, gens pauvres, mais occupés sans
cesse au travail, qui font toute la richesse de la ville et du pays.
Leurs maisons n'ont ordinairement que huit toises de long sur six de
large, pour quinze ou vingt personnes, et quelquefois plus. Elles sont
si obscures, qu'on a peine à comprendre qu'ils aient assez de jour pour
leur travail. La plupart sont tisserands, peintres en toiles ou
orfévres. Ils passent la nuit dans leurs cours ou sur le toit, presque
nus et couchés sur une simple natte: ce qui leur est commun, à la
vérité, avec le reste des habitans; car Pondichéry étant au 12e. degré
de latitude septentrionale, et par conséquent dans la zone torride,
non-seulement il y fait très-chaud, mais pendant toute l'année il n'y
pleut que sept ou huit jours vers la fin d'octobre. Cette pluie, qui
arriva régulièrement, est peut-être un des phénomènes les plus
singuliers de la nature.
Les meilleurs ouvriers gentous ne gagnent pas plus de deux sous dans
leur journée; mais ce gain leur suffit pour subsister avec leurs femmes
et leurs enfans. Ils ne virent que de riz cuit à l'eau, et le riz est à
très-bon marché. Des gâteaux sans levain, cuits sous la cendre, sont le
seul pain qu'ils mangent, quoiqu'il y ait à Pondichéry d'aussi bon pain
qu'en Europe. Malgré la sécheresse du pays, le riz, qui ne croît pour
ainsi dire que dans l'eau, s'y recueille avec une prodigieuse abondance;
et c'est à l'industrie, au travail continuel des Gentous, qu'on a cette
obligation. Ils creusent dans les champs, de distance en distance, des
puits de dix à douze pieds de profondeur, sur le bord desquels ils
mettent une espèce de bascule avec un poids en dehors et un grand seau
en dedans. Un Gentou monte sur le milieu de la bascule, qu'il fait aller
en appuyant alternativement un pied de chaque côté, et chantant sur le
même ton, suivant ce mouvement, en malabare, qui est la langue ordinaire
du pays, et un, et deux, et trois, etc. pour compter combien il a tiré
de seaux. Aussitôt que ce puits est tari il passe à un autre. En
général, cette nation est d'une adresse étonnante pour la distribution
et le ménagement de l'eau. Elle en conserve quelquefois dans des étangs,
des lacs et des canaux, après le débordement des grandes rivières,
telles que le Coltam, qui n'est pas éloigné de Pondichéry. Les
mahométans, auxquels on donne ordinairement le nom de Maures, sont aussi
fainéans que les Gentous sont laborieux.
La ville de Pondichéry est à quarante ou cinquante toises de la mer,
dont le reflux sur cette côte ne s'élève jamais plus de deux pieds.
C'est une simple rade où les vaisseaux ne peuvent aborder. On emploie
des bateaux pour aller recevoir ou porter des marchandises à la distance
d'une lieue en mer; extrême incommodité pour une ville où rien ne manque
d'ailleurs à la douceur de la vie. Les alimens y sont à très-vil prix.
On y fait bonne chère en grosse viande, en gibier, en poisson. Si l'on
n'y trouve point les fruits d'été qui croissent en Europe, le pays en
produit d'autres qui nous manquent, et qui sont meilleurs que les
nôtres.
Suivant le dernier dénombrement, on comptait dans Pondichéry cent vingt
mille habitans, chrétiens, mahométans ou gentous. La ville a plusieurs
grands magasins, six portes, une citadelle, onze forts ou bastions, et
quatre cent cinq pièces de canon, avec des mortiers et d'autres pièces
d'artillerie. La réputation des Français, soutenue par la sage conduite
de leurs gouverneurs, leur a fait obtenir de plusieurs princes indiens
des priviléges, des honneurs et des préférences qui doivent flatter la
nation. La première faveur de cette espèce est de battre monnaie au coin
de l'empereur mogol, que les Hollandais n'ont encore pu se procurer par
toutes leurs offres. Les Anglais en ont joui pendant quelques années;
mais diverses révolutions les ont déterminés à l'abandonner. M. Dumas
obtint cette grâce en 1736, par lettres patentes de Mahomet-Chah,
empereur mogol, adressées à Aly-Daoust-Khan, nabab ou vice-roi de la
province d'Arcate; elles étaient accompagnées d'un éléphant avec son
harnais, présent qui ne se fait chez les Orientaux qu'aux rois et aux
plus puissans princes. M. Dumas, comprenant les avantages qu'il en
pouvait tirer pour la compagnie, fit frapper tous les ans, depuis
l'année 1735 jusqu'en 1741, qui fut celle de son retour en France, pour
cinq à six millions de roupies. Cette monnaie est une pièce d'argent qui
porte l'empreinte du mogol, un peu plus large que nos pièces de douze
sous, et trois fois plus épaisse: une roupie vaut quarante-huit sols.
Pour comprendre de quelle utilité ce nouveau privilége fut à la
compagnie, il faut savoir que le gouverneur, se conformant au titre des
roupies du mogol, mit dans celle de Pondichéry la même quantité
d'alliage, et qu'il établit le même droit de sept pour cent. Par une
évaluation facile, on a trouvé que, dans la marque de ces cinq à six
millions, valant en espèces plus de douze millions de livres, la
compagnie tirait un avantage de quatre cent mille livres par an. Ce
produit augmente de jour en jour par le cours étonnant des roupies de
Pondichéry, qui sont mieux reçues que toutes les autres monnaies de
l'Inde. Non-seulement elles se font des lingots que la compagnie envoie,
mais toutes les nations y portent leurs matières, sur lesquelles l'hôtel
de la monnaie profite suivant la quantité de l'alliage. Il n'y a que les
pagodes et les sequins qui puissent le disputer, dans le commerce, à la
monnaie de Pondichéry. La pagode est l'ancienne monnaie des Indes. C'est
une pièce d'or qui a précisément la forme d'un petit bouton de veste, et
qui vaut huit livres dix sous. Le dessous, qui est plat, représente une
idole du pays; et le dessus, qui est rond, est marqué de petits grains,
comme certains boutons de manche. Le sequin est une véritable pièce
d'or très-raffiné, qui vaut dix livres de notre monnaie. Il est un peu
plus large qu'une pièce de douze sous, mais moins épais; ce qui fait que
tous les sequins sont un peu courbés; il s'en trouve même de percés, ce
qui vient de l'usage que les femmes indiennes ont de les porter au cou
comme des médailles. Ces pièces sont extrêmement communes dans le pays,
et ne se frappent qu'à Venise. Elles viennent par les Vénitiens, qui
font un commerce très-considérable à Bassora, dans le fond du golfe
Persique, à Moka, au détroit de Babel-Mandel, et à Djedda, qui est le
port de la Mecque. Les Indiens y portent tous les ans une bien plus
grande quantité de marchandises que les Français, les Hollandais, les
Anglais et les Portugais n'en tirent. Ils les vendent aux Persans, aux
Égyptiens, aux Turcs, aux Russes, aux Polonais, aux Suédois, aux
Allemands et aux Génois, qui vont les acheter dans quelqu'un de ces
trois ports, pour les faire passer dans leur pays par la Méditerranée et
par terre.
Il convient, dans cet article, de faire connaître les monnaies qui sont
en usage à Pondichéry. Après les pagodes, il faut placer les roupies
d'argent, monnaie assez grossière, qui n'ont pas tout-à-fait la largeur
de nos pièces de vingt-quatre sous, mais qui sont plus épaisses du
double. L'empreinte est ordinairement la même sur toute la côte de
Coromandel. Une face porte ces mots: _l'an... du règne glorieux de
Mahomet_; et l'autre: _cette roupie a été frappée à..._: celles de
Pondichéry et de Madras portent également le nom d'_Arcate_, parce que
la permission de les frapper est venue du nabab de cette province; mais
on distingue celles de Pondichéry par un croissant qui est au bas de la
seconde face, et celles de Madras par une étoile.
Les fanons sont de petites pièces d'argent, dont sept et demi valent une
roupie, et vingt-quatre une pagode, par conséquent le fanon vaut un peu
moins de six sous.
On appelle cache une petite monnaie de cuivre, dont soixante-quatre
valent un fanon; ainsi la cache vaut un peu plus d'un denier.
Ces monnaies, quoiqu'en usage dans l'Inde entière, n'y ont pas la même
valeur partout; et la cause de cette différence est qu'il y en a de plus
ou moins fortes, et de plus ou moins parfaites pour le titre.
Dans le Bengale on compte encore par ponis, qui ne sont pas des pièces,
mais une somme arbitraire, comme nous disons en France une pistole. Il
faut trente-six à trente-sept ponis pour une roupie d'argent d'Arcate;
ainsi le ponis vaut environ cinq liards de notre monnaie. Au-dessous
sont les petits coquillages dont on a parlé dans les relations d'Afrique
et dans celles des Maldives, qui portent le nom de _cauris_, et dont
quatre-vingts font le ponis.
L'établissement français de Pondichéry s'est accru par les donations de
quelques nababs qui ont eu besoin de ses secours, après la guerre que
Thamas-Kouli-Khan ou Nadir-Chah, roi de Perse, porta dans l'Indoustan.