capitale, et dont les immenses trésors étaient passés entre les mains du
vainqueur, quelques nababs, ou vice-rois de la presqu'île de l'Inde,
jugèrent l'occasion d'autant plus favorable pour s'ériger eux-mêmes en
souverains, qu'il n'y avait aucune apparence que le roi de Perse, déjà
trop éloigné de ses propres états, et si bien récompensé de son
entreprise, pensât à les venir attaquer dans une région qu'il
connaissait aussi peu que les environs du cap de Comorin.
Daoust-Aly-Khan, nabab d'Arcate, le même qui avait accordé aux Français
la permission de battre monnaie, se flatta de pouvoir former deux
royaumes: l'un, pour Sabder-Aly-Khan, son fils aîné; l'autre pour
Sander-Saheb, son gendre: jeunes gens qui n'avaient que de l'ambition,
sans aucun talent pour soutenir un si grand projet. Arcate est une
grande ville à trente lieues de Pondichéry au sud-ouest, la plus
malpropre qu'il y ait au monde.
Les mogols, qui avaient étendu leurs conquêtes dans cette partie de
l'Inde sous le règne du fameux Aureng-Zeb, avaient laissé subsister les
royaumes de Trichenapaly, de Tanjaour, de Maduré, de Maïssour et de
Marava. Ces états étaient gouvernés par des princes gentous,
tributaires, à la vérité, de l'empereur mogol, mais fiers et lents dans
leur dépendance, qui se dispensaient quelquefois de payer le tribut, ou
qui attendaient que l'empereur fît marcher ses armées pour les y
contraindre. La plupart devaient à la cour de Delhy de très-grosses
sommes qu'on avait laissé accumuler par la mollesse de Mahomet-Chah,
plus occupé des plaisirs de son sérail que de l'administration, dont il
se reposait sur des ministres aussi voluptueux que lui. Daoust-Aly-Khan
saisit cette occasion pour attaquer les princes voisins de son
gouvernement. Il assembla une armée de vingt-cinq à trente mille
chevaux, avec un nombre proportionné d'infanterie, dont il donna le
commandement à Sabder et à Sander-Sahed. Leur premier exploit fut la
prise de Trichenapaly, grande ville fort peuplée, à trente-cinq lieues
au sud-ouest de Pondichéry. Cette capitale, investie par l'armée des
Maures, le 6 mars 1736, fut emportée d'assaut le 26 du mois suivant.
Sabder en abandonna le gouvernement à Sander-Saheb, son beau-frère, qui
prit aussitôt la qualité de nabab.
Après avoir soumis le reste de cette contrée, ils tournèrent leurs armes
vers le royaume de Tanjaour, dont ils assiégèrent la capitale. Le roi
Sahadgy s'y était renfermé avec toutes les troupes qu'il avait pu
rassembler. Cette place est si bien fortifiée, qu'après avoir
inutilement poussé leurs attaques pendant près de six mois, ils furent
obligés de changer le siége en blocus. Tandis que Sander-Saheb demeura
pour y commander, Bara-Saheb, un de ses frères, s'avança au sud avec un
détachement de quinze mille chevaux, se rendit maître de tout le pays de
Marava, du Maduré et des environs du cap Comorin. Ensuite, remontant le
long de la côte de Malabar, il poussa ses conquêtes jusqu'à la province
de Travancor. Ce fut dans ces circonstances que Sander-Saheb mit les
Français en possession de la terre de Karical.
Tous les princes gentous, alarmés d'une invasion si rapide, implorèrent
le secours du roi des Marattes. Ils lui représentèrent que leur religion
n'était pas moins menacée que leurs états; et les principaux ministres
de ce prince, dont la plupart sont bramines, lui firent un devoir
indispensable de s'armer pour une cause si pressante. Il se nommait
Maha-Radja. Ses états sont d'une grande étendue. On l'a vu souvent
mettre en campagne cent cinquante mille chevaux, et le même nombre de
gens de pied, à la tête desquels il ravageait les états du mogol, dont
il lirait d'immenses contributions. Les Marattes, ses sujets, sont peu
connus de nos géographes. La guerre fait leur principale occupation: ils
habitent au sud-est des montagnes qui sont derrière Goa, vers la côte de
Malabar. La capitale de leur pays est Satera, ville très-considérable.
Les sollicitations du roi de Tanjaour et des princes du même culte,
jointes à l'espérance de piller un pays où depuis long-temps toutes les
nations du monde venaient échanger leur or et leur argent pour des
marchandises, déterminèrent enfin le roi des Marattes à faire partir une
armée de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes
d'infanterie, dont il donna le commandement à son fils aîné,
Ragodgi-Bonsolla Sena-Saheb-Soubab. Elle se mit en marche au mois
d'octobre 1739. Daoust-Aly-Khan, informé de son approche, rappela son
fils et son gendre, qui tenaient encore le roi de Tanjaour bloqué dans
sa capitale. Il était question de mettre leurs propres états à couvert.
Cependant ces deux généraux ne se déterminèrent pas tout d'un coup à
s'éloigner de leurs conquêtes, et laissèrent avancer l'ennemi, qui
répandait le ravage et la terreur sur son passage. Daoust se hâta de
rassembler tout ce qui lui restait de troupes, avec lesquelles il alla
se saisir des gorges de la montagne de Canamay, vingt-cinq lieues à
l'ouest d'Arcate, défilés très-difficiles, et qu'un petit nombre de
troupes peut défendre contre une nombreuse armée.
Les Marattes y arrivèrent au mois de mai 1740. Après avoir reconnu qu'il
leur était impossible de forcer le nabab d'Arcate dans son poste, ils
campèrent à l'entrée des gorges, d'où ils firent tenter secrètement la
fidélité du prince gentou qui gardait un autre passage avec cinq ou six
mille hommes, et que Daoust avait cru digne de sa confiance. Ce prince
fut bientôt corrompu par les promesses et par l'argent des Marattes. Les
bramines levèrent ses difficultés en lui représentant que le succès de
cette guerre pouvait ruiner le mahométisme et rétablir la religion de
leurs pères. Il consentit à livrer le passage. Les Marattes, continuant
d'amuser le nabab par de légères attaques, y firent marcher leurs
troupes et s'en saisirent le 19 mai. De là, ils trouvèrent si peu
d'obstacles au dessein de le surprendre par-derrière, qu'ils
s'approchèrent à deux portées de canon avant qu'il se défiât de son
malheur. Lorsqu'on vint l'informer qu'il paraissait du côté d'Arcate un
corps de cavalerie qui s'avançait vers le camp, il s'imagina que
c'étaient les troupes de son gendre qui venaient le joindre; mais il
entendit aussitôt de furieuses décharges de mousqueterie, et la présence
du danger lui fit ouvrir les yeux sur la trahison.
Aly-Khan, son second fils, et tous ses officiers généraux, montant
aussitôt sur leurs éléphans, se défendirent avec autant d'habileté que
de valeur. Mais ils furent accablés d'un si grand feu et d'une si
terrible décharge de frondes, que tout ce qu'il y avait de gens autour
d'eux périt à leurs pieds ou prit la fuite. Le nabab et son fils,
blessés de plusieurs coups, tombèrent morts de leurs éléphans, et leur
chute répandit tant de frayeur dans l'armée, que la déroute devint
générale. La plupart des officiers furent tués ou foulés aux pieds par
les éléphans, qui enfonçaient dans la boue jusqu'à la moitié des jambes.
Il était tombé la nuit précédente une grande pluie qui avait détrempé la
terre. Plusieurs guerriers, qui étaient de ce combat, assurèrent que
jamais champ de bataille n'avait présenté un plus affreux spectacle de
chevaux, de chameaux et d'éléphans blessés et furieux, mêlés, renversés
avec les officiers et les soldats, jetant d'horribles cris, faisant de
vains efforts pour se dégager des bourbiers sanglans où ils étaient
enfoncés, achevant d'étouffer ou d'écraser les soldats qui n'avaient pas
la force de se retirer.
Gityzor-Khan, général de l'armée mogole, qui avait rendu d'importans
services à la compagnie, fut blessé de cinq coups de fusil et d'un coup
de fronde qui lui creva un oeil, et le renversa de dessus son éléphant.
On doit faire observer qu'une décharge de frondes par le bras des
Marattes est aussi redoutable que la plus violente mousqueterie. Les
domestiques de Gityzor, l'ayant vu tomber, l'emportèrent avant la fin du
combat dans un bois voisin, et ne pensèrent qu'à s'éloigner de l'ennemi.
Après dix ou douze jours de marche, ils arrivèrent à Alamparvé, qui se
nomme aussi Jorobandel, à sept ou huit lieues de Pondichéry. Les
principales blessures de leur maître étaient un coup de fusil qui lui
avait coupé la moitié de la langue et fracassé la moitié de la mâchoire;
un autre qui pénétrait dans la poitrine, et trois coups dans le dos,
avec un oeil crevé. On lui envoya le chirurgien-major de la compagnie,
qui passa près de lui vingt-cinq jours sans pouvoir le sauver.
La date de cette affreuse bataille est du 20 mai 1740. Les Marattes y
firent un grand nombre de prisonniers, dont les principaux furent
Taqua-Saheb, grand-divan, un des gendres de Daoust, et le nabab
Eras-Khan-Mirzoutohr, commandant-général de la cavalerie. Dans le
pillage du camp, ils enlevèrent la caisse militaire, l'étendard de
Mahomet et celui de l'empereur; ils emmenèrent quarante éléphans avec un
grand nombre de chevaux. Le corps de Daoust-Aly-Khan fut trouvé parmi
les morts; mais on ne put reconnaître celui de son fils, qui avait été
sans doute écrasé, comme un grand nombre d'autres, sous les pieds des
éléphans.
Le bruit de ce grand événement jeta dans toute la presqu'île de l'Inde
une épouvante qui ne peut être représentée. On ne put se le persuader
dans Pondichéry qu'à la vue d'une prodigieuse multitude de fugitifs,
Maures et Gentous, qui vinrent demander un asile avec des cris et des
larmes, comme dans le lieu de toute la côte où ils se flattaient de
trouver plus de secours et d'humanité. Bientôt le nombre en devint si
grand, que la prudence obligea de fermer les portes de la ville. Le
gouverneur y était jour et nuit pour donner ses ordres. Les maisons et
les rues se trouvèrent remplies de grains et de bagages. Tous les
marchands indiens de la ville et des lieux voisins qui avaient des
effets considérables à Arcate et dans les terres, s'empressaient de les
mettre à couvert sous la protection des Français. Le 25 mai, qui était
le cinquième jour après la bataille, la veuve du nabab Daoust-Aly-Khan,
avec toutes les femmes de sa famille et ses enfans, se présentèrent à la
porte de Valdaour, avec des instances pour être reçues dans la ville, où
elles apportaient tout ce qu'elles avaient ramassé d'or et d'argent, de
pierreries et d'autres richesses.
Cette position était délicate pour les Français; ils avaient à craindre
que les Marattes, informés du lieu où toute la famille du nabab s'était
retirée avec tous ses trésors, ne vinssent attaquer Pondichéry. D'un
autre côté, ils étaient perdus d'honneur dans les Indes, s'ils avaient
fermé leurs portes à cette famille fugitive, qui commandait depuis
long-temps dans la province, et qui n'avait jamais cessé de les
favoriser. Ajoutons que, la moindre révolution pouvant changer la face
des affaires, et faire reprendre aux Marattes le chemin de leur pays,
Sabder-Aly-Khan et toute sa race seraient devenus ennemis
irréconciliables de ceux qui leur auraient tourné le dos avec la
fortune, et n'auraient pensé qu'à la vengeance. Le gouverneur assembla
son conseil. Il n'y déguisa pas les raisons qui rendaient la générosité
dangereuse; mais il fit voir avec la même force que l'humanité,
l'honneur, la reconnaissance et tous les sentimens qui distinguent la
nation française ne permettaient pas de rejeter une famille si
respectable et tant de malheureux qui venaient se jeter entre ses bras.
L'avis qu'il proposa, comme le sien, fut de les recevoir et de leur
accorder la protection de la France. Ce parti fut généralement approuvé
du conseil, et confirmé par les applaudissemens de tout ce qu'il y avait
de Français à Pondichéry.
On se hâta d'aller avec beaucoup de pompe au-devant de la veuve du
nabab. Toute la garnison fut mise sous les armes et borda les remparts.
Le gouverneur, accompagné de ses gardes à pied et à cheval, et porté sur
un superbe palanquin, se rendit à la porte de Valdaour, où la princesse
attendait la décision de son sort. Elle était avec ses filles et ses
neveux, sur vingt-deux palanquins, suivis d'un détachement de quinze
cents cavaliers, de quatre-vingts éléphans, de trois cents chameaux, et
de plus de deux cents voitures traînées par des boeufs, dans lesquelles
étaient les gens de leur suite; enfin de deux mille bêtes de charge.
Après lui avoir fait connaître combien la nation s'estimait heureuse de
pouvoir la servir, on la salua par une décharge du canon de la
citadelle. Elle fut menée avec les mêmes honneurs aux logemens qu'on
avait déjà préparés pour elle et pour toute sa suite. Il ne manqua rien
à la civilité des Français, et tous les officiers mogols en témoignèrent
une extrême satisfaction. Jamais la nation française ne s'était acquis
plus de gloire aux Indes. Les apparences semblaient promettre plus de
sûreté à la veuve du nabab dans les établissemens anglais, hollandais,
danois, tels que Porto-Novo, Tranquebar ou Négapatan, qui étaient plus
proches et plus puissans que le nôtre. Mais venir d'elle-même, et sans
aucune convention, se jeter sous la protection des Français, c'était
déclarer hautement qu'elle avait pour eux plus d'estime et de confiance
que pour toutes les autres nations de l'Europe.
Cependant Sabder-Aly-Khan, fils aîné du malheureux Daoust, arriva près
d'Arcate, deux jours après la bataille, avec un corps de sept à huit
cents chevaux. Mais à la première nouvelle de ce désastre, il se vit
abandonné de ses troupes, et réduit à se sauver avec quatre de ses gens
dans la forteresse de Vélour. Sander-Saheb, son beau-frère, qui était
sorti de Trichenapaly avec quatre cents chevaux, apprit aussi cette
funeste nouvelle en chemin, et trouva tout le pays soulevé contre les
Maures. Plusieurs petits princes, qui portent le titre de paliagaras, se
déclarèrent pour les Marattes, jusqu'à tenter de l'enlever pour le
livrer entre leurs mains. Il n'eut pas d'autre ressource que de
retourner à Trichenapaly, et de s'y renfermer dans la forteresse. Le
général des Marattes prit sa marche vers Arcate, dont il se rendit
maître sans opposition. La ville fut abandonnée au pillage et consumée
en partie par le feu. Divers détachemens, qui furent envoyés pour
mettre le pays à contribution, firent éprouver de toutes parts l'avarice
et la cruauté du vainqueur. C'est un ancien usage parmi ces barbares que
la moitié du butin appartienne à leurs chefs. Ils exercèrent toutes
sortes de violences, non-seulement contre les mahométans, mais contre
les Gentous mêmes qui avaient imploré leur secours, et qui les
regardaient comme les protecteurs de leur religion. Ils portent avec eux
des chaises de fer, sur lesquelles ils attachent nus avec des chaînes
ceux dont ils veulent découvrir les trésors; et, mettant le feu dessous,
ils les brûlent jusqu'à ce qu'ils aient donné tout leur bien. On ne
s'imaginerait point combien ils firent périr d'habitans par ce cruel
supplice, ou par le poignard qui les vengeait de ceux qui n'avaient rien
à leur offrir. Tous les lieux qui essuyèrent leur fureur furent presque
entièrement détruits; ce qui avait fait un tort extrême aux manufactures
de toile dans un pays où la plupart des Gentous exercent le métier de
tisserand, dans lequel ils excellent.
Tandis qu'ils répandaient la désolation dans la province d'Arcate et
dans les lieux voisins, Sabder-Aly-Khan, renfermé dans sa forteresse de
Vélour, leur fit des propositions d'accommodement. Après quelques
négociations, le traité fut conclu à des conditions fort humiliantes.
Sabder devait succéder à son père dans la dignité de nabab d'Arcate;
mais il s'obligeait de payer aux vainqueurs cent laques ou cinq
millions de roupies, à restituer toutes les terres de Trichenapaly et de
Tanjaour, à joindre ses troupes aux Marattes, pour en chasser
Sander-Saheb qui était encore en possession de la ville, de la
forteresse et de tout l'état de Trichenapaly; enfin à servir lui-même
d'instrument pour rétablir tous les princes de la côte de Coromandel
dans les domaines qu'ils possédaient avant la guerre. Quoique le général
maratte n'eût rien de plus favorable à désirer, une autre raison l'avait
fait consentir à ce traité. Le roi de Golconde commençait à s'alarmer
des ravages qui s'étaient commis dans le Carnate. Il avait résolu d'en
arrêter les progrès. Nazerzingue, soubab de Golconde, et fils de
Nizam-Elmouk, premier ministre du Mogol, s'était mis en marche avec une
armée de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes
d'infanterie. En arrivant sur les bords du Quichena, qui n'est qu'à
douze journées d'Arcate, il avait été arrêté par le débordement de ce
fleuve; mais le général maratte, informé de son approche et du dessein
qu'il avait de continuer sa marche après la retraite des eaux, craignit
de perdre tous ses avantages à l'arrivée d'un ennemi si redoutable; et
cette réflexion le disposa plus facilement à conclure avec Sabder.
La résistance des Français acheva de le déterminer. Avant cette
incursion, un Maure distingué par son rang en avait donné avis au
gouverneur de Pondichéry, son ami particulier. On ignore comment il
s'était procuré ces lumières dans un si grand éloignement. Mais à la
nouvelle du premier mouvement des Marattes, le gouverneur français avait
pris toutes les mesures de la prudence pour se mettre à couvert.
L'enceinte de la ville n'étant point encore achevée du côté de la mer,
il avait fait élever une forte muraille pour fermer l'intervalle de
quarante à cinquante toises qui sont entre les maisons et le rivage. Il
avait rétabli les anciennes fortifications; il en avait construit de
nouvelles. La place avait été fournie de vivres et de munitions de
guerre. Enfin, lorsque les Marattes étaient entrés dans la province, il
avait fait prendre les armes non-seulement à la garnison, mais encore à
tous les habitans de la ville qui étaient en état de les porter. Les
postes avaient été distribués; et ces préparatifs n'avaient pas peu
contribué à attirer à lui tous les habitans des lieux voisins, qui
l'avaient regardé comme leur défenseur après la bataille de Canamay.
L'événement justifia ces précautions. Après avoir pris possession
d'Arcate, le vainqueur menaça d'attaquer Pondichéry avec toutes ses
forces, si les Français ne se hâtaient de l'apaiser par des sommes
considérables. Il leur déclara ses intentions par une lettre du 20
janvier 1741, où l'adresse et la fierté étaient également employées.
N'ayant reçu, disait-il, aucune réponse à plusieurs lettres qu'il avait
écrites au gouverneur, il était porté à le croire ingrat et du nombre
de ses ennemis; ce qui le déterminait à faire marcher son armée contre
la ville: les Français devaient se souvenir qu'il les avait anciennement
placés dans le lieu où ils étaient, et qu'il leur avait donné la ville
de Pondichéry; aussi se flattait-il encore que le gouverneur, ouvrant
les yeux à la justice, lui enverrait des députés pour convenir du
paiement d'une somme; et, dans cette espérance, il voulait bien
suspendre les hostilités pendant quelques jours. Suivant l'usage des
Marattes et de la plupart des Gentous, qui n'écrivent jamais qu'en
termes obscurs, pour ne pas donner occasion de les prendre par leurs
paroles, il ajoutait que le porteur de sa lettre avait ordre de
s'expliquer plus nettement. En effet, cet envoyé, qui était un homme du
pays, dont le gouverneur connaissait la perfidie par des lettres
interceptées qu'il avait écrites à son père, demanda au nom des Marattes
une somme de cinq cent mille roupies; et de plus, le paiement d'un
tribut annuel, dont le général prétendait, sans aucune apparence de
vérité, que les Français étaient redevables à sa nation depuis cinquante
ans.
Le gouverneur crut devoir une réponse civile à cette lettre; mais il ne
parla point des droits chimériques que les Marattes s'attribuaient sur
Pondichéry, ni du tribut et de l'intérêt, ni des cinq cent mille roupies
qu'ils demandaient avant toute espèce de traité, et qui seraient
montées à plus de quinze millions de notre monnaie. Le silence sur des
prétentions si ridicules lui parut plus conforme aux maximes des
Indiens. Peu de jours après, le général insista sur ses demandes par une
nouvelle lettre, qui paraît mériter, comme la seconde réponse du
gouverneur français, d'obtenir place dans cette narration.
«_Au gouverneur de Pondichéry, votre ami
Ragodgi-Bonsolla-Sena-Saheb-Soubab: Ram Ram,_
»Je suis en bonne santé, il faut me mander l'état de la vôtre.
»Jusqu'à présent je n'avais pas reçu de vos nouvelles; mais Capal-Cassi
et Atmarampantoulou viennent d'arriver ici, qui m'en ont dit, et j'en ai
appris d'eux.
»Il y a présentement quarante ans que notre grand roi vous a accordé la
permission de vous établir à Pondichéry: cependant, quoique notre armée
se soit approchée de vous, nous n'avons pas reçu une seule lettre de
votre part.
»Notre grand roi, persuadé que vous méritiez son amitié, que les
Français étaient des gens de parole, et qui jamais n'auraient manqué
envers lui, a remis en votre pouvoir une place considérable. Vous êtes
convenu de lui payer annuellement un tribut que vous n'avez jamais
acquitté. Enfin, après un si long temps, l'armée des Marattes est venue
dans ces cantons. Les Maures étaient enflés d'orgueil; nous les avons
châtiés. Nous avons tiré de l'argent d'eux. Vous n'êtes pas à savoir
cette nouvelle.
»Nous avons ordre de Maha-Radja, notre roi, de nous emparer des
forteresses de Trichenapaly et de Gindgy, et d'y mettre garnison. Nous
avons ordre aussi de prendre les tributs qui nous sont dus depuis
quarante ans par les villes européennes du bord de la mer. Je suis
obligé d'obéir à ces ordres. Quand nous considérons votre conduite et la
manière dont le roi vous a fait la faveur de vous donner un
établissement dans ses terres, je ne puis m'empêcher de vous dire que
vous vous êtes fait tort en ne lui payant pas ce tribut. Nous avions des
égards pour vous, et vous avez agi contre nous. Vous avez donné retraite
aux Mogols dans votre ville. Avez-vous bien fait? De plus, Sander-Khan a
laissé sous votre protection les casenas de Trichenapaly et de Tanjaour,
des pierreries, des éléphans, des chevaux et d'autres choses dont il
s'est emparé dans ces royaumes, ainsi que sa famille: cela est-il bien
aussi? Si vous voulez que nous soyons amis, il faut que vous nous
remettiez ces casenas, ces pierreries, ces éléphans, ces chevaux, la
femme et le fils de Sander-Khan. J'enverrai de mes cavaliers, et vous
leur remettrez tout. Si vous différez de le faire, nous serons obligés
d'aller nous-mêmes vous y forcer, de même qu'au tribut que vous nous
devez depuis quarante ans.
»Vous savez aussi ce qui est arrivé dans ce pays à la ville de Bassin.
Mon armée est fort nombreuse. Il faut de l'argent pour ses dépenses. Si
vous ne vous conformez point à ce que je vous demande, je saurai tirer
de vous de quoi payer la solde de toute l'armée. Nos vaisseaux
arriveront aussi dans peu de jours. Il faut donc que notre affaire soit
terminée au plus tôt.
»Je compte que, pour vous conformer à ma lettre, vous m'enverrez la
femme et le fils de Sander-Khan, avec ses éléphans, ses chevaux, ses
pierreries et ses casenas.
»Le 15 du mois de Randiam. Je n'ai point autre chose à vous mander.»
Loin d'être effrayé de ces menaces, le gouverneur français y répondit en
ces termes:
«_À Ragodgi-Bonsolla, etc._
»Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'en ai
reçu une autre de vous. Vos alcoras m'ont dit qu'ils avaient employé
vingt-deux jours en chemin, et qu'avant de venir ici ils avaient été à
Tanralour. Pendant que vous étiez près d'Arcate, j'ai envoyé deux
Français pour vous saluer de ma part; mais ils ont été arrêtés et
dépouillés en chemin, ce qui ne leur a pas permis de continuer leur
route. Ensuite la nouvelle s'est répandue que vous étiez retourné dans
votre pays.
»Vous me dites que nous devons un tribut à votre roi depuis quarante
ans; jamais la nation française n'a été assujettie à aucun tribut. Il
m'en coûterait la tête, si le roi de France, mon maître, était informé
que j'y eusse consenti. Quand les princes du pays ont donné aux Français
un terrain sur les sables du bord de la mer pour y bâtir une forteresse
et une ville, ils n'ont point exigé d'autres conditions que de laisser
subsister les pagodes et la religion des Gentous. Quoique vos armées
n'aient point paru de ce côté-ci, nous avons toujours observé de bonne
foi ces conditions.