Le jour suivant on arriva le soir à Paliacate, qui n'est qu'à quatre

lieues de Senepgond; mais on en fit plus d'une dans la mer, où les

chevaux avaient, en plusieurs endroits, de l'eau jusqu'à la selle. Le

véritable chemin est plus long de deux ou trois lieues. Paliacate est un

fort qui appartient aux Hollandais, et dans lequel ils tiennent leur

comptoir pour la côte de Coromandel; ils y entretiennent une garnison

d'environ deux cents hommes, qui, joints à plusieurs marchands et à

quelques naturels du pays, en font une demeure assez peuplée. L'ancienne

ville du même nom n'en est séparée que par une grande place. Les

bastions sont montés d'une fort bonne artillerie, et la mer vient battre

au pied; mais c'est moins un port qu'une simple plage. Tavernier

séjourna dans la ville jusqu'au lendemain au soir, et le gouverneur, qui

se nommait Pitre, ne souffrit point qu'il y eût d'autre table que la

sienne. Il lui fit faire trois fois, avec une confiance affectée, le

tour du fort sur les murailles, où l'on pouvait se promener facilement.

La manière dont les habitans de Paliacate vont prendre l'eau qu'ils

boivent est assez remarquable; ils attendent que la mer soit retirée

pour aller faire sur leur rivage des ouvertures d'où ils tirent de l'eau

douce qui est excellente.

Le 12, il partit de Paliacate; et le lendemain, vers dix heures du

matin, il entra dans Madraspatan, ou Madras, fort anglais qui porte

aussi le nom de Saint-Georges, et qui commençait alors à se peupler. Il

s'y logea dans le couvent des Capucins, où le P. Ephraïm de Nevers et le

P. Zénon de Beaugé jouissaient paisiblement de la protection du

gouverneur. San-Thomé n'étant qu'à une demi-lieue de Madras, Tavernier

visita cette ville, dont les Portugais étaient encore en possession;

mais leurs civilités ne purent l'empêcher de retourner le soir parmi les

Anglais, avec lesquels il trouvait plus d'amusement. Ils l'arrêtèrent

jusqu'au 22, qu'étant parti le matin, il fit six lieues pour aller

passer la nuit dans un gros village qui se nomme Servavaron.

Le 23, il la passa dans le bourg d'Oudecot, après avoir traversé pendant

sept lieues un pays plat et sablonneux, où l'on ne voit de toutes parts

que des forêts de bambous d'une hauteur égale à nos plus hautes futaies.

Il s'en trouve de si épaisses, qu'elles sont inaccessibles aux hommes;

mais elles sont peuplées d'une prodigieuse quantité de singes. On avait

raconté à Tavernier que les singes qui habitent un côté du chemin

étaient si mortels ennemis de ceux qui occupent les forêts du côté

opposé, que, si le hasard en fait passer un d'un côté à l'autre, il est

étranglé sur-le-champ. Le gouverneur de Paliacate lui avait parlé du

plaisir qu'il avait eu à les voir combattre, et lui avait appris comment

on se procure ce spectacle. Dans tout ce canton le chemin est fermé, de

lieue en lieue, par des portes et des barricades, où l'on fait une garde

continuelle, avec la précaution de demander aux passans où ils vont et

d'où ils viennent; de sorte qu'un voyageur y peut marcher sans crainte

et porter son or à la main. L'abondance n'y règne pas moins que la

sûreté, et l'on y trouve à chaque pas l'occasion d'acheter du riz. Ceux

qui veulent être témoins d'un combat de singes font mettre dans le

chemin cinq ou six corbeilles de riz, éloignées de quarante ou cinquante

pas l'une de l'autre; et près de chaque corbeille cinq ou six bâtons de

deux pieds de long et de la grosseur d'un pouce. On se retire ensuite un

peu plus loin. Bientôt on voit les singes descendre des deux côtés du

sommet des bambous, et sortir du bois pour s'approcher des corbeilles.

Ils sont d'abord près d'une demi-heure à se montrer les dents: tantôt

ils avancent, tantôt ils reculent, comme s'ils appréhendaient d'en venir

au choc. Enfin les femelles, qui sont plus hardies que les mâles,

surtout celles qui ont des petits, qu'elles portent entre leurs bras,

comme une femme porte son enfant, s'approchent d'une proie qui les

tente, et mettent la tête dans les corbeilles. Alors les mâles du parti

opposé fondent sur elles et les mordent sans ménagement. Ceux de l'autre

côté s'avancent aussi pour soutenir leurs femelles; et, la mêlée

devenant furieuse, ils prennent les bâtons qu'ils trouvent près des

corbeilles, avec lesquels ils commencent un rude combat. Les plus

faibles sont obligés de céder: ils se retirent dans les bois, estropiés

de quelque membre, ou la tête fendue; tandis que les vainqueurs,

demeurant maître du champ de bataille, mangent avidement le riz.

Cependant, lorsqu'ils sont à demi rassasiés, ils souffrent que les

femelles du parti contraire viennent manger avec eux.

Tavernier, se disposant à partir pour Golconde, se rendit le 15 au matin

à la tente du nabab Mirghimola. Sa curiosité n'y manqua pas d'exercice.

Ce général était assis les jambes croisées et les pieds nus, avec deux

secrétaires près de lui. Cette posture n'eut rien de surprenant pour

Tavernier, parce qu'elle est commune en Orient, non plus que la nudité

des jambes et des pieds, parce que c'est l'usage des plus grands

seigneurs de Golconde, surtout dans leurs appartemens, où l'on ne marche

que sur de riches tapis. Mais il observa que le nabab avait tous les

entre-deux des doigts des pieds pleins de lettres, et qu'il en avait

aussi quantité entre les doigts de la main gauche. Il en tirait tantôt

de ses mains, tantôt de ses pieds, pour en dicter les réponses à ses

secrétaires. Lui-même il en faisait quelques-unes. Lorsque les

secrétaires avaient achevé d'écrire, il leur faisait lire leurs lettres.

Ensuite il y appliquait son cachet de sa propre main; et c'était

lui-même aussi qui les donnait aux messagers qui devaient les porter.

Aux Indes, suivant la remarque de Tavernier, toutes les lettres que les

rois, les généraux d'armée et les gouverneurs de provinces envoient par

des gens de pied, arrivent beaucoup plus vite que par d'autres voies. On

rencontre de deux en deux lieues de petites cabanes où demeurent

constamment deux ou trois hommes gagés pour courir. Le messager, qui

arrive hors d'haleine, jette sa lettre à l'entrée. Un des autres la

ramasse, et se met à courir aussitôt. Ajoutez qu'aux Indes, la plupart

des chemins sont comme des allées d'arbres, et que ceux qui sont sans

arbres ont, de cinq en cinq cents pas, de petits monceaux de pierres que

les habitans des villages voisins sont obligés de blanchir, afin que

dans les nuits obscures et pluvieuses ces courriers puissent distinguer

leur route.

Pendant que Tavernier était dans la tente, on vint avertir le nabab

qu'on avait amené quatre criminels à sa porte. L'usage du pays ne permet

pas de les garder long-temps en prison. La sentence suit de près la

conviction du crime. Mirghimola, sans rien répondre, continua d'écrire

et de faire écrire ses secrétaires; ensuite il ordonna tout d'un coup

qu'on lui amenât les criminels. Après les avoir interrogés sévèrement,

et leur avoir fait confesser de bouche le crime dont ils étaient

accusés, il reprit ses occupations. Plusieurs officiers de son armée,

qui entraient dans la tente, s'approchaient respectueusement pour lui

faire leur cour. Il ne répondit à leur salutation que par un signe de

tête. Enfin, ce silence ayant duré près d'une heure, il leva brusquement

la tête pour prononcer la sentence des quatre criminels.

Tavernier alla descendre chez Pitre Delan, jeune Hollandais, chirurgien

du roi, que ce prince avait demandé instamment à Cheteur, envoyé de

Batavia. Le roi de Golconde se plaignait depuis long-temps d'un mal de

tête, et les médecins l'exhortaient à se faire tirer du sang en quatre

endroits de la langue. Les chirurgiens du pays n'osaient entreprendre

cette opération. Delan, dont on espérait un si grand service, fut

attaché à la cour avec huit cents pagodes de gages. Quelques jours après

le départ de l'envoyé, cet adroit jeune homme, qui avait déjà fait

prendre une bonne opinion de son habileté en publiant que la saignée

était le moins difficile de tous les exercices de chirurgien, fut averti

que le roi était résolu de le mettre à l'épreuve; mais on lui déclara

que ce prince voulait absolument que, suivant l'ordonnance des médecins,

il ne lui tirât que huit onces de sang, et qu'avec un maître si

redoutable il ne devait rien donner au hasard. Delan, plein de

confiance en ses propres lumières, ne balança point à se laisser

conduire dans une chambre du palais par deux ou trois eunuques. Quatre

vieilles femmes l'y vinrent prendre pour le mener au bain, où, l'ayant

déshabillé et bien lavé, elles lui parfumèrent tout le corps,

particulièrement les mains. Elles lui firent prendre une robe à la mode

du pays; ensuite l'ayant mené devant le roi, elles apportèrent quatre

petits plats d'or, que les médecins firent peser. Il fut averti encore

qu'il devait se garder sur sa tête de passer les bornes de leur

ordonnance; il saigna le roi avec tant de bonheur ou d'adresse, qu'en

pesant le sang avec les plats, on trouva qu'il n'en avait tiré que huit

onces. Cette justesse, et la légèreté de sa main, passèrent pour des

prodiges de l'art. Le monarque en fut si satisfait, qu'il lui fit donner

sur-le-champ trois cents pagodes, c'est-à-dire environ sept cents écus.

La jeune reine et la mère-reine voulurent aussi qu'il leur tirât du

sang. Tavernier, qui ne s'arrête à ce récit que pour faire connaître à

nos chirurgiens ce qu'ils peuvent espérer aux Indes, s'imagine que la

curiosité de le voir avait plus de part à cet empressement que le besoin

de se faire saigner. C'était, dit-il, un jeune homme des mieux faits, et

jamais ces deux princesses n'avaient vu un étranger de si près. Delan

fut conduit dans une chambre magnifique, où les femmes qui l'avaient

préparé à saigner le roi lui lavèrent encore les bras et les mains, et

le parfumèrent soigneusement. Ensuite elles tirèrent un rideau, et la

jeune reine allongea le bras par un trou. Il la saigna fort habilement.

La reine-mère n'ayant pas été moins satisfaite, il reçut une grosse

somme, avec quelques pièces de brocart d'or; et ces trois opérations le

mirent dans une haute faveur à la cour.

Il paraît que ce fut sous la protection de cet heureux chirurgien que

Tavernier entreprit de visiter les mines de diamans. On lui conseilla de

commencer par celle de Raolkonde, qui est la plus célèbre. Elle est

située à cinq journées de Golconde, et à huit ou neuf de Visapour. Il

n'y avait pas plus de deux cents ans qu'elle avait été découverte. Comme

les souverains de ces deux royaumes étaient autrefois sujets de

l'Indoustan et gouverneurs des mêmes provinces qu'ils érigèrent en

royaumes après leur révolte, on a cru long-temps en Europe que les

diamans venaient des terres du grand-mogol.

En arrivant à Raolkonde, Tavernier alla saluer le gouverneur de la mine,

qui commande aussi dans la province. C'était un mahométan, qui lui fit

un accueil fort civil, et qui lui promit toutes sortes de sûretés pour

son commerce, mais qui lui recommanda beaucoup de ne pas frauder les

droits du souverain, qui sont de deux pour cent.

Aux environs du lieu d'où l'on tire les diamans, la terre est

sablonneuse et pleine de rochers et de taillis. Ces rochers ont

plusieurs veines larges, tantôt d'un demi-doigt, tantôt d'un doigt

entier; et les mineurs sont armés de petits fers crochus par le bout,

qu'ils enfoncent dans ces veines pour en tirer le sable ou la terre.

C'est dans cette terre qu'ils trouvent les diamans. Mais, comme les

veines ne vont pas toujours droit, et que tantôt elles baissent ou elles

haussent, ils sont contraints de casser ces rochers pour ne pas perdre

leur trace. Après les avoir ouvertes, ils ramassent la terre ou le

sable, qu'ils lavent deux ou trois fois pour en séparer les diamans.

C'est dans cette mine que se trouvent les pierres les plus nettes et de

la plus belle eau; mais il arrive souvent que, pour tirer le sable des

rochers, ils donnent de si grands coups d'un gros levier de fer, qu'ils

étonnent le diamant et qu'ils y mettent des glaces. Lorsque la glace est

un peu grande, ils clivent la pierre, c'est-à-dire qu'ils la fendent, et

plus habilement que nous. Ce sont les pièces qu'on nomme _faibles_ en

Europe, et qui ne laissent pas d'être de grande montre. Si la pierre est

nette, ils ne font que la passer sur la roue, sans s'amuser à lui donner

une forme, dans la crainte de lui ôter quelque chose de son poids. S'il

y a quelque petite glace, ou quelques points, ou quelque petit sable

noir ou rouge, ils couvrent toute la pierre de facettes pour cacher ses

défauts. Une glace fort petite se couvre de l'arête d'une des facettes;

mais les marchands aimant mieux un point noir dans une pierre qu'un

point rouge, on brûle la pierre qui est tachée d'un point rouge, et ce

point devient noir.

On trouve auprès de cette mine quantité de lapidaires qui n'ont que des

roues d'acier à peu près de la grandeur de nos assiettes de table. Ils

ne mettent qu'une pierre sur chaque roue, qu'ils arrosent incessamment

avec de l'eau, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le chemin de la pierre.

Alors ils prennent de l'huile et n'épargnent pas la poudre de diamant,

qui est toujours à grand marché. Ils chargent aussi la pierre beaucoup

plus que nous. Tavernier vit mettre sur une pierre cent cinquante livres

de plomb. C'était à la vérité une grande pierre qui demeura à cent trois

carats après avoir été taillée, et la grande roue du moulin, qui était à

notre manière, était tournée par quatre Nègres. Les Indiens ne croient

pas que la charge donne des glaces aux pierres.

Le négoce se fait à la mine avec autant de liberté que de bonne foi.

Outre ses deux pour cent, le roi tire un droit des marchands pour la

permission de faire travailler à la mine. Ces marchands, après avoir

cherché un endroit favorable avec les mineurs, prennent une portion de

terrain à laquelle ils emploient un nombre convenable d'ouvriers. Depuis

le premier moment du travail jusqu'au dernier, ils paient chaque jour au

roi deux pagodes pour cinquante hommes, et quatre pagodes s'ils en

emploient cent.

Les plus malheureux sont les mineurs mêmes, dont les gages ne montent

par an qu'à trois pagodes; aussi ne se font-ils pas scrupule en

cherchant dans le sable de détourner une pierre qu'ils peuvent dérober

aux yeux, et comme ils sont nus, à la réserve d'un petit linge qui leur

couvre le milieu du corps, ils tâchent adroitement de l'avaler.

Tavernier en vit un qui avait caché dans le coin de son oeil une pierre

du poids d'un manghelin, c'est-à-dire d'environ deux de nos carats, et

dont le larcin fut découvert. Celui qui trouve une pierre dont le poids

est au-dessus de sept ou huit manghelins reçoit une récompense, mais

proportionnée à sa misère plutôt qu'à l'importance du service.

Les marchands qui se rendent à la mine pour ce riche négoce ne doivent

pas sortir de leur logement: mais chaque jour, à dix ou onze heures du

matin, les maîtres mineurs leur apportent des montres de diamans. Si les

parties sont considérables, ils les confient aux marchands pour leur

donner le temps de les considérer à loisir. Il faut ensuite que le

marché soit promptement conclu, sans quoi les maîtres reprennent leurs

pierres, les lient dans un coin de leur ceinture ou de leur chemise, et

disparaissent pour ne revenir jamais avec les mêmes pierres; ou du moins

s'ils les rapportent, elles sont mêlées avec d'autres qui changent

absolument le marché. Si l'on convient de prix, l'acheteur leur donne un

billet de la somme pour l'aller recevoir du chérif, c'est-à-dire d'un

officier nommé pour donner et recevoir les lettres de change. Le moindre

retardement au delà du terme oblige de payer un intérêt sur le pied d'un

et demi pour cent par mois. Mais, lorsque l'acheteur est connu, ils

aiment mieux les lettres de change pour Agra, pour Golconde ou pour

Visapour, et surtout pour Surate, d'où ils font venir diverses

marchandises par les vaisseaux étrangers.

C'est un spectacle agréable de voir paraître tous les jours au matin les

enfans des maîtres mineurs et d'autres gens du pays, depuis l'âge de dix

ans, jusqu'à l'âge de quinze ou seize, qui viennent s'asseoir sous un

gros arbre dans la place du bourg. Chacun d'eux a son poids de diamans

dans un sac pendu d'un côté de sa ceinture, et de l'autre une bourse

attachée, qui contient quelquefois jusqu'à cinq ou six cents pagodes

d'or. Ils attendent qu'on leur vienne vendre quelques diamans, soit du

lieu même ou de quelque autre mine. Quand on leur en présente un, on le

met entre les mains du plus âgé de ces enfans, qui est comme le chef des

autres. Il le considère soigneusement, et le fait passer à son voisin,

qui l'examine à son tour: ainsi la pierre circule de main en main dans

un grand silence, jusqu'à ce qu'elle revienne au premier. Il en demande

alors le prix pour en faire le marché; et s'il l'achète trop cher, c'est

pour son compte. Le soir, tous ces enfans font la somme de ce qu'ils

ont acheté. Ils regardent leurs pierres, et les mettent à part, suivant

leur eau, leur poids et leur netteté. Ils mettent le prix sur chacune, à

peu près comme elles pourraient se vendre aux étrangers. Ensuite ils les

portent aux maîtres, qui ont toujours quantité de parties à assortir, et

tout le profit se partage entre ces jeunes marchands, avec cette seule

différence, que le chef ou le plus âgé prend un quart pour cent de plus

que les autres. Ils connaissent si parfaitement le prix de toutes sortes

de pierres, que, si l'un d'eux, après en avoir acheté une, veut perdre

demi pour cent, un autre est prêt à lui rendre aussitôt son argent.

Un jour, sur le soir, Tavernier reçut la visite d'un homme fort mal

vêtu. Il n'avait qu'une ceinture autour du corps et un méchant mouchoir

sur la tête. Après quelques civilités, il fit demander à Tavernier, par

son interprète, s'il voulait acheter quelques rubis; et tirant de sa

ceinture quantité de petits linges, il en fit sortir une vingtaine de

petites pierres. Tavernier en acheta quelques-unes, et ne fit pas

difficulté de les payer un peu au-delà de leur prix, parce qu'il jugea

qu'on n'était pas venu le trouver sans avoir quelque chose de plus

précieux à lui offrir. En effet, l'Indien l'ayant prié d'écarter ses

gens, ne se vit pas plus tôt seul avec l'interprète et lui, qu'il ôta le

mouchoir sous lequel ses cheveux étaient liés. Il en tira un petit linge

qui contenait un diamant de quarante-huit carats et demi, et de la plus

belle eau du monde, et les trois quarts fort net. «Gardez-le jusqu'à

demain, dit-il à Tavernier, pour l'examiner à loisir. S'il est de votre

goût, vous me trouverez hors du bourg à telle heure, et vous

m'apporterez telle somme.» Tavernier ne manqua pas de lui porter la

somme qu'il avait demandée; à son retour à Surate, il trouva un profit

considérable sur cette pierre.

Quelques jours après, ayant reçu avis qu'un Français nommé Boète, qu'il

avait laissé à Golconde pour recevoir et garder son argent, était

attaqué d'une maladie dangereuse, il ne pensa qu'à retourner dans le

pays. Le gouverneur de la mine, surpris de le voir partir sitôt, lui

demanda s'il avait employé tout son argent. Il lui restait vingt mille

pagodes, dont il regrettait effectivement de n'avoir pas fait l'emploi;

mais, se croyant pressé par l'avis qu'il avait reçu, il fit voir au

gouverneur tout ce qu'il avait acheté, qui se trouva conforme au rôle du

receveur des droits; il paya les deux pour cent; et, ne déguisant pas

même qu'il avait acheté en secret un diamant de quarante-huit carats et

demi, il satisfit avec la même fidélité pour cette pierre, quoique

personne ne fût informé de son marché dans le bourg. Le gouverneur,

admirant sa bonne foi, lui confessa naturellement qu'aucun marchand du

pays n'aurait eu cette délicatesse; et, dans le mouvement de son estime,

il fit venir les plus riches marchands de la mine, avec ordre

d'apporter leurs plus belles pierres. Dans l'espace d'une heure ou deux,

Tavernier employa fort avantageusement ses vingt mille pagodes. Après le

marché, ce généreux gouverneur dit aux marchands qu'ils devaient

distinguer un si galant homme par quelque témoignage de reconnaissance

et d'amitié. Ils consentirent de fort bonne grâce à lui faire présent

d'un diamant de quelque prix.

La manière de traiter entre ces marchands mérite particulièrement une

observation. Tout se passe dans le plus profond silence. Le vendeur et

l'acheteur sont assis l'un devant l'autre comme deux tailleurs. L'un des

deux ouvrant sa ceinture, le vendeur prend la main droite de l'acheteur,

et la couvre avec la sienne de cette ceinture, sous laquelle le marché

se fait secrètement, quoiqu'en présence de plusieurs autres marchands

qui peuvent se trouver dans la même salle, c'est-à-dire que les deux

intéressés ne se parlent, ni de la bouche, ni des yeux, mais seulement

de la main. Si le vendeur prend toute la main de l'acheteur, ce signe

exprime mille. Autant de fois qu'il la lui presse, ce sont autant de

mille pagodes ou de mille roupies, suivant les espèces dont il est

question. S'il ne prend que les cinq doigts, il n'exprime que cinq

cents. Un doigt signifie cent. La moitié du doigt jusqu'à la jointure du

milieu, signifie cinquante; et le petit bout du doigt jusqu'à la

première jointure, signifie dix. Il arrive souvent que, dans un même

lieu et devant quantité de témoins, une même partie se vend sept à huit

fois, sans qu'aucun autre que les intéressés sache à quel prix elle est

vendue. À l'égard du poids des pierres, on n'y peut être trompé que dans

les marchés clandestins. Lorsqu'elles s'achètent publiquement, c'est

toujours aux yeux d'un officier du roi, qui, sans tirer aucun bénéfice

des particuliers, est chargé de peser les diamans; et tous les marchands

doivent s'en rapporter à son témoignage.

Tavernier obtint du gouverneur une escorte de six cavaliers pour sortir

des terres de son gouvernement, qui s'étend jusqu'aux limites communes

des royaumes de Visapour et de Golconde. Elles sont marquées par une

rivière large et profonde, dont le passage est d'autant plus difficile,

qu'il ne s'y trouve ni pont ni bateau. On se sert, pour la traverser,

d'une invention assez commune aux Indes. C'est un vaisseau rond de dix à

douze pieds de diamètre, composé de branches d'osier, comme nos

mannequins, et couvert de cuir de boeuf. On pourrait entretenir de

bonnes barques, ou faire un pont sur cette rivière; mais les deux rois

s'y opposent, parce qu'elle fait la séparation de leurs états. Chaque

jour au soir, tous les bateliers des deux rives sont obligés de

rapporter à deux officiers, qui demeurent de part et d'autre à un quart

de lieue du passage, un état exact des personnes et des marchandises

qui ont passé l'eau pendant le jour.

En arrivant à Golconde, Tavernier apprit avec chagrin que son agent

était mort, et que la chambre où il l'avait laissé avait été scellée de

deux sceaux, l'un du cadi, qui est comme le chef de la justice, et

l'autre du cha-bander ou saban-dar, qu'il compare à notre prévôt des

marchands. Un officier de justice gardait la porte nuit et jour, avec

deux valets qui avaient servi l'agent jusqu'à sa mort. Après avoir

demandé à Tavernier si l'argent qui se trouvait dans la chambre était à

lui, on en exigea des preuves, qui furent le témoignage des chérifs

mêmes qui l'avaient compté par son ordre. On lui fit signer un papier

par lequel il déclarait qu'on n'en avait rien détourné; et les frais de

ces procédures lui parurent si légers, qu'il admira également la

fidélité et le désintéressement de la justice indienne.

Il entreprit bientôt de visiter une autre mine de diamans qui est dans

le royaume de Golconde, à sept journées de la capitale. Elle est proche

d'un gros bourg où passe la même rivière qu'il avait traversée en

revenant de Raolkonde. De hautes montagnes forment une sorte de

croissant à une lieue et demie du bourg; et c'est dans l'espace qui est

entre le bourg et les montagnes qu'on trouve le diamant. Plus on cherche

en s'approchant des montagnes, plus on découvre de grandes pierres; mais

si l'on remonte trop haut, on ne rencontre plus rien. Ce voyage,

suivant le calcul de Tavernier, est de cinquante-cinq lieues.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 20 / 24 段