Le peuple de Golconde est divisé en quarante-quatre tribus; et cette

division sert à régler les rangs et les prérogatives. La première tribu

est celle des bramines, qui sont les prêtres du pays, et les docteurs de

la religion dominante. Ils entendent si bien l'arithmétique, que les

mahométans mêmes les emploient pour leurs comptes. Leur méthode est

d'écrire avec une pointe de fer sur des feuilles de palmier. Ils

tiennent par tradition, de leurs ancêtres, les secrets de la médecine et

de l'astrologie, qu'ils ne communiquent jamais aux autres tribus.

L'Anglais Méthold vérifia par diverses expériences qu'ils n'entendent

pas mal le calcul des temps, et la prédiction des éclipses. C'est par

l'exercice continuel de ces connaissances qu'ils ont si bien établi leur

réputation dans toutes les Indes, qu'on n'entreprend rien sans les

avoir consultés. Mais rien n'a tant servi à la relever que l'honneur

qu'ils ont eu de donner deux rois de leur race, l'un à Calicut, et

l'autre à la Cochinchine. Après eux, la tribu des famgams tient le

second rang. C'est un autre ordre de prêtres qui observent les

cérémonies des bramines, mais qui ne prennent point d'autre nourriture

que du beurre, du lait, et toutes sortes d'herbages, à l'exception des

ognons, auxquels ils ne touchent jamais, parce qu'il s'y trouve

certaines veines qui paraissent avoir quelque ressemblance avec du sang.

Les comitis, qui composent la troisième tribu, sont des marchands, dont

le principal commerce est de rassembler les toiles de coton qu'ils

revendent en gros, et de changer les monnaies. Leur habileté va si loin

dans les changes, qu'à la seule vue d'une pièce d'or ils parient d'en

connaître la valeur à un grain près. La tribu des campoveros, qui suit

immédiatement, est composée de laboureurs et de soldats. C'est la plus

nombreuse; elle ne rejette l'usage d'aucune sorte de viande, à

l'exception des boeufs et des vaches; mais elle regarde comme un si

grand excès d'inhumanité, de tuer des animaux dont l'homme reçoit tant

de services, que le plus indigent de cet ordre n'en vendrait pas un pour

la plus grosse somme aux étrangers qui les mangent, quoique entre eux

ils se les vendent pour quatre francs ou cent sous. La tribu suivante

est celle des femmes de débauche, dont on distingue deux sortes: l'une,

de celles qui ne se prostituent qu'aux hommes d'une tribu supérieure;

l'autre, des femmes communes qui ne refusent leurs faveurs à personne.

Elles tiennent cette infâme profession de leurs ancêtres, qui leur ont

acquis le droit de l'exercer sans honte. Les filles de leur tribu, qui

ont assez d'agrémens pour n'être pas rebutées de l'autre sexe, sont

élevées dans l'unique vue de plaire. Les plus laides sont mariées à des

hommes de la même tribu, dans l'espérance qu'il naîtra d'elles des

filles assez belles pour réparer la disgrâce de leurs mères.

On fait apprendre aux plus jolies le chant, la danse, et tout ce qui

peut leur rendre le corps souple. Elles prennent des postures qu'on

croirait impossibles. «J'ai vu, dit Méthold, une fille de huit ans lever

une de ses jambes aussi droit, par-dessus la tête, que j'aurais pu lever

mon bras, quoiqu'elle fût debout et soutenue seulement sur l'autre. Je

leur ai vu mettre les plantes des pieds sur la tête.» Tavernier dit: «Il

y a tant de femmes publiques dans la capitale, dans ses faubourgs et

dans la forteresse, qu'on en compte ordinairement plus de vingt mille

sur les rôles du déroga. Elles ne paient point de tribut, mais elles

sont obligées, tous les vendredis, de venir en certain nombre, avec leur

intendante et leur musique, se présenter devant le balcon du roi. Si ce

prince s'y trouve, elles dansent en sa présence; et s'il n'y est pas,

un eunuque vient leur faire signe de la main qu'elles peuvent se

retirer. Le soir, à la fraîcheur, on les voit devant les portes de leurs

maisons, qui sont de petites huttes; et quand la nuit vient, elles

mettent pour signal à la porte une chandelle ou une lampe allumée. C'est

alors qu'on ouvre aussi toutes les boutiques où l'on vend le tari. On

l'apporte de cinq ou six lieues dans des outres, sur des chevaux qui en

portent une de chaque côté, et qui vont le grand trot. Le roi tire de

l'impôt qu'il met sur le tari un revenu considérable; et c'est

principalement dans cette vue qu'il permet tant de femmes publiques,

parce qu'elles en occasionnent une grande consommation. Ces femmes ont

tant de souplesse, que, lorsque le roi qui règne présentement voulut

aller voir la ville de Masulipatan, neuf d'entre elles représentèrent

bien la figure d'un éléphant, quatre faisant les quatre pieds, quatre

autres le corps, et une la trompe; et le roi, monté dessus comme sur un

trône, fit de la sorte son entrée dans la ville.

Les orfévres, les charpentiers, les maçons, les marchands en détail, les

peintres, les selliers, les barbiers, les porteurs de palanquins, en un

mot, toutes les professions qui servent aux usages de la société, font

autant de tribus qui ne s'allient jamais entre elles, et qui n'ont pas

d'autre relation avec les autres que celles de l'intérêt et des besoins

mutuels. La dernière est celle des piriaves. Cette malheureuse espèce

de citoyens n'est reçue dans aucune autre tribu: elle n'a pas même la

permission de demeurer dans les villes. Le plus vil artisan d'une tribu

supérieure, qui aurait touché par hasard un piriave, serait obligé de se

laver aussitôt. Leur fonction est de préparer les cuirs, de faire des

sandales et d'emballer les marchandises. Malgré cette odieuse

différence, toutes les tribus ont la même religion et les mêmes temples;

car le mahométisme n'a guère trouvé de faveur qu'à la cour. Ces temples

sont ordinairement fort obscurs, et n'ont pas d'autre lumière que celle

qu'ils reçoivent par les portes, qui demeurent toujours ouvertes. Chacun

y choisit son idole. Ils servent aussi de retraite à ceux qui voyagent.

Méthold fut obligé de se loger un jour dans le temple de la

Petite-Vérole, dont l'idole principale représentait une grande femme

maigre, avec deux têtes et quatre bras. Le fondateur de cet édifice lui

raconta que, cette maladie s'étant répandue dans sa famille, il avait

fait voeu de lui bâtir un temple, et qu'elle avait cessé aussitôt. Les

plus dévots, s'ils sont moins riches, lui font un autre voeu. Méthold

fut témoin du zèle avec lequel il s'exécute. On fait à l'adorateur deux

ouvertures avec un couteau dans les chairs des épaules, et l'on y passe

les pointes de deux crocs de fer. Ces crocs tiennent au bout d'une

solive posée sur un essieu, qui est porté par deux roues de fer, de

sorte que la solive a son mouvement libre. D'une main l'adorateur tient

un poignard; de l'autre une épée. On l'élève en l'air, et dans cet état

on lui fait faire un quart de lieue de chemin par le mouvement des

roues. Pendant cette procession il fait mille différens gestes avec ses

armes. Méthold, qui en vit successivement accrocher quatorze à la

solive, s'étonna que la pesanteur du corps ne fît pas rompre la peau par

laquelle il est attaché. Cette douleur n'arrache aucune marque

d'impatience à ceux qui la souffrent. On met un appareil sur leurs

plaies; ils retournent chez eux dans un triste état, mais consolés par

le respect et l'admiration des spectateurs.

Le droit de marier les enfans appartient aux pères et aux mères, qui

leur choisissent toujours un parti dans la même tribu, et le plus

souvent dans la même famille; car ils n'ont aucun égard pour les degrés

de parenté. Ils ne donnent rien aux filles en les mariant; le mari est

même obligé de faire quelque présent au père. On marie les garçons dès

l'âge de cinq ans, et les filles à l'âge de trois; mais on suit les lois

de la nature pour la consommation. Elle est fort avancée dans un climat

si chaud; et Méthold a vu des filles devenir mères avant l'âge de douze

ans. La cérémonie du mariage consiste à promener les deux époux dans un

palanquin, par les rues et les places publiques. À leur retour, un

bramine étend un drap sous lequel il fait passer une jambe au mari, pour

presser de son pied nu celui de la jeune épouse, qui est dans le même

état. Si le mari meurt avant sa femme, la veuve n'a jamais la liberté

de se remarier, sans excepter celles dont le mariage n'a point été

consommé. Leur condition devient fort malheureuse. Elles demeurent

renfermées dans la maison de leur père, dont elles n'obtiennent jamais

la permission de sortir; assujetties aux ouvrages les plus fatigans,

privées de toutes sortes d'ornemens et de plaisirs. Enfin cette

contrainte est si pénible, que la plupart prennent la fuite pour mener

une vie plus libre; mais elles sont obligées de s'éloigner de leur

famille, dans la crainte d'être empoisonnées par leurs parens, qui se

font un honneur de cette vengeance.

L'usage leur laisse indifféremment la liberté de brûler leurs morts ou

de les enterrer. On jette les cendres des uns dans la rivière la plus

voisine; les autres sont ensevelis les jambes croisées, c'est-à-dire,

dans la posture où ils s'asseyent ordinairement. Si l'on en croit la

tradition du pays, les femmes étaient autrefois si livrées à la

débauche, qu'elles empoisonnaient leurs maris pour s'y abandonner plus

librement. Ce désordre, répandu dans toutes les conditions, ne put être

arrêté que par de rigoureuses lois qui obligeaient une veuve de se

brûler avec son mari, sur le seul fondement qu'elle pouvait avoir

procuré sa mort par l'avantage qu'elle trouvait à lui survivre. Cet

usage subsiste encore dans quelques autres pays des Indes; mais, du

temps de Méthold, on en avait adouci la rigueur à Golconde. La loi

n'ôtait aux veuves que la liberté de se remarier, en leur laissant

néanmoins celle de se brûler par un simple mouvement de tendresse, et

dans l'espérance de rejoindre l'objet de leur affection. Ce motif n'a

souvent que trop de force, surtout dans de jeunes femmes qui se voient

condamnées pour le reste de leur vie aux horreurs du veuvage. On peut

même conclure du récit de Méthold non-seulement que les femmes sont

élevées dans des préjugés favorables à l'ancien usage, mais que toute la

nation n'est pas fâchée qu'il se perpétue.

Il nous reste à parler des mines de Golconde. Tavernier se vante d'être

le premier Européen qui les ait visitées; il se trompe. Ce même anglais

Méthold, dont nous avons mêlé les observations à celles de Tavernier,

avait fait un voyage aux mines en 1622; et nous transcrirons son récit

avant celui du voyageur français.

Méthold ayant entendu parler avec admiration d'une mine de diamans dont

le roi de Golconde s'était mis en possession, et qui attirait tous les

joailliers des pays voisins, ne put résister à la curiosité de la

visiter. On attribuait cette découverte au hasard. Un berger, gardant

son troupeau dans un champ écarté, avait donné du pied contre une pierre

qui lui avait paru jeter quelque éclat. Il l'avait ramassée, et l'ayant

vendue pour un peu de riz à quelqu'un qui n'en connaissait pas mieux la

valeur, elle était passée de mains en mains, sans rapporter beaucoup de

profit à ses maîtres, jusqu'à celle d'un marchand plus éclairé, qui, par

de longues recherches, était parvenu enfin à découvrir la mine. Méthold,

également curieux de voir le lieu d'où l'on tirait une si riche

production de la nature, et de connaître l'ordre qui s'observait dans le

travail, entreprit ce voyage avec Socore et Thomason, tous deux employés

comme lui au service de la compagnie anglaise dans le comptoir de

Masulipatan.

Ils employèrent quatre jours à traverser un pays désert, stérile et

rempli de montagnes. Cet espace leur parut d'environ cent huit milles

d'Angleterre. Le premier étonnement fat de trouver les environs de la

mine fort peuplés, non-seulement par la multitude des ouvriers que le

roi ne cessait pas d'y envoyer, mais encore par un grand nombre

d'étrangers que l'avidité du gain attirait de toutes les contrées

voisines. Les trois Anglais se logèrent dans une hôtellerie assez

commode; et pour suivre l'usage établi, ils rendirent une visite de

civilité au gouverneur, Radja Ravio, qui était bramine; le roi l'avait

chargé de recevoir les droits de la couronne, et de conserver l'ordre

entre quantité de nations différentes. Cet officier leur fit voir de

fort beaux diamans dont le plus précieux était de trente carats, et

pouvait se tailler en pointe.

Le jour suivant ils se rendirent à la mine: elle n'est qu'à deux lieues

de la ville de Golconde. Le nombre des ouvriers ne montait pas à moins

de trente mille. Les uns fouillaient la terre, les autres en

remplissaient des tonneaux. D'autres puisaient l'eau qui s'amassait dans

les ouvertures. D'autres portaient la terre de la mine dans un lieu fort

uni, sur lequel ils l'étendaient à la hauteur de quatre ou cinq pouces;

et la laissant sécher au soleil, ils la broyaient le jour suivant avec

des pierres. Ils ramassaient avec soin tous les cailloux qui s'y

trouvaient. Ils les cassaient sans aucune précaution. Quelquefois ils y

trouvaient des diamans. Plus souvent ils n'en trouvaient pas. Mais on

assura Méthold qu'ils connaissaient à la vue les terres qui donnaient le

plus d'espérance, et qu'ils les distinguaient même à l'odeur. Il ne put

douter du moins qu'ils n'eussent quelque moyen de faire cette

distinction sans rompre les mottes de terre et les cailloux; car dans

quelques endroits ils ne faisaient qu'égratigner un peu de terre; et

dans d'autres ils fouillaient jusqu'à la profondeur de cinquante à

soixante pieds.

La terre de cette mine est rouge, avec des veines d'une matière qui

ressemble beaucoup à de la chaux, quelquefois blanches et quelquefois

jaunes. Elle est mêlée de cailloux qui se lèvent attachés plusieurs

ensemble. Au lieu d'y faire des allées et des chambres comme dans les

mines de l'Europe, on creuse droit en bas, et l'on fait comme des puits

carrés. Méthold ne peut assurer si les mineurs s'attachent à cette

méthode pour suivre le cours de la veine, ou si c'est un simple effet de

leur ignorance; mais ils ont une manière de tirer l'eau des mines qui

lui parut préférable à toutes nos machines: elle consiste à placer les

uns au-dessus des autres un grand nombre d'hommes qui se donnent l'eau

de mains en mains. Rien n'est plus prompt que ce travail; et la

diligence y est d'autant plus nécessaire, que l'endroit où l'on a

travaillé à sec pendant toute la nuit se trouverait le matin presque

rempli d'eau.

La mine était affermée à Marcanda, riche marchand de la tribu des

orfévres, qui en payait annuellement la somme de trois cent mille

pagodes, sans compter que le roi se réservait tous les diamans au-dessus

de dix carats. Ce fermier général avait divisé le terrain en plusieurs

portions carrées qu'il louait à d'autres marchands. Les punitions

étaient très-rigoureuses pour ceux qui entreprenaient de frauder les

droits: mais cette crainte n'empêchait pas qu'on ne détournât sans cesse

quantité de beaux diamans. Méthold en vit deux de cette espèce qui

approchaient chacun de vingt carats, et plusieurs de dix ou douze. Mais,

malgré le péril auquel on s'expose en les montrant, ils se vendent fort

cher.

Cette mine est située au pied d'une grande montagne, assez proche de

Chrischna, grand fleuve qui coule à l'est. Le pays est naturellement si

stérile, qu'il ne pouvait passer que pour un désert avant cette

découverte. On admirait avec quelle promptitude il s'était peuplé, et

l'on y comptait alors plus de cent mille hommes, ouvriers ou marchands.

Les vivres y étaient d'autant plus chers, qu'on était obligé de les y

apporter de fort loin; et les maisons assez mal bâties, parce qu'on se

formait des logemens proportionnés au peu de séjour qu'on y devait

faire. Peu de temps après, un ordre du roi fit fermer la mine et

disparaître tous les habitans. On s'imagina que le dessein de ce prince

était d'augmenter le prix et la vente des diamans: mais quelques Indiens

mieux instruits apprirent à Méthold que cet ordre était venu à

l'occasion d'une ambassade du Mogol qui demandait au roi de Golconde

trois livres pesant de ses plus beaux diamans. Aussitôt que les deux

cours se furent accordées, on recommença le travail, et la mine était

presque épuisée lorsque Méthold quitta Masulipatan.

Ce pays produit aussi beaucoup de cristal et quantité d'autres pierres

transparentes, telles que des grenats, des améthystes, des topazes et

des agates. Il s'y trouve beaucoup de fer et d'acier qui se transporte

en divers endroits des Indes.

On ne connaît dans le pays aucune mine d'or ni de cuivre. Il se trouve

dans un seul endroit des montagnes une grande quantité de bézoards,

qu'on tire du ventre des chèvres. Méthold parle avec admiration de la

multitude de ces animaux qu'on ne cesse pas de tuer, pour chercher ces

précieuses pierres dans leurs entrailles. Quelques-unes en donnent trois

ou quatre, les unes longues, d'autres rondes, mais toutes fort petites.

On a fait une expérience singulière sur ces chèvres. De quatre qui

furent transportées à cent cinquante milles de leurs montagnes, on en

ouvrit deux aussitôt après, et l'on y trouva des bézoards. On laissa

passer dix jours pour ouvrir la troisième, et l'on vit à quelques

marques qu'elle en avait eu. Dans la quatrième, qui ne fut ouverte qu'un

mois après, on ne trouva ni bézoards, ni la moindre marque de pierre.

Méthold en conclut que la nature produit dans ces montagnes quelque

arbre ou quelque plante qui, servant de nourriture aux chèvres, concourt

à la production du bézoard. Il ajoute à cette courte relation que la

teinture, ou plutôt, dit-il, la peinture des toiles de ce pays (car les

plus fines se peignent au pinceau) est la meilleure et la plus belle de

toutes celles de l'Orient. La couleur dure autant que l'étoffe. On la

tire d'une plante qui ne croît point dans d'autres lieux, et que les

habitans nomment chay.

Le récit de Tavernier est plus étendu. Il s'était rendu dans le golfe

Persique, où l'espérance du gain et sa profession de joaillier l'avaient

engagé à acheter un grand nombre de perles. Il résolut d'entreprendre le

voyage de Golconde pour se fournir de ce qu'il trouverait de plus riche

dans les mines de diamans, et pour vendre au roi ses perles, dont la

moindre était de trente-quatre carats. L'espèce de curiosité que peut

inspirer ce voyage nous empêche de rien retrancher de son itinéraire,

que plusieurs de nos lecteurs seront bien aises de suivre.

Il s'embarqua le onzième jour de mai 1652 sur un grand vaisseau du roi

de Golconde, qui vient en Perse tous les ans, chargé de toiles fines et

de chites, ou de toiles peintes, dont les fleurs sont au pinceau; ce qui

les rend plus belles et les plus chères que celles qui se font au moule.

La compagnie hollandaise s'étant accoutumée à donner aux vaisseaux des

rois de l'Inde un pilote, un sous-pilote et deux ou trois canonniers, il

y avait six matelots hollandais dans l'équipage du vaisseau. Les

marchands arméniens et persans qui passaient aux Indes pour leur

commerce y étaient au nombre de cent. On avait aussi à bord

cinquante-six chevaux que le roi de Perse envoyait au roi de Golconde.

Après quelques jours de navigation il s'éleva un vent des plus

impétueux. Le bâtiment, qu'on avait eu l'imprudence de laisser sécher

pendant cinq mois au port de Bender-Abassi, commença bientôt à faire eau

de toutes parts; et, par un autre malheur, les pompes ne valaient rien.

On fut obligé de recourir à deux balles de cuirs de Russie qu'un

marchand portait aux Indes, où ces belles peaux, qui sont très-fraîches,

servent à couvrir les lits de repos. Quatre ou cinq cordonniers qui se

trouvaient heureusement à bord, entreprirent d'en faire des seaux qui ne

tenaient pas moins d'une pipe, et rendirent un service important dans un

si grand danger. À l'aide d'un gros câble auquel on attacha autant de

poulies qu'il y avait de seaux, on vint à bout, dans l'espace d'une

heure ou deux, de tirer toute l'eau du vaisseau par cinq grands trous

qu'on fit en divers endroits du tillac.

Le temps étant devenu plus doux, on arriva le 2 juillet au port de

Masulipatan. Les facteurs anglais et hollandais y reçurent fort

civilement Tavernier, et lui donnèrent plusieurs fêtes dans un beau

jardin que les Hollandais ont à une demi-lieue de la ville; mais,

apprenant le dessein qu'il avait de se rendre à Golconde, ils

l'avertirent que le roi n'achetait rien de rare ni de haut prix sans

avoir consulté Mirghimola, son premier ministre et général de ses

armées, qui faisait alors le siége de Gandicot, ville de la province de

Carnatic, dans le royaume de Visapour. Tavernier ne balança point à

prendre cette route; il acheta une sorte de voiture qui se nomme

_pallekis_, avec trois chevaux et six boeufs, pour porter lui, ses

valets et son bagage; et son départ ne fut différé que jusqu'au 21

juillet.

Il fit trois lieues le premier jour pour aller passer la nuit dans le

village de Nilmol. Le 22 il fit six lieues jusqu'à Vouhir, autre village

avant lequel on passe une rivière sur un radeau; le 23, après une

marche de six heures, il arriva dans Patemet, mauvais village où la

violence des pluies l'obligea de s'arrêter trois jours.

Le 27, n'ayant pu faire qu'une lieue et demie jusqu'à Bézoara, par des

chemins que les grandes eaux avaient rompus, il s'y arrêta quatre autres

jours. Une rivière qu'il avait à passer s'était changée en torrent si

rapide, que la barque ne pouvait résister au courant, sans compter qu'il

fallut du temps pour laisser passer les chevaux du roi de Perse. On les

menait à Mirghimola, par la même raison qui forçait Tavernier de voir ce

ministre avant de se rendre à Golconde. Pendant le séjour qu'il fit à

Bézoara il visita plusieurs pagodes. Le nombre en est plus grand dans

cette contrée qu'en tout autre endroit des Indes, parce qu'à l'exception

des gouverneurs et de quelques-uns de leurs domestiques qui sont

mahométans, tous les peuples y sont idolâtres.

Il partit de Bézoara le 31, et, passant la rivière, qui était large

alors d'une demi-lieue, il arriva trois lieues plus loin devant une

grande pagode bâtie sur une plate-forme où l'on monte par quinze ou

vingt marches. On y voit la figure d'une vache, d'un marbre fort noir,

et quantité d'autres idoles. Les plus hideuses sont celles qui reçoivent

le plus d'adorations et d'offrandes. Un quart de lieue au delà, on

traverse un gros village. Le même jour Tavernier fit encore trois lieues

pour arriver à Kakkali, village proche duquel on voit dans une petite

pagode cinq ou six idoles de marbre assez bien faites. Le lendemain,

après une marche de sept heures, il alla descendre à Condevir, grande

ville avec un double fossé revêtu de pierres de taille. On y arrive par

un chemin qui est fermé des deux côtés d'une forte muraille où, d'espace

en espace, on voit quelques tours rondes peu capables de défense. Cette

ville touche au levant d'une montagne d'une lieue de tour, environnée

par le haut d'un bon mur, avec une demi-lune de cinquante en cinquante

pas. Elle a dans son enceinte trois forteresses dont on néglige

l'entretien.

Le 2 d'août Tavernier et les compagnons de son voyage ne firent que six

lieues pour aller passer la nuit dans le village de Copenour. Le 3,

après avoir fait huit lieues, ils entrèrent dans Adanqui, village assez

considérable, qui est accompagné d'une fort grande pagode, où l'on voit

les ruines de quantité de chambres qui avaient été faites pour les

prêtres. Il reste encore dans la pagode quelques idoles mutilées que ces

peuples ne laissent pas d'adorer. Le 4, on fit huit lieues jusqu'au

village de Nosdrepar, avant lequel on trouve, à la distance d'une

demi-lieue, une grande rivière qui avait alors peu d'eau, parce que le

temps des pluies n'était pas encore arrivé dans ce canton. Le 5, après

huit lieues de chemin, on passa la nuit au village de Condecour. Le 6,

on marcha sept heures pour arriver à Dakié. Le 7, après avoir fait

trois lieues, on traversa Nélour, ville où les pagodes sont en grand

nombre. Un quart de lieue plus loin, on traversa une grande rivière,

après laquelle on fit encore six lieues jusqu'au village de Gandaron. Le

8, on arriva par une marche de huit heures à Sereplé, qui n'est qu'un

petit village. Le 9, on fit neuf lieues pour s'arrêter dans un fort bon

village qui se nomme Ponter. Le 10, on marcha deux heures, et l'on passa

la nuit à Senepgond, autre village considérable.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 19 / 24 段