division sert à régler les rangs et les prérogatives. La première tribu
est celle des bramines, qui sont les prêtres du pays, et les docteurs de
la religion dominante. Ils entendent si bien l'arithmétique, que les
mahométans mêmes les emploient pour leurs comptes. Leur méthode est
d'écrire avec une pointe de fer sur des feuilles de palmier. Ils
tiennent par tradition, de leurs ancêtres, les secrets de la médecine et
de l'astrologie, qu'ils ne communiquent jamais aux autres tribus.
L'Anglais Méthold vérifia par diverses expériences qu'ils n'entendent
pas mal le calcul des temps, et la prédiction des éclipses. C'est par
l'exercice continuel de ces connaissances qu'ils ont si bien établi leur
réputation dans toutes les Indes, qu'on n'entreprend rien sans les
avoir consultés. Mais rien n'a tant servi à la relever que l'honneur
qu'ils ont eu de donner deux rois de leur race, l'un à Calicut, et
l'autre à la Cochinchine. Après eux, la tribu des famgams tient le
second rang. C'est un autre ordre de prêtres qui observent les
cérémonies des bramines, mais qui ne prennent point d'autre nourriture
que du beurre, du lait, et toutes sortes d'herbages, à l'exception des
ognons, auxquels ils ne touchent jamais, parce qu'il s'y trouve
certaines veines qui paraissent avoir quelque ressemblance avec du sang.
Les comitis, qui composent la troisième tribu, sont des marchands, dont
le principal commerce est de rassembler les toiles de coton qu'ils
revendent en gros, et de changer les monnaies. Leur habileté va si loin
dans les changes, qu'à la seule vue d'une pièce d'or ils parient d'en
connaître la valeur à un grain près. La tribu des campoveros, qui suit
immédiatement, est composée de laboureurs et de soldats. C'est la plus
nombreuse; elle ne rejette l'usage d'aucune sorte de viande, à
l'exception des boeufs et des vaches; mais elle regarde comme un si
grand excès d'inhumanité, de tuer des animaux dont l'homme reçoit tant
de services, que le plus indigent de cet ordre n'en vendrait pas un pour
la plus grosse somme aux étrangers qui les mangent, quoique entre eux
ils se les vendent pour quatre francs ou cent sous. La tribu suivante
est celle des femmes de débauche, dont on distingue deux sortes: l'une,
de celles qui ne se prostituent qu'aux hommes d'une tribu supérieure;
l'autre, des femmes communes qui ne refusent leurs faveurs à personne.
Elles tiennent cette infâme profession de leurs ancêtres, qui leur ont
acquis le droit de l'exercer sans honte. Les filles de leur tribu, qui
ont assez d'agrémens pour n'être pas rebutées de l'autre sexe, sont
élevées dans l'unique vue de plaire. Les plus laides sont mariées à des
hommes de la même tribu, dans l'espérance qu'il naîtra d'elles des
filles assez belles pour réparer la disgrâce de leurs mères.
On fait apprendre aux plus jolies le chant, la danse, et tout ce qui
peut leur rendre le corps souple. Elles prennent des postures qu'on
croirait impossibles. «J'ai vu, dit Méthold, une fille de huit ans lever
une de ses jambes aussi droit, par-dessus la tête, que j'aurais pu lever
mon bras, quoiqu'elle fût debout et soutenue seulement sur l'autre. Je
leur ai vu mettre les plantes des pieds sur la tête.» Tavernier dit: «Il
y a tant de femmes publiques dans la capitale, dans ses faubourgs et
dans la forteresse, qu'on en compte ordinairement plus de vingt mille
sur les rôles du déroga. Elles ne paient point de tribut, mais elles
sont obligées, tous les vendredis, de venir en certain nombre, avec leur
intendante et leur musique, se présenter devant le balcon du roi. Si ce
prince s'y trouve, elles dansent en sa présence; et s'il n'y est pas,
un eunuque vient leur faire signe de la main qu'elles peuvent se
retirer. Le soir, à la fraîcheur, on les voit devant les portes de leurs
maisons, qui sont de petites huttes; et quand la nuit vient, elles
mettent pour signal à la porte une chandelle ou une lampe allumée. C'est
alors qu'on ouvre aussi toutes les boutiques où l'on vend le tari. On
l'apporte de cinq ou six lieues dans des outres, sur des chevaux qui en
portent une de chaque côté, et qui vont le grand trot. Le roi tire de
l'impôt qu'il met sur le tari un revenu considérable; et c'est
principalement dans cette vue qu'il permet tant de femmes publiques,
parce qu'elles en occasionnent une grande consommation. Ces femmes ont
tant de souplesse, que, lorsque le roi qui règne présentement voulut
aller voir la ville de Masulipatan, neuf d'entre elles représentèrent
bien la figure d'un éléphant, quatre faisant les quatre pieds, quatre
autres le corps, et une la trompe; et le roi, monté dessus comme sur un
trône, fit de la sorte son entrée dans la ville.
Les orfévres, les charpentiers, les maçons, les marchands en détail, les
peintres, les selliers, les barbiers, les porteurs de palanquins, en un
mot, toutes les professions qui servent aux usages de la société, font
autant de tribus qui ne s'allient jamais entre elles, et qui n'ont pas
d'autre relation avec les autres que celles de l'intérêt et des besoins
mutuels. La dernière est celle des piriaves. Cette malheureuse espèce
de citoyens n'est reçue dans aucune autre tribu: elle n'a pas même la
permission de demeurer dans les villes. Le plus vil artisan d'une tribu
supérieure, qui aurait touché par hasard un piriave, serait obligé de se
laver aussitôt. Leur fonction est de préparer les cuirs, de faire des
sandales et d'emballer les marchandises. Malgré cette odieuse
différence, toutes les tribus ont la même religion et les mêmes temples;
car le mahométisme n'a guère trouvé de faveur qu'à la cour. Ces temples
sont ordinairement fort obscurs, et n'ont pas d'autre lumière que celle
qu'ils reçoivent par les portes, qui demeurent toujours ouvertes. Chacun
y choisit son idole. Ils servent aussi de retraite à ceux qui voyagent.
Méthold fut obligé de se loger un jour dans le temple de la
Petite-Vérole, dont l'idole principale représentait une grande femme
maigre, avec deux têtes et quatre bras. Le fondateur de cet édifice lui
raconta que, cette maladie s'étant répandue dans sa famille, il avait
fait voeu de lui bâtir un temple, et qu'elle avait cessé aussitôt. Les
plus dévots, s'ils sont moins riches, lui font un autre voeu. Méthold
fut témoin du zèle avec lequel il s'exécute. On fait à l'adorateur deux
ouvertures avec un couteau dans les chairs des épaules, et l'on y passe
les pointes de deux crocs de fer. Ces crocs tiennent au bout d'une
solive posée sur un essieu, qui est porté par deux roues de fer, de
sorte que la solive a son mouvement libre. D'une main l'adorateur tient
un poignard; de l'autre une épée. On l'élève en l'air, et dans cet état
on lui fait faire un quart de lieue de chemin par le mouvement des
roues. Pendant cette procession il fait mille différens gestes avec ses
armes. Méthold, qui en vit successivement accrocher quatorze à la
solive, s'étonna que la pesanteur du corps ne fît pas rompre la peau par
laquelle il est attaché. Cette douleur n'arrache aucune marque
d'impatience à ceux qui la souffrent. On met un appareil sur leurs
plaies; ils retournent chez eux dans un triste état, mais consolés par
le respect et l'admiration des spectateurs.
Le droit de marier les enfans appartient aux pères et aux mères, qui
leur choisissent toujours un parti dans la même tribu, et le plus
souvent dans la même famille; car ils n'ont aucun égard pour les degrés
de parenté. Ils ne donnent rien aux filles en les mariant; le mari est
même obligé de faire quelque présent au père. On marie les garçons dès
l'âge de cinq ans, et les filles à l'âge de trois; mais on suit les lois
de la nature pour la consommation. Elle est fort avancée dans un climat
si chaud; et Méthold a vu des filles devenir mères avant l'âge de douze
ans. La cérémonie du mariage consiste à promener les deux époux dans un
palanquin, par les rues et les places publiques. À leur retour, un
bramine étend un drap sous lequel il fait passer une jambe au mari, pour
presser de son pied nu celui de la jeune épouse, qui est dans le même
état. Si le mari meurt avant sa femme, la veuve n'a jamais la liberté
de se remarier, sans excepter celles dont le mariage n'a point été
consommé. Leur condition devient fort malheureuse. Elles demeurent
renfermées dans la maison de leur père, dont elles n'obtiennent jamais
la permission de sortir; assujetties aux ouvrages les plus fatigans,
privées de toutes sortes d'ornemens et de plaisirs. Enfin cette
contrainte est si pénible, que la plupart prennent la fuite pour mener
une vie plus libre; mais elles sont obligées de s'éloigner de leur
famille, dans la crainte d'être empoisonnées par leurs parens, qui se
font un honneur de cette vengeance.
L'usage leur laisse indifféremment la liberté de brûler leurs morts ou
de les enterrer. On jette les cendres des uns dans la rivière la plus
voisine; les autres sont ensevelis les jambes croisées, c'est-à-dire,
dans la posture où ils s'asseyent ordinairement. Si l'on en croit la
tradition du pays, les femmes étaient autrefois si livrées à la
débauche, qu'elles empoisonnaient leurs maris pour s'y abandonner plus
librement. Ce désordre, répandu dans toutes les conditions, ne put être
arrêté que par de rigoureuses lois qui obligeaient une veuve de se
brûler avec son mari, sur le seul fondement qu'elle pouvait avoir
procuré sa mort par l'avantage qu'elle trouvait à lui survivre. Cet
usage subsiste encore dans quelques autres pays des Indes; mais, du
temps de Méthold, on en avait adouci la rigueur à Golconde. La loi
n'ôtait aux veuves que la liberté de se remarier, en leur laissant
néanmoins celle de se brûler par un simple mouvement de tendresse, et
dans l'espérance de rejoindre l'objet de leur affection. Ce motif n'a
souvent que trop de force, surtout dans de jeunes femmes qui se voient
condamnées pour le reste de leur vie aux horreurs du veuvage. On peut
même conclure du récit de Méthold non-seulement que les femmes sont
élevées dans des préjugés favorables à l'ancien usage, mais que toute la
nation n'est pas fâchée qu'il se perpétue.
Il nous reste à parler des mines de Golconde. Tavernier se vante d'être
le premier Européen qui les ait visitées; il se trompe. Ce même anglais
Méthold, dont nous avons mêlé les observations à celles de Tavernier,
avait fait un voyage aux mines en 1622; et nous transcrirons son récit
avant celui du voyageur français.
Méthold ayant entendu parler avec admiration d'une mine de diamans dont
le roi de Golconde s'était mis en possession, et qui attirait tous les
joailliers des pays voisins, ne put résister à la curiosité de la
visiter. On attribuait cette découverte au hasard. Un berger, gardant
son troupeau dans un champ écarté, avait donné du pied contre une pierre
qui lui avait paru jeter quelque éclat. Il l'avait ramassée, et l'ayant
vendue pour un peu de riz à quelqu'un qui n'en connaissait pas mieux la
valeur, elle était passée de mains en mains, sans rapporter beaucoup de
profit à ses maîtres, jusqu'à celle d'un marchand plus éclairé, qui, par
de longues recherches, était parvenu enfin à découvrir la mine. Méthold,
également curieux de voir le lieu d'où l'on tirait une si riche
production de la nature, et de connaître l'ordre qui s'observait dans le
travail, entreprit ce voyage avec Socore et Thomason, tous deux employés
comme lui au service de la compagnie anglaise dans le comptoir de
Masulipatan.
Ils employèrent quatre jours à traverser un pays désert, stérile et
rempli de montagnes. Cet espace leur parut d'environ cent huit milles
d'Angleterre. Le premier étonnement fat de trouver les environs de la
mine fort peuplés, non-seulement par la multitude des ouvriers que le
roi ne cessait pas d'y envoyer, mais encore par un grand nombre
d'étrangers que l'avidité du gain attirait de toutes les contrées
voisines. Les trois Anglais se logèrent dans une hôtellerie assez
commode; et pour suivre l'usage établi, ils rendirent une visite de
civilité au gouverneur, Radja Ravio, qui était bramine; le roi l'avait
chargé de recevoir les droits de la couronne, et de conserver l'ordre
entre quantité de nations différentes. Cet officier leur fit voir de
fort beaux diamans dont le plus précieux était de trente carats, et
pouvait se tailler en pointe.
Le jour suivant ils se rendirent à la mine: elle n'est qu'à deux lieues
de la ville de Golconde. Le nombre des ouvriers ne montait pas à moins
de trente mille. Les uns fouillaient la terre, les autres en
remplissaient des tonneaux. D'autres puisaient l'eau qui s'amassait dans
les ouvertures. D'autres portaient la terre de la mine dans un lieu fort
uni, sur lequel ils l'étendaient à la hauteur de quatre ou cinq pouces;
et la laissant sécher au soleil, ils la broyaient le jour suivant avec
des pierres. Ils ramassaient avec soin tous les cailloux qui s'y
trouvaient. Ils les cassaient sans aucune précaution. Quelquefois ils y
trouvaient des diamans. Plus souvent ils n'en trouvaient pas. Mais on
assura Méthold qu'ils connaissaient à la vue les terres qui donnaient le
plus d'espérance, et qu'ils les distinguaient même à l'odeur. Il ne put
douter du moins qu'ils n'eussent quelque moyen de faire cette
distinction sans rompre les mottes de terre et les cailloux; car dans
quelques endroits ils ne faisaient qu'égratigner un peu de terre; et
dans d'autres ils fouillaient jusqu'à la profondeur de cinquante à
soixante pieds.
La terre de cette mine est rouge, avec des veines d'une matière qui
ressemble beaucoup à de la chaux, quelquefois blanches et quelquefois
jaunes. Elle est mêlée de cailloux qui se lèvent attachés plusieurs
ensemble. Au lieu d'y faire des allées et des chambres comme dans les
mines de l'Europe, on creuse droit en bas, et l'on fait comme des puits
carrés. Méthold ne peut assurer si les mineurs s'attachent à cette
méthode pour suivre le cours de la veine, ou si c'est un simple effet de
leur ignorance; mais ils ont une manière de tirer l'eau des mines qui
lui parut préférable à toutes nos machines: elle consiste à placer les
uns au-dessus des autres un grand nombre d'hommes qui se donnent l'eau
de mains en mains. Rien n'est plus prompt que ce travail; et la
diligence y est d'autant plus nécessaire, que l'endroit où l'on a
travaillé à sec pendant toute la nuit se trouverait le matin presque
rempli d'eau.
La mine était affermée à Marcanda, riche marchand de la tribu des
orfévres, qui en payait annuellement la somme de trois cent mille
pagodes, sans compter que le roi se réservait tous les diamans au-dessus
de dix carats. Ce fermier général avait divisé le terrain en plusieurs
portions carrées qu'il louait à d'autres marchands. Les punitions
étaient très-rigoureuses pour ceux qui entreprenaient de frauder les
droits: mais cette crainte n'empêchait pas qu'on ne détournât sans cesse
quantité de beaux diamans. Méthold en vit deux de cette espèce qui
approchaient chacun de vingt carats, et plusieurs de dix ou douze. Mais,
malgré le péril auquel on s'expose en les montrant, ils se vendent fort
cher.
Cette mine est située au pied d'une grande montagne, assez proche de
Chrischna, grand fleuve qui coule à l'est. Le pays est naturellement si
stérile, qu'il ne pouvait passer que pour un désert avant cette
découverte. On admirait avec quelle promptitude il s'était peuplé, et
l'on y comptait alors plus de cent mille hommes, ouvriers ou marchands.
Les vivres y étaient d'autant plus chers, qu'on était obligé de les y
apporter de fort loin; et les maisons assez mal bâties, parce qu'on se
formait des logemens proportionnés au peu de séjour qu'on y devait
faire. Peu de temps après, un ordre du roi fit fermer la mine et
disparaître tous les habitans. On s'imagina que le dessein de ce prince
était d'augmenter le prix et la vente des diamans: mais quelques Indiens
mieux instruits apprirent à Méthold que cet ordre était venu à
l'occasion d'une ambassade du Mogol qui demandait au roi de Golconde
trois livres pesant de ses plus beaux diamans. Aussitôt que les deux
cours se furent accordées, on recommença le travail, et la mine était
presque épuisée lorsque Méthold quitta Masulipatan.
Ce pays produit aussi beaucoup de cristal et quantité d'autres pierres
transparentes, telles que des grenats, des améthystes, des topazes et
des agates. Il s'y trouve beaucoup de fer et d'acier qui se transporte
en divers endroits des Indes.
On ne connaît dans le pays aucune mine d'or ni de cuivre. Il se trouve
dans un seul endroit des montagnes une grande quantité de bézoards,
qu'on tire du ventre des chèvres. Méthold parle avec admiration de la
multitude de ces animaux qu'on ne cesse pas de tuer, pour chercher ces
précieuses pierres dans leurs entrailles. Quelques-unes en donnent trois
ou quatre, les unes longues, d'autres rondes, mais toutes fort petites.
On a fait une expérience singulière sur ces chèvres. De quatre qui
furent transportées à cent cinquante milles de leurs montagnes, on en
ouvrit deux aussitôt après, et l'on y trouva des bézoards. On laissa
passer dix jours pour ouvrir la troisième, et l'on vit à quelques
marques qu'elle en avait eu. Dans la quatrième, qui ne fut ouverte qu'un
mois après, on ne trouva ni bézoards, ni la moindre marque de pierre.
Méthold en conclut que la nature produit dans ces montagnes quelque
arbre ou quelque plante qui, servant de nourriture aux chèvres, concourt
à la production du bézoard. Il ajoute à cette courte relation que la
teinture, ou plutôt, dit-il, la peinture des toiles de ce pays (car les
plus fines se peignent au pinceau) est la meilleure et la plus belle de
toutes celles de l'Orient. La couleur dure autant que l'étoffe. On la
tire d'une plante qui ne croît point dans d'autres lieux, et que les
habitans nomment chay.
Le récit de Tavernier est plus étendu. Il s'était rendu dans le golfe
Persique, où l'espérance du gain et sa profession de joaillier l'avaient
engagé à acheter un grand nombre de perles. Il résolut d'entreprendre le
voyage de Golconde pour se fournir de ce qu'il trouverait de plus riche
dans les mines de diamans, et pour vendre au roi ses perles, dont la
moindre était de trente-quatre carats. L'espèce de curiosité que peut
inspirer ce voyage nous empêche de rien retrancher de son itinéraire,
que plusieurs de nos lecteurs seront bien aises de suivre.
Il s'embarqua le onzième jour de mai 1652 sur un grand vaisseau du roi
de Golconde, qui vient en Perse tous les ans, chargé de toiles fines et
de chites, ou de toiles peintes, dont les fleurs sont au pinceau; ce qui
les rend plus belles et les plus chères que celles qui se font au moule.
La compagnie hollandaise s'étant accoutumée à donner aux vaisseaux des
rois de l'Inde un pilote, un sous-pilote et deux ou trois canonniers, il
y avait six matelots hollandais dans l'équipage du vaisseau. Les
marchands arméniens et persans qui passaient aux Indes pour leur
commerce y étaient au nombre de cent. On avait aussi à bord
cinquante-six chevaux que le roi de Perse envoyait au roi de Golconde.
Après quelques jours de navigation il s'éleva un vent des plus
impétueux. Le bâtiment, qu'on avait eu l'imprudence de laisser sécher
pendant cinq mois au port de Bender-Abassi, commença bientôt à faire eau
de toutes parts; et, par un autre malheur, les pompes ne valaient rien.
On fut obligé de recourir à deux balles de cuirs de Russie qu'un
marchand portait aux Indes, où ces belles peaux, qui sont très-fraîches,
servent à couvrir les lits de repos. Quatre ou cinq cordonniers qui se
trouvaient heureusement à bord, entreprirent d'en faire des seaux qui ne
tenaient pas moins d'une pipe, et rendirent un service important dans un
si grand danger. À l'aide d'un gros câble auquel on attacha autant de
poulies qu'il y avait de seaux, on vint à bout, dans l'espace d'une
heure ou deux, de tirer toute l'eau du vaisseau par cinq grands trous
qu'on fit en divers endroits du tillac.
Le temps étant devenu plus doux, on arriva le 2 juillet au port de
Masulipatan. Les facteurs anglais et hollandais y reçurent fort
civilement Tavernier, et lui donnèrent plusieurs fêtes dans un beau
jardin que les Hollandais ont à une demi-lieue de la ville; mais,
apprenant le dessein qu'il avait de se rendre à Golconde, ils
l'avertirent que le roi n'achetait rien de rare ni de haut prix sans
avoir consulté Mirghimola, son premier ministre et général de ses
armées, qui faisait alors le siége de Gandicot, ville de la province de
Carnatic, dans le royaume de Visapour. Tavernier ne balança point à
prendre cette route; il acheta une sorte de voiture qui se nomme
_pallekis_, avec trois chevaux et six boeufs, pour porter lui, ses
valets et son bagage; et son départ ne fut différé que jusqu'au 21
juillet.
Il fit trois lieues le premier jour pour aller passer la nuit dans le
village de Nilmol. Le 22 il fit six lieues jusqu'à Vouhir, autre village
avant lequel on passe une rivière sur un radeau; le 23, après une
marche de six heures, il arriva dans Patemet, mauvais village où la
violence des pluies l'obligea de s'arrêter trois jours.
Le 27, n'ayant pu faire qu'une lieue et demie jusqu'à Bézoara, par des
chemins que les grandes eaux avaient rompus, il s'y arrêta quatre autres
jours. Une rivière qu'il avait à passer s'était changée en torrent si
rapide, que la barque ne pouvait résister au courant, sans compter qu'il
fallut du temps pour laisser passer les chevaux du roi de Perse. On les
menait à Mirghimola, par la même raison qui forçait Tavernier de voir ce
ministre avant de se rendre à Golconde. Pendant le séjour qu'il fit à
Bézoara il visita plusieurs pagodes. Le nombre en est plus grand dans
cette contrée qu'en tout autre endroit des Indes, parce qu'à l'exception
des gouverneurs et de quelques-uns de leurs domestiques qui sont
mahométans, tous les peuples y sont idolâtres.
Il partit de Bézoara le 31, et, passant la rivière, qui était large
alors d'une demi-lieue, il arriva trois lieues plus loin devant une
grande pagode bâtie sur une plate-forme où l'on monte par quinze ou
vingt marches. On y voit la figure d'une vache, d'un marbre fort noir,
et quantité d'autres idoles. Les plus hideuses sont celles qui reçoivent
le plus d'adorations et d'offrandes. Un quart de lieue au delà, on
traverse un gros village. Le même jour Tavernier fit encore trois lieues
pour arriver à Kakkali, village proche duquel on voit dans une petite
pagode cinq ou six idoles de marbre assez bien faites. Le lendemain,
après une marche de sept heures, il alla descendre à Condevir, grande
ville avec un double fossé revêtu de pierres de taille. On y arrive par
un chemin qui est fermé des deux côtés d'une forte muraille où, d'espace
en espace, on voit quelques tours rondes peu capables de défense. Cette
ville touche au levant d'une montagne d'une lieue de tour, environnée
par le haut d'un bon mur, avec une demi-lune de cinquante en cinquante
pas. Elle a dans son enceinte trois forteresses dont on néglige
l'entretien.
Le 2 d'août Tavernier et les compagnons de son voyage ne firent que six
lieues pour aller passer la nuit dans le village de Copenour. Le 3,
après avoir fait huit lieues, ils entrèrent dans Adanqui, village assez
considérable, qui est accompagné d'une fort grande pagode, où l'on voit
les ruines de quantité de chambres qui avaient été faites pour les
prêtres. Il reste encore dans la pagode quelques idoles mutilées que ces
peuples ne laissent pas d'adorer. Le 4, on fit huit lieues jusqu'au
village de Nosdrepar, avant lequel on trouve, à la distance d'une
demi-lieue, une grande rivière qui avait alors peu d'eau, parce que le
temps des pluies n'était pas encore arrivé dans ce canton. Le 5, après
huit lieues de chemin, on passa la nuit au village de Condecour. Le 6,
on marcha sept heures pour arriver à Dakié. Le 7, après avoir fait
trois lieues, on traversa Nélour, ville où les pagodes sont en grand
nombre. Un quart de lieue plus loin, on traversa une grande rivière,
après laquelle on fit encore six lieues jusqu'au village de Gandaron. Le
8, on arriva par une marche de huit heures à Sereplé, qui n'est qu'un
petit village. Le 9, on fit neuf lieues pour s'arrêter dans un fort bon
village qui se nomme Ponter. Le 10, on marcha deux heures, et l'on passa
la nuit à Senepgond, autre village considérable.