Les villages de l'île sont peuplés de différentes sortes d'habitans

naturels ou étrangers. La plupart des naturels sont encore idolâtres. On

distingue, 1º. les bramines, qui sont répandus dans toutes les Indes,

et que les autres regardent comme leurs supérieurs et leurs maîtres; 2º.

les canarins, qui se divisent en deux espèces: l'une, de ceux qui

exercent le commerce et d'autres métiers honnêtes; l'autre composée de

pêcheurs, de rameurs et de toutes sortes d'artisans; 3º. les colombins,

qui s'emploient aux choses les plus viles, et qui vivent dans la

pauvreté et la misère. Le privilége de ces anciens habitans de l'île est

de jouir tranquillement de leur liberté en vertu d'une ordonnance des

rois de Portugal, et de ne pouvoir être forcés dans leur culte de

religion ni réduits à l'esclavage. Entre les étrangers, quoique le

premier rang appartienne aux Portugais, ils mettent eux-mêmes beaucoup

de différence entre tous ceux qui prennent ce nom. Les véritables

maîtres sont ceux qui viennent de l'Europe, et qui se nomment avec

affectation Portugais du Portugal. On considère après eux ceux qui sont

nés dans l'Inde de père et de mère portugais; ils portent le nom de

_castices_. Les derniers sont ceux qui ont pour père un Portugais, ou

une Portugaise pour mère, mais qui doivent la moitié de leur naissance à

une Indienne ou à un Indien. On les appelle métis, comme on appelle

mulâtres ceux qui viennent d'un Portugais et d'une Négresse d'Afrique.

Les mulâtres sont au même rang que les métis. Mais, entre les métis,

ceux qui sont de race bramine du côté de leur père ou de leur mère,

jouissent d'une considération particulière. Les autres habitans sont ou

des étrangers indiens qui achètent la liberté de demeurer dans l'île en

payant un tribut personnel, ou des Européens, tels qu'un petit nombre

d'Espagnols, quantité d'Italiens, quelques Allemands et Flamands, un

fort grand nombre d'Arméniens et quelques Anglais. On n'y voit pas un

seul Français, à l'exception de quelques jésuites employés dans les

missions. Le nombre des esclaves y est infini. Les Portugais en achètent

de toutes les nations indiennes, et le commerce qu'ils en font est

très-étendu. Ils s'arrêtent peu aux défenses qui doivent leur faire

excepter plusieurs peuples avec lesquels ils vivent en paix. Amis,

ennemis, ils enlèvent ou achètent tous ceux qui tombent entre leurs

mains, et les vendent pour le Portugal ou pour les autres colonies.

La ville de Goa, située à 15 degrés et demi de latitude septentrionale,

règne l'espace d'une demi-lieue sur le bord de la rivière du côté du

nord. Depuis environ cent dix ans que les Portugais s'étaient rendus

maîtres de l'île, Pyrard ne se lassait point d'admirer qu'ils y eussent

élevé tant de superbes bâtimens, qui comprennent des églises, des

monastères, des palais, des places publiques, des forteresses et

d'autres édifices à la manière de l'Europe. Il lui donne une lieue et

demie de tour, sans y comprendre les faubourgs. Elle n'est forte que du

côté de la rivière. Une simple muraille qui l'environne de l'autre côté

ne la défendrait pas long-temps contre ceux qui seraient maîtres de

l'île. Elle avait dans son origine de bonnes portes et des murs plus

hauts et plus épais; mais, s'étant fort accrue pendant les années

florissantes du règne de ses habitans dans les Indes, ses anciennes

défenses sont devenues presque inutiles. Aussi toute la confiance des

Portugais est-elle dans la difficulté des passages.

La grande porte de la ville est ornée avec beaucoup de magnificence. Ce

sont des peintures qui représentent les guerres des Portugais dans les

Indes, des trophées d'armes; surtout une belle statue dorée, qui est

celle de sainte Catherine, patronne de Goa, parce que ce fut le jour de

sa fête que les Portugais se rendirent maîtres de l'île.

La rue Drécha est un marché perpétuel où l'on trouve toutes sortes de

marchandises de l'Europe et de l'Inde. C'est là que tous les ordres de

la ville se rassemblent et se mêlent indifféremment pour vendre ou

acheter. On y fait les changes et les encans; on y vend les esclaves; et

dans une ville où le commerce est si florissant, il n'y a personne qui

n'ait journellement quelque intérêt à ce qui s'y passe. La foule est si

serrée, que tout le monde y portant de grands chapeaux nommés

_sombreros_, dont le diamètre est au moins de six ou sept pieds, et qui

servent également à défendre de la chaleur et de la pluie, il semble, de

la manière dont ils s'entre-touchent, qu'ils ne fassent qu'une seule

couverture. Les esclaves ne s'y vendent pas avec plus de décence qu'en

Turquie, c'est-à-dire qu'on les y mène en troupes de l'un ou de l'autre

sexe comme les animaux les plus vils, et que chacun a la liberté de les

visiter curieusement. Les plus chers, du temps de Pyrard, ne coûtaient

que vingt ou trente pardos, quoiqu'il s'y trouvât des hommes très-bien

faits, et de fort belles femmes de tous les pays des Indes, dont la

plupart savaient jouer des instrumens, broder, coudre, faire toutes

sortes d'ouvrages, de confitures et de conserves. Pyrard observa que,

malgré la chaleur du pays, tous ces esclaves indiens des deux sexes

n'exhalent pas de mauvaise odeur; au lieu que les Nègres d'Afrique

sentent, dit-il, le porreau vert, odeur qui devient insupportable

lorsqu'ils sont échauffés.

Les Portugais de Goa ne se font pas un scrupule d'user des jeunes

esclaves qu'ils achètent, lorsqu'elles sont sans maris. S'ils les

marient eux-mêmes, ils renoncent à ce droit, et leur parole devient une

loi qu'ils ne croient pas pouvoir violer sans crime. S'ils ont un enfant

mâle d'une esclave, l'enfant est légitimé, et la mère est déclarée

libre. C'est une richesse à Goa, qu'un grand nombre d'esclaves: outre

ceux dont on tire des services domestiques, d'autres qui s'occupent

au-dehors sont obligés d'apporter chaque jour ou chaque semaine à leur

maître ce qu'ils ont gagné par leur travail. On voit dans le même marché

un grand nombre de ces esclaves qui ne sont point à vendre, mais qui

mettent eux-mêmes leurs ouvrages en vente, ou qui cherchent des

occupations convenables à leurs talens. Les filles se parent

soigneusement pour plaire aux spectateurs, et cet usage donne lieu à

beaucoup de désordres.

Il se trouve dans le marché de la rue Drécha quantité de beaux chevaux

arabes et persans, qui se vendent nus jusqu'à cinq cents pardos; mais la

plupart y sont amenés avec de superbes harnais, dont la valeur surpasse

quelquefois celle du cheval.

La marée montant jusqu'à la ville, les habitans sont réduits à tirer

l'eau qu'ils boivent de quelques sources qui descendent des montagnes,

dont il se forme des ruisseaux qui arrosent plusieurs parties de l'île.

Il y a peu de maisons dans Goa qui n'aient des puits; mais cette eau ne

peut servir qu'aux besoins domestiques. Celle qui se boit est apportée

d'une belle fontaine nommée Banguenin, que les Portugais ont environnée

de murs à un quart de lieue de la ville. Ils ont pratiqué au-dessous

quantité de réservoirs où l'on blanchit le linge, et d'autres qui

servent comme de bains publics. Quoique le chemin en soit fort pénible,

et qu'on ait à monter et descendre trois ou quatre grandes montagnes, on

y rencontre nuit et jour quantité de gens qui vont et qui viennent.

L'eau se vend par la ville. Un grand nombre d'esclaves, employés

continuellement à cette besogne, la portent dans des cruches de terre

qui tiennent environ deux seaux, et vendent la cruche cinq

bosourouques, qui reviennent à six deniers. Il aurait été facile aux

Portugais de faire venir la source entière dans Goa par des tuyaux ou

des aquéducs; mais ils prétendent que le principal avantage serait pour

les étrangers, auxquels il n'en coûterait rien pour avoir de l'eau,

quoiqu'ils soient en plus grand nombre qu'eux dans la ville; sans

compter que le soin d'en apporter occupe les esclaves, et fait un revenu

continuel pour les maîtres qui tirent le fruit de leur travail.

Les Portugais, prétendant tous à la qualité de gentilshommes, affectent

de fuir le travail, qu'ils croient capable de les avilir, et se bornent

au commerce, qui peut s'accorder avec la noblesse et les armes. La

plupart ne marchent qu'à cheval ou en palanquin. Leurs chevaux sont de

Perse ou d'Arabie; les harnais de Bengale, de la Chine et de Perse,

brodés de soie, enrichis d'or, d'argent et de perles fines; les étriers

d'argent doré; la bride couverte de pierres fines, avec des sonnettes

d'argent. Ils se font suivre d'un grand nombre de pages, d'estafiers et

de laquais à pied, qui portent leurs armes et leurs livrées. Les femmes

ne sortent que dans un palanquin, qui est une sorte de litière portée

par quatre esclaves, couverte ordinairement d'une belle étoffe de soie,

suivie d'une multitude d'esclaves à pied.

Dans la situation de Goa, les seuls ennemis qui puissent causer de

l'inquiétude aux Portugais sont les Indiens du Décan, lorsque la paix

cesse de subsister entre les deux nations; mais elle est établie depuis

long-temps d'une manière qui paraît inaltérable, parce qu'elle paraît

fondée sur un intérêt réciproque. Celui des Portugais consiste à compter

les rois du Décan pour leurs amis; et celui de ces rois est de tirer le

plus grand parti possible du commerce que les Portugais attirent dans le

pays. D'ailleurs, depuis fort long-temps, les Portugais ne sont plus

assez puissans dans l'Inde pour y faire craindre l'esprit de conquête

qui les animait autrefois.

Le pouvoir du vice-roi portugais s'étend sur tous les établissemens de

sa nation dans les Indes. Il y exerce tous les droits de l'autorité

royale, excepté à l'égard des gentilshommes, que les Portugais nomment

hidalgos. Dans les causes civiles comme dans les criminelles, ils

peuvent appeler de sa sentence en Portugal; mais il les y envoie

prisonniers les fers aux pieds. Ses appointemens sont peu considérables

en comparaison des profits qui lui reviennent pendant ses trois ans

d'administration. Le roi lui donne environ soixante mille pardos, ce qui

suffit à peine pour son entretien, au lieu qu'il gagne quelquefois un

million. Il se fait servir avec tout le faste de la royauté. Jamais on

ne le voit manger hors de son palais, excepté le jour de la conversion

de saint Paul, et celui du nom de Jésus, qu'il va dîner dans les maisons

de jésuites qui portent ces noms. L'archevêque est le seul qui mange

quelquefois à sa table. Ce prélat est lui-même un grand seigneur par

son rang et par l'immensité de son revenu. Son autorité dans les Indes

représente celle du pape, excepté à l'égard des jésuites, qui, ne

voulant reconnaître que le pape même et leur général, étaient en procès

avec lui depuis long-temps. Son revenu n'a pas de bornes, parce qu'outre

les rentes annuelles qui sont attachées à la dignité d'archevêque et de

primat des Indes, il tire des présens de tous les autres

ecclésiastiques, et la principale part des biens confisqués par

l'inquisition de Goa. On lui rend à peu près les mêmes honneurs qu'au

vice-roi. Il mange en public avec la même pompe, et ne se familiarise

pas plus avec la noblesse. Un évêque qu'il a sous ses ordres, et qui

porte aussi le titre d'évêque de Goa, rend pour lui ses visites, comme

il exerce en son nom la plupart des fonctions épiscopales.

Quant à ce qui regarde l'inquisition, le rédacteur de l'Histoire

générale, avant de rapporter ce qu'en dit Pyrard, commence par remarquer

que c'est un homme très-religieux, dont le caractère est bien établi, et

dont le témoignage ne peut être suspect. Sa franchise, à qui la naïveté

de son langage un peu vieux semble encore donner plus de poids, se

manifeste tellement dans son récit, que le rédacteur n'a pas cru devoir

y changer le moindre mot. Nous imiterons son exemple.

«Quant à leur inquisition, leur justice y est beaucoup plus sévère

qu'en Portugal, et brûle fort souvent des Juifs que les Portugais

appellent christianos novos, qui veut dire, nouveaux chrétiens. Quand

ils sont une fois pris par la justice de la sainte inquisition, tous

leurs biens sont saisis aussi, et ils n'en prennent guère qui ne soient

riches. Le roi fournit à tous les frais de cette justice, si les parties

n'ont de quoi; mais ils ne les attaquent ordinairement que quand ils

savent qu'ils ont amassé beaucoup de biens. C'est la plus cruelle et

impitoyable chose du monde que cette justice, car le moindre soupçon et

la moindre parole, soit d'un enfant, soit d'un esclave qui veut faire

déplaisir à son maître, font aussitôt prendre un homme, et ajouter foi à

un enfant, pourvu qu'il sache parler. Tantôt on les accuse de mettre des

crucifix dans les coussins sur quoi ils s'asseyent et s'agenouillent;

tantôt qu'ils fouettent des images et ne mangent point de lard; enfin

qu'ils observent encore leur ancienne loi, bien qu'ils fassent

publiquement les oeuvres de bons chrétiens. Je crois véritablement que

le plus souvent ils leur font accroire ce qu'ils veulent, car ils ne

font mourir que les riches, et aux pauvres ils donnent seulement quelque

pénitence. Et ce qui est plus cruel et méchant, c'est qu'un homme qui

voudra mal à un autre, pour se venger, l'accusera de ce crime; et étant

pris, il n'y a ami qui ose parler pour lui, ni le visiter ou

s'entremettre pour lui, non plus que pour les criminels de

lèse-majesté. Le peuple n'ose non plus parler en général de cette

inquisition, si ce n'est avec un très-grand honneur et respect; et si de

cas fortuit il échappait quelque mot qui la touchât tant soit peu, il

faudrait aussitôt s'accuser et se déférer soi-même, si vous pensiez que

quelqu'un l'eût ouï; car autrement, si un autre vous déférait, on serait

aussitôt pris. C'est une horrible et épouvantable chose d'y être une

fois, car on n'a ni procureur ni avocat qui parle pour soi; mais eux

sont juges et parties tout ensemble. Pour la forme de procéder, elle est

toute semblable à celle d'Espagne, d'Italie et de Portugal. Il y en a

quelquefois qui sont deux ou trois ans prisonniers sans savoir pourquoi,

et ne sont visités que des officiers de l'inquisition, et sont en lieu

d'où ils ne voient jamais personne. S'ils n'ont de quoi vivre, le roi

leur en donne. Les Gentous et Maures indiens de Goa, de quelque religion

que ce soit, ne sont pas sujets à cette inquisition, si ce n'est

lorsqu'ils se sont faits chrétiens. Cependant, si d'aventure un Indien,

Maure ou Gentou avait diverti ou empêché un autre qui aurait eu volonté

de se faire chrétien, et que cela fût prouvé contre lui, il serait pris

de l'inquisition, comme aussi celui qui aurait fait quitter le

christianisme à un autre, comme il arrive assez souvent. Il me serait

difficile de dire le nombre de tous ceux que cette inquisition fait

mourir ordinairement à Goa. Je me contente de l'exemple seul d'un

joaillier ou lapidaire qui y avait demeuré vingt-cinq ans et plus, et

était marié à une Portugaise métisse, dont il avait une fort belle fille

prête à marier, ayant amassé environ trente ou quarante mille crusades

de bien. Or, étant en mauvais ménage avec sa femme, il fut accusé

d'avoir des livres de la religion prétendue. Sur quoi étant pris, son

bien fut saisi, la moitié laissée à sa femme, et l'autre à

l'inquisition. Je ne sais ce qui en arriva, car je m'en vins là-dessus;

mais je crois, plutôt qu'autre chose, qu'on l'a fait mourir, ou pour le

moins tout son bien perdu pour lui. Il était Hollandais de nation. Au

reste, toutes les autres inquisitions des Indes répondent à celle-ci de

Goa. C'est toutes les bonnes fêtes qu'ils font justice. Ils font marcher

tous ces pauvres criminels ensemble avec des chemises ensoufrées et

peintes de flammes de feu; et la différence de ceux qui doivent mourir

d'avec les autres, est que les flammes vont en haut, et celles des

autres en bas. On les mène droit à la grande église, qui est assez près

de la prison, et sont là durant la messe et le sermon, auquel on leur

fait de grandes remontrances; après, on les mène au Campo Santo-Lazaro,

et là on brûle les uns en présence des autres qui y assistent.»

C'est un spectacle curieux de voir tous les nouveaux chrétiens de la

domination portugaise avec un grand chapelet de bois qu'ils portent au

cou; et les Portugais mêmes, hommes et femmes, qui en portent sans cesse

un entre les mains, sans le quitter dans les exercices les plus

profanes et les plus opposés aux bonnes moeurs. Ils ont quelques autres

usages d'une piété assez mal entendue. À la messe, par exemple, lorsque

le prêtre lève l'hostie consacrée, ils lèvent tous le bras, comme s'ils

voulaient la montrer, et crient deux ou trois fois de toute leur force,

_misericordia!_ Ils poussent un cri bien plus effrayant, au rapport de

quelques voyageurs modernes, lorsque, se précipitant vers le lieu où

l'on exécute les _autodafé_, et pleins de cette curiosité barbare qui se

permet le spectacle d'un supplice, ils répètent, en se pressant les uns

sur les autres, à l'aspect d'un juif qu'on va brûler, _judeo! judeo!_ Ce

murmure sourd, ce frémissement d'une rage pieuse (je le répète d'après

un voyageur français qui en a été témoin) fait frissonner jusqu'au fond

de l'âme; il semble qu'alors tout un peuple soit composé de bourreaux.

En général, tout ce qu'on rapporte de cette nation prouve une dévotion

sombre et mélancolique, un culte de terreur qui rappelle ce mot de La

Bruyère: «Il y a des gens dont on peut dire, non pas qu'ils craignent

Dieu, mais qu'ils en ont peur.» On pourrait citer aussi ce beau vers de

la tragédie d'_Oreste_ qui peint Clytemnestre tremblant devant les

dieux:

Elle semblait les craindre, et non les adorer.

CHAPITRE IV.

Golconde.

La division générale de l'Inde présente d'abord à nos recherches les

régions situées en-deçà du Gange, que l'on peut distinguer en deux

parties, l'occidentale, nommée autrement côte de Malabar, dont nous

venons de parler; et l'orientale, qui s'étend vers la côte de

Coromandel. On sent bien que notre plan n'est point de donner une

description exactement géographique de toutes les contrées situées entre

ces deux côtes. Nous nous bornons à suivre les voyageurs dans les pays

d'où l'on peut tirer des détails intéressans, et qui ont paru fixer

principalement leur attention. Nous ne nous sommes arrêté sur la côte de

Malabar, qu'à Surate et à Goa. Avant de passer sur la côte opposée, nous

trouvons sur notre route Golconde, qui mérite d'occuper nos lecteurs.

Gingi, Tanjaour, Maduré, et tous les pays qui s'étendent vers la pointe

du cap Comorin, ne nous offrent rien, dans les récits des voyageurs, qui

puisse ajouter aux notions que nous cherchons à prendre du grand pays de

l'Inde. Nos observations sur ce pays étant principalement tirées de

Tavernier, nous croyons devoir dire un mot de ce célèbre voyageur qui a

reçu tant d'éloges et essuyé tant de censures. Lorsqu'il raconte sur la

foi d'autrui, on peut croire et on a prouvé que ces récits sont souvent

fabuleux; mais, comme il ne manque ni de probité ni de lumières, on peut

d'autant moins le démentir sur ce qu'il a vu de ses propres yeux, qu'en

le comparant avec les voyageurs les plus estimés, on ne s'aperçoit point

qu'il soit jamais en contradiction avec eux. Son critique le plus

violent a été le ministre Jurieu; mais, par le mal que Tavernier avait

dit des Hollandais dans ses voyages, on peut présumer qu'il entrait dans

les censures de Jurieu beaucoup de partialité nationale; et le caractère

connu de ce critique protestant, l'amertume et la violence de ses

déclamations contre Tavernier, doivent faire penser qu'il écoutait

beaucoup plus son animosité personnelle que le zèle de la vérité. Bayle,

en convenant lui-même des reproches qu'on peut faire à Tavernier, le

justifie sur le degré de croyance qu'il mérite quand il parle comme

témoin oculaire, et infirme le témoignage de Jurieu par une réflexion

très-juste: «Que n'a-t-on pris, dit-il, le parti d'opposer relation à

relation, faits à faits, au lieu d'entasser des injures personnelles?»

Jean-Baptiste Tavernier était né, en 1605, à Paris, où son père, natif

d'Anvers, était venu s'établir pour y faire le commerce des cartes

géographiques. Les curieux qui venaient en acheter chez lui, s'y

arrêtant quelquefois à discourir sur les pays étrangers, l'inclination

naturelle du jeune Tavernier pour les voyages ne fut pas moins échauffée

par leurs discours que par la vue de tant de cartes. Aussi commença-t-il

à s'y livrer dès sa plus tendre jeunesse. On apprendra par son exemple

que l'ardeur et l'industrie peuvent conduire à la fortune avec fort peu

de secours. Il gagna dans ses voyages d'Orient des biens si

considérables par le commerce de pierreries, qu'à son retour en 1668,

après avoir été anobli par Louis XIV, il se vit en état d'acheter la

baronnie d'Aubonne, au canton de Berne, sur les bords du lac de Genève.

Cependant la malversation d'un de ses neveux, auquel il avait confié la

direction d'une cargaison de deux cent vingt-deux mille livres, dont il

espérait tirer au Levant plus d'un million de profit, jeta ses affaires

dans un si grand désordre, que, pour payer ses dettes ou pour se mettre

en état de former d'autres entreprises, il vendit cette terre à M. du

Quesne, fils aîné d'un de nos grands hommes de mer. Ensuite, s'étant mis

en chemin dans l'espérance de réparer ses pertes par de nouveaux

voyages, il mourut à Moscou, dans le cours du mois de juillet 1689, âgé

de quatre-vingt-quatre ans.

Il avait recueilli quantité d'observations dans six voyages qu'il avait

faits pendant l'espace de quarante ans, en Turquie, en Perse et aux

Indes; mais un si long commerce avec les étrangers lui avait fait

négliger sa langue naturelle, jusqu'à le mettre hors d'état de dresser

lui-même ses relations: elles ont été rédigées par différens écrivains,

Chappuzeaux, La Chapelle, etc.

Le royaume de Golconde prend son nom de la ville de Golconde, qui en est

la capitale, et que les Persans et les Mogols ont nommée Haïderabad,

située à 17 degrés et demi de latitude nord. On ne trouve dans aucun

voyageur l'exacte mesure de son étendue; et les itinéraires de Tavernier

ne peuvent donner là-dessus que des lumières d'autant plus imparfaites,

que diverses révolutions y ont apporté beaucoup de changemens; mais en

général c'est un pays dont on vante la fertilité. Il produit abondamment

du riz et du blé, toutes sortes de bestiaux et de volailles, et les

autres nécessités de la vie. On y voit quantité d'étangs qui sont

remplis de bon poisson, surtout d'une espèce d'éperlans fort délicats.

Le climat est fort sain. Les habitans divisent leurs années en trois

saisons: mars, avril, mai et juin font l'été; car, dans cet espace,

non-seulement l'approche du soleil cause beaucoup de chaleur, mais le

vent, qui semblerait devoir la tempérer, l'augmente à l'excès; il y

souffle ordinairement vers le milieu de mai un vent d'ouest qui échauffe

plus l'air que le soleil même. Dans les chambres les mieux fermées, le

bois des chaises et des tables est si ardent, qu'on n'y saurait toucher,

et qu'on est obligé de jeter continuellement de l'eau sur le plancher

et sur les meubles; mais cette ardeur excessive ne dure que six ou sept

jours, et seulement depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures

après midi; il s'élève ensuite un vent frais qui la tempère

agréablement. Ceux qui ont la témérité de voyager pendant ces extrêmes

chaleurs sont quelquefois étouffés dans leurs palanquins. Elles

dureraient pendant tous les mois de juillet, d'août, de septembre et

d'octobre, si les pluies continuelles qui tombent alors en abondance ne

rafraîchissaient l'air, et n'apportaient aux habitans le même avantage

que les Égyptiens reçoivent du Nil. Leurs terres étant préparées par

cette inondation, ils y sèment leur riz et leurs autres grains, sans

espérer d'autres pluies avant la même saison de l'année suivante. Ils

comptent leur hiver au mois de décembre, de janvier et de février: mais

l'air ne laisse pas d'être alors aussi chaud qu'il est au mois de mai

dans les provinces septentrionales de France; aussi les arbres de

Golconde sont-ils toujours verts et toujours chargés de fruits mûrs. On

y fait deux moissons de riz. Il se trouve même des terres qu'on sème

trois fois.

Les habitans de Golconde sont presque tous de belle taille, bien

proportionnés, et plus blancs de visage qu'on ne saurait se l'imaginer

d'un climat si chaud. Il n'y a que les paysans qui soient un peu

basanés. Leur religion est un mélange d'idolâtrie et de mahométisme.

Ceux qui sont attachés à la secte de Mahomet ont adopté la doctrine des

Persans. Les idolâtres suivent celle des bramines.

Quoique l'usage fasse donner à présent le nom de Golconde à la capitale

du royaume, elle se nomme proprement Bagnagar. Golconde est une

forteresse qui en est éloignée d'environ deux lieues, où le roi fait sa

résidence ordinaire, et qui n'a pas moins de deux lieues de circuit. La

ville de Bagnagar fut commencée par le bisaïeul du monarque qui occupait

le trône pendant le voyage de Tavernier, à la sollicitation d'une de ses

femmes qu'il aimait passionnément, et qui se nommait Nagar. Ce n'était

auparavant qu'une maison de plaisance où l'on entretenait de fort beaux

jardins pour le roi. En y jetant les fondemens d'une grande ville, il

lui fit prendre le nom de sa femme; car Bag-Nagar signifie le jardin de

Nagar. On y rencontre à peu de distance quantité de grandes roches, qui

ressemblent à celles de la forêt de Fontainebleau. Une grande rivière

baigne les murs du côté du sud-ouest, et va se jeter proche de

Mazulipatan, dans le golfe de Bengale; on la passe à Bagnagar sur un

grand pont de pierre, dont la beauté ne le cède guère à celle du

Pont-Neuf de Paris. La ville est bien bâtie et de la grandeur de celle

d'Orléans. On y voit plusieurs belles et grandes rues, mais qui, n'étant

pas mieux pavées que toutes les villes de Perse et des Indes, sont fort

incommodes en été par le sable et la poussière dont elles sont

remplies.

Dans un endroit de la ville, dit Tavernier, on voit une pagode commencée

depuis cinquante ans, et demeurée imparfaite, qui sera la plus grande de

toutes les Indes, s'il arrive jamais qu'elle soit achevée. On admire

surtout la grandeur des pierres. Celle de la niche, qui est l'endroit où

doit se faire la prière, est une roche entière, d'une si prodigieuse

grosseur, que cinq ou six cents hommes ont employé cinq ans à la tirer

de la carrière, et qu'il a fallu quatorze cents boeufs pour la traîner

jusqu'à l'édifice. Une guerre du roi de Golconde et du Mogol a fait

suspendre ce bel ouvrage, qui aurait passé, suivant Tavernier, pour le

plus merveilleux monument de toute l'Asie.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 18 / 24 段