«Pendant la récolte du riz, quelques chrétiens qui avaient été

idolâtres, étant allés travailler à la terre, un jeune enfant qu'ils

avaient laissé seul à la maison en sortit pour s'aller coucher, à

quelques pas de la porte, sur des feuilles de palmier, où il s'endormit

jusqu'au soir. Ses parens, qui revinrent fatigués du travail, le virent

dans cet état; mais ne pensant qu'à préparer leur nourriture, ils

attendirent qu'elle fût prête pour aller l'éveiller. Bientôt ils lui

entendirent pousser des cris à demi étouffés, qu'ils attribuèrent à son

indisposition. Cependant, comme il continuait de se plaindre, quelqu'un

sortit, et vit en s'approchant qu'une de ces grosses couleuvres avait

commencé à l'avaler. L'embarras du père et de la mère fut aussi grand

que leur douleur. On n'osait irriter la couleuvre, de peur qu'avec ses

dents elle ne coupât l'enfant en deux, ou qu'elle n'achevât de

l'engloutir. Enfin, de plusieurs expédiens, on préféra celui de la

couper par le milieu du corps, ce que le plus adroit et le plus hardi

exécuta fort heureusement d'un seul coup de sabre. Mais comme elle ne

mourut pas d'abord, quoique séparée en deux, elle serra de ses dents le

corps de l'enfant, et l'infecta tellement de son venin, qu'il expira peu

de momens après.

»Un soir, ajoute Dellon, après avoir soupé, nous entendîmes un chacal

qui criait seul proche de notre maison, et d'une manière si

extraordinaire, que tout le bruit de nos chiens ne le fit point écarter.

Nous fîmes sortir nos gens avec leurs armes, par précaution contre les

tigres. Ils trouvèrent qu'une couleuvre avalait le chacal, qu'elle avait

apparemment trouvé endormi. Ils la tuèrent et le chacal aussi. Elle

n'avait pas plus de dix pieds de long.»

Schouten donne à ces monstres affamés le nom de _polpogs_. «Ils ont,

dit-il, la tête affreuse et presque semblable à celle du sanglier. Leur

gueule et leur gosier s'ouvrent jusqu'à l'estomac lorsqu'ils voient une

grosse pièce à dévorer. Leur avidité doit être extrême, car ils

s'étranglent ordinairement lorsqu'ils dévorent un homme ou quelque autre

animal. On prétend d'ailleurs que l'espèce n'en est pas venimeuse. Il

est vrai que nos soldats, pressés de la faim, en ayant quelquefois

trouvé qui venaient de crever pour avoir avalé une trop grosse pièce,

telle qu'un veau, les ont ouverts, en ont tiré la bête qu'ils avaient

dévorée, l'ont fait cuire et l'ont mangée sans qu'il leur en soit arrivé

le moindre mal.»

Le même écrivain en décrit une espèce que les Hollandais ont nommée

_preneurs de rats_, parce qu'ils vivent effectivement de rats et de

souris comme les chats, et qu'ils se nichent dans les toits des maisons.

Loin de nuire aux hommes, ils passent sur le corps et le visage de ceux

qui dorment, sans leur causer aucune incommodité. Ils descendent dans

les chambres d'une maison comme pour les visiter, et souvent ils se

placent sur le plus beau lit. On embarque rarement du bois de chauffage

sans y jeter quelques-uns de ces animaux pour faire la guerre aux

insectes qui s'y retirent.

Ajoutons à cette description du Malabar le jugement d'un voyageur qui en

avait parcouru toutes les parties. Il ne balance point à le regarder

comme le plus beau pays des Indes orientales en-deçà du Gange. Ce n'est

pas, dit-il, que l'Asie n'ait quantité de côtes maritimes dont l'aspect

est charmant; mais, à ses yeux, elles n'approchent point de celles du

Malabar. On y voit de la mer plusieurs villes considérables, telles que

Cananor, Calicut, Cranganor, Cochin, Porga, Calycouland, Coyland, etc.

On y découvre des allées, ou plutôt des bois de cocotiers, de palmiers

et d'autres arbres. Les cocotiers, qui sont toujours verts et chargés

de fruits, s'avancent jusqu'au bord du rivage, où, pendant la marée, les

brisans vont arroser leurs racines, sans que ces cocotiers reçoivent

aucune altération de l'eau salée. Mais ce ne sont pas les bois seuls qui

font l'ornement de cette côte. On y voit de belles campagnes de riz, des

prairies, des pâturages, de grandes rivières, de gros ruisseaux et des

torrens d'eau pure. De Calicut et de la côte septentrionale, on peut

aller vers le sud jusqu'à Coyland par des eaux internes. Il est vrai

qu'elles n'ont pas assez de profondeur pour recevoir de gros bâtimens;

mais elles forment de grands étangs, des viviers et des bassins pour

toutes sortes d'usages. Elles nourrissent une extrême quantité de

poissons. Les arbres y sont couverts d'une perpétuelle verdure, et la

terre n'est pas moins ornée, parce que la gelée, la neige et la grêle

n'y flétrissent jamais l'herbe ni les fleurs.

Les royaumes de Cananor et de Calicut, continue le même écrivain, sont

les deux pays des Indes qui ont été connus les premiers des Portugais.

Celui de Cananor, où la plupart des géographes font commencer la côte de

Malabar, est à quatorze ou quinze lieues de Mangalor. Calicut, siége de

l'empire des Samorins, commence proche de la rivière de Berghera, au

nord du royaume de Cananor, et se termine à celui de Cranganor. Sa

longueur est de trente ou quarante lieues sur vingt de largeur.

Cranganor est entre Calicut et Cochin. Il n'est pas d'une grande

étendue; mais, depuis que les Hollandais sont en possession de sa

capitale, ils l'ont assez fortifiée pour la rendre capable de résister à

toutes sortes d'attaques. Le royaume de Cochin commence à la rivière de

Cranganor, et finit à cinq ou six lieues au sud de la ville de Cochin,

qui en est la capitale. Il renferme dans sa dépendance l'île de Vaïpi.

Au sud de Cochin, on trouve le royaume de Percatti ou Porca, et plus

loin, dans les terres, deux autres petits royaumes de nulle

considération. Porca finit au sud du royaume de Calicoulang, qui finit

de même au sud de celui de Coyland; et Coyland s'étend au sud jusqu'au

cap de Comorin, partie la plus méridionale du continent des Indes

en-deçà du Gange. L'état de Coyland n'a pas plus de quinze lieues de

longueur. Les Hollandais en ont fortifié la capitale avec autant de soin

que celles de Cochin et de Cranganor, après les avoir enlevées toutes

trois aux Portugais; sur quoi le même voyageur admire le bonheur de la

Compagnie hollandaise des Indes orientales, pour laquelle il semble que

les Portugais eussent travaillé plus d'un siècle en faisant bâtir

quantité de belles villes qui sont passées entre ses mains, et qui font

aujourd'hui le fondement de sa puissance. Les hautes montagnes de

Balagate, qu'on découvre de plusieurs endroits du rivage de ces divers

états, forment comme un mur de séparation entre la côte de Malabar et

celle de Coromandel, qui laisse l'une à l'est, et l'autre à l'ouest.

CHAPITRE II.

Surate.

Après cette vue générale du Malabar, nous devons nous arrêter un moment

sur les deux villes les plus célèbres de cette côte, Surate, dépendance

de l'empire mogol, et Goa, autrefois la capitale florissante des

établissemens portugais dans l'Inde, aujourd'hui le faible reste d'une

puissance renversée.

Surate est située sur le golfe de Cambaye, à l'extrémité septentrionale

de la mer Indienne, et fait partie du royaume de Guzarate. Sa position

est par le 21e. degré et demi de latitude nord. Elle est arrosée par le

Taphy, belle et grande rivière qui forme un port, où les plus gros

bâtimens de l'Europe peuvent entrer facilement. Le climat est fort

chaud; mais son ardeur excessive est tempérée par des pluies douces qui

tombent dans les saisons où le soleil a le plus de force, et par des

vents qui soufflent régulièrement dans certains mois. Ce mélange

d'humidité et de chaleur fait le plus fertile et le plus beau pays du

monde d'un terrain qui serait naturellement sec et inhabitable. Le riz

et le blé, nécessaires pour la nourriture d'une si grande ville, y

croissent en abondance avec tout ce qui peut servir à la bonne chère.

Les habitans n'épargnent rien pour embellir leurs maisons. On est

surpris de voir les dehors aussi ornés d'ouvrages de menuiserie que les

appartemens les plus propres. L'intérieur est d'une magnificence

achevée. On y marche sur la porcelaine, et de toutes parts les murs

brillent de cette précieuse matière, outre une quantité infinie de

vases, qui donnent aux chambres un air incomparable de fraîcheur et de

propreté. Les fenêtres ne reçoivent pas le jour, comme en Europe, par

des carreaux de verre, mais par des écailles de crocodiles ou de

tortues, ou par des nacres de perles, dont les différentes couleurs

adoucissent la lumière du soleil, et la rendent plus agréable sans la

rendre plus obscure. Les toits sont en plates-formes, et servent le soir

à la promenade: souvent même on y fait tendre des lits pour y passer la

nuit plus fraîchement. C'est presque le seul moyen d'éviter les grandes

chaleurs qui se font sentir la nuit dans l'intérieur des maisons, tandis

que l'air est frais au-dehors.

Outre les maisons publiques, qui sont l'ouvrage des magistrats, Carré,

voyageur français, vante celles que d'autres nations avaient fait bâtir

comme à l'envi, et qui occupent de grands quartiers de la ville. On

distinguait par différens étendards les comptoirs des Français, des

Anglais et des Hollandais. Ces trois grands édifices joignaient à leur

beauté l'avantage d'être si bien fortifiés, qu'ils étaient à couvert de

toutes sortes d'insultes.

L'or de Surate est si fin, que, le transportant en Europe, on peut y

gagner douze ou quatorze pour cent. L'argent, qui est le même dans tous

les états du Mogol, surpasse celui du Mexique et les piastres de

Séville: il a moins d'alliage que tout autre argent. L'Anglais Ovington

dit qu'il n'y a jamais vu de pièces rognées, ni d'or ou d'argent qui eût

été falsifié. La roupie d'or en vaut quatorze d'argent, et celle

d'argent vingt-sept sous d'Angleterre, ou cinquante-quatre sous de

France.

On apporte à Surate des marchandises de toutes les parties de l'Asie;

elles y sont achetées par les Européens, les Turcs, les Arabes, les

Persans et les Arméniens. Il n'y a point de marchands qui se répandent

plus dans le monde, et qui voyagent avec autant d'ardeur que les

Arméniens; leur langue est une des plus usitées dans l'Asie. De tout

temps ils ont été célèbres par leur commerce: c'était dans leur

voisinage, c'est-à-dire sur le Phase, qu'était autrefois la toison d'or;

toison fameuse parmi les anciens, mais qui n'était qu'un grand commerce

de laine, de peaux et de fourrures que les peuples du Nord y portaient.

Les marchands Indiens, qui viennent par terre à Surate, se servent

rarement de chevaux pour le transport de leurs marchandises, parce

qu'ils sont tous employés au service du prince; ils les amènent dans

des chariots, sur des dromadaires, des chameaux et des ânes.

Ce sont les Hollandais qui apportent à Surate toutes sortes d'épiceries.

Les Anglais y apportent particulièrement du poivre.

Outre le gouverneur militaire de Surate, qui demeure constamment au

château, comme s'il y était prisonnier, les habitans ont leur gouverneur

civil, qui est chargé particulièrement de l'administration des affaires

publiques et de la justice. Il ne s'éloigne guère plus souvent de son

palais, pour être à portée de recevoir sans cesse les requêtes des

principaux marchands, et de régler les affaires qui demandent une

prompte exécution. S'il sort pour prendre l'air, il est assis sur un

éléphant, dans un fauteuil magnifique. Outre le conducteur de l'animal,

il a près de lui un domestique qui l'évente et qui chasse les mouches

avec une queue de cheval attachée au bout d'un petit bâton de la

longueur d'un pied. Cet éventail, tout simple qu'il doit paraître, est

le seul en usage parmi les grands, et pour la personne même de

l'empereur. Entre différentes marques de grandeur, le gouverneur de

Surate nourrit plusieurs éléphans; il entretient une garde de cavalerie

et d'infanterie pour la sûreté de sa personne et pour l'exécution de ses

ordres.

Quoique Surate soit habitée par toutes sortes de nations, les querelles

et les disputes mêmes y sont rares. Les Indiens idolâtres, plus propres

à recevoir une injure qu'à la faire, évitent soigneusement tous les

crimes odieux et nuisibles à la société, tels que le meurtre et le vol.

Ovington apprit avec étonnement que dans une si grande ville il y avait

plus de vingt ans que personne n'avait été puni de mort. L'empereur se

réserve le droit des sentences capitales. On ne les communique qu'aux

tribunaux les plus éloignés de sa cour; ainsi, dans les cas

extraordinaires, on informe ce monarque du crime; et, sans faire venir

le coupable, il impose le châtiment.

S'il se fait quelque vol à la campagne dans la dépendance de Surate, un

officier, qui se nomme le _poursdar_, est obligé d'en répondre; il a

sous ses ordres plusieurs compagnies de gens armés qui observent

continuellement les grands chemins et les villages pour donner la chasse

aux voleurs. En un mot, comme il y a peu de villes où le commerce soit

aussi florissant qu'à Surate, il n'y en a guère où l'on apporte autant

de soin au maintien du repos et de la sûreté publique.

Ovington parle avec complaisance d'un grand hôpital, dans le voisinage

de cette ville, entretenu par les Banians, pour les vaches, les chèvres,

les chiens, et d'autres animaux qui sont malades ou estropiés, ou trop

vieux pour le travail. Un homme qui ne peut plus tirer de service d'un

boeuf, et qui est porté à lui ôter la vie pour s'épargner la dépense de

le nourrir, ou pour se nourrir lui-même de sa chair, trouve un Banian

charitable qui ne manque pas, lorsqu'il est informé du danger de cet

animal, de le demander au maître, et qui, l'achetant quelquefois assez

cher, le place dans cet hôpital, où il est bien traité jusqu'au terme

naturel de sa vie.

Près du même édifice on en voit un autre qui est fondé pour les

punaises, les puces, et toutes les espèces de vermine qui sucent le sang

des hommes. De temps en temps, pour donner à ces animaux la nourriture

qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une nuit sur un

lit dans cet hôpital; mais on a la précaution de l'y attacher, de peur

que, la douleur des piqûres l'obligeant de se retirer avant le jour, il

ne puisse les nourrir à l'aise de son sang. C'est pousser un peu loin

l'amour pour les animaux. Les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que

tout ce qui ne vit que du mal d'autrui ne mérite pas de vivre? Ce n'est

pas pour les insectes nourris à Surate que nous faisons cette réflexion.

Thévenot, voyageur français, regarde Surate et son canton comme la plus

belle partie de la province du Guzarate, indépendamment des avantages

extraordinaires que cette ville tire de son commerce; et la province

même, comme la plus agréable de l'Indostan: c'était autrefois un

royaume, qui tomba sous la domination du grand-mogol Akbar, vers l'année

1595.

C'est ici le lieu de placer une aventure fort touchante arrivée au

voyageur Carré, dont nous venons de tirer les détails qui regardent

Surate. Il traversait les déserts de l'Arabie; il s'était pourvu en

Perse d'un guide arabe, nommé _Hadgi-Hassem_, dont on lui avait garanti

le courage et la fidélité. Un jour que la disette d'eau, ou plutôt

l'infection que les sauterelles avaient répandue dans tous les puits qui

se trouvent sur la route, les avait réduits pour unique ressource à une

petite provision d'eau fraîche qu'ils portaient dans des outres, ils

aperçurent, à quatre cents pas d'une colline, un cavalier bien monté qui

venait à eux à toute bride: ils s'arrêtèrent avec quelque défiance dans

un lieu rempli de brigands: ils le couchèrent en joue, Carré armé de son

fusil, et l'Arabe de son arc. Le cavalier retint son cheval, et leur

cria en langue turque qu'il ne pensait point à les insulter. En leur

tenant ce discours, il reculait sur ses traces pour se mettre hors de la

portée du fusil qui lui était suspect. Lorsqu'il se crut en sûreté, il

fit un signe de la main; et, baissant la pointe de sa lance, il fit

entendre aux étrangers qu'il désirait leur parler.

Hadgi-Hassem ne balança point à s'approcher de lui: Carré les laissa un

moment ensemble. Après quelques mots d'explication, le cavalier, s'étant

assuré qu'il n'avait rien à craindre, descendit de cheval, et la

conversation devint commune; mais les complimens ne furent pas longs.

Il était si plein de son malheur, qu'il ne pouvait parler d'autre chose.

«J'ai, leur dit-il, derrière cette colline, une grosse compagnie de gens

que j'amène d'Alep. Avancez, vous allez être témoin de notre funeste

situation, et peut-être aiderez-vous à notre salut.»

Carré et son guide montèrent la colline; ils découvrirent bientôt la

caravane, composée d'une vingtaine de valets et d'environ cent chameaux

qui servaient à porter deux cents filles âgées de douze à quinze ans:

elles étaient dans un état dont la seule vue inspirait la pitié;

couchées par terre, la plupart fort belles, mais les yeux baignés de

larmes, et le désespoir peint sur leurs visages. Les unes jetaient des

cris pitoyables; d'autres s'arrachaient les cheveux.

«Jamais de ma vie, dit l'auteur, je ne serai aussi touché que je le fus

de ce spectacle; et, quoique j'entrevisse une partie de la vérité, je

demandai au cavalier turc qui étaient ces misérables filles, et d'où

venaient leurs lamentations. Il me répondit en italien que je voyais sa

ruine entière; qu'il était un homme perdu, et plus désespéré cent fois

que toutes ces filles ensemble. «Il y a dix ans, ajouta-t-il, que je les

élève dans Alep, avec des soins et des peines infinies, après les avoir

achetées bien cher. C'est ce que j'ai pu rassembler de plus beau en

Grèce, en Géorgie, en Arménie; et dans le temps que je les conduis pour

les vendre à Bagdad, où la Perse, l'Arabie et le pays du Mogol s'en

fournissent, j'ai le malheur de les voir périr faute d'eau, pour avoir

pris le chemin du désert, comme le plus sûr.»

»Ce récit m'inspira une égale horreur pour sa personne et pour sa

profession. Cependant je feignis d'autres sentimens pour l'engager à

nous apprendre le reste de son aventure. Il continua librement; et nous

montrant des fossés qui venaient d'être comblés: «J'ai déjà fait

enterrer, nous dit-il, plus de vingt de ces filles et dix eunuques qui

sont morts pour avoir bu de l'eau des puits. C'est un poison mortel pour

les hommes et les bêtes. À peine même y trouve-t-on de l'eau; ce ne sont

que des sauterelles mortes, dont l'odeur seule est capable de tout

infecter. Nous sommes réduits à vivre du lait des chameaux femelles; et

si l'eau continue de nous manquer, il faut m'attendre à laisser dans ces

déserts la moitié de mes espérances.»

»Pendant que je détestais au fond du coeur la barbarie de cet infâme

marchand, la compassion dont j'étais rempli pour tant de malheureuses

filles me tirait les larmes des yeux; mais je me crus près de mourir de

saisissement et de douleur lorsque j'en vis neuf ou dix qui touchaient à

leur fin, et que j'aperçus sur les plus beaux visages du monde les

dernières convulsions de la mort.

»Je m'approchai d'une d'entre elles qui allait expirer, et coupant la

corde qui attachait nos outres, je me hâtai de lui offrir à boire. Mon

guide arabe devint furieux. Je compris par l'excès auquel il s'emporta

combien ces peuples ont de férocité dans les moeurs. Il prit son arc, et

d'un coup de flèche il tua la jeune fille que je voulais secourir.

Ensuite il jura qu'il traiterait de même toutes les autres, si je

continuais de leur donner de l'eau. «Ne vois-tu pas, me dit-il d'un ton

brutal, que, si tu prodigues le peu d'eau qui nous reste, nous serons

bientôt réduits à la même extrémité? Sais-tu que d'ici à vingt lieues il

n'y en a pas une goutte qui ne soit empoisonnée par les sauterelles

pouries?» En me tenant ce discours, il fermait les outres, et les

attachait au cheval avec une action si violente et tant de fureur dans

les yeux, que la moindre résistance l'eût rendu capable de m'attaquer

moi-même.

»Cependant il conseilla au marchand turc d'envoyer quelques-uns de ses

gens avec des chameaux dans les marais de Taiba, qui ne devaient pas

être fort éloignés, et dans lesquels il se trouve des eaux vives qui

pouvaient avoir été garanties de la corruption; mais la crainte que les

Arabes de cette ville ne vinssent enlever ce qui lui restait de sa

marchandise l'empêchait de prendre ce parti, et nous le laissâmes dans

une irrésolution dont nous ne vîmes pas la fin.

»Je ne dirai rien des cris que j'entendis jeter à tant de victimes

innocentes lorsque, nous voyant partir, elles perdirent l'espérance

qu'elles avaient eue pendant quelques instans, de trouver du soulagement

à la soif qui les consumait. Ce souvenir m'afflige encore.»

CHAPITRE III.

Goa.

L'île de Goa était, comme on l'a vu dans le premier volume de cet

Abrégé, une dépendance du royaume de Décan; elle a donné son nom à la

ville qui en est la capitale. Cette île, dont le circuit est d'environ

huit lieues, est formée par une belle et grande rivière qui l'environne,

et qui fait plusieurs autres îles peuplées d'Indiens et de Portugais.

Cette rivière est assez profonde, quoique les grands vaisseaux, tels que

les caraques et les galions, soient obligés de s'arrêter à l'embouchure,

qui porte le nom de Barre. Les bords de l'île sont défendus par sept

forteresses, dont les deux principales sont à l'embouchure de la

rivière: l'une au nord, du côté de la terre ferme, qui est le pays de

Bardes, dépendant aussi des Portugais, et pour la garde d'une belle

fontaine d'eau fraîche autant que pour celle de la rivière; l'autre à

l'opposite, sur un cap de l'île. Ces deux forteresses défendent fort

bien l'entrée de la rivière; mais elles ne peuvent empêcher les navires

étrangers de mouiller à la Barre, et par conséquent de fermer le passage

aux vaisseaux portugais.

Toute l'île est montagneuse: la plus grande partie est d'une terre rouge

dont les habitans font d'assez belles poteries; mais on y trouve une

autre terre d'un gris noirâtre, beaucoup plus fine et plus délicate, qui

sert aussi à faire des vases de la finesse du verre. Le pays n'est pas

des plus fertiles; ce qu'il faut moins attribuer aux mauvaises qualités

du terroir qu'à ses montagnes; car on sème dans les vallées du riz et du

millet qui se moissonnent deux fois l'année. L'herbe et les arbres y

conservent toujours leur verdure, comme dans la plupart des îles et des

pays qui sont entre les deux tropiques. On y voit un grand nombre de

vergers bien plantés et fermés de murailles, qui servent de promenades

et de maisons de campagne aux Portugais. Ils y conduisent de l'eau par

un grand nombre de canaux pour l'entretien des cocotiers dont ils tirent

leur vin et leurs ustensiles. Assez près de la ville est un fort bel

étang de plus d'une lieue de tour, sur les bords duquel les seigneurs

ont de fort belles maisons et des jardins remplis de toutes sortes de

fruits.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 17 / 24 段