Les Malabares à qui la loi permet de porter les armes s'en servent avec

beaucoup d'adresse. À peine les enfans ont la force de marcher, qu'on

leur met entre les mains de petits arcs et des flèches proportionnées,

avec lesquelles ils font la guerre aux oiseaux. À l'âge de dix ou douze

ans, ils sont envoyés dans les académies entretenues aux dépens du

prince, où la subsistance et l'instruction sont gratuites. Chacun

fabrique les armes dont il se sert. Leurs mousquets sont néanmoins fort

légers. Ils ont tous un moule pour les balles. En tirant, ils appuient

la crosse du fusil contre leur joue, sans qu'il arrive jamais aucun

inconvénient de cette méthode. On leur voit rarement manquer leur coup:

ils se servent aussi de sabres et de lances; mais rien n'est comparable

à l'adresse avec laquelle ils tirent de l'arc. Dellon leur a vu souvent

tirer deux flèches, l'une immédiatement après l'autre, et percer de la

seconde le bois de la première. La longueur ordinaire de leurs arcs est

de six pieds, et leurs flèches sont longues de trois. Le fer a trois

doigts de large sur huit de long. Ils ne les portent point dans un

carquois, comme les Mogols, qui en ont de beaucoup plus petites; mais

ils en tiennent six ou sept dans la main. Avec l'arc, la lance et le

mousquet, ils ont au côté gauche un petit coutelas sans fourreau, large

d'un demi-pied et long d'un pied et demi, qui est soutenu par un crochet

de fer. Cette arme ne s'emploie que dans les combats où ils ne peuvent

plus se servir des autres armes. Ceux qui portent le sabre l'ont nu dans

une main, avec une rondache dans l'autre. Toutes les armes sont

entretenues avec une propreté dont les autres Indiens sont fort

éloignés.

Dans les académies, la jeune noblesse est souvent exercée aux fonctions

militaires devant le prince et les grands. On nomme des juges. Les

directeurs choisissent les plus habiles écoliers, et les divisent en

deux bandes, qui doivent combattre en champ clos pendant un temps

limité; mais ces divertissemens dégénèrent presque toujours en

véritables combats, et finissent par une effusion de sang qui coûte la

vie à plusieurs de ces jeunes champions.

Quoique les naïres soient naturellement braves, et qu'ils portent

toujours leurs armes nues, ils en font rarement usage pour satisfaire

leurs ressentimens particuliers. La plupart de leurs différens se

terminent par des injures. S'ils en viennent quelquefois aux mains, ils

commencent par mettre bas leurs armes, et leur combat se fait à coups de

poings. Lorsqu'il s'élève une querelle d'importance entre deux naïres

riches et puissans, et que l'honneur de leurs familles y est intéressé,

chacun des deux adversaires choisit un ou plusieurs de ses vassaux dans

une tribu inférieure. Ils sont abondamment nourris pendant quelques

semaines. On leur apprend à manier les armes. Aussitôt qu'on les croit

bien instruits, on convient du jour et du lieu où le différent doit se

terminer. Le prince s'y rend avec toute sa cour. Les adversaires s'y

trouvent à la tête de ceux qui doivent combattre pour eux. La mêlée

commence entre ces malheureux vassaux, qui ne doivent être armés que de

deux petits coutelas à deux tranchans, et le combat ne finit

ordinairement que par la mort de tous les braves d'un des deux partis.

La victoire décide de la meilleure cause. Alors les deux naïres se

réconcilient tranquillement, avec peu de regret du sang qui s'est versé

pour eux, et dans l'orgueilleuse idée que leur propre sang est trop

noble et trop précieux pour être répandu dans toute autre cause que

celle du prince ou de l'état. Entre ces misérables victimes de la

vengeance de leurs maîtres, il est assez ordinaire que les vainqueurs

mêmes qui ont survécu à leurs ennemis jouissent peu de la victoire,

parce qu'ils ne sortent d'un combat si désespéré qu'avec des blessures

mortelles.

En général, les Malabares sont fort patiens. Ils s'abandonnent rarement

à la colère; s'ils se vengent, c'est toujours par les voies de

l'honneur. Ils ont tant d'horreur pour le poison, qu'à peine savent-ils

de quoi il peut être composé, quoique ce détestable usage soit fort

commun dans tous les autres pays de l'Inde.

Dans leurs guerres, ils ne connaissent aucun ordre. On ne les voit

observer ni rang, ni marche régulière, ni la moindre apparence de

discipline. Les rois de cette contrée ne cherchent point à s'agrandir

par l'usurpation des états voisins. S'ils pénètrent chez leurs ennemis,

c'est pour se venger par quelques ravages; et lorsqu'ils font la paix,

ils se restituent mutuellement toutes leurs conquêtes, à l'exception du

butin.

L'air est sain sur toute la côte. On y trouve abondamment du gibier de

toutes les espèces. La mer voisine est fort poissonneuse et le poisson

excellent. L'Asie a peu de pays où l'on trouve avec plus de facilité et

d'abondance tout ce qui est nécessaire à la subsistance des hommes. Les

fruits et les plantes y sont d'une excellence et d'une variété

singulières. Cependant le poivre du Malabar est moins estimé que celui

de quelques états voisins, quoiqu'il en produise beaucoup plus. On n'y

trouve du cardamome que dans le royaume de Cananor, sur une montagne

éloignée de la mer d'environ six à sept lieues. Le profit en est grand

pour les propriétaires, non-seulement parce qu'il n'en croît point

ailleurs, mais parce qu'il demande moins de culture que le poivre. On

est dispensé de le semer, et même de labourer la terre. Il suffit de

mettre le feu aux herbes qui se sont multipliées pendant les pluies et

que le soleil dessèche après l'hiver. Leurs cendres brûlées disposent la

terre à produire le cardamome. Il se transporte dans tous les royaumes

de l'Inde, en Perse, en Arabie, en Turquie, et jusqu'en Europe, où il ne

s'emploie guère néanmoins que pour les usages de la médecine: mais la

plupart des peuples de l'Asie ne trouvent rien de bien apprêté, s'il

n'y a du cardamome. Sa rareté en augmente la valeur jusqu'à le rendre

ordinairement trois ou quatre fois plus cher que le plus beau poivre.

Il se trouve de la cannelle dans le pays de Malabar; mais elle est si

peu comparable à celle qui vient de Ceylan, qu'elle n'est guère employée

que pour la teinture. On ne dit rien des arbres, qui sont communs à

toutes les parties de l'Inde. Mais, comme il n'y a point de pays où les

cocotiers soient en si grand nombre, ni dans lequel on en tire autant

d'avantages, c'est l'occasion de donner une description exacte de cet

admirable ouvrage de la nature.

Les Malabares donnent indifféremment le nom de _tenga_ au cocotier et à

son fruit. La hauteur ordinaire de cet arbre est de trente à quarante

pieds. Il est d'une grosseur médiocre, fort droit, et sans autres

branches que dix ou douze feuilles qui sortent du tronc vers le sommet.

Ces feuilles sont larges d'un pied et demi, et longues de huit ou dix.

Elles sont divisées comme celles du palmier qui porte les dattes. On les

emploie sèches et tressées pour couvrir les maisons. Elles résistent

pendant plusieurs années à l'air et à la pluie. De leurs filamens les

plus déliés on fait de très-belles nattes qui se transportent dans

toutes les Indes. Des plus gros filets on fait des balais. Le milieu,

qui est comme la tige de la feuille, et qui n'est pas moins gros que la

jambe, sert à brûler. On voit aux cocotiers un nombre de feuilles

presque toujours égal, parée qu'il en succède continuellement de

nouvelles aux anciennes.

Le bois de l'arbre est spongieux, et se divise en une infinité de

filamens; ce qui ne permet de l'employer à bâtir des maisons et des

vaisseaux que dans sa vieillesse, lorsqu'il devient plus solide: ses

racines sont en fort grand nombre et très-déliées; elles n'entrent pas

fort loin dans la terre; mais le cocotier n'en résiste pas moins à la

violence des orages; sans doute parce que, n'ayant point de branches, il

donne moins de prise à l'effort du vent. Au sommet, on trouve entre les

feuilles une sorte de coeur ou de gros germe qui approche du chou-fleur

par la figure et le goût, mais qui a quelque chose de plus agréable. Un

seul de ces germes suffit pour rassasier six personnes. Cependant on en

fait peu d'usage, parce que l'arbre meurt aussitôt qu'il est cueilli, et

ceux qui veulent s'accorder le plaisir d'en manger font toujours couper

le tronc. Entre ce chou et les fleurs il sort plusieurs bourgeons fort

tendres, à peu près de la grosseur du bras. En coupant leur extrémité,

on a déjà vu qu'on en fait distiller une liqueur qui a été décrite. Les

tives, dont la tribu s'attache particulièrement à l'agriculture, montent

chaque jour, soir et matin, au sommet des cocotiers. Ils portent à leur

ceinture un vase dans lequel ils versent ce qui a été distillé depuis

le soir ou le matin du jour précédent. Cette liqueur porte, au Malabar

comme dans l'Indoustan, le nom de _tary_ ou _soury_. C'est la seule

qu'on recueille régulièrement sur toute la côte. En la distillant, on en

fait d'assez bonne eau-de-vie, qui devient très-violente en la passant

trois fois à l'alambic. Si le tary frais est jeté dans une poêle pour y

bouillir avec un peu de chaux vive, il s'épaissit en consistance de

miel. S'il bout un peu plus long-temps, il acquiert la solidité du

sucre, et même à peu près sa blancheur; mais il n'a jamais la

délicatesse de celui des cannes. C'est de ce sucre que le peuple fait

toutes ses confitures: les Portugais l'appellent _jagre-jagara_, qui est

le nom malabare.

Les cocotiers dont on fait distiller le tary par l'incision des

bourgeons ne portent aucun fruit, parce que c'est de cette liqueur que

le fruit se forme et se nourrit. Mais ceux qu'on épargne pour en tirer

des cocos poussent de chacun de leurs bourgeons une sorte de grappe

composée de dix, douze ou quinze cocos au plus. La superficie de leur

première écorce est d'abord verte et fort tendre. Elle contient une

liqueur claire, agréable, saine et rafraîchissante, qui monte

quelquefois à plus d'une chopine dans les plus gros fruits. L'écorce qui

la renferme immédiatement se mange avec plaisir lorsqu'elle est tendre,

et a le goût des fonds d'artichauts. Mais à mesure que les cocos

mûrissent, une portion de cette eau se change insensiblement en une

substance blanche, molle et douce, qui a le goût de la crème. Les

Malabares donnent aux cocos à demi mûrs le nom d'_élixir_, et les

Portugais celui de _lagné_. Dans leur parfaite maturité, il ne reste que

très-peu d'eau, et le goût en devient moins agréable à mesure que la

quantité diminue. C'est de cette eau que se forme leur chair, qui est à

la fin aussi solide et aussi ferme que celle des noisettes, dont elle a

la blancheur et le goût. Les cuisiniers indiens en expriment le suc dans

leurs sauces les plus délicates. On la presse dans des moulins pour en

tirer une huile qui est la seule dont on se serve aux Indes. Récente,

elle égale en bonté l'huile d'amandes douces; en vieillissant, elle

acquiert le goût d'huile de noix; mais elle n'est alors employée que

pour la peinture.

L'arbre pousse de nouveaux bourgeons, et porte de nouveaux fruits trois

fois l'année. La grosseur des cocos est à peu près celle de la tête

humaine. Comme le moindre vent les fait tomber, il est dangereux de

s'asseoir sous les arbres qui les portent; mais on en est peu tenté,

parce qu'étant sans branches, ils n'offrent point d'abri contre les

ardeurs du soleil. La première écorce des cocos est fort polie et

toujours verte, quoiqu'elle jaunisse un peu en vieillissant, surtout

lorsque le fruit est anciennement tombé de l'arbre. Après la première

pellicule de cette écorce, ce qui reste est épais de trois doigts. On

le divise en filamens qui servent à faire toutes sortes de cordages, et

même des câbles pour les plus gros vaisseaux. La seconde enveloppe est

une coque fort dure, et de l'épaisseur d'un pouce; c'est cette coque qui

renferme la chair dont on tire l'huile. On en fait des tasses, des

cuillères, des poires à poudre et d'autres petits ouvrages. Le reste se

brûle pour en faire du charbon, qui sert aux forges des artisans.

Lorsqu'on a tiré l'huile de la chair, il reste un marc dont le peuple

nourrit les pourceaux et la volaille, et dont quantité de pauvres se

nourrissent eux-mêmes dans les années stériles.

Dellon conclut que l'éloge du cocotier n'est point exagéré lorsqu'on le

représente comme la plus utile et la plus merveilleuse de toutes les

productions de la nature. On fait de son tronc des maisons commodes,

dont le toit est couvert de ses feuilles, et dont les meubles ou les

ustensiles sont composés de son bois ou de ses coques. On en fait des

barques, avec leurs mâts et leurs vergues. Les cordages et les voiles se

font de ses filamens les plus déliés, dont on fabrique aussi diverses

sortes d'étoffes. Un bâtiment qui se trouve ainsi composé d'une partie

de l'arbre peut être chargé de fruit, d'huile, de vin, de vinaigre,

d'eau-de-vie, de miel, de sucre, d'étoffes et de charbon, qui sont tirés

des autres parties.

Schouten et Dellon vantent beaucoup une espèce d'arbre plus particulière

à cette contrée qu'aux autres pays de l'Inde, qui est de la hauteur de

nos plus grands noyers; et dont la feuille ressemble beaucoup à celle du

laurier. Il porte des fleurs d'une odeur très-agréable, et de son tronc

il distille une gomme qui sert à calfater les vaisseaux. Mais ce qu'il y

a de plus singulier dans une si grande espèce, c'est que ses branches,

comme celles du palétuvier, après s'être étendues en hauteur,

s'abaissent enfin vers la terre, et qu'à peine y ont-elles touché

qu'elles y prennent racine. Avec le temps elles deviennent si grosses,

qu'il n'est plus possible de les distinguer du tronc dont elles ont tiré

leur origine. Le même voyageur ajoute que, si l'on n'avait soin d'en

couper une partie pour les empêcher de s'étendre, un seul arbre

couvrirait par degrés les plus vastes campagnes, et formerait une

épaisse forêt.

La côte de Malabar produit toutes sortes de légumes. On y trouve

particulièrement une sorte de fèves qui ont quatre grands doigts de

largeur, et dont les cosses sont longues d'environ un pied et demi:

elles sont moins délicates que les nôtres, mais elles croissent en fort

peu de temps. La plante pousse de grandes feuilles dont on forme des

berceaux qui donnent un très-bel ombrage. On cultive avec soin, dans le

même pays, une autre plante fort curieuse, dont les feuilles ressemblent

à la pimprenelle. Ses fleurs approchent beaucoup, pour la figure, de

celle du jasmin double; mais, au lieu d'être blanches, elles sont d'un

rouge très-vif et très-beau. Comme elles n'ont point d'odeur, on ne les

cultive que pour le plaisir de la vue. La plante croît si vite et

s'étend tellement, qu'en peu de temps on en forme des haies de la

hauteur d'un homme. Rien n'a plus d'agrément dans un jardin,

lorsqu'elles sont bien touffues. On prendrait de loin leurs fleurs pour

autant de rubis, ou pour des étincelles de feu dont l'éclat est

merveilleusement relevé par la verdure des feuilles. Elles

s'épanouissent le matin au lever du soleil; et, conservant leur beauté

pendant tout le jour, elles tombent au coucher de cet astre pour faire

place à d'autres qui doivent paraître le lendemain. Cette plante

continue de fleurir ainsi sans interruption pendant le cours de l'année.

Une autre de ses propriétés, c'est qu'il suffit de l'avoir semée une

fois pour qu'elle produise des graines qui, tombant dans leur maturité,

prennent racine et se renouvellent d'elles-mêmes. Aussi les jardiniers

n'y apportent-ils pas d'autre soin que de les arroser dans les temps

secs.

Avec tous ces avantages naturels, les habitans du Malabar entendent

moins le jardinage, et n'ont pas la même curiosité pour les fleurs que

les peuples sujets du Mogol. D'ailleurs les femmes de cette côte, au

lieu de se frotter d'essences et de parfums comme les autres Indiennes,

n'emploient que de l'huile de cocos.

Entre plusieurs animaux remarquables, les perroquets du Malabar excitent

l'admiration des voyageurs par leur quantité prodigieuse autant que par

la variété de leurs espèces. Dellon assure qu'il a souvent eu le plaisir

d'en voir prendre jusqu'à deux cents d'un coup de filet. Les paons y

sont aussi en très-grand nombre; mais la chasse en est plus difficile;

et cette raison, qui la rend plus agréable, est extrêmement fortifiée

par l'utilité qu'on retire de leurs plumes. Elles servent dans toute

l'Asie à faire des parasols, des éventails et des chasse-mouches, dont

le manche est orné, pour les personnes riches, d'or, d'argent et de

pierreries. Il est impossible, si l'on en croit Dellon, d'exprimer la

quantité de chauves-souris dont toute la côte est infestée. Ces oiseaux

nocturnes y sont une fois plus gros qu'en Europe. Ils se perchent,

pendant le jour sur des arbres, où l'on en voit souvent plusieurs

milliers. Le Malabar ne produit point d'éléphans, mais on y en amène du

dehors, et les princes en nourrissent un fort grand nombre. Lorsqu'ils

veulent châtier des sujets rebelles, ils envoient des éléphans dans

leurs terres. Ces animaux, qu'on prend soin d'irriter, abattent les

maisons et les arbres, ravagent les jardins, ruinent les campagnes, et

forcent les plus obstinés à rentrer dans la soumission.

Le Malabar nourrit plusieurs animaux qui ressemblent au tigre. Ceux de

la moindre espèce ne sont pas plus grands que nos plus gros chats.

Dellon eut la curiosité d'en nourrir un pendant quelques mois au

comptoir français de Tilscéry. Il refusait tout autre aliment que de la

chair crue. Quoiqu'il fût lié d'une chaîne assez forte, il s'échappa

deux fois. On le reprit la première, et son maître en reçut une blessure

considérable à la main. La seconde fois il disparut entièrement; mais il

ne laissa point de se tenir caché long-temps aux environs du comptoir,

où il faisait une guerre cruelle à la volaille. Pendant qu'il était à la

chaîne, il avait l'adresse de répandre une partie du riz qu'on lui

présentait, aussi loin qu'il pouvait dans sa situation. Cette amorce

attirait les poules et les canes. Il feignait de dormir pour leur donner

la facilité de s'approcher; et s'élançant dessus tout d'un coup, il ne

manquait pas d'en étrangler quelques-unes.

Les léopards sont les plus communs de ces animaux. Ils causent beaucoup

de ravage dans toutes les parties du Malabar, et la soif du sang leur

fait attaquer indifféremment les hommes et les bestiaux. On leur fait

une guerre ouverte. Les rois excitent leurs sujets à cette dangereuse

chasse par différens degrés de récompense. Celui qui a délivré le pays

d'un léopard dans un combat singulier, sans autres armes que l'épée ou

la flèche, reçoit un bracelet d'or, qui passe pour une marque d'honneur

aussi distinguée que nos ordres de chevalerie. Ceux qui remportent la

même victoire à coups de mousquet, ou qui ont employé le secours

d'autrui, ne sont récompensés que par une somme d'argent.

Le tigre véritable est de la grandeur d'un cheval, et par conséquent

plus dangereux que les précédens, avec la même férocité. L'espèce en est

moins nombreuse. Dellon, qui ne vit pas sans frayeur la peau d'un de ces

redoutables monstres, rend témoignage qu'on en aurait pu couvrir un lit

carré de six pieds. Ils sont plus communs au nord de Goa. L'expérience a

fait connaître que, lorsqu'on rencontre un tigre, si l'on est armé d'un

fusil ou d'un pistolet, le parti le plus sage est de tirer en l'air, à

moins qu'on ne se croie sûr de le tuer ou de l'abattre. Le bruit

l'étonne et le met en fuite; au lieu que, s'il est seulement blessé, la

douleur de sa plaie le rend plus terrible. On assure aussi que la vue du

feu écarte les tigres.

Les buffles sauvages sont en beaucoup plus grand nombre au Malabar que

dans tout autre pays du monde. Ses habitans en font peu d'usage et n'en

mangent point la chair; mais ils permettent aux étrangers de les prendre

ou de les tuer. On fait de leur peau des souliers, des bottes, des

rondaches, des outres, et une sorte de grandes cruches garnies

intérieurement d'osier, dans lesquelles on conserve et l'on transporte

les denrées molles ou liquides.

La civette se trouve au Malabar. Il se fait un commerce fort

considérable, dans le royaume de Calicut, de la substance odorante qu'on

en retire. Les singes, dont le nombre et la variété sont incroyables au

Malabar, y passent pour des animaux divins, auxquels on élève des

statues et des temples. Quelque ravage qu'ils y causent, ce serait un

crime capital d'en tuer un sur les terres d'un prince gentou. Dellon

parle de plusieurs fêtes instituées à leur honneur, qui se célèbrent

avec beaucoup de pompe et de cérémonies.

Ce voyageur avait douté, dit-il, de ce qu'il avait entendu raconter, et

de ce qu'il avait lu sur les couleuvres du Malabar; mais il s'en

convainquit par ses yeux. On en distingue plusieurs espèces, qui

diffèrent en grosseur, en couleur, en figure, et surtout en malignité.

Les unes sont vertes et de la grosseur du doigt, mais de cinq à six

pieds de longueur. Elles sont d'autant plus dangereuses, que, se cachant

dans les buissons, entre les feuilles, leur couleur ne permet pas de les

apercevoir. Elles ne fuient point, si l'on ne fait beaucoup de bruit: au

contraire elles s'élancent sur les passans, dont elles attaquent presque

toujours les yeux, le nez ou les oreilles. Ce n'est point par leurs

morsures qu'elles empoisonnent, mais en répandant un venin subtil, dont

l'effet est si funeste, qu'il cause la mort en moins d'une heure. Comme

leur rencontre n'est que trop fréquente, l'usage dans les chemins

étroits est de se faire précéder d'un esclave, qui frappe de part et

d'autre pour les écarter. Un Indien malabare, qui servait quelquefois

Dellon en qualité d'interprète, allant un jour au bourg de Balliepatan,

à la pagole du même nom, accompagné d'un seul naïre qui le précédait,

vit un de ces dangereux reptiles qui s'élança sur son guide, et qui, se

glissant par une narine, sortit aussitôt par l'autre, et demeura pendant

des deux côtés. Le naïre tomba sans connaissance, et ne fut pas

long-temps sans expirer. Une autre espèce que les Indiens nomment _nalle

pambou_, c'est-à-dire bonne couleuvre, a reçu des Portugais le nom de

_cobra capella_, parce qu'elle a la tête environnée d'une peau large qui

forme une espèce de chapeau. Son corps est émaillé de couleurs

très-vives, qui en rendent la vue aussi agréable que ses blessures sont

dangereuses. Elles ne sont mortelles pourtant que pour ceux qui

négligent d'y remédier. Les diverses représentations de ces cruels

animaux font le plus bel ornement des pagodes. On leur adresse des

prières et des offrandes. Un Malabare qui trouve une couleuvre dans sa

maison la supplie d'abord de sortir. Si ses prières sont sans effet, il

s'efforce de l'attirer dehors en lui présentant du lait ou quelque autre

aliment. S'obstine-t-elle à demeurer, on appelle les bramines, qui lui

représentent éloquemment les motifs dont elle doit être touchée, tels

que le respect du Malabare et les adorations qu'il a rendues à toute

l'espèce. Pendant le séjour que Dellon fit à Cananor, un secrétaire du

prince gouverneur fut mordu par un de ces serpens à chapeau, qui était

de la grosseur du bras, et d'environ huit pieds de longueur. Il

négligea d'abord les remèdes ordinaires; et ceux qui l'accompagnaient se

contentèrent de le ramener à la ville, où le serpent fut apporté aussi

dans un vase bien couvert. Le prince, touché de cet accident, fit

appeler aussitôt les bramines, qui représentèrent à l'animal combien la

vie d'un officier si fidèle était importante à l'état. Aux prières on

joignit les menaces: on lui déclara que, si le malade périssait, elle

serait brûlée vive dans le même bûcher. Mais elle fut inexorable, et le

secrétaire mourut de la force du poison. Le prince fut extrêmement

sensible à cette perte. Cependant, ayant fait réflexion que le mort

pouvait être coupable de quelque faute secrète qui lui avait peut-être

attiré le courroux des dieux, il fit porter hors du palais le vase où la

couleuvre était renfermée, avec ordre de lui rendre la liberté, après

lui avoir fait beaucoup d'excuses et quantité de révérences.

La loi que les idolâtres s'imposent de ne tuer aucune couleuvre est peu

respectée des chrétiens et des mahométans. Tous les étrangers qui

s'arrêtent au Malabar font main-basse sur ces odieux reptiles; et c'est

rendre sans doute un important service aux habitans naturels. Il n'y a

point de jour où l'on ne fût en danger d'être mortellement blessé,

jusque dans les lits, si l'on négligeait de visiter toutes les parties

de la maison qu'on habite. On trouve encore une espèce de serpens fort

extraordinaires, longs de quinze à vingt pieds, et si gros, qu'ils

peuvent avaler un homme. Ils ne passent pas néanmoins pour les plus

dangereux, parce que leur monstrueuse grosseur les fait découvrir de

loin, et donne plus de facilité à les éviter. On n'en rencontre guère

que dans les lieux inhabités. Dellon en vit plusieurs de morts après de

grandes inondations, qui les avaient fait périr et qui les avaient

entraînés dans les campagnes ou sur le rivage de la mer. À quelque

distance, on les aurait pris pour des troncs abattus et desséchés. Mais

il les peint beaucoup mieux dans le récit d'un accident, dont on ne peut

douter sur son témoignage, et qui confirme ce qu'on a lu dans d'autres

relations sur la voracité de quelques serpens des Indes.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 16 / 24 段