Les princes, les nambouris, les bramines et les naïres peuvent se

fréquenter, vivre ensemble et se toucher; mais personne de ces quatre

tribus ne peut prendre la même liberté avec des tribus inférieures sans

contracter une tache qui l'oblige de se purifier. Une femme est impure

et déshonorée sans retour lorsqu'elle épouse un homme d'une tribu

inférieure à la sienne. Elle peut s'allier dans une tribu supérieure.

Mais ces lois regardent particulièrement les pouliats. Si quelqu'un des

quatre premières tribus rencontre un de ces misérables objets de

l'exécration publique, il jette un cri d'aussi loin qu'il peut le voir;

et c'est un signal qui l'oblige de se retirer à l'écart. Au moindre

retardement, on a le droit de les tuer d'un coup de flèche ou de

mousquet, pourvu que le terroir ne soit pas privilégié, c'est-à-dire

consacré à quelque pagode. La vie de ces malheureux paraît si

méprisable, qu'un naïre qui veut éprouver ses armes tire indifféremment

sur le premier pouliat qu'il rencontre, sans distinction d'âge ou de

sexe. Jamais ce meurtre n'est recherché ni puni. Cette liberté de les

outrager et de les tuer impunément en a fort diminué le nombre; et

peut-être seraient-ils tous exterminés depuis long-temps, si le besoin

qu'on a d'eux pour la garde des biens de la campagne n'obligeait d'en

conserver quelques-uns. Il leur est défendu de se vêtir d'étoffe ou de

toile. L'écorce des arbres ou les feuilles entrelacées leur servent à se

couvrir. Ils sont d'ailleurs fort sales. On leur voit manger toutes

sortes d'immondices et de charognes; ils n'en exceptent pas celles des

boeufs et des vaches, ce qui augmente beaucoup l'horreur qu'on a pour

eux dans un pays où ces animaux sont en vénération. Aussi ne leur est-il

pas plus permis d'approcher des temples que des grands et de leurs

palais. Les prêtres ne reçoivent de leur part aucune autre offrande que

de l'or ou de l'argent: encore faut-il qu'ils le posent de fort loin à

terre, où l'on se garde de l'aller prendre avant qu'ils aient disparu.

On le lave pour le présenter aux dieux; et celui qui va le prendre est

obligé de se purifier après l'avoir apporté. S'ils ont quelque faveur à

demander aux grands, il faut aussi que leur requête soit présentée

d'assez loin; et la réponse se fait à la même distance. Souvent, sans

avoir commis la moindre faute, ils sont condamnés sous peine de la vie à

payer de grosses amendes; et, pour éviter la mort, ils apportent

fidèlement la taxe qu'on leur impose. Les voyageurs expliquent comment

des malheureux qui sont bannis du commerce des hommes, qui ne possèdent

rien, et qui n'exercent aucune profession dans laquelle ils puissent

s'enrichir, se trouvent en état de satisfaire à ces impositions. C'est

une passion commune à tous les Malabares d'enterrer tout l'or et

l'argent qu'ils ont amassé, et d'ajouter chaque jour quelque chose à

leur trésor, sans jamais en rien ôter. Ils meurent ordinairement sans en

avoir donné connaissance à leurs héritiers, dans l'espoir de retrouver

ces richesses et de pouvoir s'en servir lorsque, suivant leurs

principes, ils reviendront animer un autre corps. Les pouliats, qui

vivent dans l'oisiveté, emploient la meilleure partie de leur temps à la

recherche de ces trésors cachés; et le bonheur qu'ils ont souvent d'y

réussir les fait accuser de sortilége. L'usage qu'ils font de cet argent

est pour satisfaire l'insatiable avidité de leurs princes, qui menacent

continuellement leur vie. Cet incompréhensible avilissement de l'espèce

humaine que nous offrent si souvent les états despotiques, est la

condamnation évidente de cette détestable forme de gouvernement qui ne

devrait trouver d'apologistes qu'à la cour des tyrans, et qui, à la

honte de l'humanité, a trouvé des panégyristes chez les nations libres

et éclairées.

Les naïres ou les nobles du Malabar ne sont pas moins distingués par

leur adresse et leur civilité que par leur naissance. Ils ont seuls le

droit de porter les armes, et leur tribu est la plus nombreuse de chaque

état. Comme ils dédaignent la profession du commerce, la plupart ont

fort peu de bien; mais ils n'en sont pas moins respectés. Leur pauvreté

les oblige de s'engager, en qualité de gardes, au service des rois, des

princes, des gouverneurs de provinces et de villes, qui en ont toujours

un grand nombre à leur solde. Ils s'attachent même à d'autres naïres

plus riches et plus puissans, auxquels ils servent d'escorte, mais qui

les traitent avec autant d'honnêteté qu'ils en exigent de respect, pour

marquer l'égalité de la naissance.

Les étrangers qui résident ou qui passent dans le pays sont obligés de

prendre des naïres pour les garder; mais le nombre n'étant fixé par

aucune loi, ils ne consultent là-dessus que leurs facultés ou le désir

qu'ils ont de paraître avec éclat. C'est d'ailleurs une nécessité

indispensable de se faire accompagner de quelques naïres lorsqu'on

entreprend de voyager dans les terres du Malabar. Sans cette précaution,

le vol et l'insulte sont les moindres dangers auxquels on s'expose de la

part d'une tribu qui doit sa subsistance à cet usage. L'assassinat même

est une violence assez ordinaire; et comme on prend soin d'en avertir

les étrangers, ces vols et ces meurtres demeurent impunis. On rejette

leur malheur sur leur négligence ou leur avarice, d'autant plus qu'il ne

manque rien à la fidélité des naïres, lorsqu'on emploie volontairement

leurs services. Ils se louent jusqu'à la frontière de l'état dont ils

sont sujets; là ils cherchent eux-mêmes d'autres naïres de l'état

voisin, à la conduite desquels ils abandonnent le voyageur qui s'est

mis sous leur protection. Leur zèle va si loin, que, s'ils sont attaqués

dans la route, ils périssent tous jusqu'au dernier plutôt que de

survivre à ceux dont ils ont entrepris la défense. Ils n'abusent jamais

de la confiance qu'on a pour eux; ou, si l'on rapporte quelque exemple

de trahison, ils sont comme effacés par les affreux châtimens dont ils

ont été suivis. Ce n'est pas à la justice publique qu'on remet la

punition des coupables. Leurs plus proches parens leur servent de

bourreaux pour réparer la honte de leur famille, et les mettent en

pièces de leurs propres mains, avec des circonstances dont le récit fait

frémir.

Dellon observe qu'un étranger qui voyage dans le Malabar est plus en

sûreté sous l'escorte d'un enfant naïre que sous celle des plus

redoutables guerriers de la même tribu; parce que les voleurs du pays

ont pour maxime de n'attaquer jamais que les voyageurs qu'ils

rencontrent armés, et qu'ils ont, au contraire, un respect inviolable

pour la faiblesse et l'enfance. Les jeunes naïres, que leur âge ne rend

pas assez forts pour soutenir et pour manier les armes, portent une

petite massue de bois d'un demi-pied de longueur. Il est surprenant,

ajoute Dellon, que, malgré l'opinion bien établie qu'il y a moins de

danger sous la garde d'un de ces enfans que sous celle de vingt naïres

bien armés, tout le monde préfère le plaisir de paraître avec une suite

nombreuse à la certitude d'être couvert de toutes sortes d'insultes

sous une escorte qui flatte moins la vanité.

Un naïre qui sert de garde reçoit ordinairement quatre tares par jour;

en campagne, sa paie est de huit tares. C'est une petite monnaie

d'argent qui vaut à peu près deux liards, et dont seize valent un fanon,

petite monnaie d'or de la valeur de huit sous. Les rois malabares ne

fabriquent point d'autres espèces; mais ils laissent un cours libre dans

leurs états à toutes les monnaies étrangères d'or et d'argent.

Rien n'approche de la délicatesse et des scrupules de cette nation dans

ce qui concerne les alliances et les mariages. Un homme, il est vrai,

peut indifféremment se marier ou prendre une maîtresse dans sa tribu ou

dans celle qui suit immédiatement la sienne. Mais s'il est convaincu de

quelque intrigue d'amour avec une femme d'une tribu supérieure, les deux

coupables sont vendus pour l'esclavage ou punis de mort. Si la femme ou

la fille est de la tribu des nambouris, et son amant de celle des

bramines, on se contente de les vendre. Si l'homme est d'une tribu plus

basse, il est condamné à mourir, et la femme est remise entre les mains

du prince, qui a le droit de la vendre à quelque étranger chrétien ou

mahométan. Comme les femmes des quatre premières tribus l'emportent

ordinairement sur les autres par la beauté ou les agrémens, il se

présente un grand nombre de marchands pour acheter celles qui sont

condamnées à cette punition.

Dellon observe, comme une circonstance extrêmement singulière, que les

hommes de la tribu d'une femme coupable ont droit de tuer pendant trois

jours, dans le lieu où le crime s'est commis, et sans distinction d'âge

ni de sexe, toutes les personnes qu'ils rencontrent de la tribu du

séducteur. Les naïres exercent ce droit barbare sur les tives et les

chètes; ceux-ci sur les maucouas, et les maucouas sur la misérable tribu

des pouliats; mais, pour empêcher qu'il n'y ait trop de sang répandu, on

garde ordinairement les coupables pendant huit jours, et ces exécutions

sanglantes ne sont permises que du jour de leur supplice. Dans cet

intervalle, chacun a le temps et la liberté d'abandonner son village, où

les plus timides ne retournent qu'un jour ou deux après l'expiration du

terme.

On doit en conclure que l'homicide ne passe pas pour un grand crime

entre les Malabares. Outre les pouliats qu'on peut tuer impunément, il

est rare qu'on punisse de mort ceux qui tuent des personnes d'une tribu

plus élevée, à moins que le meurtre ne soit aggravé par les

circonstances; et, dans ces occasions mêmes, c'est moins la justice que

le ressentiment des familles qui règle ordinairement la vengeance. Il

n'en est pas de même du larcin: ces peuples en abhorrent jusqu'au nom.

Un voleur devient infâme: il est puni avec tant de sévérité, que

souvent le vol de quelques grappes de poivre conduit au supplice. On ne

connaît point au Malabar l'usage des prisons pour les criminels: on leur

met les fers aux pieds, et, dans cet état, on les garde jusqu'à la

décision de leur procès, qui dépend du prince, juge souverain de toutes

les affaires civiles et criminelles. Si l'accusation est douteuse et le

nombre des témoins insuffisant, on reçoit le serment de l'accusé dans

cette forme: il est conduit devant le prince, par l'ordre duquel on fait

rougir au feu le fer d'une hache; on couvre la main de l'accusé d'une

feuille de bananier, sur laquelle on met le fer brûlant pour l'y laisser

jusqu'à ce qu'il ait perdu sa rougeur, c'est-à-dire l'espace d'environ

trois minutes. Alors l'accusé se jette à terre, et présente sa main aux

blanchisseurs du roi, qui se tiennent prêts avec une serviette mouillée

dans une espèce d'eau de riz que les Indiens nomment _cangue_, et dont

ils l'enveloppent; ils lient ensuite la serviette avec des cordons dont

le prince scelle lui-même les noeuds de son cachet. Elle demeure dans

cet état pendant huit jours, après lesquels on découvre en public la

main du prisonnier. Lorsqu'elle se trouve saine et sans apparence de

brûlure, il est renvoyé absous; mais s'il y reste la moindre impression

du feu, on le conduit sur-le-champ au supplice. C'est par la bouche du

prince que l'arrêt est prononcé: l'exécution ne diffère jamais. Si le

crime est digne de mort, on fait sortir le coupable de l'enceinte du

palais; et les naïres de la garde, se faisant honneur d'exécuter l'ordre

du prince, ambitionnent la fonction de bourreau. Lorsque le crime est

assez noir pour dégrader le coupable de sa tribu, ses parens

s'empressent eux-mêmes de lui donner la mort pour laver dans son sang la

honte dont il couvre sa famille. Le supplice commun est de percer les

criminels à coups de lance, et de les mettre en pièces à coups de sabre

pour attacher leurs membres à plusieurs troncs d'arbres.

Chaque royaume du Malabar a plusieurs familles de princes qui composent

ensemble la tribu royale, distinguée de toutes les autres tribus. À la

mort d'un roi, le plus ancien des princes est déclaré son successeur, de

quelque famille qu'il soit dans cette tribu, sans qu'il y ait jamais de

contestation pour la royauté. Jamais aussi par conséquent on ne voit de

jeunes souverains. Celui qui parvient à la dignité suprême pense, après

son couronnement, à se procurer un lieutenant général sur lequel il

puisse se reposer des soins du gouvernement. À la vérité cette charge,

qui donne le premier rang après lui, est ordinairement mise à l'enchère,

mais il a le droit de choisir entre ceux qui en offrent le plus. C'est

ce gouverneur de l'état qui expédie les lettres, les passe-ports et tous

les ordres de la cour. Aussitôt que le roi se croit sûr de sa fidélité,

il lui abandonne entièrement l'administration publique pour se retirer

dans un de ses palais, où son unique occupation est de mener une vie

heureuse et tranquille. Le nouveau gouverneur fait son premier soin de

fournir au monarque tout ce qui peut contribuer à son bonheur; et,

jouissant en effet du pouvoir suprême, il reçoit les impôts, il

distribue les grâces et les récompenses; il fait à son gré la paix ou la

guerre; et quoique son devoir l'oblige d'en conférer avec son maître, il

se dispense souvent de cette servitude, surtout lorsque la vieillesse du

souverain augmente l'aversion qu'une vie molle lui inspire naturellement

pour les affaires.

Cependant, à quelque décrépitude que le roi soit parvenu, jamais un

lieutenant général n'ose pousser l'indépendance jusqu'à s'asseoir devant

lui, ni prendre liberté de faire entrer dans son palais un seul de ses

propres gardes, ni lui parler sans avoir les mains posées l'une sur

l'autre devant sa bouche; ce qui passe au Malabar pour la marque du plus

profond respect. Celui qui manquerait à quelqu'un de ces devoirs

s'exposerait à perdre la meilleure partie de son bien avec sa dignité;

parce que le roi se réserve toujours le pouvoir de casser ses lieutenans

généraux, sans être obligé de les rembourser de leur finance. Mais ces

violentes extrémités sont presque sans exemple. Il est rare, dans les

pays orientaux, qu'un sujet oublie son devoir jusqu'à s'écarter du

respect qu'il doit à son maître.

On donne au roi de Cananor le nom de _colitri_, titre héréditaire comme

celui de _samorin_ pour les rois de Calicut. Lorsque ces monarques

sortent de leurs palais, ils sont portés sur un éléphant ou dans un

palanquin. Ils ne paraissent jamais en public sans porter sur la tête

une couronne d'or, du poids de cinq cents ducats, et de la forme d'un

bonnet de nuit qui s'élève en pointe. C'est de la main de son lieutenant

général que chaque monarque reçoit cette couronne: elle ne sert qu'à

lui. Après sa mort, elle est déposée dans le trésor de la pagode royale;

et le roi qui succède en reçoit une du même poids de celui qu'il choisit

pour gouverner en son nom.

Les souverains du Malabar se font toujours accompagner d'une nombreuse

garde de naïres, avec quantité de trompettes, de tambours et d'autres

instrumens. Quantité d'officiers qui marchent loin avant les gardes

crient de toutes leurs forces que le roi vient, pour avertir ceux qui

n'ont pas droit de paraître devant lui qu'ils doivent se retirer. Tous

les princes qui se font voir hors de leurs palais sans être à la suite

du roi sont escortés aussi d'un grand nombre de gardes, d'instrumens et

d'officiers qui les précèdent, pour éloigner les personnes des tribus

inférieures. Les princesses jouissent du même privilége. Si le

lieutenant général de l'état n'est pas prince, il peut avoir des naïres

pour sa garde; mais il n'a pas de trompettes ni d'officiers qui

obligent le peuple de se retirer.

Les princes, qui ont ici tant de supériorité sur les autres tribus dans

l'ordre politique, sont inférieurs, dans l'ordre de la religion, aux

nambouris et aux bramines, dont les tribus ne sont pas moins révérées

des Malabares que de tous les autres Gentous de l'Inde. Observons, pour

éclaircir toutes ces différences, qu'une des coutumes les plus sacrées

est celle qui exclut les enfans de la succession de leurs pères, parce

qu'ils n'en tirent pas leur noblesse, et qu'ils la tirent seulement de

leur mère, à la tribu desquelles ils appartiennent toujours. On marie

ordinairement les princesses avec des nambouris ou des bramines; et les

enfans qui sortent de ces mariages sont princes et capables de succéder

à la couronne; mais, comme il n'y a pas toujours assez de princesses

pour tous les nambouris et les bramines, ils peuvent épouser aussi des

femmes de leur propre tribu: alors les enfans sont de de la tribu de

leur mère. Les princes n'épousent point de princesses: ils prennent

leurs femmes dans la tribu des naïres; d'où il arrive que leurs enfans

sont naïres et ne sont pas princes. Les naïres se marient ordinairement

dans leur propre tribu, qui est la plus nombreuse, et leurs enfans sont

naïres. Cependant ils ont la liberté de se choisir des femmes dans des

tribus qui suivent immédiatement la leur, comme celles des maïnats et

des chètes; mais alors leurs enfans suivent la condition de leur mère,

et n'ont aucun droit à la noblesse. En un mot, les hommes de toutes les

tribus peuvent s'allier ou dans leur propre tribu, ou dans celle qui est

immédiatement au-dessous; mais il n'est jamais permis aux femmes de se

mésallier; l'infraction de cette loi leur coûte la vie ou la liberté.

Les princes, les nambouris, les bramines et les naïres ont ordinairement

chacun leur femme, qu'ils s'efforcent d'engager par leurs libéralités et

leurs caresses à se contenter d'un seul mari; mais ils ne peuvent l'y

contraindre. Elle a droit de s'en procurer plusieurs, pourvu qu'ils

soient tous ou de sa tribu, ou d'une tribu supérieure. C'est une loi

fort ancienne entre les Gentous du Malabar, que les femmes peuvent avoir

autant de maris qu'elles en veulent choisir, par opposition peut-être

aux mahométans, qui ont la liberté de prendre autant de femmes qu'ils en

peuvent nourrir. Jamais cette multiplicité de maris ne produit aucun

désordre: s'ils sont d'une tribu qui leur donne droit de porter les

armes, celui qui rend une visite à leur femme commune laisse ses armes à

la porte de la maison pendant tout le temps qu'il s'y arrête, et ce

signal en éloigne les autres. Ceux à qui leur tribu ne permet pas d'être

armés laissent d'autres marques à la porte, qui n'assurent pas moins

leur tranquillité.

Au reste, les promesses, qui font l'unique bien de ces mariages,

n'engagent les Malabares qu'autant qu'ils se plaisent mutuellement.

Aussitôt que leur amour se ralentit, ou qu'il naît entre eux quelque

autre raison de dégoût, ils se séparent sans querelles et sans plaintes.

Le gage ordinaire de la foi conjugale est une pièce de toile blanche

dont le mari fait présent à sa femme, et qu'elle emploie pour se

couvrir. Il n'est pas moins libre aux hommes de quitter une femme qu'aux

femmes de changer de mari, ou d'en prendre un nouveau, qu'elles joignent

au premier. Malgré cette étrange liberté, on voit au Malabar quantité

d'heureux mariages. Il n'est pas rare d'y voir durer l'amour aussi

long-temps que la vie, ou de ne le voir finir que par des raisons assez

fortes pour justifier l'inconstance.

Quoique les femmes aient souvent plusieurs maris, la plupart des hommes

n'ont qu'une seule femme. Celles qui se voient sans bien cherchent à

réparer leur fortune en s'attachant un grand nombre d'hommes, dont

chacun s'efforce de contribuer à leur entretien. Il paraît certain que

c'est de ce droit des femmes qu'est venu l'usage de ranger les enfans

dans la tribu de leurs mères. À quelle autre tribu appartiendraient-ils,

lorsqu'ils n'ont aucune règle pour distinguer leur père? C'est

apparemment la même raison qui fait passer l'héritage aux neveux du côté

des soeurs, c'est-à-dire aux descendans des femmes, parce qu'il n'y a

jamais aucun doute qu'ils ne soient du véritable sang. Les mahométans du

Malabar ont trouvé cet ordre si sûr pour exclure les étrangers de leur

succession, que, sans être moins jaloux qu'en Turquie, ni moins soigneux

d'enfermer leurs femmes, ils observent l'usage de faire passer les biens

aux neveux maternels.

On marie les filles dans un âge fort tendre. Il s'en trouve peu qui

attendent jusqu'à douze ans, et rien n'est plus commun que de les voir

mères à dix ans. La plupart sont de petite taille. Leurs mariages

prématurés arrêtent peut-être les développemens de la nature; mais elles

sont propres, et généralement d'une figure agréable. La loi qui leur

permet d'avoir plusieurs maris les met à couvert du cruel usage d'une

grande partie des Indes, qui oblige les femmes idolâtres à se faire

brûler vives avec le mari qu'elles ont perdu.

Les habitans riches du Malabar, entre lesquels on comprend les rois

mêmes et les princes, n'affectent pas, comme dans les autres pays des

Indes, de se distinguer par une grande abondance de vaisselle d'or et

d'argent. Ils n'emploient que des paniers de jonc, et des plats de terre

ou de cuivre. Le reste de leurs meubles consiste dans des tapis ou des

nattes. Au lieu de bougies et de chandelle, ils brûlent de l'huile de

coco dans les lampes. S'ils mangent la nuit, ils tournent le dos à la

lumière. Ils ne font jamais de feu dans leurs maisons, parce que le

froid n'y est jamais assez vif pour les obliger à se chauffer. Les

cheminées ou les fourneaux qui servent à préparer leurs alimens sont en

dehors. Le riz, qu'ils recueillent au lieu de blé, fait leur principale

nourriture. Ils y joignent du lait et des légumes; mais leurs mets ont

peu de délicatesse, et leurs lits ne sont que des planches, dont ils

forment une sorte d'estrade, que les riches couvrent de tapis, et les

pauvres de nattes fort simples. Les uns et les autres n'ont qu'une pièce

de bois pour chevet.

Mais leurs pagodes ou leurs temples sont d'une magnificence surprenante.

La plupart sont couverts de lames de cuivre, et quelques-uns de plaques

d'argent. On trouve toujours à l'entrée des bassins d'une grandeur

proportionnée à la richesse du temple, où ceux qui viennent présenter

leurs voeux et leurs offrandes commencent par se purifier. Les plus

célèbres de ces édifices ont de grandes terres qui leur viennent de la

libéralité des princes, et qui passent pour des lieux si sacrés, que

c'est un crime irrémissible que d'y avoir répandu du sang. Le coupable,

de quelque tribu et de quelque condition qu'il puisse être, n'évite

point la mort; ou s'il trouve le moyen de s'en garantir par la fuite, on

lui substitue son plus proche parent. Outre les biens inaliénables, on

offre sans cesse aux idoles du riz, du beurre, des fruits, des

confitures, de l'or, de l'argent et des pierreries. Les bramines tirent

non-seulement leur subsistance de ces offrandes, mais, dans les temples

bien fondés, ils distribuent chaque jour aux pauvres du voisinage et

aux passans étrangers quantité de riz et d'autres secours, sans égard

pour leur religion; avec cette seule différence, que les pauvres Gentous

des tribus supérieures ont la liberté d'entrer dans la pagode et d'y

séjourner, au lieu que les pauvres des tribus inférieures, ou qui ne

sont pas Gentous, reçoivent l'aumône hors du temple et n'y peuvent

jamais entrer. On leur accorde néanmoins le logement dans les lieux qui

n'ont pas d'autre usage.

Les Gentous ont dans leurs temples une infinité d'idoles qui ne

représentent rien de connu dans le monde, et qui ne doivent leur

existence qu'au caprice de l'ouvrier. Ils y gardent avec la même

vénération les images de plusieurs animaux auxquels ils rendent un culte

religieux. Mais ils adorent particulièrement le soleil et la lune. Leurs

réjouissances au renouvellement de la lune, et leurs alarmes au temps

des éclipses leur sont communes avec tous les Orientaux, et presque avec

tous les idolâtres de l'univers. Mais, dans l'opinion que la lumière et

la chaleur du soleil sont encore plus nécessaires, leur frayeur est

beaucoup plus vive pendant les éclipses de cet astre. Ils ne cessent

point de hurler et de prier qu'il n'ait repris sa splendeur ordinaire.

Ils saluent leurs dieux et leurs rois avec les mêmes cérémonies; et leur

respect pour leur prince va si loin, qu'à quelque distance qu'ils soient

de sa personne, ils n'osent jamais s'asseoir dans un lieu où ses

regards peuvent tomber. Les jeunes naïres observent le même devoir à

l'égard des anciens de leurs tribus, sans se relâcher pour les plus

pauvres, ni même pour leurs ennemis.

Comme il y a peu de régularité dans leur calendrier, et qu'ils comptent

le temps par les lunes, ils n'ont pas de jours fixes pour la célébration

de leurs fêtes. Tout dépend du caprice des bramines, qui se préparent à

ces solennités par des jeûnes très-austères. Le jour qu'ils ont indiqué,

tous les peuples voisins d'une pagode s'y rendent tumultueusement pour

accompagner les idoles qu'on promène, dans les villages de la dépendance

du temple, sur des éléphans magnifiquement ornés. Une troupe de naïres

les environne avec des éventails attachés à de longues cannes, qui leur

servent à chasser les mouches autour des idoles et des prêtres. L'air

retentit du bruit confus des instrumens mêlés aux acclamations du

peuple, pendant qu'un des principaux bramines, armé d'un sabre à deux

tranchans, dont la poignée est garnie de plusieurs sonnettes, court

devant le cortége avec toutes les agitations d'un furieux, en se donnant

par intervalle des coups de sabre sur la tête et sur le corps. On voit

couler abondamment le sang de ses blessures. On brûle après leur mort

les princes, les nambouris, les bramines et les naïres, et l'on enterre

les morts de toutes les tribus inférieures.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 15 / 24 段