voyage, et je leur donnai l'espérance de revoir le lendemain nos quatre
hommes avec le buffle. La nuit se passa dans une profonde tranquillité;
mais, après le lever du soleil, nous fûmes surpris de ne pas voir
paraître nos gens, et nous commençâmes à soupçonner qu'il leur était
arrivé quelque accident. Quelques momens après, nous vîmes venir deux
insulaires qui chassaient une bête devant eux. C'était un buffle; mais
je n'eus pas besoin de le considérer long-temps pour reconnaître que ce
n'était pas celui que j'avais acheté. Un de nos gens qui entendait à
demi la langue du pays et qui se faisait entendre de même, demanda aux
deux noirs pourquoi ils n'avaient pas amené le buffle qu'ils nous
avaient vendu, et où étaient nos quatre hommes. Ils répondirent qu'il
avait été impossible d'amener l'autre, et que nos gens qui venaient
après eux en conduisaient un second. Cette réponse ayant un peu dissipé
notre inquiétude, je remarquai que le buffle sautait beaucoup et qu'il
n'était pas moins sauvage que le premier. Je ne balançai point à lui
faire couper les pieds avec la hache. Les deux noirs le voyant tomber
poussèrent des cris et des hurlemens épouvantables.
»À ce bruit, deux ou trois cents insulaires qui étaient cachés dans le
bois en sortirent brusquement et coururent d'abord vers la chaloupe,
dans le dessein apparemment de nous couper le passage pour s'assurer la
liberté de nous massacrer tous. Trois de nos gens qui avaient fait un
petit feu à quelque distance des tentes, pénétrèrent leur projet, et se
hâtèrent de nous en donner avis. Je sortis du bois, et, m'étant un peu
avancé, je vis quarante ou cinquante de nos ennemis qui se précipitaient
vers nous d'un autre côté du même bois. «Tenez ferme, dis-je à nos gens,
le nombre de ces misérables n'est pas assez grand pour nous causer de
l'épouvante.» Mais nous en vîmes paraître une si grande troupe, la
plupart armés de boucliers et d'une sorte d'épées, que, regardant notre
situation d'un autre oeil, je m'écriai: «Amis, courons à la chaloupe,
car si le passage nous est coupé, il faut renoncer à toute espérance.»
Nous prîmes notre course vers la chaloupe; et ceux qui ne purent y
arriver assez tôt se jetèrent dans l'eau pour s'y rendre à la nage.
»Nos ennemis nous poursuivirent jusqu'à bord; malheureusement pour nous,
rien n'était disposé pour s'éloigner de la rive avec une diligence
égale au danger. Les voiles étaient tendues en forme de tente d'un côté
de la chaloupe à l'autre, et tandis que nous nous empressions d'y
entrer, les insulaires, nous suivant de près, percèrent de leurs zagaies
plusieurs de nos gens, dont nous vîmes les intestins qui leur tombaient
du corps. Nous nous défendîmes néanmoins avec nos deux haches et notre
vieille épée. Le boulanger de l'équipage, qui était un grand homme plein
de vigueur, s'aidait de l'épée avec succès. Nous étions amarrés par deux
grapins, l'un à l'arrière et l'autre à l'avant. Je m'approchai du mât et
criai au boulanger, «coupe le câbleau;» mais il lui fut impossible de le
couper. Je courus à l'arrière, et mettant le câbleau sur l'étambord, je
criai, «hache»; alors il fut coupé facilement. Nos gens de l'avant le
prirent et tirèrent la chaloupe vers la mer. En vain les insulaires
tentèrent de nous poursuivre dans l'eau, ils perdirent fond et furent
contraints d'abandonner leur proie.
»Nous pensâmes à recueillir le reste de nos gens qui nageaient dans la
rivière. Ceux qui n'avaient pas reçu de coups mortels rentrèrent à bord,
et le ciel fit souffler aussitôt un vent forcé de terre, quoique
jusqu'alors il eût été de mer. Il nous fut impossible de ne pas
reconnaître que c'était un témoignage sensible de la protection divine.
Nous mîmes toutes nos voiles, et nous allâmes jusqu'au large d'une
seule bordée, avec une facilité surprenante à repasser le banc et les
brisans qui nous avaient causé tant d'embarras à l'entrée de la rivière.
Nos ennemis, s'imaginant que nous y ferions naufrage, s'étaient avancés
jusqu'à la dernière pointe du cap pour nous y attendre et nous
massacrer; mais le vent continua de nous être favorable, et l'avant de
la chaloupe, qui était fort haut, coupa les lames avec ce secours.
»À peine étions-nous hors de danger qu'on s'aperçut que le brave
boulanger qui nous avait si bien défendus avait été blessé d'une arme
empoisonnée. Sa blessure était au-dessus du nombril. Les parties
d'alentour étaient déjà d'un noir livide. Je lui coupai les chairs
jusqu'au vif pour arrêter le progrès du venin, mais la douleur que je
lui causai fut inutile: il tomba mort à nos yeux: nous le jetâmes dans
les flots. En faisant la revue de nos gens, nous trouvâmes qu'il en
manquait seize, dont onze avaient été tués au rivage. Le sort des quatre
malheureux qui étaient restés dans le village fut amèrement déploré.
Rien n'était si cruel que la nécessité où nous étions de les abandonner.
Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'ils n'y purent être sensibles,
et que c'était déjà fait de leur vie.
»Nous gouvernâmes vent arrière, en rangeant la côte. Le reste de nos
provisions consistait en huit poules et un peu de riz. Elles furent
distribuées entre cinquante hommes que nous étions encore; mais la faim
commençant bientôt à se faire sentir, nous fûmes obligés de retourner à
terre par une baie que nous découvrîmes. Quantité de gens qui étaient
sur le rivage prirent la fuite en nous voyant débarquer. Nous avions
fait une trop funeste expérience de la barbarie de ces insulaires pour
en espérer des vivres; mais nous trouvâmes du moins de l'eau douce. Les
rochers voisins nous offrirent des huîtres et des petits limaçons de
mer, dont nous mangeâmes avec d'autant plus de goût, qu'ayant sauvé un
plein chapeau de poivre que j'avais acheté dans le village où j'avais
laissé nos quatre hommes, il nous servit à les assaisonner. Après nous
en être rassasiés, chacun en remplit ses poches, et nous rentrâmes dans
la chaloupe avec nos deux petits barrils d'eau fraîche. Je proposai, en
quittant la baie, de prendre un peu plus au large pour faire plus de
chemin. Ce conseil fut suivi; mais le vent, qui commençait à forcer,
nous fit essuyer pendant la nuit une grosse tempête. Cependant les
peines qu'il nous causa devinrent une faveur du ciel. Si nous eussions
continué de ranger la côte, nous n'aurions pu nous défendre de relâcher
près d'une autre aiguade qui se présente dans la même île, où nous
aurions trouvé des ennemis cruels qui s'étaient déclarés depuis peu
contre les Hollandais, et qui en avaient déjà massacré plusieurs. À la
pointe du jour nous eûmes la vue de trois îles qui étaient devant nous.
Nous prîmes la résolution d'y relâcher; quoique nous ne les crussions
point habitées. On se flattait d'y trouver quelque nourriture. Celle où
nous abordâmes était remplie de ces espèces de roseaux qu'on nomme
bambous, et qui sont de la grosseur de la jambe. Nous en prîmes
plusieurs, dont nous perçâmes les noeuds avec un bâton, à l'exception de
celui de dessus; et les remplissant d'eau douce comme autant de barils
que nous fermâmes avec des bouchons, nous portâmes une bonne provision
d'eau douce dans la chaloupe. Il y avait aussi des palmiers, dont la
cime était assez molle pour nous servir d'aliment. On parcourut l'île
sans y faire d'autres découvertes. Un jour me trouvant au pied d'une
assez haute montagne, je ne pus résister à l'envie de monter au sommet,
dans l'espérance vague de faire quelque observation qui pût être utile à
nous conduire. Nous cherchions les lieux où les Hollandais étaient
établis. Il me semblait que ce soin me regardait particulièrement, et
que tous nos gens avaient les yeux tournés sur moi. Cependant, outre les
maux qui m'étaient communs avec eux, je n'étais jamais venu aux Indes
orientales, et n'ayant ni boussole ni d'autres instrumens de mer, je ne
me trouvais capable de rien pour notre conservation.
»Lorsque je fus au sommet de la montagne, mes regards se perdirent dans
l'immense étendue du ciel et de la mer. Je me jetai à genoux, le coeur
plein d'amertume, et j'adressai ma prière au ciel avec des soupirs et
des gémissemens que je ne puis exprimer. Aussitôt je découvris deux
hautes montagnes dont la couleur me parut bleue. Il me vint dans
l'esprit qu'étant à Hoorn, j'avais entendu dire à Guillaume Schouten,
qui avait fait deux fois le voyage des Indes orientales, qu'au cap de
Java il y avait deux hautes montagnes qui paraissaient bleues. Nous
étions venus dans l'île en rangeant à main gauche la côte de Sumatra, et
ces montagnes étaient à la droite. Je voyais entre elles une ouverture
ou un vide au travers duquel je ne découvrais pas de terres, et je
n'ignorais pas que le détroit de la Sonde était entre Sumatra et Java.
Ces réflexions me firent conclure qu'il n'y avait point d'erreur dans
notre route. Je descendis plein de joie, et je me hâtai d'annoncer à Rol
que j'avais vu les deux montagnes. Elles ne paraissaient plus lorsque je
lui fis ce récit, parce que les nuées les couvraient. Mais j'ajoutai ce
que j'avais appris à Hoorn de la bouche de Schouten, et j'établis mes
conjectures par d'autres raisonnemens. Rol y trouva de la vraisemblance.
«Assemblons nos gens, me dit-il, et gouvernons de ce côté-là.» Cette
déclaration que je fis à l'équipage excita beaucoup d'empressement pour
apporter à bord de l'eau, des roseaux et des cimes de palmier. On mit à
la voile avec la même ardeur, le vent était favorable à nos nouvelles
vues; nous portâmes le cap droit à l'ouverture des deux montagnes, et
pendant la nuit nous gouvernâmes par le cours des étoiles. Vers minuit
nous aperçûmes du feu: on s'imagina d'abord que c'était le feu de
quelque vaisseau, et que ce devait être une caraque; mais, en
approchant, nous reconnûmes que c'était une petite île du détroit de la
Sonde. Après en avoir doublé la pointe, nous vîmes un autre feu de
l'autre côté, et diverses marques nous firent distinguer que c'étaient
des pêcheurs. Le lendemain, à la pointe du jour, nous fûmes arrêtés par
un calme. Nous étions sans le savoir sur la côte interne de Java. Un
matelot étant monté au haut du mât cria aussitôt qu'il découvrait un
gros de vaisseaux; il en compta jusqu'à vingt-trois. Notre joie nous fit
faire des cris et des sauts; on se hâta de border les avirons à cause du
calme, et l'on nagea droit vers cette flotte. C'était un nouvel effet de
la protection du ciel, car autrement nous serions allés nous jeter à
Bantam, où nous n'avions rien de favorable à nous promettre, parce que
le roi de cette contrée était en guerre avec notre nation; au lieu que,
par une faveur admirable de la Providence, nous allâmes tomber entre les
bras de nos compatriotes et de nos amis.
»Ces vingt-trois vaisseaux étaient hollandais, sous le commandement de
Frédéric Houtman d'Alkmaar. Il se trouvait alors dans sa galerie, d'où
il nous observait avec sa lunette d'approche, surpris de la singularité
de nos voiles, et cherchant l'explication d'un spectacle si nouveau. Il
envoya sa chaloupe au-devant de nous pour s'informer qui nous étions.
Ceux qui la conduisaient nous reconnurent; nous avions fait voile
ensemble du Texel, et nous ne nous étions séparés que dans la mer
d'Espagne. Ils nous firent passer, Rol et moi, dans leur chaloupe, et
nous conduisirent à bord de l'amiral, dont le vaisseau se nommait _la
Vierge de Dordrecht_. Nous lui fûmes aussitôt présentés. Après nous
avoir marqué la joie qu'il avait de nous revoir, jugeant sans
explication quel était le plus pressant de nos besoins, il fit couvrir
sa table, et s'y mit avec nous. Lorsque je vis paraître du pain et les
autres viandes, je me sentis le coeur si serré, que mes larmes
inondèrent mon visage, et que je ne me trouvai point la force de manger.
Nos gens, qui arrivèrent aussitôt, furent distribués sur tous les autres
vaisseaux de la flotte.»
LIVRE II.
CONTINENT DE L'INDE.
CHAPITRE PREMIER.
Côte de Malabar.
Les premiers regards que nous jetterons sur le continent de l'Inde
doivent se fixer d'abord sur la côte de Malabar, la première où aient
abordé les vaisseaux de Gama.
Toute l'étendue de terre qui est entre Surate et le cap de Comorin porte
ordinairement le nom de côte de Malabar. Cependant, pour suivre des
idées plus exactes, cette côte ne commence qu'au mont Delhy, qui est
situé sous le 12e degré au nord de la ligne. C'est seulement dans cet
espace que les habitans du pays prennent eux-mêmes le nom de Malabares,
ou Malavares. Dans ce dernier sens, la longueur de la côte est d'environ
deux cents lieues. Elle est divisée en plusieurs royaumes indépendans,
dont le plus puissant est celui du Samorin ou du roi de Calicut. Il y a
peu de villes dans un pays de cette étendue, et l'on n'y rencontre guère
que des villages d'inégale grandeur, qui, malgré la différence de leurs
souverains et l'opposition de leurs intérêts, se conduisent par les
mêmes lois et les mêmes usages.
Les habitans originaires sont noirs ou fort bruns, mais la plupart ont
la taille belle. Ils prennent un grand soin de leurs cheveux, qu'ils ont
ordinairement fort longs. On ne leur reproche point de manquer d'esprit;
mais, négligeant de le cultiver, ils vivent dans une égale indifférence
pour les sciences et les arts. L'habillement des hommes et des femmes
est à peu près le même. Les deux sexes se ceignent d'une pièce de toile
qui les couvre de la ceinture aux genoux. Ils ont le reste du corps nu,
sans en excepter la tête et les pieds; mais quelques-uns se servent d'un
mouchoir de soie pour attacher leurs cheveux, après les avoir divisés
par des tresses et des noeuds.
Dans les autres pays de l'Inde, les personnes riches, surtout les
femmes, portent pour habits des étoffes de soie et de brocart d'or ou
d'argent. Au Malabar, ce sont les femmes des plus basses tribus qui
emploient les étoffes précieuses à se vêtir; et celles qui sont
distinguées par la naissance ou les richesses ne se couvrent jamais que
de belle toile de coton. Elles ont de riches ceintures d'or, des
bracelets d'argent et de corne de buffle. Mais il n'est permis de porter
des bracelets d'or qu'à ceux que le souverain honore de cette
distinction. Les deux sexes ont des bagues et des pendans d'oreilles
d'or, qui pèsent quelquefois jusqu'à quatre onces; rien ne contribue
tant à leur allonger les oreilles, qu'ils ont naturellement grandes.
C'est pour eux un trait singulier de beauté. On a soin de les percer de
bonne heure aux enfans, et de leur mettre dans l'ouverture un morceau de
feuille de palmier sèche et roulée. Cette feuille, tendant sans cesse à
reprendre son étendue naturelle, dilate insensiblement le trou, et rend
l'oreille si longue, qu'il n'est pas rare d'en voir qui pendent plus bas
que les deux épaules, et par l'ouverture desquelles on passerait
aisément le poing.
Les Malabares Gentous se font raser la barbe; quelques-uns ont des
moustaches, quoique la plupart n'en conservent point. Leurs maisons sont
bâties de terre, et couvertes de feuilles de cocotier. La pierre n'est
employée qu'à la construction des pagodes et des maisons royales. Dans
leurs campagnes, qui paraissent ne former qu'un grand village, parce
qu'on y rencontre de toutes parts des maisons dispersées, chacun a son
enclos et son puits, surtout s'il est à quelque distance des rivières;
il ne leur est pas permis, soit pour se laver, soit pour boire,
d'employer l'eau d'un voisin qui n'est pas de la même tribu.
On distingue les Malabares mahométans et les gentous. Les premiers, qui
sont en fort grand nombre, se croient originaires de l'Arabie, d'où
leurs ancêtres sont venus s'établir sur cette côte. Tout le commerce du
pays est entre leurs mains, parce que les Gentous, et surtout les
naïres, qui composent leur noblesse, se croiraient avilis par cette
profession, et que d'ailleurs ils ne montent jamais en mer pour des
voyages de long cours. Aussi les Malabares mahométans sont-ils presque
tous riches; ils passent pour les plus méchans et les plus perfides de
tous les hommes. Ils font leur demeure dans les grosses bourgades, où
ils ne souffrent pas d'habitans qui ne soient de leur secte. On donne à
ces bourgs le nom de _bazar_, qui signifie marché, parce qu'ils ne sont
peuplés que de marchands. Les plus considérables sont situés près de la
mer, ou sur les bords des rivières, pour la facilité du commerce et la
commodité des négocians étrangers. Ces riches mahométans ne se bornent
point aux méthodes ordinaires qui conduisent à la fortune; la plupart
sont corsaires; ils courent la mer avec des galiotes et des galères
qu'ils nomment _pares_. Leurs brigandages s'étendent sur toutes les
côtes de l'Inde, et, du côté opposé, jusque dans le golfe Persique et
dans la mer Rouge, où ils pillent indifféremment tout ce qui tombe entre
leurs mains: leurs prisonniers sont traités avec la dernière barbarie.
Quoique leurs bâtimens soient presque toujours montés de cinq à six
cents hommes, ils attaquent rarement ceux des Européens, s'ils ne les
croient faibles, ou s'ils ne les voient fort petits: ils sont plus
subtils que braves; la moindre résistance les met en fuite: mais ils
sont insolens et cruels dans la victoire; et lorsqu'ils sont en mer, ils
ne font aucune distinction entre les étrangers et leurs meilleurs amis.
Cette férocité les abandonne au retour. Il n'y a rien à craindre dans
leurs bazars. Les princes sous l'autorité desquels ils sont établis
ferment les yeux sur leurs larcins maritimes, et les partagent même avec
eux; mais ils les punissent aussi rigoureusement que le moindre de leurs
sujets lorsqu'ils peuvent les convaincre de quelque autre vol. On les
distingue des Gentous à leur barbe qu'ils laissent croître, à l'usage
qu'ils ont de se couper les cheveux, et plus sûrement encore à leurs
habits, qui sont des vestes et des turbans; au lieu que les Gentous sont
presque nus.
Si les prisonniers qu'ils font sur mer sont Malabares, soit gentous ou
mahométans, ils les volent, les dépouillent et les mettent à terre; mais
ils ne peuvent les réduire à l'esclavage, s'ils sont Gentous d'une autre
contrée; s'ils sont chrétiens, ils ont le pouvoir de les conduire dans
leurs habitations, de les charger de chaînes et de les forcer à des
travaux pénibles qui abrégent bientôt la vie de ceux qui n'ont personne
qui s'intéresse à leur sort et qui se hâte de les racheter. Lorsqu'un
corsaire met pour la première fois une galère à l'eau, il y égorge
quelques-uns de ses esclaves chrétiens; et l'arrosant de leur sang, il
en espère plus de bonheur dans ses courses. S'il n'a pas de victimes
qu'il puisse encore immoler, il attend pour cet exécrable sacrifice
qu'il lui tombe quelques chrétiens entre les mains. Comme les Portugais
sont la première nation de l'Europe qui ait formé des établissemens aux
Indes, c'est aussi celle qui a le plus souvent éprouvé la cruauté des
mahométans du Malabar. Les gouverneurs de Goa en ont pris occasion
d'armer tous les ans un certain nombre de galiotes qui font une guerre
continuelle à ces ennemis du repos public. Ceux dont on peut se saisir
sont conduits à Goa, et condamnés à ramer sur les galères, ou à d'autres
travaux. Mais les pirates malabares ne sont pas plus sensibles au
malheur de leurs amis qui sont esclaves des Portugais qu'à la misère des
chrétiens qu'ils retiennent dans les fers.
Ces mahométans du Malabar sont assujettis à toutes les lois du pays qui
ne sont pas directement opposées aux maximes fondamentales de leur
secte. L'exercice de leur culte ne leur est permis que dans l'enceinte
de leurs bazars. Ils y ont peu de mosquées, et la plupart sont mal
entretenues. En un mot, les devoirs de la religion et de l'humanité les
touchent moins que la passion de s'enrichir par des voies indignes de
l'une et de l'autre.
Les Gentous formant le corps de la nation, non-seulement parce qu'ils
sont les habitans originaires, mais parce que leur nombre excède
beaucoup celui des mahométans, on les divise en plusieurs tribus, dont
la première et la plus éminente est celle des princes. Les nambours ou
grands-prêtres forment la seconde; les bramines la troisième; et les
nahers ou naïres, qui sont les nobles du pays, composent la quatrième.
La tribu des tives, qui est la cinquième, comprend ceux qui s'occupent à
cultiver la terre, à recueillir le tary, et à distiller l'eau-de-vie.
Ils portent quelquefois les armes, mais c'est par tolérance, après en
avoir reçu l'ordre ou la permission du prince. Les maïnats, sixième
tribu, n'ont pas d'autre occupation que de blanchir du linge et des
toiles, dont on fabrique une prodigieuse quantité dans toutes les
parties du Malabar. Les chètes, qui sont les tisserands, composent aussi
une tribu particulière; et Dellon, voyageur français, assure qu'il en
est de même de presque tous les métiers. Les moucouas sont la plus
nombreuse. Leur unique exercice est la pêche. Ils ne peuvent habiter que
sur le rivage de la mer, où tous leurs villages sont bâtis. On les
estime indignes de porter les armes; et, dans le plus grand besoin de
soldats, ils ne sont employés qu'à porter le bagage. La dernière et la
plus vile de toutes les tribus du Malabar, est celle des pouliats. Cette
malheureuse espèce d'hommes est regardée de toutes les autres comme la
plus méprisable partie de l'humanité, et comme indigne du jour. Les
pouliats n'ont pas de maison stable. Ils vont errans dans les campagnes;
il se retirent sous des arbres, dans des cavernes, ou sous des huttes
de feuilles de palmier. Leur unique fonction dans la société est de
garder les bestiaux et les terres. On devient infâme en les fréquentant,
et souillé pour s'être approché d'eux à la distance de vingt pas. Les
purifications sont indispensables pour ceux qui leur parlent de plus
près.