jour; mais, après avoir vogué toute la nuit, dans l'espérance de
découvrir les terres au lever du soleil, il se vit bien loin de son
attente en reconnaissant qu'il était également éloigné des terres et du
débris. On vint me demander dans ma retraite si j'étais mort ou vivant:
«Capitaine, me dit-on, qu'allons-nous devenir? Il ne se présente point
de terre, et nous sommes sans vivres, sans carte et sans
boussole.--Amis, leur répondis-je, il fallait m'en croire hier au soir,
lorsque je vous conseillai fortement de ne pas vous éloigner des débris.
Je me souviens que, pendant que je flottais sur le mât, j'étais
environné de lard, de fromages et d'autres provisions.--Cher capitaine,
me dirent-ils affectueusement, sortez de là, et venez nous conduire.--Je
ne puis, leur répliquai-je, et je suis si perclus, qu'il m'est
impossible de me remuer.» Cependant, avec leur secours, j'allai
m'asseoir sur le pont, où je vis l'équipage qui cessait de ramer. Je
demandai quels étaient les vivres: on me montra sept ou huit livres de
biscuit. Je dis: «Cessez de ramer, vous vous fatiguez vainement, et vous
n'aurez point à manger pour réparer vos forces.» Ils me demandèrent ce
qu'il fallait donc qu'ils fissent. Je les exhortai à se dépouiller de
leurs chemises pour en faire des voiles. La difficulté était de trouver
du fil. Je leurs fis prendre les paquets de cordes qui étaient de
rechange dans la chaloupe. Ils en firent une espèce de fil de caret; et
du reste on fit des écoutes et des couets. Cet exemple fut suivi dans le
canot. On parvint ainsi à coudre toutes les chemises ensemble, et l'on
en composa de petites voiles.
»Nous pensâmes ensuite à faire la revue de tous nos gens. On se trouvait
au nombre de quarante-six dans la chaloupe, et de vingt-six dans le
canot. Il y avait dans la chaloupe une capote bleue de matelot et un
coussin qui me furent cédés en faveur de ma situation. Le chirurgien
était avec nous, mais sans aucun médicament. Il eut recours à du biscuit
mâché qu'il mettait sur mes plaies, et par la protection du ciel, ce
remède me guérit. J'avais aussi voulu donner ma chemise pour contribuer
à faire les voiles; mais tout le monde s'y était opposé, et je dois me
louer des attentions qu'on eut pour moi.
»Le premier jour nous nous abandonnâmes aux flots tandis qu'on
travaillait aux voiles. Elles furent prêtes le soir; on envergua et l'on
mit au vent. On était au 20 de novembre. Nous prîmes pour guide le cours
des étoiles, dont nous connaissions fort bien le lever et le coucher.
Pendant la nuit on était transi de froid, et la chaleur du jour était
insupportable, parce que nous avions le soleil perpendiculairement sur
nos têtes. Le 21 et les deux jours suivans, nous nous occupâmes à
construire une arbalète pour prendre hauteur; on traça un cadran sur le
couvert, et l'on prépara un bâton avec les croix. Tennis Thybrandz,
menuisier du vaisseau, avait un compas et quelque connaissance de la
manière dont il fallait marquer la flèche. En nous aidant mutuellement,
nous parvînmes à faire une arbalète dont on pouvait se servir. Je gravai
une carte marine dans la planche, et j'y traçai l'île de Sumatra, celle
de Java, et le détroit de la Sonde, qui est entre ces deux îles. Le jour
de notre infortune, ayant pris hauteur sur le midi, j'avais trouvé que
nous étions par les 5° 30' de latitude du sud, et que le pointage de la
carte était à vingt lieues de terre. J'y traçai encore une rose des
vents, et tous les jours je fis l'estime. Nous gouvernions à sept lieues
au sud ou au-dessus de l'entrée du détroit, dans la vue de choisir plus
facilement notre route, lorsque nous viendrions à découvrir les terres.
»Des sept ou huit livres de biscuit qui faisaient notre unique
provision, je réglai des rations pour chaque jour; et pendant qu'il
dura, je distribuai à chacun la sienne; mais on en vit bientôt la fin,
quoique la mesure pour chaque jour ne fût qu'un petit morceau de la
grosseur du doigt. On n'avait aucun breuvage. Lorsqu'il tombait de la
pluie, on amenait les voiles, qu'on étendait dans l'espace de la
chaloupe pour rassembler l'eau et la faire couler dans deux petits
tonneaux, les seuls qu'on eût emportés. On la tenait en réserve pour les
jours qui se passaient sans pluie. Je coupai un bout de soulier qui
servait de tasse pour puiser. Cette extrémité n'empêchait point qu'on ne
me pressât de prendre abondamment ce qui convenait à mes besoins, parce
que tout le monde, me disait-on, avait besoin de mon secours, et que sur
un si grand nombre de gens la diminution serait peu sensible. J'étais
bien aise de leur voir pour moi ces sentimens; mais je ne voulais rien
prendre de plus que les autres. Le canot s'efforçait de nous suivre.
Cependant comme nous faisions meilleure route, et qu'il n'y avait
personne qui entendit la navigation, lorsqu'il s'approchait de nous, ou
que quelqu'un trouvait le moyen de passer à notre bord, tous les autres
nous priaient instamment de les recevoir, parce qu'ils appréhendaient de
s'écarter ou d'être séparés de la chaloupe par quelque fortune de mer.
Nos gens s'y opposaient fortement, et me représentaient que ce serait
nous exposer à périr tous.
»Enfin nous arrivâmes bientôt au comble de notre misère. Le biscuit nous
manqua tout-à-fait, et nous ne découvrîmes point les terres. J'employai
tous mes efforts pour persuader aux plus impatiens que nous n'en
pouvions être bien loin; mais je ne pus les soutenir long-temps dans
cette espérance. Ils commencèrent à murmurer contre moi-même, qui me
trompais, disaient-ils, et qui portais le cap à la mer au lieu de courir
sur les terres. La faim devenait fort pressante, lorsque le ciel permit
qu'une troupe de mouettes vînt voltiger sur la chaloupe avec tant de
lenteur qu'elles paraissaient chercher à se faire prendre. Elles se
baissaient à la portée de nos mains, et chacun en prit facilement
quelques-unes. On les pluma aussitôt pour les manger crues. Cette chair
nous parut délicieuse, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé tant de
douceur au miel même. Mais c'était un seul repas qui suffisait à peine
pour conserver la vie. Nous passâmes encore le reste du jour sans avoir
la vue d'aucune terre. Nos gens étaient si consternés, que, le canot
s'étant approché de nous, et ceux qui s'y trouvaient nous conjurant
encore de les prendre, on conclut que, puisque la mort était inévitable,
il fallait mourir tous ensemble. On les reçut donc, et l'on tira du
canot toutes les rames et les voiles.
»Il y eut alors dans la chaloupe trente rames, que nous rangeâmes sur
les bancs en forme de couverte ou de pont. On avait aussi une grande
voile, une misaine, un artimon et une civadière. La chaloupe avait tant
de creux, qu'un homme pouvait se tenir assis sous le couvert des rames.
Je partageai notre troupe en deux parties, dont l'une se tenait sous le
couvert, tandis que l'autre était dessus, et l'on relevait tour à tour.
Nous étions soixante-douze, qui jetions les uns sur les autres des
regards tristes et désolés, tels qu'on peut se les figurer entre des
gens qui mouraient de faim et de soif, et qui ne voyaient plus venir de
mouettes ni de pluie.
»Lorsque le désespoir commençait à prendre la place de la tristesse, on
vit comme sourdre de la mer un assez grand nombre de poissons volans, de
la grosseur des plus gros merlans, qui volèrent même dans la chaloupe.
Chacun s'étant jeté dessus, ils furent distribués et mangés crus. Ce
secours était léger. Cependant il n'y avait personne de malade; ce qui
paraissait d'autant plus étonnant, que, malgré mes conseils,
quelques-uns avaient commencé à boire de l'eau de la mer. «Amis, leur
disais-je, gardez-vous de boire de l'eau salée. Elle n'apaisera point
votre soif, et elle vous causera un flux de ventre auquel vous ne
résisterez pas.» Les uns mordaient des boulets de pierriers et des
balles de mousquets; d'autres buvaient leur propre urine. Je bus aussi
la mienne; mais, la rendant bientôt corrompue, il fallut renoncer à
cette misérable ressource.
»Ainsi le mal croissant d'heure en heure, je vis arriver le temps du
désespoir. On commençait à se regarder les uns les autres d'un air
farouche, comme prêts à s'entre-dévorer et à se repaître chacun de la
chair de son voisin. Quelques-uns parlèrent même d'en venir à cette
funeste extrémité, et de commencer par les jeunes gens. Une proposition
si terrible me remplit d'horreur; mon courage en fut abattu. Je me
tournai du côté du ciel pour le conjurer de ne pas permettre qu'on
exerçât cette barbarie, et que nous fussions tentés au-dessus de nos
forces, dont il connaissait les bornes. Enfin j'entreprendrais vainement
d'exprimer dans quel état je me trouvai lorsque je vis quelques matelots
disposés à commencer l'exécution et résolus de se saisir des jeunes
gens. J'intercédai pour eux dans les termes les plus touchans. «Amis,
qu'allez-vous faire? quoi! vous ne sentez pas l'horreur d'une action si
barbare? Ayez recours au ciel, il regardera votre misère avec
compassion. Je vous assure que nous ne pouvons pas être loin des
terres.» Ensuite je leur fis voir le pointage de chaque jour, et quelle
avait été la hauteur.
»Ils me répondirent que je leur tenais depuis long-temps le même
langage, qu'ils ne voyaient point l'effet des espérances dont je les
avais flattés, et qu'ils n'étaient que trop certains que je les trompais
ou que je me trompais moi-même. Cependant ils m'accordèrent le délai de
trois jours, au bout desquels ils me protestèrent que, s'ils ne voyaient
pas les terres, rien ne serait capable d'arrêter leur dessein. Cette
affreuse résolution me pénétra jusqu'au fond du coeur. Je redoublai mes
prières pour obtenir que nos mains ne fussent pas souillées par le plus
abominable de tous les crimes. Cependant le temps coulait, et
l'extrémité me paraissait si pressante, que j'avais peine à me défendre
moi-même du désespoir que je reprochais aux autres. J'entendais dire
autour de moi: _Hélas! si nous étions à terre, nous paîtrions du moins
l'herbe comme les bêtes._ Je ne laissai pas de renouveler
continuellement mes exhortations; mais la force commença le lendemain à
nous manquer autant que le courage. La plupart n'étaient presque plus
capables de se lever du lieu où ils étaient assis, ni de se tenir
debout. Rol était si abattu, qu'il ne pouvait se remuer. Malgré
l'affaiblissement que m'avaient dû causer mes blessures, j'étais encore
un des plus robustes, et je me trouvais assez de vigueur pour aller d'un
couvert de la chaloupe à l'autre.
»Nous étions au second jour de décembre, qui était le treizième depuis
notre naufrage. L'air se chargea; il tomba de la pluie qui nous apporta
un peu de soulagement. Elle fut même accompagnée d'un calme qui permit
de détacher les voiles des vergues, et de les étendre sur le bâtiment.
On se traîna par-dessous. Chacun but de l'eau de pluie à son aise, et
les deux petits tonneaux demeurèrent remplis. J'étais alors au timon,
et, suivant l'estime, je jugeai que nous ne devions pas être loin de la
terre. J'espérais que l'air pourrait s'éclaircir tandis que je demeurais
dans ce poste, et je m'obstinais à ne le pas quitter. Cependant
l'épaisseur de la brume et la pluie qui ne diminuait pas me firent
éprouver un air si vif, que, n'ayant plus le pouvoir d'y résister,
j'appelai un des quartier-maîtres pour lui faire prendre ma place. Il
vint, et j'allai me mêler entre les autres, où je repris un peu de
chaleur. À peine le quartier-maître eut-il passé une heure à la barre du
gouvernail, que, le temps ayant changé, il découvrit une côte. Le
premier mouvement de sa joie lui fit crier _terre!_ _terre!_ Tout le
monde retrouva des forces pour se lever, et chacun voulut être assuré
par ses yeux d'un si favorable événement. C'était effectivement la
terre. On fit servir aussitôt toutes les voiles, et l'on courut droit
sur la côte; mais, en approchant du rivage, on trouva les brisans si
forts, qu'on n'osa se hasarder à traverser les lames. L'île, car c'en
était une, s'enfonçait par un petit golfe où nous eûmes le bonheur
d'entrer. Là nous jetâmes le grapin à la mer. Il nous en restait un
petit qui servit à nous amarrer à terre, et chacun se hâta de sauter sur
le rivage.
»L'ardeur fut extrême pour se répandre dans les bois et dans les lieux
où l'on espérait trouver quelque chose qui pût servir d'aliment. Pour
moi, je n'eus pas plus tôt touché la terre, que, m'étant jeté à genoux,
je la baisai de joie, et je rendis grâce au ciel de la faveur qu'il nous
accordait. Ce jour était le dernier des trois à la fin desquels on
devait manger les mousses du vaisseau.
»L'île offrait des cocos; mais on n'y put découvrir d'eau douce. Nous
nous crûmes trop heureux de pouvoir avaler la liqueur que ces fruits
rendent dans leur fraîcheur. On mangeait les plus vieux, dont le noyau
était plus dur. Cette liqueur nous parut un agréable breuvage, et
n'aurait produit que des effets salutaires, si nous en eussions usé avec
modération; mais tout le monde en ayant pris à l'excès, nous sentîmes
dès le même jour des douleurs et des tranchées insupportables, qui nous
forcèrent de nous ensevelir dans le sable les uns près des autres. Elles
ne finirent que par de grandes évacuations, qui rétablirent le lendemain
notre santé. On fit le tour de l'île sans trouver la moindre apparence
d'habitation, quoique diverses traces fissent assez connaître qu'il y
était venu des hommes. Elle ne produit que des cocos. Quelques matelots
virent un serpent qui leur parut épais d'une brasse. Après avoir rempli
notre chaloupe de cocos vieux et frais, nous levâmes l'ancre vers le
soir, et nous gouvernâmes sur l'île de Sumatra, dont nous eûmes la vue
dès le lendemain. Celle que nous quittions en est à quatorze ou quinze
lieues. Nous côtoyâmes les terres de Sumatra vers l'est aussi long-temps
qu'il nous resta des provisions. La nécessité nous forçant alors de
descendre, nous rasâmes la côte sans pouvoir traverser les brisans. Dans
l'embarras où nous étions menacés de retomber, il fut résolu que quatre
ou cinq des meilleurs nageurs tâcheraient de se rendre à terre pour
chercher le long du rivage quelque endroit où nous pussions aborder. Ils
passèrent heureusement à la nage, et se mirent à suivre la côte tandis
que nous les conduisions des yeux. Enfin, trouvant une rivière, ils se
servirent de leurs caleçons pour nous faire des signaux qui nous
attirèrent à leur suite. En nous approchant, nous aperçûmes devant
l'embouchure un banc contre lequel la mer brisait encore avec plus de
violence. Je n'étais pas d'avis qu'on hasardât le passage, ou du moins
je ne voulus m'y déterminer qu'avec le consentement général. Tout le
monde se mit en rang par mon ordre, et je demandai à chacun son opinion.
Ils s'accordèrent tous à braver le péril. J'ordonnai qu'à chaque côté de
l'arrière on tînt un aviron percé, avec deux rameurs à chacun, et je
pris la barre du gouvernail pour aller droit à couper la lame. Le
premier coup de mer remplit d'eau la moitié de la chaloupe. Il fallut
promptement puiser avec les chapeaux, les souliers et tout ce qui
pouvait servir à cet office; mais un second coup de mer nous mit
tellement hors d'état de gouverner, que je crus notre perte certaine.
«Amis, m'écriai-je, tenez la chaloupe en équilibre, et redoublez vos
efforts, à puiser, ou nous périssons sans ressource.» On puisait avec
toute l'ardeur possible, lorsqu'un troisième coup de mer survint. Mais
la lame fut si courte, qu'elle ne put nous jeter beaucoup d'eau, sans
quoi nous périssions infailliblement; et la marée commençant aussitôt à
refouler, nous traversâmes enfin ces furieux brisans. On goûta l'eau,
qui fut trouvée douce. Ce bonheur nous fit oublier toutes nos peines.
Nous abordâmes au côté droit de la rivière, où le rivage était couvert
de belles herbes, entre lesquelles nous découvrîmes de petites fèves
telles qu'on en voit dans quelques endroits de la Hollande. Notre
première occupation fut d'en manger avidement. Quelques-uns de nos gens,
étant allés au-delà d'une pointe de terre qui se présentait devant nous,
y trouvèrent du tabac et du feu; nouveau sujet d'une extrême joie.
Quelque explication qu'il fallût donner à ces deux signes, ils nous
marquaient que nous n'étions pas loin de ceux qui les avaient laissés.
Nous avions dans la chaloupe deux haches qui nous servirent pour abattre
quelques arbres, dont nous fîmes de grands feux en plusieurs endroits;
et nos gens, divisés en petites troupes, s'assirent autour, et se mirent
à fumer le tabac qu'ils avaient trouvé.
»Vers le soir, nous redoublâmes nos feux; et, dans la crainte de quelque
surprise, je posai trois sentinelles aux avenues de notre petit camp. La
lune était au déclin. Nous passâmes la première partie de la nuit sans
autre mal que de violentes tranchées qui nous venaient d'avoir mangé
trop de fèves; mais, au milieu de nos douleurs, les sentinelles nous
apprirent que les habitans du pays s'approchaient en grand nombre. Leur
dessein, dans les ténèbres, ne pouvait être que de nous attaquer. Toutes
nos armes consistaient dans les deux haches, avec une épée fort
rouillée; et nous étions tous si mal, qu'à peine avions-nous la force de
nous remuer. Cependant cet avis nous ranima, et les plus abattus ne
purent se résoudre à périr sans quelque défense. Nous prîmes dans nos
mains des tisons ardens, avec lesquels nous courûmes au-devant de nos
ennemis: les étincelles volaient de toutes parts, et rendaient le
spectacle terrible. D'ailleurs les insulaires ne pouvaient être informés
que nous étions sans armes; aussi prirent-ils la fuite pour se retirer
derrière un bois. Nos gens retournèrent auprès de leurs feux, où ils
passèrent le reste de la nuit dans des alarmes continuelles. Rol et moi
nous nous crûmes obligés, par prudence, de rentrer dans la chaloupe,
pour nous assurer du moins cette ressource contre toutes sortes
d'événemens.
»Le lendemain, au lever du soleil, trois insulaires sortirent du bois,
et s'avancèrent vers le rivage. Nous leur envoyâmes trois de nos gens,
qui, ayant déjà fait le voyage des Indes, connaissaient un peu les
usages et la langue du pays. La première question à laquelle ils eurent
à répondre, fut de quelle nation ils étaient. Après avoir satisfait à
cette demande, et nous avoir représentés comme d'infortunés marchands,
dont le vaisseau avait péri par le feu, ils demandèrent à leur tour si
nous pouvions obtenir quelques rafraîchissemens par des échanges.
Pendant cet entretien, les insulaires continuèrent de s'avancer vers la
chaloupe, et s'en étant approchés avec beaucoup d'audace, ils voulurent
savoir si nous avions des armes. J'avais fait étendre les voiles sur la
chaloupe, parce que je me défiais de leur curiosité. On leur répondit
que nous étions bien pourvus de mousquets, de poudre et de balles. Ils
nous quittèrent alors avec promesse de nous apporter du riz et des
poules. Nous fîmes environ quatre-vingts ducats de l'argent que chacun
avait dans ses poches, et nous les offrîmes aux trois insulaires pour
quelques poules et du riz tout cuit qu'ils nous apportèrent. Ils
parurent fort satisfaits du prix. J'exhortai tous nos gens à prendre un
air ferme. Nous nous assîmes librement sur l'herbe, et nous nous remîmes
à tenir conseil, après nous être rassasiés par un bon repas. Les trois
insulaires assistèrent à ce festin, et dûrent admirer notre appétit.
Nous leur demandâmes le nom du pays, sans pouvoir distinguer dans leur
réponse si c'était Sumatra. Cependant nous en demeurâmes persuadés
lorsqu'ils nous eurent montré de la main que Java était au-dessous, et
nous comprîmes facilement qu'ils voulaient nommé Jean Coen, général des
Hollandais, qui commandait alors dans cette île. Il nous parut certain
que nous étions au vent de Java; et cet éclaircissement nous causa
d'autant plus de satisfaction, que, n'ayant point de boussole, nous
avions hésité jusqu'alors dans toutes nos manoeuvres. Il ne nous
manquait plus que des vivres pour achever de nous rendre tranquilles.
Je pris la résolution de m'embarquer avec quatre de nos gens dans une
petite pirogue qui était sur la rive, et de remonter la rivière jusqu'à
un village que nous aperçûmes dans l'éloignement, pour aller faire
autant de provisions qu'il me serait possible, avec le reste de l'argent
que j'avais rassemblé. M'étant hâté de partir, j'eus bientôt acheté du
riz et des poules, que j'envoyai à Rol avec la même diligence, en lui
recommandant l'égalité dans la distribution, pour ne donner à personne
aucun sujet de plainte. De mon côté, je fis dans le village un fort bon
repas avec mes compagnons, et je ne trouvai pas la liqueur du pays sans
agrément. C'est une sorte de vin qui se tire des arbres, et qui est
capable d'enivrer. Pendant que nous mangions, les habitans étaient assis
autour de nous, et conduisaient nos morceaux de leurs regards, en les
dévorant des yeux. Après le repas, j'achetai d'eux un buffle, qui me
coûta cinq réales et demi, mais étant si sauvage que nous ne pouvions le
prendre ni l'amener: nous y employâmes beaucoup de temps. Le jour
commençait à baisser; je voulais que nous retournassions à la chaloupe,
dans l'intention de revenir le lendemain. Mes gens me prièrent de les
laisser cette nuit dans le village, sous prétexte qu'il leur serait plus
aisé de prendre le buffle pendant les ténèbres. Je n'étais pas de leur
avis, et je m'efforçai de les détourner de ce dessein. Cependant leurs
instances m'y firent consentir, et je les quittai en les abandonnant à
leur propre conduite.
»Je retournai sur le bord de la rivière, où je trouvai près de la
pirogue quantité d'insulaires qui paraissaient en contestation. Ayant
cru démêler que les uns voulaient qu'on me laissât partir, et que
d'autres s'y opposaient, j'en pris deux par le bras, et je les poussai
vers la pirogue d'un air de maître. Leurs regards étaient farouches;
cependant ils se laissèrent conduire jusqu'à la barque, et ne firent pas
difficulté d'y entrer avec moi. L'un s'assit à l'arrière, et l'autre à
l'avant; enfin ils se mirent à ramer. J'observai qu'ils avaient au côté
chacun leur cric ou leur poignard, et par conséquent qu'ils étaient
maîtres de ma vie. Après avoir vogué, celui qui était à l'arrière vint à
moi, au milieu de la pirogue où je me tenais debout, et me déclara par
des signes qu'il voulait de l'argent. Je tirai de ma poche une petite
pièce de monnaie que je lui offris. Il la reçut, et l'ayant regardée
quelques momens d'un air incertain, il l'enveloppa dans le morceau de
toile qu'il avait autour de sa ceinture. Celui qui était à la proue vint
à son tour, et me fit les mêmes signes. Je lui donnai une autre pièce,
qu'il considéra aussi des deux côtés; mais il parut encore plus
incertain s'il la devait prendre ou m'attaquer; ce qui lui aurait été
facile, puisque j'étais sans armes. Je sentis la grandeur du péril, et
le coeur me battait violemment. Cependant nous descendions toujours, et
d'autant plus vite, que nous étions portés par le reflux. Vers la moitié
du chemin, mes deux guides commencèrent à parler entre eux avec beaucoup
de chaleur. Tous leurs mouvemens semblaient marquer qu'ils avaient
dessein de fondre sur moi. J'en fus alarmé jusqu'à trembler; ma
consternation me fit tourner les yeux vers le ciel, à qui je demandai le
secours qui m'était nécessaire dans un danger si pressant. Une
inspiration secrète me fit prendre le parti de chanter; ressource
étrange contre la peur. Je chantai de toute ma force, jusqu'à faire
retentir les bois dont les deux rives étaient couvertes. Les deux
insulaires se mirent à rire, ouvrant la bouche si large, que je vis
jusqu'au milieu de leur gosier. Leurs regards me firent connaître qu'ils
ne me croyaient ni crainte ni défiance. Ainsi je vérifiai ce que j'avais
entendu dire sans le comprendre, qu'une frayeur extrême est capable de
faire chanter. Pendant que je continuais cet exercice, la barque allait
si rapidement, que je commençai à découvrir notre chaloupe. Je fis des
signes à nos gens: ils les aperçurent, et je les vis accourir vers le
bord de la rivière. Alors me tournant vers mes deux rameurs, je leur fis
entendre que, pour aborder, il fallait qu'ils se missent tous deux à la
proue, dans l'idée que l'un d'eux ne pourrait du moins m'attaquer
par-derrière; ils m'obéirent sans résistance, et je descendis
tranquillement sur la rive.
»Lorsqu'ils me virent en sûreté au milieu de mes compagnons, ils
demandèrent où tant de gens passaient la nuit. On leur dit que c'était
sous les tentes qu'ils voyaient. Nous avions dressé effectivement de
petites tentes avec des branches et des feuilles d'arbres. Ils
demandèrent encore où couchaient Rol et moi, qui leur avions paru les
plus respectés. On leur répondit que nous couchions dans la chaloupe
sous les voiles; après quoi ils rentrèrent dans leur pirogue pour
retourner au village.