tant de sang, chacun s'empressa de s'y placer dans l'ordre qu'Estevez
jugea nécessaire pour nous soutenir contre l'agitation des vagues. Nous
étions encore trente-huit, en y comprenant nos valets et quelques
enfans. Le radeau ne fut pas plus tôt à flot que, s'enfonçant sous le
poids, nous nous trouvâmes dans l'eau jusqu'au cou, sans cesse obligés
de nous attacher à quelque solive que nous tenions embrassée. Une
vieille courte-pointe nous servit de voile; mais étant sans boussole,
nous flottâmes quatre jours entiers dans cette misérable situation. La
faim, le froid, la crainte et toutes les horreurs de notre sort
faisaient périr à chaque moment quelqu'un de nos compagnons. Plusieurs
se nourrirent pendant deux jours du corps d'un Nègre qui était mort près
d'eux. Nous fûmes jetés enfin vers la terre; et cette vue nous causa
tant de joie, que, de quinze à qui le ciel conservait encore la vie,
quatre la perdirent subitement. Ainsi nous ne nous trouvâmes qu'au
nombre de onze, sept Portugais et quatre Indiens, en abordant la terre
dans une plage où notre radeau glissa heureusement sur le sable.
[Illustration: _Le radeau s'enfonçant sous le poids nous nous trouvâmes
dans l'eau jusqu'au cou._]
»Les premiers mouvemens de notre reconnaissance se tournèrent vers le
ciel, qui nous avait délivrés des périls de la mer: mais ce ne fut pas
sans frémir de ceux auxquels nous demeurions exposés. Le pays était
désert, et nous vîmes quelques tigres que nous mîmes en fuite par nos
cris. Les éléphans, qui se présentaient en grand nombre, nous parurent
moins dangereux; ils ne nous empêchèrent pas de rassasier notre faim
avec des huîtres et d'autres coquillages. Nous en prîmes notre charge
pour traverser les bois qui bordaient la côte; et dans notre marche nous
eûmes recours aux cris pour éloigner les bêtes féroces. Après avoir fait
quelques lieues dans un bois fort couvert, nous arrivâmes au bord d'une
rivière d'eau douce, qui nous servit à satisfaire un de nos plus
pressans besoins; mais nous nous crûmes à la fin de nos maux en voyant
paraître une barque plate chargée de bois de charpente. Elle était
conduite par huit ou neuf Nègres, dont la figure nous effraya peu,
lorsque nous eûmes considéré qu'un pays où l'on bâtissait des édifices
réguliers ne pouvait être habité par des barbares. Ils s'approchèrent
effectivement de la terre pour nous faire diverses questions. Cependant,
après avoir paru satisfaits de nos réponses, ils nous déclarèrent que,
pour être reçus à bord, il fallait commencer par leur abandonner nos
épées. La nécessité nous força de les jeter dans leur barque. Alors ils
nous exhortèrent à nous y rendre à la nage, parce qu'ils ne pouvaient
s'avancer jusqu'à terre. Nous nous disposâmes à leur obéir. Un Portugais
et deux jeunes Indiens se jetèrent dans l'eau pour saisir une corde
qu'on nous avait jetée de la barque; mais à peine eurent-ils commencé à
nager, qu'ils furent dévorés par trois crocodiles, sans qu'il parût
d'autres restes de leurs corps que des traces de sang dont l'eau fut
teinte en divers endroits.
»J'étais déjà jusqu'aux genoux dans la vase avec mes sept autres
compagnons. Nous demeurâmes si troublés de ce funeste accident, qu'ayant
à peine la force de nous soutenir, les Nègres qui nous virent dans cet
état sautèrent à terre, nous lièrent par le milieu du corps et nous
mirent dans leur barque. Ce fut pour nous accabler d'injures et de
mauvais traitemens; ensuite ils nous menèrent à douze lieues de là, dans
une ville nommé Cherbom, où nous apprîmes que nous étions dans le pays
des Papouas. Nous y fûmes vendus à un marchand de l'île Célèbes, sous le
pouvoir duquel nous demeurâmes près d'un mois. Il ne nous laissa manquer
ni de vêtemens, ni de nourriture; mais, sans nous faire connaître ses
motifs, il nous revendit au roi de Calapa, prince ami des Portugais, qui
nous renvoya généreusement au détroit de la Sonde.»
Pinto, plus pauvre que jamais, entreprend encore un voyage à la Chine.
Il est témoin de la ruine du comptoir portugais à Liampo.
»Un négociant de quelque distinction, nommé Lancerot-Pereyra, natif de
Ponte-de-Lima, ville de Portugal, avait prêté une somme considérable à
quelques Chinois, qui négligèrent leurs affaires jusqu'à se trouver dans
l'impuissance de la restituer. Le chagrin de cette perte excita Lancerot
à rassembler quinze ou vingt Portugais aussi déréglés dans leurs moeurs
que dans leur fortune, avec lesquels il prit le temps de la nuit pour se
jeter dans le village de Chipaton, à deux lieues de la ville. Ils y
pillèrent les maisons de dix ou douze laboureurs; et s'étant saisis de
leurs femmes et de leurs enfans, ils tuèrent dans ce tumulte treize
Chinois qui ne les avaient jamais offensés. L'alarme fut aussitôt
répandue dans la province, et tous les habitans firent retentir leurs
plaintes. Le mandarin prit des informations dans toutes les règles de la
justice: elles furent envoyées à la cour. Un ordre plus prompt que
toutes les mesures par lesquelles on s'était flatté de l'arrêter, amena
au port trois cents jonques, montées d'environ soixante mille hommes,
qui fondirent sur notre malheureuse colonie. Je fus témoin que, dans
l'espace de cinq mois, ces cruels ennemis n'y laissèrent pas la moindre
chose à laquelle on pût donner un nom. Tout fut brûlé ou démoli. Les
habitans, ayant pris le parti de se réfugier dans les navires et les
jonques qu'ils avaient à l'ancre, y furent poursuivis et la plupart
consumés par les flammes, au nombre de deux mille chrétiens, parmi
lesquels on comptait huit cents Portugais. Notre perte fut estimée à
deux millions d'or. Mais ce désastre en produisit un beaucoup plus
grand, qui fut la perte entière de notre réputation et de notre crédit à
la Chine.
»Peu de temps après, d'affreuses nouvelles nous vinrent de Canton. Le 17
du mois d'avril 1556, nous apprîmes que la province de Chan-Si avait été
abîmée presque entièrement, avec des circonstances dont le seul récit
nous fît pâlir d'effroi. Le premier jour du même mois, la terre y avait
commencé à trembler, vers onze heures du soir, avec beaucoup de
violence, et ce mouvement avait duré deux heures entières. Il s'était
renouvelé la nuit suivante, depuis minuit jusqu'à deux heures, et la
troisième nuit, depuis une heure jusqu'à trois. Pendant que la terre
tremblait, l'agitation du ciel n'était pas moins terrible par le
déchaînement de tous les vents, par le tonnerre, la pluie et tous les
fléaux de la nature. Enfin le troisième tremblement avait ouvert une
infinité de passages à des torrens d'eau qui sortaient à gros bouillons
du sein de la terre avec tant d'impétuosité dans leur ravage, qu'en peu
de momens un espace de soixante lieues de tour avait été englouti, sans
que d'une multitude infinie d'habitans il se fût sauvé d'autres
créatures vivantes qu'un enfant de sept ans, qui fut présenté à
l'empereur comme une merveille du sort. Nous nous défiâmes d'abord de la
vérité de ce désastre, et plusieurs d'entre nous le crurent impossible.
Cependant, comme il était confirmé par toutes les lettres de Canton,
quatorze Portugais résolurent de passer au continent pour s'en assurer
par leurs propres yeux. Ils se rendirent, avec la permission des
mandarins, dans la province même de Chan-Si, où la vue d'une révolution
si récente ne put les tromper. Leur témoignage ne laissant plus aucun
doute, on tira d'eux à leur retour une attestation qui fut envoyée
depuis par François Toscane, capitaine de notre vaisseau, au roi don
Jean de Portugal, et pour dernière confirmation, elle fut portée à la
cour de Lisbonne par un prêtre nommé Diégo Reinel, qui avait été du
nombre des quatorze témoins. On nous raconta dans la suite, mais avec
moins de certitude, quoique ce fût l'opinion commune, que, pendant les
trois jours du tremblement de terre, il avait plu du sang dans la ville
de Pékin. Au moins ne pûmes-nous douter que l'empereur et la plupart des
habitans n'en fussent sortis pour se réfugier à Nankin, et que ce
monarque, après avoir fait six cent mille ducats d'aumônes pour apaiser
la colère du ciel, n'eût élevé un temple somptueux sous le nom
d'Hypatican, qui signifie amour de Dieu. Cinq Portugais, qui furent
délivrés à cette occasion de la prison de Pocasser, où ils languissaient
depuis vingt ans, nous donnèrent ces informations avant notre départ.»
Les Portugais, chassés de Liampo, s'étaient procuré un autre
établissement dans l'île de Lampacao; c'est là que Pinto s'embarque
encore une fois pour le Japon. Il trouve moyen de s'y rendre agréable à
l'empereur; il en obtient des présens considérables avec lesquels il
revient à Goa; il apportait une lettre du monarque japonais, qui donnait
les plus belles espérances de commerce et d'établissement aux Portugais.
Pinto croyait obtenir de grandes récompenses de ce service. Mais voici
comme il termine son récit.
»François Baratto, qui avait succédé dans cet intervalle au gouvernement
général des Indes, parut sensible au plaisir de recevoir une lettre et
des présens par lesquels il se flatta de faire avantageusement sa cour
au roi de Portugal. «J'estime ce que vous m'apportez, me dit-il en les
recevant, plus que l'emploi dont je suis revêtu; et j'espère que ce
présent et cette lettre serviront à me garantir de l'écueil de Lisbonne,
où la plupart de ceux qui ont gouverné les Indes ne vont mettre pied à
terre que pour se perdre.»
»Dans la reconnaissance qu'il eut pour ce service, il me fit des offres
que d'autres vues ne me permirent pas d'accepter. Ma fortune, quoique
fort éloignée de l'opulence, commençait à borner mes désirs; et l'ennui
du travail s'étant fortifié dans mon coeur à mesure que j'avais acquis
la force d'y renoncer, je n'avais plus d'impatience que pour aller jouir
dans ma patrie d'un repos que j'avais acheté si cher. Cependant je
profitai de la disposition du vice-roi pour vérifier devant lui, par des
attestations et des actes, combien de fois j'étais tombé dans
l'esclavage pour le service du roi ou de la nation, et combien de fois
j'avais été dépouillé de mes marchandises. Je m'imaginais qu'avec ces
précautions les récompenses ne pouvaient me manquer à Lisbonne. Don
François Baratto joignit à toutes ces pièces une lettre au roi, dans
laquelle il rendait un témoignage fort honorable de ma conduite et de
mes services. Enfin je m'embarquai pour l'Europe, si content de mes
papiers, que je les regardais comme la meilleure partie de mon bien.
»Une heureuse navigation me fit arriver à Lisbonne le 22 septembre 1558,
dans un temps où le royaume jouissait d'une profonde paix, sous le
gouvernement de la reine Catherine. Après avoir remis à sa majesté la
lettre du vice-roi, j'eus l'honneur de lui expliquer tout ce qu'une
longue expérience m'avait fait recueillir d'important pour l'utilité des
affaires, et je n'oubliai pas de lui présenter les miennes. Elle me
renvoya au ministre, qui me donna les plus hautes espérances. Mais,
oubliant aussitôt ses promesses, il garda mes papiers l'espace de quatre
ou cinq ans, à la fin desquels je n'en trouvai pas d'autre fruit que
l'ennui d'un nouveau genre de servitude dans mon assiduité continuelle à
la cour, et dans une infinité de vaines sollicitations qui me devinrent
plus insupportables que toutes mes anciennes fatigues. Enfin je pris le
parti d'abandonner ce procès à la justice divine, et de me réduire à la
petite fortune que j'avais apportée des Indes, et dont je n'avais
obligation qu'à moi-même.»
CHAPITRE XII.
Naufrage de Guillaume Bontekoë, capitaine hollandais.
À la suite des aventures de Pinto nous placerons, comme nous l'avons
promis, celles de Bontekoë, beaucoup moins merveilleuses et moins
variées, mais pourtant très-remarquables en ce qu'elles paraissent
rassembler toutes les horreurs qui peuvent être la suite d'un naufrage.
Le lecteur frémira plus d'une fois en écoutant le récit du capitaine
hollandais, qui porte tous les caractères de la vérité.
Guillaume Isbrantz Bontekoë commandait le navire _la Nouvelle-Hoorn_,
envoyé aux Indes orientales en 1618, pour des intérêts de commerce. Vers
le détroit de la Sonde, à la hauteur de 5 degrés et demi de latitude
sud, étant sur le pont de son bâtiment, il entendit crier au feu, au
feu. Il se hâta de descendre au fond de cale, où il ne vit aucune
apparence de feu. Il demanda où l'on croyait qu'il eût pris. Capitaine,
lui dit-on, c'est dans ce tonneau. Il y porta la main sans y rien sentir
de brûlant.
Sa terreur ne l'empêcha pas de se faire expliquer la cause d'une si vive
alarme. On lui raconta que le maître-valet, étant descendu
l'après-midi, suivant l'usage, pour tirer l'eau-de-vie qui devait être
distribuée le lendemain à l'équipage, avait attaché son chandelier de
fer aux cercles d'un baril qui était d'un rang plus haut que celui qu'il
devait percer. Une étincelle, ou plutôt une partie de la mèche ardente
était tombée justement dans le bondon. Le feu avait pris à l'eau-de-vie
du tonneau, et les deux fonds ayant aussitôt sauté, l'eau-de-vie
enflammée avait coulé jusqu'au charbon de forge. Cependant on avait jeté
quelques cruches d'eau sur le feu, ce qui le faisait paraître éteint.
Bontekoë, un peu rassuré par ce récit, fit verser de l'eau à pleins
seaux sur le charbon, et n'apercevant aucune trace de feu, il remonta
tranquillement sur les ponts. Mais les suites de cet événement devinrent
bientôt si terribles, que, pour satisfaire pleinement la curiosité du
lecteur par une description intéressante, dont les moindres
circonstances méritent d'être conservées, il faut que cette peinture
paraisse sous les couleurs simples de la nature, c'est-à-dire dans les
propres termes de l'auteur.
«Une demi-heure après, quelques-uns de nos gens recommencèrent à crier
au feu. J'en fus épouvanté; et descendant aussitôt, je vis la flamme qui
montait de l'endroit le plus creux du fond de cale. L'embrasement était
dans le charbon, où l'eau-de-vie avait pénétré; et le danger paraissait
d'autant plus pressant, qu'il y avait trois ou quatre rangs de tonneaux
les uns sur les autres. Nous recommençâmes à jeter de l'eau à pleins
seaux, et nous en jetâmes une prodigieuse quantité. Mais il survint un
nouvel incident qui augmenta le trouble. L'eau tombée sur le charbon
causa une fumée si épaisse, si sulfureuse et si puante, qu'on étouffait
dans le fond de cale, et qu'il était presque impossible d'y demeurer.
J'y étais néanmoins pour y donner les ordres, et je faisais sortir les
gens tour à pour leur laisser le temps de se rafraîchir. Je soupçonnais
déjà que plusieurs avaient été étouffés sans avoir pu arriver jusqu'aux
écoutilles. Moi-même j'étais si étourdi et si suffoqué, que, ne sachant
plus ce que je faisais, j'allais par intervalles reposer ma tête sur un
tonneau, tournant le visage vers l'écoutille pour respirer un moment.
»Enfin, me trouvant forcé de sortir, je dis à Rol, subrécargue du
bâtiment, qu'il me paraissait nécessaire de jeter la poudre à la mer. Il
ne put s'y résoudre: «Si nous jetons la poudre, me dit-il, il y a
apparence que nous ne devons plus craindre de périr par le feu; mais que
deviendrons-nous lorsque nous trouverons des ennemis à combattre? et
quel moyen de nous disculper?»
»Cependant le feu ne diminuait pas; et la puanteur de la fumée, autant
que son épaisseur, ne permettait plus à personne de demeurer au fond de
cale. On prit la hache, et dans l'entrepont, vers l'arrière, on fit de
grands trous par lesquels on jeta une grande quantité d'eau sans cesser
d'en jeter en même temps par les écoutilles. Il y avait trois semaines
qu'on avait mis le grand canot à la mer. On y mit aussi la chaloupe, qui
était sur le pont, parce qu'elle causait de l'embarras à ceux qui
puisaient de l'eau. La frayeur était telle qu'on peut se la représenter.
On ne voyait que le feu et l'eau, dont on était également menacé, et par
l'un desquels il fallait périr sans aucune espérance de secours; car on
n'avait la vue d'aucune terre, ni la compagnie d'aucun autre vaisseau.
Les gens de l'équipage commençaient à s'écouler; et se glissant de tous
côtés hors du bord, ils descendaient sous les porte-haubans. De là ils
se laissaient tomber dans l'eau, et nageant vers la chaloupe ou vers le
canot, ils y montaient et se cachaient sous les bancs ou sous les
couvertes, en attendant qu'ils se trouvassent en assez grand nombre pour
s'en aller ensemble.
»Rol étant allé par hasard sur le pont, fut étonné de voir tant de gens
dans le canot et dans la chaloupe: ils lui crièrent qu'ils allaient
prendre le large, et l'exhortèrent à descendre avec eux. Leurs instances
et la vue du péril lui firent prendre ce parti. En arrivant à la
chaloupe, il leur dit: «Mes amis, il faut attendre le capitaine.» Mais
ses ordres et ses représentations n'étaient plus écoutés. Aussitôt qu'il
fut embarqué, ils coupèrent l'amarre et s'éloignèrent du vaisseau. Comme
j'étais toujours occupé à donner mes ordres et à presser le travail,
quelques-uns de ceux qui restaient vinrent me dire avec beaucoup
d'épouvante, «Ah! capitaine, qu'allons-nous devenir? la chaloupe et le
canot sont à la mer. Si l'on nous quitte, leur dis-je, c'est avec le
dessein de ne plus revenir;» et courant aussitôt sur le pont, je vis
effectivement la manoeuvre des fugitifs. Les voiles du vaisseau étaient
sur le mât, et la grande voile était sur les cargues. Je criai aux
matelots: «Efforçons-nous de les joindre, et s'ils refusent de nous
recevoir dans leurs chaloupes, nous ferons passer le navire par-dessus
eux pour leur apprendre leur devoir.»
»En effet, nous approchâmes d'eux jusqu'à la distance de trois longueurs
du vaisseau; mais ils gagnèrent au vent et s'éloignèrent. Je dis alors à
ceux qui étaient avec moi: «Amis, vous voyez qu'il ne nous reste plus
d'espérance que dans la miséricorde de Dieu et dans nos propres efforts.
Il faut les redoubler, et tâcher d'éteindre le feu. Courez à la soute
aux poudres, et jetez-les à la mer avant que le feu puisse y gagner.» De
mon côté, je pris les charpentiers, et je leur ordonnai de faire
promptement des trous avec les grandes gouges et les tarières pour faire
entrer l'eau dans le navire jusqu'à la hauteur d'une brasse et demie.
Mais ces outils ne purent pénétrer les bordages, parce qu'ils étaient
garnis de fer.
»Cet obstacle répandit une consternation qui ne peut jamais être
exprimée. L'air retentissait de gémissemens et de cris. On se remit à
jeter de l'eau, et l'embrasement parut diminuer. Mais peu de temps après
le feu prit aux huiles. Ce fut alors que nous crûmes notre perte
inévitable. Plus on jetait d'eau, plus l'incendie paraissait augmenter.
L'huile et la flamme qui en sortaient se répandaient de toutes parts.
Dans cet affreux état, on poussait des cris et des hurlemens si
terribles, que mes cheveux se hérissaient, et je me sentais tout couvert
d'une sueur froide.
»Cependant le travail continuait avec la même ardeur. On jetait de l'eau
dans le navire, et les poudres à la mer. On avait déjà jeté soixante
demi-barils de poudre; mais il en restait encore près de trois cents. Le
feu y prit, et fit sauter le vaisseau, qui, dans un instant, fut brisé
en mille et mille pièces. Nous y étions encore au nombre de cent
dix-neuf. Je me trouvais alors sur le pont, près de l'amure de la grande
voile, et j'avais devant les yeux soixante-trois hommes qui puisaient de
l'eau. Ils furent emportés avec la vitesse d'un éclair; et ils
disparurent tellement, qu'on n'aurait pu dire ce qu'ils étaient devenus:
tous les autres eurent le même sort.
»Pour moi, qui m'attendais à périr comme tous mes compagnons, j'étendis
les bras et les mains vers le ciel, et je m'écriai: «Ô Seigneur!
faites-moi miséricorde!» Quoiqu'en me sentant sauter je crusse que
c'était fait de moi, je conservai néanmoins toute la liberté de mon
jugement, et je sentis dans mon coeur une étincelle d'espérance. Du
milieu des airs je tombai dans l'eau, entre les débris du navire qui
était en pièces. Dans cette situation, mon courage se ranima si
vivement, que je crus devenir un autre homme. En regardant autour de
moi, je vis le grand mât à l'un de mes côtés, et le mât de misaine à
l'autre. Je me mis sur le grand mât; d'où je considérai tous les tristes
objets dont j'étais environné. Alors je dis en poussant un profond
soupir: «Ô Dieu! ce beau navire a donc péri comme Sodome et Gomorrhe!»
»Je fus quelque temps sans apercevoir aucun homme. Cependant, tandis que
je m'abîmais dans mes réflexions, je vis paraître sur l'eau un jeune
homme qui sortait du fond, et qui nageait des pieds et des mains. Il
saisit la cagouille de l'éperon qui flottait sur l'eau, et dit en s'y
mettant: «Me voici encore au monde. J'entendis sa voix, et je m'écriai:
«Ô Dieu! y a-t-il ici quelque autre homme que moi qui soit en vie?» Ce
jeune homme se nommait Harman van Kuiphuisen, natif d'Eyder. Je vis
flotter près de lui un petit mât. Comme le grand sur lequel j'étais ne
cessait pas de rouler et de tourner, ce qui me causait beaucoup de
peine, je dis à Harman: «Pousse-moi cette espare; je me mettrai dessus,
et la ferai flotter vers toi pour nous y mettre ensemble.» Il fit ce
que je lui ordonnais; sans quoi, brisé, comme j'étais, de mon saut et de
ma chute, le dos fracassé, et blessé à deux endroits de la tête, il
m'aurait été impossible de le joindre. Ces maux, dont je ne m'étais pas
encore aperçu, commencèrent à se faire sentir avec tant de force, qu'il
me sembla tout d'un coup que je cessais de vivre et d'entendre. Nous
étions tous deux l'un près de l'autre, chacun tenant au bras une pièce
de revers de l'éperon; nous jetions la vue de tous côtés, dans
l'espérance de découvrir la chaloupe ou le canot; à la fin, nous les
aperçûmes, mais fort loin de nous. Le soleil était au bas de l'horizon.
Je dis au compagnon de mon infortune: «Ami, toute espérance est perdue
pour nous: il est tard. Le canot et la chaloupe étant si loin, il n'est
pas possible que nous nous soutenions toute la nuit dans cette
situation. Élevons nos coeurs à Dieu, et demandons-lui notre salut avec
une résignation entière à sa volonté.» Nous nous mîmes en prières, et
nous obtînmes grâce; car à peine achevions-nous de pousser nos voeux au
ciel que, levant les yeux, nous vîmes la chaloupe et le canot près de
nous. Quelle joie pour des malheureux qui se croyaient près de périr! Je
criai aussitôt: «Sauve, sauve le capitaine!» Quelques matelots qui
m'entendirent se mirent aussi à crier: «Le capitaine vit encore.» Ils
s'approchèrent des débris; mais ils n'osaient avancer davantage, dans la
crainte d'être heurtés par les grosses pièces. Harman, qui avait été
peu blessé en sautant, se sentit assez de vigueur pour se mettre à la
nage, et se rendit dans la chaloupe. Pour moi, je criai: «Si vous voulez
me sauver la vie, il faut que vous veniez jusqu'à moi; car j'ai été si
maltraité, que je n'ai point la force de nager.» Le trompette s'étant
jeté dans la mer avec une ligne de sonde qui se trouva dans la chaloupe,
en apporta un bout jusqu'entre mes mains. Je la fis tourner autour de ma
ceinture; et ce secours me fit arriver heureusement à bord: j'y trouvai
Rol, Guillaume van Galen, et le second pilote nommé Meyendert Kryns, qui
était de Hoorn. Ils me regardèrent long-temps avec admiration.
»J'avais fait faire à l'arrière de la chaloupe une espèce de petite
cabane qui pouvait contenir deux hommes. J'y entrai pour y prendre un
peu de repos; car je me sentais si mal, que je ne croyais pas avoir
beaucoup de temps à vivre. J'avais le dos brisé, et je souffrais
mortellement des deux trous que j'avais reçus à la tête. Cependant je
dis à Rol: «Je crois que nous ferions bien de demeurer cette nuit près
du débris. Demain, lorsqu'il fera jour, nous pourrons sauver quelques
vivres, et peut-être trouverons-nous une boussole pour nous aider à
découvrir les terres.» On s'était sauvé avec tant de précipitation,
qu'on était presque sans vivres. À l'égard des boussoles, le premier
pilote, qui soupçonnait la plupart des gens de l'équipage de vouloir
abandonner le navire, les avait ôtées de l'habitacle; ce qui n'avait pu
arrêter l'exécution de leur projet, ni l'empêcher lui-même de périr.