député du premier ministre de l'état, qui apportait à l'ambassadeur
toutes sortes de rafraîchissemens, et qui venait le prier de suspendre
sa marche pendant neuf jours. C'était un intervalle dont les officiers
du calaminham avaient besoin pour leurs préparatifs. On nous les fit
employer à divers amusemens, tels que la chasse et la pêche, qui étaient
suivis de grands festins, de concerts, de musique et de comédies.
Cependant j'obtins de l'ambassadeur, pour mes compagnons et pour moi, la
permission de visiter plusieurs curiosités du pays que les habitans nous
avaient vantées. On nous fit voir aux environs de la rivière des
bâtimens fort antiques, des temples somptueux, de fort beaux jardins,
des châteaux bien fortifiés et des maisons d'une structure singulière.
Notre principale admiration fut pour un hôpital nommé Manicaforam, qui
servait uniquement à loger les pèlerins. Il contenait plus d'une lieue
dans son enceinte. On y voyait douze rues voûtées, dont chacune était
bordée de deux cent quarante maisons, c'est-à-dire cent vingt de chaque
côté, toutes remplies de pèlerins étrangers, qui ne cessaient pas de se
succéder pendant le cours de l'année. Ils y étaient non-seulement bien
logés, mais nourris fort abondamment pendant le jour, et servis par
quatre mille prêtres qui vivaient dans cent vingt monastères.
_Manicaforam_ signifie prison des dieux. Le temple de cet hôpital était
fort grand; il était composé de trois nefs, dont le centre était une
chapelle de forme ronde, environnée de trois balustres de laiton, avec
deux portes, sur chacune desquelles on remarquait un gros marteau de
même métal. Cette chapelle renfermait quatre-vingts idoles des deux
sexes, sans y comprendre quantité d'autres petites divinités qui étaient
prosternées devant les grandes. Celles-ci étaient debout, mais toutes
attachées par des chaînes de fer, avec de gros colliers, et
quelques-unes avec des menottes. Les petites, qui étaient presque
étendues par terre, étaient attachées six à six par la ceinture avec
d'autres chaînes plus déliées. Autour des balustrades, deux cent
quarante figures de bronze rangées en trois files, avec des hallebardes
et des massues sur l'épaule, semblaient servir de gardes à tous ces
dieux captifs. Les nefs étaient traversées, aux environs de la chapelle,
de plusieurs verges de fer sur lesquelles étaient quantité de flambeaux,
chacun de dix lumignons, vernissés à la manière des Indes, comme les
murs et tous les autres ornemens du temple, en témoignage de deuil pour
la captivité des dieux.
»Dans l'étonnement de ce spectacle, nous en demandâmes l'explication aux
prêtres. Ils nous dirent qu'un calaminham, nommé Xixivarom Mélitaï, qui
avait régné glorieusement sur cette monarchie plusieurs siècles
auparavant, s'étant vu menacé par une ligue de vingt-sept rois, les
avait vaincus dans une sanglante bataille, et leur avait enlevé tous
leurs dieux: c'était cette multitude d'idoles que nous paraissions
admirer. Depuis cette grande guerre, les vingt-sept nations étaient
demeurées tributaires des Calaminhams, et leurs dieux portaient des
chaînes. Il s'était répandu beaucoup de sang dans un si long espace par
les révoltes continuelles de tant de peuples qui ne pouvaient supporter
cette humiliation. Ils ne cessaient pas d'en gémir; et chaque année ils
renouvelaient le voeu qu'ils avaient fait de ne célébrer aucune fête et
de n'allumer aucune lumière dans leurs temples jusqu'à la délivrance des
objets de leur culte. Cette querelle avait fait périr plus de trois
millions d'hommes. Ce qui n'empêchait pas que les Calaminhams ne fissent
honorer les dieux qu'ils avaient vaincus, et ne permissent à leurs
anciens adorateurs de venir en pèlerinage dans ce lieu. Nous apprîmes
aussi des mêmes prêtres l'origine du culte que les païens des Indes
rendent à Quiaï-Nivandel, dieu des batailles. C'était dans un champ
nommé Vitau, que le calaminham, vainqueur des vingt-sept rois, avait
détruit toutes leurs forces. Après le combat, ce dieu s'était présenté
à lui, assis dans une chaise de bois, et lui avait ordonné de le faire
reconnaître pour le dieu des batailles, plus grand que tous les autres
dieux du pays. De là vient que dans les Indes, lorsqu'on veut persuader
quelque chose qui paraît au-dessus de la foi commune, on jure par le
saint Quiaï-Nivandel, dieu des batailles du champ de Vitau.
»Après qu'on eut laissé à l'ambassadeur le temps de se reposer pendant
neuf jours, il fut conduit au palais avec des cérémonies fort
extraordinaires. On nous fit traverser quelques salles, et passer de là
par le milieu du jardin, où les richesses de l'art et de la nature
étaient répandues avec une admirable profusion; les allées étaient
bordées de balustres d'argent. Tous les parfums de l'Orient paraissaient
réunis dans les arbres et les fleurs. Je n'entreprendrai point la
description de l'ordre qui régnait dans ce beau lieu, ni celle d'une
variété d'objets dont je n'eus la vue qu'un moment; mais tout fut
enchantement pour mes yeux. Plusieurs jeunes femmes, aussi éclatantes
par leur beauté que par la richesse de leur parure, s'exerçaient au bord
d'une fontaine, les unes à danser, d'autres à jouer des instrumens,
quelques-unes à faire des tresses d'or ou d'autres ouvrages. Nous
passâmes trop rapidement pour ma curiosité dans une vaste antichambre,
où les premiers seigneurs de l'empire étaient assis, les jambes
croisées, sur de superbes tapis; ils reçurent l'ambassadeur avec
beaucoup de cérémonie, quoique sans quitter leur place. Au fond de cette
antichambre, six huissiers avec leurs masses d'argent nous ouvrirent une
porte dorée, par laquelle on nous introduisit dans une espèce de temple.
»C'était enfin la chambre du calaminham: nos premiers regards tombèrent
sur lui. Il était assis sur un trône majestueux, environné de trois
balustres d'or. Douze femmes d'une rare beauté, assises sur les degrés
du trône, jouaient de diverses sortes d'instrumens, qu'elles accordaient
au son de leurs voix. Sur le plus haut degré, c'est-à-dire autour du
monarque, douze jeunes filles étaient à genoux avec des sceptres d'or à
la main. Une autre, qui était debout, le rafraîchissait avec un
éventail. En bas, la chambre était bordée par cinquante ou soixante
vieillards qui portaient des mitres d'or sur la tête, et qui se tenaient
debout contre le mur. En divers endroits, quantité de belles femmes
étaient assises sur de riches tapis: nous jugeâmes qu'elles n'étaient
pas moins de deux cents. Après tant de magnifiques spectacles que
j'avais vus dans l'Asie, la merveilleuse structure de cette chambre, et
la majesté de tout ce qui s'y présentait, ne laissèrent pas de me causer
un véritable étonnement. L'ambassadeur discourant ensuite avec nous des
merveilles de sa réception, nous dit qu'il se garderait bien de parler
au roi son maître de la magnificence qui environnait la personne du
calaminham, dans la crainte de l'affliger en diminuant l'idée qu'il
avait de sa propre grandeur.
»Les cérémonies de la salutation, et celles du compliment et de la
réponse, ne m'offrirent rien dont je n'eusse déjà vu des exemples; mais
il me parut tout-à-fait nouveau qu'après une harangue de cinq ou six
lignes et une réponse encore plus courte, tout le reste de l'audience
fût employé en danses, en concerts et en comédies. Après quelques
préludes des instrumens, cette fête commença par une danse de six femmes
âgées avec de jeunes garçons, qui fut suivie d'une autre danse de six
vieillards avec six petites filles, bizarrerie que je ne trouvai pas
sans agrément. Ensuite on joua plusieurs comédies, qui furent
représentées avec un appareil si riche et tant de perfection, qu'on ne
peut rien s'imaginer de plus agréable. Vers la fin du jour, le
calaminham se retira dans ses appartemens intérieurs, accompagné
seulement de ses femmes.
»Notre séjour à Timplam dura trente-deux jours, pendant lesquels nous
fûmes traités avec autant de civilité que d'abondance. Le temps que mes
compagnons donnaient à leurs amusemens, je l'employais avec une
satisfaction extrême à visiter de somptueux édifices et des temples qui
me ravissaient d'admiration. Je n'en vis pas de plus magnifique que
celui de Quiaï-Pimpocau, dieu des malades; et j'ai déjà fait remarquer
que la piété de ces peuples se porte en particulier au soulagement des
infirmités humaines.
»À l'égard du calaminham et de son empire, je donnerai d'autant moins
d'étendue à mes observations, que je veux les resserrer dans les bornes
de mes lumières.
»Le royaume de Pégou, qui n'a pas plus de cent quarante lieues de
circuit, est environné par le haut d'une grande chaîne de montagnes
nommées Pangacirao, qui sont habitées par la nation des Bramas, dont le
pays a quatre-vingts lieues de largeur sur environ deux cents de
longueur. C'est au-delà de ces montagnes qu'il s'est formé deux grandes
monarchies, celle du Siamon, et celle du Calaminham. On donne à la
seconde plus de trois cents lieues, dans les deux dimensions de la
longueur et de la largeur, et l'on prétend qu'elle est composée de
vingt-sept royaumes[6], dont tous les habitans n'ont qu'un même langage.
Nous y vîmes plusieurs belles villes, et le pays nous parut extrêmement
fertile. La capitale, qui est la résidence ordinaire du calaminham,
porte aux Indes le nom de Timplam. Elle est située sur une grande
rivière nommée Bitouy.
[Note 6: Vingt-sept royaumes, dans le style des voyageurs que nous
transcrivons, ne signifient que vingt-sept provinces, sans quoi il
faudrait compter presque autant de royaumes en Asie qu'il y a de villes
en Europe.]
»Le commerce est considérable à Timplam, et s'exerce avec beaucoup de
liberté pendant les foires. Elles attirent quantité d'étrangers qui
apportent leurs richesses en échange de celles du pays, et cette
communication y fait trouver toutes sortes de marchandises. On n'y voit
point de monnaie d'or ni d'argent. Tout se vend ou s'achète au poids des
échanges.
»La cour est fastueuse; la noblesse, qui est riche et polie, se fait
honneur de contribuer par sa dépense à la grandeur du monarque. On y
voit toujours plusieurs capitaines étrangers, que le calaminham
s'attache par de grosses pensions. Il n'a jamais moins de soixante mille
chevaux et de dix mille éléphans autour de sa personne. Les vingt-sept
royaumes dont l'état est composé sont gardés par un prodigieux nombre
d'autres troupes divisées en sept cents compagnies, dont chacune doit
être formée, suivant leur institution, de deux mille hommes de pied, de
cinq cents chevaux et de quatre-vingts éléphans. Le revenu impérial
monte à vingt millions d'or, sans y comprendre les présens annuels des
princes et des seigneurs. L'abondance est répandue dans toutes les
conditions. Les gentilshommes sont servis en vaisselle d'argent, et
quelquefois d'or. Celle du prince est de porcelaine ou de laiton. Tout
le monde est vêtu de satin en été, de damas et de taffetas rayés, qui
viennent de Perse. En hiver ce sont des robes doublées de belles peaux.
Les femmes sont fort blanches et d'un excellent naturel. En général, le
caractère des habitans est si doux, qu'ils connaissent peu les querelles
et les procès.
»L'ambassadeur, après avoir reçu des lettres et des présens pour le roi
son maître, partit de cette cour le 3 novembre 1556, accompagné de
quelques seigneurs qui avaient ordre de l'escorter jusqu'à Pridor. Ils
prirent congé de lui dans un grand festin. Dès le même jour, ayant
quitté cette ville, nous nous embarquâmes sur la grande rivière de
Bitouy, d'où nous passâmes dans le détroit de Maduré, et cinq jours de
plus nous firent arriver à Mouchel, première place du royaume de Pégou.
»Mais, si près du terme, et dans un lieu de la dépendance du roi de
Brama, nous étions attendus par un malheur dont nous ne pouvions nous
croire menacés. Un corsaire, nommé Chalogonim, qui observait peut-être
notre retour, nous attaqua pendant la nuit et nous traita si mal
jusqu'au jour, qu'après nous avoir tué cent quatre-vingt-dix hommes,
entre lesquels étaient deux Portugais, il enleva cinq de nos douze
barques. L'ambassadeur même eut le bras gauche coupé dans ce combat, et
reçut deux coups de flèches qui firent long-temps désespérer de sa vie.
Nous fûmes blessés aussi presque tous; et le présent du calaminham fut
enlevé dans les cinq barques, avec quantité de précieuses marchandises.
Dans ce triste état, nous arrivâmes trois jours après à Martaban.
L'ambassadeur écrivit au roi pour lui rendre compte de son voyage et de
son infortune. Ce prince fit partir aussitôt une flotte de cent vingt
seros, ou barques, qui rencontra le corsaire, et qui le fit prisonnier
après avoir ruiné sa flotte. Cent Portugais qui avaient été nommés pour
cette expédition revinrent chargés de richesses. On comptait alors au
service du roi de Brama mille hommes de notre nation, commandés par
Antonio de Ferreira, né à Bragance, qui recevait du roi mille ducats
d'appointemens.
»Les lettres que ce prince avait reçues du calaminham lui promettant un
ambassadeur qui devait être chargé de la conclusion du traité, il cessa
de compter pour le printemps sur la diversion qu'il avait espérée, et la
conquête d'Ava fut renvoyée à d'autres temps. Mais il fit partir le
chamigrem son frère avec une armée de cent cinquante mille hommes pour
faire le siége de Savadi, capitale d'un petit royaume, à cent trente
lieues de Pégou, vers le nord. J'étais de cette expédition à la suite du
grand trésorier, avec les six Portugais qui me restaient encore pour
compagnons d'esclavage. Elle fut si malheureuse, qu'après avoir été
repoussé plusieurs fois, le chamigrem, irrité par ses mauvais succès,
résolut de porter la guerre dans les autres parties de l'état. Diosoraï,
dont nous étions les esclaves, reçut ordre d'attaquer avec cinq mille
hommes un bourg nommé Valeutay, qui avait fourni des vivres à la ville
assiégée. Cette entreprise n'eut pas plus de succès. Nous rencontrâmes
en chemin un corps de Savadis, beaucoup plus nombreux, qui taillèrent
nos Bramas en pièces.
»Dans cette affreuse déroute, j'eus le bonheur d'éviter la mort avec mes
compagnons. Nous prîmes la fuite à la faveur des ténèbres, mais avec si
peu de connaissance des chemins, que pendant trois jours et demi nous
traversâmes au hasard des montagnes désertes. De là nous entrâmes dans
une plaine marécageuse, où toutes nos recherches ne nous firent pas
découvrir d'autres traces que celles des tigres, des serpens, et
d'autres animaux sauvages. Cependant, vers la nuit, nous aperçûmes un
feu du côté de l'est. Cette lumière nous servit de guide jusqu'au bord
d'un grand lac. Quelques pauvres cabanes, que nous ne pûmes distinguer
avant le jour, nous inspirèrent peu de confiance pour les habitans.
Ainsi, n'osant nous en approcher, nous demeurâmes cachés jusqu'au soir
dans des herbes fort hautes, où nous fûmes la pâture des sangsues. La
nuit nous rendit le courage de marcher jusqu'au lendemain. Nous
arrivâmes au bord d'une grande rivière que nous suivîmes l'espace de
cinq jours. Enfin nous trouvâmes sur la rive une sorte de petit temple
ou d'ermitage, dans lequel nous fûmes reçus avec beaucoup d'humanité. On
nous y apprit que nous étions encore sur les terres de Savadi. Deux,
jours de repos ayant réparé nos forces, nous continuâmes de suivre la
route, comme le chemin le plus sûr pour nous avancer vers les côtes
maritimes. Le jour d'après nous découvrîmes le village de Pomiséraï,
dont les ermites nous avaient appris le nom; mais la crainte nous retint
dans un bois fort épais, où nous ne pouvions être aperçus des passans. À
minuit nous en sortîmes pour retourner au bord de l'eau. Ce triste et
pénible voyage dura dix-sept jours, pendant lesquels nous fûmes réduits
pour nourriture à quelques provisions que nous avions obtenues des
ermites. Enfin, dans l'obscurité d'une nuit fort pluvieuse, nous
découvrîmes devant nous un feu qui ne paraissait éloigné que de la
portée d'un fauconneau. Nous nous crûmes près de quelque ville; et cette
idée nous jeta dans de nouvelles alarmes. Mais, avec plus d'attention,
le mouvement de ce feu nous fit juger qu'il devait être sur quelque
vaisseau qui cédait à l'agitation des flots. En effet, nous étant
avancés avec beaucoup de précaution, nous aperçûmes une grande barque et
neuf hommes qui en étaient sortis pour se retirer sous quelques arbres,
où ils préparaient tranquillement leur souper. Quoiqu'ils ne fussent pas
fort éloignés de la rive où la barque était amarrée, nous comprîmes que
la lumière qu'ils avaient près d'eux, et qui nous les faisait découvrir,
ne se répandant pas sur nous dans les ténèbres, il ne nous était pas
impossible d'entrer dans la barque, et de nous en saisir avant qu'ils
pussent entreprendre de s'y opposer. Ce dessein ne fut pas exécuté moins
promptement qu'il avait été conçu. Nous nous approchâmes doucement de la
barque, qui était attachée au tronc d'un arbre, et fort avancée dans la
vase. Nous la mîmes à flot avec nos épaules, et nous y étant embarqués
sans perdre un moment, nous commençâmes à ramer de toutes nos forces.
Le courant de l'eau et la faveur du vent nous portèrent avant le jour à
plus de dix lieues. Quelques provisions que nous avions trouvées dans la
barque ne pouvaient nous suffire pour une longue route; et nous n'en
étions pas moins résolus d'éviter tous les lieux habités. Mais une
pagode qui s'offrit le matin sur la rive nous inspira plus de confiance.
Elle se nommait Hinarel. Nous n'y trouvâmes qu'un homme et trente-sept
religieuses, la plupart fort âgées, qui nous reçurent avec de grandes
apparences de charité. Cependant nous la prîmes pour l'effet de leur
crainte, surtout lorsque, leur ayant fait diverses questions, elles
s'obstinèrent à nous répondre qu'elles étaient de pauvres femmes qui
avaient renoncé aux affaires du monde par un voeu solennel, et qui
n'avaient pas d'autre occupation que de demander à Quiaï-Ponvedaï de
l'eau pour la fertilité des terres. Nous ne laissâmes pas de tirer
d'elles du riz, du sucre, des féves, des ognons et de la chair fumée,
dont elles étaient fort bien pourvues. Les ayant quittées le soir, nous
nous abandonnâmes au cours de la rivière; et pendant sept jours entiers
nous passâmes heureusement entre un grand nombre d'habitations qui se
présentaient sur les deux bords.
»Mais il plut au ciel, après nous avoir conduits parmi tant de dangers,
de retirer tout d'un coup la main qui nous avait soutenus. Le huitième
jour, en traversant l'embouchure d'un canal, nous nous vîmes attaqués
par trois barques, d'où l'on fit pleuvoir sur nous une si grande
quantité de dards, que deux de nos compagnons furent tués des premiers
coups. Nous ne restions que cinq. Il n'était pas douteux que nos ennemis
ne fussent des corsaires, avec qui la soumission était inutile pour nous
sauver de la mort ou de l'esclavage. Nous prîmes le parti de nous
précipiter dans l'eau, ensanglantés comme nous l'étions de nos
blessures. Le désir naturel de la vie soutint nos forces jusqu'à terre,
où nous eûmes encore le courage de faire quelque chemin pour nous cacher
dans les bois. Mais, considérant bientôt combien il y avait peu
d'apparence de pouvoir résister à notre situation, nous regrettâmes de
n'avoir pas fini nos malheurs dans les flots. Deux de nos compagnons
étaient mortellement blessés. Loin de pouvoir les secourir, le plus
vigoureux d'entre nous était à peine capable de marcher. Après avoir
pleuré long-temps notre sort, nous nous traînâmes sur le bord de la
rivière; et ne connaissant plus le danger ni la crainte, nous résolûmes
d'y attendre du hasard les secours que nous ne pouvions plus espérer de
nous-mêmes.
»Nos ennemis avaient disparu; mais le lieu qu'ils avaient choisi pour
nous attaquer était tout-à-fait désert. Vers la fin du jour, nous vîmes
d'assez loin un bâtiment qui descendait avec le cours de l'eau. Comme
notre ressource n'était plus que dans l'humanité de ceux qui le
conduisaient, nous ne formâmes pas d'autre dessein que d'exciter leur
compassion par nos cris. Ils s'approchèrent. Dans la confusion des
mouvemens par lesquels nous nous efforçâmes de les attendrir, un de nous
fit quelques signes de croix, qui venaient peut-être moins de sa piété
que de sa douleur. Aussitôt une femme qui nous regardait attentivement
s'écria d'un ton qui parvint jusqu'à nous: «Jésus! voilà des chrétiens
qui se rencontrent devant mes yeux!» et, pressant les matelots d'aborder
près de nous, elle fut la première qui descendit avec son mari. C'était
une Pégouane qui avait embrassé le christianisme, quoique femme d'un
païen dont elle était aimée tendrement. Ils avaient chargé ce vaisseau
de coton pour l'aller vendre à Cosmin. Nous reçûmes d'eux tous les bons
offices de la charité chrétienne. Cinq jours après, étant arrivés à
Cosmin, port maritime de Pégou, ils nous accordèrent un logement dans
leur maison. Nos blessures y furent pansées soigneusement; et dans
l'espace de quelques semaines nous nous trouvâmes assez rétablis pour
nous embarquer sur un vaisseau portugais qui partait pour le Bengale.
»En arrivant au port de Chatigam, où le commerce de notre nation était
bien établi, je profitai du départ d'une fuste marchande qui faisait
voile à Goa. Notre navigation fut heureuse. Je trouvai dans cette ville
don Pedro de Faria, mon ancien protecteur, qui avait fini le temps de
son administration à Malacca. Son affection fut réveillée par le récit
de mes infortunes. Il se fit un devoir de conscience et d'honneur de me
rendre une partie des biens que j'avais perdus à son service.
»La générosité de don Pedro n'ayant point assez rétabli mes affaires
pour m'inspirer le goût du repos, je cherchai l'occasion de faire un
nouveau voyage à la Chine, et de tenter encore une fois la fortune dans
un pays où je n'avais éprouvé que son inconstance. Je m'embarquai à Goa
dans une jonque de mon bienfaiteur qui allait charger du poivre dans les
ports de la Sonde. Nous arrivâmes à Malacca.
»Quatre vaisseaux indiens qui entreprirent avec nous le voyage de la
Chine nous formèrent comme une escorte, avec laquelle nous arrivâmes
heureusement au port de Chincheu. Mais, quoique les Portugais y
exerçassent librement leur commerce, nous y passâmes trois mois et demi
dans de continuels dangers. On n'y parlait que de révolte et de guerre.
Les corsaires profitaient de ce désordre pour attaquer les vaisseaux
marchands jusqu'au milieu des ports. La crainte nous fit quitter
Chincheu pour nous rendre à Chabaquaï: c'était nous précipiter dans les
malheurs dont nous espérions nous garantir. Cent vingt jonques que nous
y trouvâmes à l'ancre nous enlevèrent trois de nos cinq vaisseaux. Le
nôtre se garantit par un bonheur qui me causa de l'admiration. Mais les
vents d'est qui commençaient à s'élever nous ôtant l'espérance
d'aborder dans d'autres ports, nous nous vîmes forcés de reprendre la
haute mer, où nous tînmes une route incertaine pendant vingt-deux jours.
La barre de Camboge, que nous reconnûmes le vingt-troisième au matin,
ranima notre courage; et nous en approchions dans le dessein de jeter
l'ancre, lorsqu'une furieuse tempête, qui nous surprit à l'ouest
sud-ouest, ouvrit notre quille de poupe. Les plus habiles matelots ne
virent pas d'autre ressource que de couper les deux mâts et de jeter
toutes nos marchandises à la mer. Ce soulagement et quelque apparence de
tranquillité qui commençait à renaître sur les flots nous donnaient
l'espérance d'avancer jusqu'à la barre; mais la nuit qui survint nous
ayant obligés de nous abandonner sans mâts et sans voiles aux vents qui
soufflaient encore avec un reste de fureur, nous allâmes échouer sur un
écueil, où le premier choc nous fit perdre dans l'obscurité
soixante-deux personnes.
»Ce malheur nous jeta dans une si étrange consternation, que de tous les
Portugais il n'y en eut pas un seul à qui la force du danger fît faire
le moindre mouvement pour se sauver. Nos matelots chinois, plus
industrieux ou moins timides, employèrent le reste de la nuit à ramasser
des planches et des poutres, dont ils composèrent un radeau qui se
trouva fini à la pointe du jour. Ils l'avaient fait si grand et si
solide, qu'il pouvait contenir facilement quarante hommes; et tel était
à peu près leur nombre. Martin Estevez, capitaine du vaisseau, à qui la
lumière du jour apprenait qu'il ne restait plus d'autre espérance, pria
instamment ses propres valets, qui s'étaient déjà retirés dans cet
asile, de le recevoir parmi eux. Ils eurent l'audace de répondre qu'ils
ne le pouvaient sans danger pour leur sûreté. Un Portugais, nommé Ruy de
Moura, qui entendit ce discours, sentit renaître son courage avec sa
colère; et se levant quoique assez blessé, il nous représenta si
vivement combien il était important pour notre vie de nous saisir du
radeau, qu'au nombre de vingt-huit comme nous étions nous entreprîmes de
l'ôter aux Chinois. Ils nous opposèrent les haches de fer qu'ils avaient
à la main; mais nous fîmes une exécution si terrible avec nos épées, que
dans l'espace de trois ou quatre minutes tous nos ennemis furent abattus
à nos pieds. Cependant nous perdîmes seize Portugais dans ce combat,
sans compter douze blessés, dont quatre moururent le jour d'après. Un si
triste spectacle me fit faire des réflexions sur les misères de la vie
humaine: il n'y avait pas douze heures que nous nous étions tous
embrassés dans le navire, et que, nous regardant comme des frères, nous
étions disposés à mourir l'un pour l'autre.