»Dès le lendemain on vit briller tous les préparatifs du triomphe. Le

roi fit dresser dans son quartier quatre-vingt-six tentes d'une richesse

admirable, dont chacune fut environnée de trente éléphans. Toute l'armée

fut rangée dans un fort bel ordre; et les étrangers ayant été avertis de

prendre les postes qui leur seraient assignés, Cayero ne put se

dispenser d'en accepter un avec tous ses Portugais. Il se trouva placé à

l'avant-garde, qui n'était pas éloignée de la porte par laquelle

Chambaïna devait sortir. On comptait plus de quarante nations qui

étaient rangées successivement depuis ce lieu jusqu'au quartier du roi,

derrière lequel tous les Bramas s'étaient rangés pour sa garde.

»Un coup de canon qu'on tira vers midi fut le signal auquel nous vîmes

ouvrir les portes de la ville. Trois cents éléphans armés commencèrent

la marche: ils étaient suivis d'une partie des détachements bramas qui

avaient été envoyés la veille pour prendre possession des principaux

postes; ensuite venaient tous les seigneurs qui s'étaient trouvés dans

la ville, et qui partageaient l'infortune de leur maître. Huit ou dix

pas après eux, on voyait le raulin de Mounaï, ce prêtre qui avait

apporté au camp la soumission de Chambaïna. Il était chef de tous les

autres prêtres, et pontife suprême de la nation. Immédiatement après

lui, on portait dans une litière Nhaï-Canatou, fille du roi de Pégou,

que les Bramas avaient dépouillé aussi de ses états, et femme de

Chambaïna. Elle avait près d'elle quatre petits enfans, deux garçons et

deux filles, dont le plus âgé n'avait pas plus de sept ans. Sa litière

était environnée de trente ou quarante femmes, le visage penché vers la

terre, et les larmes aux yeux. On voyait ensuite certains moines du pays

qui vont pieds nus et la tête découverte. Ils tenaient en main une sorte

de chapelet, et, marchant en fort bon ordre, ils récitaient dévotement

leurs prières. Quelques-uns aussi s'employaient à consoler les femmes,

et leur jetaient de l'eau sur le visage lorsqu'elles manquaient de

force. Ce spectacle, qui se renouvelait souvent, aurait attendri des

coeurs plus durs que le mien. Une garde de gens de pied venait après les

femmes et les moines. Cinq cents Bramas suivaient à cheval pour servir

de gardes à Chambaïna, qui marchait au milieu d'eux sur un petit

éléphant.

»Il avait demandé le plus petit, comme un symbole de son mépris pour le

monde, et de la pauvreté dans laquelle il se proposait de passer le

reste de sa vie. Il était vêtu d'une assez longue robe de velours noir,

pour marquer son deuil; sa barbe, ses cheveux et ses sourcils étaient

rasés, et, dans le vif sentiment de son infortune, il s'était fait

mettre une corde au cou, pour se présenter au vainqueur avec cette

marque d'humiliation; il portait sur son visage l'impression d'une si

profonde tristesse, qu'il était impossible de le voir sans verser des

larmes. Son âge était d'environ soixante-deux ans; il avait la taille

haute, l'air grave et sévère, et le regard d'un prince généreux.

»Aussitôt qu'il fut entré dans une grande place, qui était devant la

porte de la ville, il s'éleva un si grand cri des femmes, des enfans et

des vieillards qui s'étaient rassemblés dans ce lieu pour le voir

passer, qu'on les aurait crus tous dans les plus douloureux tourmens, ou

près de recevoir le coup de la mort. Ce bruit funeste recommença six ou

sept fois. La plupart de ces misérables se déchiraient le visage, ou se

frappaient à coups de pierres, avec si peu de pitié pour eux-mêmes,

qu'ils en étaient tout sanglans: les Bramas mêmes ne pouvaient retenir

leurs pleurs. Ce fut dans cette place que la reine s'évanouit deux fois.

Chambaïna descendit de son éléphant pour l'encourager, et, la voyant

sans aucune marque de vie, quoiqu'elle ne cessât point de tenir ses

enfans embrassés, il se mit à genoux près d'elle. Là, tournant ses

regards vers le ciel, il passa quelques momens en prières; ensuite, soit

que les forces lui manquassent à lui-même, ou qu'il fût emporté par la

violence de sa douleur, il se laissa tomber sur le visage près de la

reine sa femme. À ce spectacle, l'assemblée, qui était innombrable,

recommença tout d'un coup à pousser un si horrible cri, que toutes mes

expressions ne sont pas capables de le représenter. Chambaïna, s'étant

relevé, jeta lui-même de l'eau sur le visage de sa femme, et lui rendit

d'autres soins qui lui rappelèrent les sens. L'ayant prise alors entre

ses bras, il employa pour la consoler des termes si tendres et si

religieux, qu'on les aurait admirés dans la bouche d'un chrétien.

»On lui accorda près d'une demi-heure pour ce triste office. Il remonta

sur son éléphant, et la marche continua dans le même ordre. Lorsque,

étant sorti de la ville, il fut arrivé à l'espèce de rue qui était

formée par deux files de soldats étrangers, ses yeux tombèrent sur les

Portugais, qu'il reconnut à leurs colletins de buffle, à leurs toques

garnies de plumes, et surtout à leurs arquebuses sur l'épaule. Il

découvrit au milieu d'eux Cayero, vêtu de satin incarnat, et tenant en

main une pique dorée, avec laquelle il faisait ouvrir le passage. Cette

vue le toucha si sensiblement, qu'il refusa d'aller plus loin, et que le

capitaine de la garde fut obligé de faire quitter leur poste aux

Portugais[4].

[Note 4: Ce détail mérite d'être rapporté dans les propres termes de

l'auteur. «Comme il reconnut Cayero, incontinent il se laissa cheoir sur

le col de l'éléphant; et s'arrêtant sans vouloir passer outre, il dit

les larmes aux yeux à ceux dont il était environné: Mes frères et bons

amis, je vous proteste que ce m'est une moindre douleur de faire de

moi-même ce sacrifice, que la justice du ciel permet que je fasse

aujourd'hui, que de voir des hommes si ingrats et si méchans que

ceux-ci. Qu'on me tue donc, ou qu'ils se retirent de là, ou bien je

n'irai pas plus avant. Cela dit, il se tourna trois fois pour ne nous

point voir, par le ressentiment qu'il avait contre nous. Aussi, le tout

considéré, ce ne fut peut-être pas sans raison qu'il nous traita de

cette sorte. Durant ce temps-là, le capitaine de la garde voyant le

retardement qu'il faisait, et la cause pour laquelle il ne voulait

passer outre, sans que néanmoins il pût s'imaginer pourquoi il se

plaignait ainsi des Portugais, tournant fort à la hâte son éléphant vers

Cayero, et le regardant d'un oeil de travers: Passe promptement, lui

dit-il, car de si méchans hommes que vous êtes ne méritent pas de

marcher sur la terre qui porte du fruit; et je prie Dieu qu'il pardonne

à celui qui a mis dans l'esprit du roi que vous lui pouviez être utiles

à quelque chose. C'est pourquoi rasez vos barbes pour ne pas tromper le

monde comme vous faites, et nous aurons des femmes à votre place qui

nous serviront pour notre argent. Là-dessus les Bramas de la garde

commençant déjà à s'irriter contre nous, nous jetèrent hors de là avec

assez d'affront et de blâme. Aussi, pour ne point mentir, jamais rien ne

me fut si sensible que cela pour l'honneur de mes compatriotes.»]

«On ne cessa plus de marcher jusqu'à la tente du vainqueur, qui

attendait son captif avec une pompe royale. Chambaïna, paraissant devant

lui, se prosterna d'abord à ses pieds. On s'attendait à lui voir

prononcer quelque discours convenable à son sort, mais la douleur et la

confusion lui lièrent apparemment la langue; il laissa cet office au

raulin de Mounaï, qui, ne se contentant pas d'exhorter le vainqueur à la

clémence, lui représenta la vicissitude des fortunes humaines, et le

rappela même à l'heure de la mort, où la justice du ciel s'exerce sur

tous les hommes. Le roi de Brama parut touché de son discours: il ne

balança point à faire espérer des grâces et des bienfaits; cependant son

coeur avait peu de part à cette promesse. Chambaïna fut mis sous une

garde sûre, et la reine sa femme ne fut pas gardée moins étroitement.

«Entre les motifs qui avaient attiré tant d'étrangers dans l'armée des

Bramas, on faisait beaucoup valoir l'espérance du pillage, que le roi

leur avait promis sans exception. Cependant, sous prétexte de se faire

amener tranquillement Chambaïna, mais en effet pour se donner le temps

d'enlever ses trésors, il avait mis de fortes gardes à toutes les portes

de la ville, avec défense, sous peine de la vie, d'en accorder l'entrée

sans sa participation. Après le jour du triomphe, il trouva des

prétextes pour en laisser passer deux autres, pendant lesquels il mit à

couvert les principales richesses de Martaban, et quatre mille hommes y

furent employés. Ensuite s'étant rendu de grand matin sur une colline

qui se nomme Beidao, à deux portées de fauconneau de la ville, il fit

lever la défense aux portes. Alors un coup de canon, qui fut le dernier

signal, livra la malheureuse ville de Martaban à l'emportement d'un

nombre infini de soldats, qui n'épargnèrent pas plus la vie que les

richesses des habitans. Le pillage dura trois jours et demi, après

lesquels on y mit le feu, qui la consuma jusqu'aux fondemens. On

m'assura que le nombre des morts montait à soixante mille hommes, et

celui des prisonniers à quatre-vingt mille.

«Quelques jours après on vit paraître sur la même colline une multitude

de gibets, dont vingt étaient de la même hauteur, et les autres un peu

moins élevés. Ils étaient dressés sur des piles de pierre entourées de

grilles, au-dessus desquelles on avait placé des girouettes dorées. Cent

Bramas y faisaient la garde à cheval. Plusieurs tranchées qui formaient

d'autres enceintes étaient bordées d'enseignes tachées de gouttes de

sang. Ce nouveau spectacle paraissant annoncer quelque événement qui

n'était pas connu de l'armée, j'eus la curiosité d'y courir avec cinq

autres Portugais. Nous entendîmes d'abord un bruit extraordinaire qui

venait du camp des Bramas. Tandis que nous en cherchions la cause, nous

vîmes sortir du quartier du roi cent éléphans armés et quantité de gens

de pied qui furent suivis de quinze cents Bramas à cheval. À cette

cavalerie succéda un gros de trois mille hommes d'infanterie, armés

d'arquebuses et de lances, au milieu desquelles nous découvrîmes cent

quarante femmes liées quatre à quatre, avec un grand nombre de moines du

pays qui les consolaient par leurs exhortations. Toutes ces infortunées

étaient femmes ou filles des principaux capitaines de Chambaïna, et la

plupart n'étaient âgées que de dix-sept à vingt-cinq ans. Nous admirâmes

leur blancheur et leur beauté; mais elles étaient si faibles, que

plusieurs tombaient évanouies presqu'à chaque pas. Derrière elles nous

vîmes paraître douze huissiers avec leurs masses d'argent, qui

précédaient Nhaï-Canatou, reine de Martaban. Quatre hommes portaient ses

enfans autour d'elle. Après cette princesse, marchaient deux files de

soixante moines, priant dans leurs livres, la tête baissée et les yeux

baignés de larmes. Ils étaient suivis d'une procession de trois au

quatre cents enfans, nus jusqu'à la ceinture, portant des cierges à la

main et des cordes au cou, qui faisaient retentir l'air de leurs cris et

de leurs gémissemens. On nous dit qu'ils n'étaient pas destinés au

supplice, et qu'ils n'accompagnaient la reine et ses dames que pour

invoquer le ciel en leur faveur. Cette marche était fermée par une autre

garde d'infanterie, et par cent éléphans armés comme les premiers.

»Lorsque ces misérables victimes furent entrées dans l'enceinte des

échafauds, six huissiers à cheval publièrent leur sentence. Elle

portait, «qu'étant filles ou femmes de pères et de maris qui avaient tué

un grand nombre de Bramas, et qui avaient donné naissance à cette

guerre, le roi les avait jugées dignes de mort.» Alors tous les

exécuteurs de la justice s'étant mêlés avec les gardes, on n'entendit

plus qu'un effroyable bruit. Entre les cent quarante femmes, celles qui

avaient la force de se soutenir embrassaient leurs compagnes et jetaient

la vue sur Nhaï-Canatou, qui était assise à terre, appuyée sur les

genoux d'une vieille femme, et déjà presque morte; plusieurs lui firent

leurs derniers complimens: mais elles furent bientôt saisies par les

bourreaux, et pendues sept à sept par les pieds, c'est-à-dire la tête en

bas. Cet étrange supplice nous fit entendre pendant quelque temps leurs

cris et leurs sanglots, qui furent étouffés à la fin par la chute du

sang.

»Alors Nhaï-Canatou fut avertie de s'avancer vers l'instrument de sa

mort. Le raulin de Mounaï, qui avait ordre de l'assister

particulièrement, lui adressa quelques discours, qu'elle parut écouter

avec constance. Elle demanda un peu d'eau, qu'on lui apporta; et s'en

étant rempli la bouche, elle en arrosa ses enfans, qu'elle tenait entre

ses bras. Ensuite jetant les yeux sur le bourreau qui se saisissait

d'eux, elle lui demanda au nom du ciel de lui épargner le spectacle de

leur supplice en la faisant mourir la première. Il parut que cette

faveur lui fut accordée, car on lui rendit ses enfans, qu'elle embrassa

plusieurs fois pour leur dire le dernier adieu; mais tout d'un coup,

penchant la tête sur les genoux de la femme qui lui servait d'appui,

elle y expira, sans aucune autre apparence de mouvement. Les bourreaux,

qui s'en aperçurent aussitôt, se hâtèrent de l'attacher au gibet qui lui

était destiné. Ils y pendirent en même temps ses quatre enfans, deux à

chaque côté, et leur mère au milieu.

»La nuit suivante, Chambaïna fut jeté dans la mer, une pierre au cou,

avec environ soixante des principaux seigneurs du royaume de Martaban,

qui étaient pères, ou maris, ou frères des cent quarante femmes dont

nous avions vu l'exécution.

»Après cette cruelle vengeance, le roi de Brama ne passa pas plus de

neuf jours à la vue des murs qu'il avait détruits; et prenant le chemin

de Pégou avec son armée, il laissa dans le royaume de Martaban un corps

de troupes sous la conduite de Bainha-Chaqué, un de ses principaux

officiers. Cayero le suivit avec les sept cents Portugais; mais il en

resta trois ou quatre, entre lesquels était un gentilhomme nommé

Gonzalo-Falcan, qui, ayant quitté Chambaïna pour s'attacher au

vainqueur, avait obtenu la confiance des Bramas par divers services. Don

Pédro de Faria m'avait chargé d'une lettre pour lui; et le trouvant

encore à Martaban lorsque j'y étais arrivé, je n'avais pas fait

difficulté de l'informer de ma commission. Il était passé dans le parti

du roi de Brama, et les suites du siége avaient suspendu sa perfidie;

mais, après le départ de l'armée, le désir apparemment de s'enrichir

tout d'un coup par la dépouille de mon nécoda, ou l'espérance de

s'établir mieux que jamais dans la faveur des Bramas, lui fit oublier

que j'étais Portugais comme lui, et chargé des intérêts communs de notre

nation; il apprit au nouveau gouverneur de Martaban que j'étais venu de

Malacca pour traiter avec Chambaïna, et pour lui offrir du secours.

Bainha-Chaqué, de concert peut-être avec lui, me fit arrêter aussitôt;

et s'étant rendu lui-même à la jonque qui m'avait amené, il se saisit de

toutes les marchandises. Mahmoud et cent soixante-quatre hommes du bord,

entre lesquels on comptait quarante marchands fort riches, mahométans ou

gentous, mais tous nés à Malacca, furent jetés dans une profonde

prison. Dès le lendemain, ils furent condamnés à la confiscation de

leurs biens, et à demeurer prisonniers du roi, pour avoir été complices

d'un projet de trahison contre les Bramas. De cent soixante-quatre, la

faim, la soif et la puanteur d'un horrible cachot en firent périr cent

dix-neuf dans l'espace d'un mois; les quarante-cinq qui résistèrent à

leurs souffrances furent mis dans une mauvaise chaloupe sans voiles et

sans rames, et livrés au courant de la rivière, qui les entraîna jusqu'à

la barre, d'où le vent les poussa dans une île déserte nommée

_Poulo-Coumoudé_, qui est à vingt lieues de l'embouchure; là ils se

fournirent de quelques provisions de fruits qu'ils trouvèrent dans les

bois. Ensuite s'étant fait une voile de deux habits, et deux rames de

quelques branches d'arbres, ils suivirent la côte de Ionsalam et celle

d'après, jusqu'à la rivière de Parlès, au royaume de Queda, où ils

moururent presque tous de certains apostumes contagieux qui leur vinrent

à la gorge; enfin, n'étant arrivés que deux à Malacca, ils parlèrent de

ma mort comme d'un malheur certain.

»En effet, je n'attendais que l'heure du supplice. Après le bannissement

de mes compagnons, je fus transféré dans une prison plus éloignée, où je

passai trente-six jours sous le poids de plusieurs chaînes. Gonzalo

renouvelait continuellement ses accusations; et mon chagrin ou ma fierté

ne me permettant pas toujours de répondre avec modération, on me fit un

nouveau crime du mépris qu'on me reprocha pour la justice. Je fus

condamné, pour expier cette offense, à recevoir le fouet par la main des

exécuteurs publics, et mes ennemis firent dégoutter dans mes plaies une

gomme brûlante qui me causa de mortelles douleurs. Cependant quelque ami

de la justice ayant représenté au gouverneur que, s'il me faisait ôter

la vie, cette nouvelle irait jusqu'à Pégou, où tous les Portugais ne

manqueraient pas d'en faire leurs plaintes au roi, il se réduisit à

confisquer tout ce que je possédais, et à me déclarer esclave du roi.

Aussitôt que je fus guéri de mes blessures, je fus conduit à Pégou avec

les chaînes que je n'avais pas cessé de porter; et sur les informations

de Bainha-Chaqué, je fus livré à la garde du trésorier du roi, nommé

Diosoraï, qui était déjà chargé de six autres Portugais pris les armes à

la main dans un navire de Cananor.

»Pendant mon esclavage, qui dura l'espace de deux ans et demi, le roi de

Brama, poussant ses conquêtes, attaqua Prom, où il exerça les mêmes

cruautés qu'à Martaban. Il ruina cette ville et détruisit la famille

royale. Mélitaï, qui fit une plus longue résistance, ne fut pas moins

emporté par la violence de cet impétueux torrent. De là il se proposait

de faire tomber le poids de ses armes sur le roi d'Ava, qu'il voulait

punir d'avoir pensé à venger le roi de Prom, son gendre; mais apprenant

que ce monarque avait fait de puissans préparatifs, et s'était fortifié

par l'alliance de l'empereur de Pondaleu, prince redoutable, auquel on

donnait le titre de siamon, il appréhenda que leurs forces réunies ne

fussent capables d'arrêter sa fortune. Dans cette idée, il prit la

résolution d'envoyer un ambassadeur au calaminham, autre puissant prince

dont l'empire[5] occupe le centre de cette contrée, dans une vaste

étendue, pour l'engager, par ses présens et par l'offre de lui céder

quelques terres voisines de ses états, à déclarer la guerre au siamon.

Diosoraï, entre les mains de qui j'étais encore avec sept autres

Portugais, fut nommé pour cette ambassade. Il reçut une infinité de

faveurs à son départ; et nous nous trouvâmes heureux nous-mêmes que le

roi lui fît présent de nous pour le servir en qualité d'esclaves. Il

nous avait traités jusqu'alors avec affection. L'utilité qu'il se promit

de nos services parut augmenter ce sentiment. Il partit dans une barque

suivie de douze bâtimens qui portaient trois cents hommes de cortége.

Les richesses dont il était chargé pour le calaminham montaient à plus

d'un million d'or. Nous fûmes vêtus avec beaucoup de propreté; et la

générosité de notre nouveau maître pourvut généralement à tous nos

besoins.

[Note 5: On doit prévenir le lecteur qu'il est fort difficile de

rapporter à la géographie connue plusieurs pays cités dans cette

ancienne relation, et dont les noms ont été sans doute défigurés par le

temps ou par la diversité des langues.]

»Notre voyage et nos observations jusqu'à Timplam, capitale de l'empire

de Calaminham, furent une diversion assez agréable à mes peines. À la

pagode de Tinagogo, nous fûmes témoins de plusieurs fêtes qui nous

firent admirer tout à la fois l'aveuglement et la piété de ces peuples.

Nous vîmes une infinité de balances suspendues à des verges de bronze,

où se faisaient peser les dévots pour la rémission de leurs péchés, et

le contre-poids que chacun mettait dans la balance était conforme à la

qualité de ses fautes. Ainsi ceux qui se reprochaient de la gourmandise,

ou d'avoir passé l'année sans aucune abstinence, se pesaient avec du

miel, du sucre, des oeufs et du beurre. Ceux qui s'étaient livrés aux

plaisirs sensuels se pesaient avec du coton, de la plume, du drap, des

parfums et du vin. Ceux qui avaient eu peu de charité pour les pauvres

se pesaient avec des pièces de monnaie; les paresseux avec du bois, du

riz, du charbon, des bestiaux et des fruits; les orgueilleux, avec du

poisson sec, des balais et de la fiente de vache, etc. Ces aumônes, qui

tournaient au profit des prêtres, étaient en si grand nombre, qu'on les

voyait rassemblées en pile. Les pauvres, qui n'avaient rien à donner,

offraient leurs propres cheveux; et plus de cent prêtres étaient assis

avec des ciseaux à la main pour les couper. De ces cheveux, dont on

voyait aussi de grands monceaux, plus de mille prêtres rangés en ordre

faisaient des cordons, des tresses, des bagues, des bracelets, que les

dévots achetaient pour les emporter comme de précieux gages de la faveur

du ciel.

»On nous conduisit ensuite aux grottes des ermites ou des pénitens, qui

étaient au fond d'un bois, à quelque distance de la colline du temple.

Elles étaient taillées dans le roc à pointe de marteau, et toutes par

ordre, avec tant d'habileté, qu'elles semblaient l'ouvrage de la nature

plutôt que de la main des hommes. Nous en comptâmes cent quarante-deux.

Les ermites, qui habitaient les premières, avaient de longues robes, à

la manière des bonzes du Japon, et suivaient la loi d'une divinité qui,

ayant passé autrefois par la condition humaine, sous le nom de Situmpor

Michai, avait ordonné pendant sa vie, à ses sectateurs, de pratiquer de

grandes austérités. On nous dit que leur seule nourriture était des

herbes cuites et des fruits sauvages. Dans d'autres grottes nous vîmes

des sectateurs d'Anghematour, divinité plus austère encore, qui ne

vivaient que de mouches, de fourmis, de scorpions et d'araignées,

assaisonnés d'un jus de certaines herbes. Ils méditent jour et nuit, les

yeux levés vers le ciel et les deux poings fermés, pour exprimer le

mépris qu'ils portent aux biens du monde. D'autres passent leur vie à

crier nuit et jour, dans les montagnes, _Godomem_, qui est le nom de

leur fondateur, et ne cessent qu'en perdant haleine par la mort. Enfin

ceux qui se nomment _taxilacous_, s'enferment dans des grottes fort

petites; et lorsqu'ils croient avoir achevé le temps de leur pénitence,

ils hâtent leur mort en faisant brûler des chardons verts et des épines

dont la fumée les étouffe.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 10 / 24 段