»En arrivant à Liampo, nous trouvâmes les Portugais de cette ville dans

l'affliction de leur perte. Nous étions le malheureux reste de leur

flotte. Cette considération nous attira beaucoup de caresses. Divers

négocians m'offrirent de l'emploi dans leurs comptoirs ou dans leurs

jonques; mais j'étais rappelé par mes désirs à Malacca, où j'espérais

que mon expérience me tiendrait lieu de mérite, et ferait employer mes

services avec plus de distinction. Je m'embarquai dans le navire d'un

Portugais nommé Tristan de Goa. Notre navigation fut heureuse. Je

m'applaudis extrêmement de mon retour en apprenant que don Pédro Faria

commandait encore à Malacca. Le désir qu'il avait toujours eu de

contribuer à ma fortune, échauffé par la mémoire du brave Antonio Faria

son parent, et par le récit de nos aventures, lui fit chercher

l'occasion de m'occuper utilement avant que le terme de son gouvernement

fût expiré.

»Il me proposa d'entreprendre le voyage de Martaban, d'où l'on tirait

alors de grands avantages, dans la jonque d'un nécoda mahométan, nommé

Mahmoud, qui avait ses femmes et ses enfans à Malacca. Outre les profits

que je pouvais espérer du commerce, je me trouvai chargé de trois

commissions importantes: l'une de conclure un traité d'amitié avec

Chambaïnha, roi de Martaban, dont nous avions beaucoup d'utilité à tirer

pour les provisions de notre forteresse; la seconde, de rappeler

Lancerot Guerreyra, qui croisait alors avec cent hommes dans quatre

fustes sur la côte de Ténasserim, et dont le secours était nécessaire

aux Portugais de Malacca, qui se croyaient menacés par le roi d'Achem;

la troisième de donner avis de cette crainte aux navires de Bengale pour

leur faire hâter leur départ et leur navigation. Je m'engageai

volontiers à l'exécution de ces trois ordres, et je partis un mercredi 9

de janvier. Le vent nous favorisa jusqu'à Poulo-Pracelar, où le pilote

fut quelque temps arrêté par la difficulté de passer les bancs qui

traversent tout ce canal jusqu'à l'île de Sumatra. Nous n'en sortîmes

qu'avec beaucoup de peine pour nous avancer vers les îles de Sambillon,

où je me mis dans une barque fort bien équipée, qui me servit pendant

douze jours à visiter toute la côte des Malais, dans l'espace de cent

trente lieues jusqu'à Jonsala. J'entrai dans les rivières de Barruhas,

de Salangar, de Panagim, de Queda, de Parlès, de Pandan, sans y

apprendre aucune nouvelle des ennemis de notre nation. Mahmoud, que je

rejoignis après cette course, nous fit continuer la même route pendant

neuf jours, et le vingt-troisième de notre voyage, il se trouva forcé de

mouiller dans la petite île de Pisanduray, pour s'y faire un câble. Nous

y descendîmes dans la seule vue de hâter cet ouvrage. Son fils m'ayant

proposé d'essayer si nous pourrions tuer quelques cerfs, dont le nombre

est fort grand dans cette île, je pris une arquebuse, et je m'enfonçai

dans un bois avec lui. Nous n'eûmes pas fait cent pas que nous

découvrîmes plusieurs sangliers qui fouillaient la terre; et nous en

étant approchés à la faveur des branches, nous en abattîmes deux. La

joie de cette rencontre nous fit courir vers eux sans précaution. Mais

notre horreur fut égale à notre surprise lorsque, dans le lieu même où

ils avaient fouillé, nous aperçûmes douze corps humains qui avaient été

déterrés, et quelques autres à demi mangés.

L'excès de la puanteur nous força de nous retirer, et le jeune Maure

jugea seulement que nous devions avertir son père, dans la crainte qu'il

n'y eût autour de l'île quelque corsaire qui pouvait fondre sur nous et

nous égorger sans résistance, comme il était arrivé mille fois à des

marchands par la négligence des capitaines. Le vieux nécoda était homme

prudent: il envoya faire aussitôt la ronde dans toutes les parties de

l'île. Il fit embarquer les femmes et les enfans, avec le linge à

demi-lavé, pendant qu'avec une escorte de quarante hommes armés

d'arquebuses et de lances, il alla droit où nous avions trouvé les

corps. La puanteur ne lui permit pas d'en approcher; mais un sentiment

de compassion lui fit ordonner à ses gens d'ouvrir une grande fosse pour

leur donner la sépulture. En leur rendant ce dernier devoir, on aperçut

aux uns des poignards garnis d'or, aux autres des bracelets de même

métal. Mahmoud, pénétrant aussitôt la vérité, me conseilla de dépêcher

sur-le-champ ma barque au gouverneur de Malacca pour lui apprendre que

ces morts étaient des Achémois qui avaient été défaits vraisemblablement

près de Ténasserim, dans la guerre qu'ils avaient faite au roi de Siam.

Il m'expliqua les raisons qu'il attachait à cette idée. Ceux, me dit-il,

auxquels vous apercevez des bracelets d'or sont infailliblement des

officiers d'Achem, dont l'usage est de se faire ensevelir avec tous les

ornemens qu'ils avaient dans le combat; et, pour ne m'en laisser aucun

doute, il fit déterrer jusqu'à trente-sept cadavres auxquels on trouva

seize bracelets d'or, douze poignards fort riches et plusieurs bagues.

Nous conclûmes qu'après leur défaite les Achémois étaient venus enterrer

leurs capitaines dans l'île de Pizanduray. Ainsi le hasard nous fit

trouver un butin de plus de mille ducats, dont Mahmoud se saisit, sans y

comprendre ce que ses gens eurent l'adresse de détourner. À la vérité,

il le paya fort cher par les maladies que l'infection répandit dans son

équipage, et qui lui enlevèrent quelques-uns de ses plus braves soldats.

Pour moi, je me hâtai de faire partir ma barque pour informer don Pedro

Faria de la route que j'avais suivie, et des conjectures du nécoda.

»Avec ce nouveau motif de confiance, nous remîmes plus librement à la

voile vers Ténasserim, où j'avais ordre de chercher plus

particulièrement Lancerot Guerreyra. Nous passâmes à la vue d'une petite

île nommée Poulo-hintor, d'où nous vîmes venir une barque qui portait

six hommes pauvrement vêtus. Ils nous saluèrent avec des témoignages

d'amitié auxquels nous répondîmes par les mêmes signes; ensuite ils

demandèrent s'il y avait quelques Portugais parmi nous. Le nécoda leur

ayant répondu qu'il y en avait plusieurs à bord, ils parurent se défier

d'un mahométan, et leur chef le pria de leur en faire voir un ou deux

sur le tillac. Je ne fis pas difficulté de me montrer. Ils n'eurent pas

plus tôt reconnu l'habit de ma nation, qu'étant passés dans la jonque

avec de vives marques de joie, ils me présentèrent une lettre que le

chef me pria de lire avant toute autre explication. Elle était signée de

plus de cinquante Portugais, entre lesquels étaient les noms de

Guerreyra et des trois capitaines de son escadre. Ils assuraient tous

les Portugais qui liraient cet écrit: «Que l'honorable prince qui

l'avait obtenu d'eux était roi de l'île et nouvellement converti à la

foi chrétienne; qu'il avait rendu de bons offices à tous les Portugais

qui avaient relâché sur ces côtes, en les avertissant de la perfidie des

Achémois, et qu'il avait servi depuis peu à leur faire remporter sur ces

infidèles une victoire considérable dans laquelle ils leur avaient pris

une galère, quatre galiotes et cinq fustes, après leur avoir tué plus de

mille hommes. Ils priaient tous les capitaines, par les plaies de Notre

Seigneur Jésus-Christ et par les mérites de sa sainte passion,

d'empêcher qu'on ne lui fît aucun tort, et de lui donner au contraire

toute l'assistance qu'il méritait par ses services et par sa foi.»

»Je fis au roi[3] d'Hintor quelques offres de ma personne; car mon

pouvoir était fort borné pour d'autres secours. Cependant, après m'avoir

appris qu'un de ses sujets mahométans l'avait chassé du trône et réduit

à la misère dont j'étais témoin, il me jura que sa disgrâce n'était

venue que de son attachement pour le christianisme et de son affection

pour les Portugais. Quelques braves chrétiens, ajouta-t-il, auraient

suffi pour le rétablir dans ses petits états, surtout depuis que le

tyran se croyait si bien affermi dans son usurpation, qu'il n'avait pas

plus de trente hommes pour sa garde. Ce récit n'ayant pu lui procurer de

moi que des voeux impuissans, il réduisit les siens à me prier de le

prendre avec moi, dans la seule vue de mettre du moins son salut à

couvert; et pour récompense, il m'offrit de me servir le reste de ses

jours en qualité d'esclave.

[Note 3: On sent ici plus que jamais le ridicule abus de ce nom de

_roi_ donné au chef de quelques misérables pêcheurs d'une petite île des

Malais, qui se trouvait trop heureux de se faire l'esclave d'un

malheureux corsaire européen, dépouillé lui-même et manquant de tout.]

»Mon coeur ne résista point à ce discours. Je lui recommandai de ne pas

faire connaître sa religion devant le nécoda, qui était mahométan comme

son ennemi; et m'étant informé de toutes les circonstances qui pouvaient

faciliter un dessein que le ciel m'inspira, je représentai si vivement à

Mahmoud combien il lui serait glorieux de rétablir un prince infortuné,

et quel mérite il se ferait aux yeux du gouverneur en servant un ami des

Portugais, qu'il ne m'opposa que les difficultés d'une si grande

entreprise. J'étais armé contre cette objection. D'ailleurs son fils,

qui avait été nourri parmi les Portugais de Malacca, s'offrit à vérifier

par ses yeux les forces de l'usurpateur. Nous disposâmes Mahmoud à faire

une descente avec toutes les siennes, qui consistaient en quatre-vingts

hommes bien armés.

»Nous descendîmes au rivage à deux heures après minuit. Le fils du

nécoda, conduit par le prince détrôné, n'eut pas de peine à se saisir de

quelques insulaires qui confirmèrent le récit de leur ancien maître, et

qui parurent prêts à nous seconder. Nous recueillîmes de leurs discours

que l'île n'était habitée que par des pêcheurs, et nous apprîmes que la

garde actuelle de leur nouveau maître n'était que de cinquante hommes,

mais faibles et si mal pourvus d'armes, que la plupart n'avaient que des

bâtons pour leur défense. Un éclaircissement si favorable nous fit

négliger les précautions. À la pointe du jour, le fils du nécoda forma

l'avant-garde avec quarante hommes, vingt desquels étaient armés

d'arquebuses, et les autres de lances et de flèches. Le père suivait

avec trente soldats, et portait une enseigne que Pedro de Faria lui

avait donnée à son départ, sur laquelle était peinte une croix qui

devait servir à le faire reconnaître des vaisseaux de notre nation pour

vassal de la couronne portugaise. Nous arrivâmes dans cet ordre au pied

d'une mauvaise enceinte de bamboux qui couvrait quelques cabanes,

auxquelles on donnait le nom de _palais_ ou de _château._ Les ennemis se

présentèrent avec de grands cris qui semblaient nous annoncer une forte

résistance; mais la vue d'un fauconneau dont nous nous étions pourvus,

et le bruit de quelques coups d'arquebuse leur firent prendre aussitôt

la fuite. Nous les poursuivîmes jusqu'au sommet d'une colline, où nous

jugeâmes qu'ils ne s'étaient arrêtés que pour combattre avec plus

d'avantage. Leur intention, au contraire, était de composer pour leur

vie; mais, apprenant qu'ils étaient les principaux partisans de

l'usurpateur, nous les tuâmes à coups d'arquebuses et de lances, sans en

excepter plus de trois, qui se firent connaître pour chrétiens. De là

nous descendîmes dans un village composé de cabanes fort basses et

couvertes de chaume, où nous trouvâmes soixante-quatre femmes avec leurs

enfans, qui se mirent à crier: «Chrétiens! chrétiens! Jésus! Jésus!

sainte Marie!» Ces témoignages de christianisme me firent prier le

nécoda de les épargner. Cependant il me fut impossible de sauver leurs

cabanes du pillage. Il ne s'y trouva pas la valeur de plus de cinq

ducats; car l'île était si pauvre, que les plus riches de l'un ou de

l'autre sexe n'avaient pas de quoi couvrir leur nudité. Ils ne se

nourrissaient que de poissons qu'ils prenaient à la ligne. Cependant ils

étaient si vains, que chacun se nommait roi de la pièce de terre qui

environnait sa cabane; et nous comprîmes que tout l'avantage de celui

que nous rétablissions sur le trône était d'avoir quelques champs un peu

plus étendus. Nous le remîmes en possession de sa femme et de ses

enfans, que son ennemi avait réduits à l'esclavage.

»Cette expédition n'ayant coûté qu'un peu de poudre au nécoda, nous

rentrâmes dans notre jonque pour faire voile vers Ténasserim, où je me

promettais de rencontrer Guerreyra et son escadre. Il y avait déjà cinq

jours que nous tenions cette route, lorsque nous découvrîmes un petit

bâtiment que nous prîmes d'abord pour une barque de pêcheurs. Il ne

s'éloignait pas, et nous profitâmes de l'avantage du vent pour le

joindre. Notre dessein était de prendre langue sur les événemens, et de

nous assurer de la distance des ports. Mais nous étant approchés à la

portée de la voix, et ne voyant personne qui se présentât pour nous

répondre, nous y envoyâmes une chaloupe avec ordre d'employer la force.

Elle n'eut pas de peine à remorquer une très-petite barque qui

paraissait abandonnée aux flots. Nous y trouvâmes cinq Portugais; deux

morts et trois vivans, avec un coffre et trois sacs remplis de tangues

et de larins, qui sont des monnaies d'argent du pays, un paquet de

tasses et d'aiguières d'argent, et deux grands bassins de même métal.

Après avoir pris un état de toutes ces richesses, et les avoir déposées

entre les mains du nécoda, je fis passer les trois Portugais dans la

jonque; mais, quoiqu'ils eussent la force de monter à bord et de

recevoir mes bons traitemens, je les gardai deux jours entiers sans en

pouvoir tirer un seul mot. Enfin, la bonté des alimens les ayant fait

sortir de cette espèce de stupidité, ils se trouvèrent en état de

m'expliquer la cause de cet accident. L'un était Christophe Doria, qui

fut nommé dans la suite au gouvernement de San-Thomé; un autre se

nommait Louis Taborda, et le troisième Simon de Brito, tous gens

d'honneur; et connus par le succès de leur commerce, qui étaient partis

de Goa dans le vaisseau de Georges Manhez pour se rendre au port de

Chatigam. Ils s'étaient perdus au banc de Rakan par la négligence de la

garde. De quatre-vingt-trois personnes qui étaient à bord, dix-sept

s'étaient jetées dans une petite barque. Ils avaient continué leur

route le long de la côte, avec l'espérance de s'avancer jusqu'à la

rivière de Cosmin, au royaume de Pégou, et d'y rencontrer le vaisseau de

la gomme laque du roi, ou quelque marchand qui retournerait aux Indes.

Mais ils avaient été surpris par un vent d'ouest, qui dans l'espace

d'une nuit leur avait fait perdre la terre de vue. Ainsi, se trouvant en

pleine mer sans voiles, sans rames, et sans aucune connaissance des

vents, ils avaient passé seize jours dans cette situation, avec le

secours de quelques vivres qu'ils avaient sauvés. L'eau leur avait

manqué. Cette privation, d'autant plus dangereuse qu'il leur restait

encore de quoi satisfaire leur faim, en avait fait périr douze, que les

autres avaient jetés successivement dans les flots. Enfin les trois qui

étaient demeurés vivans n'avaient pas eu la force de rendre le même

service aux derniers morts.

»Nous continuâmes heureusement notre navigation jusqu'à Ténasserim, d'où

nous prîmes par Touay, Merguim, Juncay, Pullo, Camude et Vagarru, sans y

rencontrer les cent Portugais que j'avais ordre de chercher. Cependant

j'appris avec joie, dans cette dernière place, qu'ils avaient battu

quinze fustes d'Achem; et je crus les conjectures de Mahmoud bien

confirmées. Le bruit s'était répandu que la ville de Martaban était

assiégée par le roi de Brama avec une armée de sept cent mille hommes,

et que Guerreyra s'était engagé au service de Chambaïna, avec ses

quatre fustes et tous les Portugais qu'il avait pu rassembler. Quoique

cette nouvelle me parût encore incertaine, je ne balançai point à faire

tourner mes voiles vers Martaban, dans l'espérance du moins de recevoir

des informations plus sûres aux environs de cette ville. Neuf jours nous

firent arriver à la barre: il était deux heures de nuit. Après avoir

jeté l'ancre dans une profonde tranquillité, nous entendîmes plusieurs

coups d'artillerie qui commencèrent à nous causer de l'inquiétude.

Mahmoud fit assembler le conseil. On conclut qu'il y avait peu de danger

à s'avancer prudemment dans la rivière. Nous doublâmes à la pointe du

jour le cap de Mounay, d'où nous découvrîmes la ville de Martaban.

»Elle nous parut environnée d'un grand nombre de gens de guerre, et les

rives étaient bordées d'une multitude infinie de bâtimens à rames. Nous

ne voguâmes pas moins jusqu'au port, où nous entrâmes avec beaucoup de

précaution. Le nécoda donna les signes ordinaires de paix et de

commerce. Nous vîmes bientôt venir à nous un vaisseau fort bien équipé,

qui portait six Portugais, dont la vue nous causa beaucoup de joie. Ils

nous apprirent que l'armée du roi de Brama était réellement composée de

sept cent mille hommes qu'il avait amenés dans une flotte de mille sept

cents navires à rames, entre lesquels on comptait cent galères; que les

Portugais, ayant promis leurs services au roi de Martaban, avaient

abandonné ses intérêts par des raisons qui n'étaient connues de leur

chef, et qu'ils avaient pris parti pour le roi de Brama; qu'ils étaient

au nombre de sept cents sous les ordres de Jean Cayero; qu'entre les

principaux officiers je trouverais Lancerot Guerreyra et ses trois

capitaines, et qu'étant chargé des ordres de don Pedro Faria, je ne

devais attendre d'eux que des civilités et des caresses; qu'à l'égard

des Achémois, dont le gouverneur de Malacca se croyait menacé, sa

crainte n'étant fondée que sur le départ de cent trente vaisseaux qui

étaient venus d'Achem sous la conduite de Bijaya Sora, roi de Pedir, ils

m'assuraient que cette redoutable flotte avait été défaite par l'armée

de Sornau, avec perte de soixante-dix bâtimens et de six mille hommes,

sans compter la ruine de quinze fustes qui étaient tombées entre les

mains de Guerreyra; que dix ans ne suffiraient pas aux Achémois pour

réparer leur disgrâce; enfin que Malacca était sans danger, et que les

troupes portugaises étaient inutiles au gouverneur.

»Je me rendis à terre pour recevoir les mêmes explications de Cayero. Il

était retranché à quelque distance de la ville, sans aucune

communication avec les assiégés, mais sans traité avec leurs ennemis,

c'est-à-dire moins en apparence pour prendre part aux événemens que pour

les observer. Je lui présentai l'ordre du gouverneur. Il me tint le

même langage. Je le priai de m'en donner une déclaration par écrit. Les

circonstances n'offrant rien qui dût m'arrêter, j'attendis le départ du

nécoda, qui profitait habilement de l'occasion pour exercer un commerce

avantageux dans les deux camps. Son délai, qui dura quarante-six jours,

me rendit témoin d'une horrible catastrophe.

»Il y avait déjà plusieurs mois que le siége de Martaban était poussé

avec beaucoup de vigueur. Les assiégés s'étaient défendus

courageusement; mais, n'ayant reçu aucun secours, ils se trouvaient si

affaiblis par le fer, par la faim et par les maladies, que, de cent

trente mille soldats qu'on avait comptés dans la ville, et qui faisaient

les principales forces du royaume, il n'en restait que cinq mille. Le

roi, ne prenant plus conseil que de son désespoir, fit faire

successivement trois propositions à l'ennemi. Il lui offrit d'abord,

pour l'engager à lever le siége, trente mille bisses d'argent, qui

valaient un million d'or, et soixante mille ducats de tribut annuel.

Cette tentative ayant été rejetée, il proposa de sortir de la ville, à

la seule condition de se retirer librement dans deux vaisseaux avec sa

femme et ses enfans. Le roi de Brama, qui en voulait non-seulement à ses

trésors, mais à sa personne, ne parut pas plus sensible à cette offre.

Enfin le malheureux Chambaïna proposa, pour sa liberté et celle de sa

famille, de lui abandonner sa couronne et le trésor du roi son

prédécesseur, qu'on faisait monter à trois millions d'or. Cette promesse

n'ayant pas été mieux reçue, il perdit toute espérance de composition

avec un ennemi si cruel. Les Portugais devinrent son unique ressource,

du moins pour se garantir du danger qui le menaçait personnellement. Il

leur dépêcha un homme de leur nation, nommé Paul de Seixas, qui était

attaché depuis long-temps à sa cour, avec une lettre pour Cayero, dans

laquelle il offrait de soumettre ses états au roi de Portugal, et de lui

livrer la moitié de ses trésors. Mais l'envie des principaux Portugais

du conseil, qui s'imaginèrent que Cayero profiterait seul des richesses

de ce prince, sinon en les faisant passer dans ses coffres, du moins en

les portant seul au roi de Portugal, qui ferait tomber sur lui toutes

ses récompenses, et qui lui prodiguerait les comtés et les marquisats,

ou qui croirait ne pouvoir s'acquitter parfaitement, s'il ne le nommait

vice-roi des Indes, fit manquer une si belle occasion d'enrichir

Lisbonne des dépouilles de Martaban. Ces perfides conseillers

représentèrent combien il était dangereux d'offenser le roi de Brama,

qui pourrait employer tout d'un coup sept cent mille hommes à sa

vengeance contre une poignée de Portugais. Ils déclarèrent même à

Cayero, que, s'il n'abandonnait la pensée d'assister le roi de Martaban,

ils se croiraient obligés, pour leur propre sûreté, d'en avertir le

vainqueur, et de sauver par cette voie les meilleures troupes que le

roi de Portugal eût aux Indes.

»Cayero, forcé de renvoyer Seixas avec un refus, écrivit une lettre

civile à Chambaïna pour se justifier par de faibles excuses. Nous

apprîmes que ce malheureux prince, dans la douleur de perdre une

ressource qu'il avait réservée pour la dernière, était tombé sans

connaissance après avoir lu cette réponse, et qu'en revenant à lui, il

s'était frappé plusieurs fois le visage, avec les regrets les plus

touchans de sa misérable fortune et des plaintes amères de l'ingratitude

des Portugais. Il eut la générosité de congédier Seixas, en l'exhortant

à chercher un protecteur plus heureux, et ce ne fut pas sans lui avoir

fait de riches présens. Il lui laissa aussi la liberté d'emmener une

jeune et belle fille de sa cour, dont il avait eu deux enfans, et qu'il

épousa depuis à Coromandel. Seixas revint au camp cinq jours après, et

nous attendrit beaucoup par ce récit.

»Chambaïna connut qu'il ne lui restait plus d'espérance. Il rassembla

tous ses officiers; et dans ce conseil général, on prit la résolution de

donner la mort à tous les êtres vivans qui n'étaient pas capables de

combattre, et de faire un sacrifice de ce sang à Quaï-Nivandel, dieu des

batailles. On devait jeter ensuite dans la mer tous les trésors du roi,

et mettre le feu à la ville. Après ces trois exécutions, ceux qui se

trouvaient en état de porter les armes étaient déterminés à fondre sur

les ennemis pour chercher la mort, ou pour s'ouvrir un passage. Mais un

des trois généraux de l'état, préférant l'opprobre à cette glorieuse

fin, se jeta la nuit suivante avec quatre mille hommes dans le camp des

Bramas. Le reste des troupes, qui ne montait pas à deux mille, parut si

découragé par cette désertion, que, dans la crainte de voir ouvrir les

portes de la ville ou d'être livré à l'ennemi, Chambaïna prit enfin le

parti de se rendre volontairement.

»Le lendemain à six heures du matin, nous vîmes paraître sur les murs un

étendard blanc, qui fut regardé comme le signe de la soumission. Un

homme à cheval s'approcha des portes. On lui demanda les sauf-conduits

ordinaires. Ils furent envoyés sur-le-champ par deux officiers bramas

qui demeurèrent en otages dans la ville. Alors Chambaïna fit porter à

son ennemi, par un prêtre âgé de quatre-vingts ans, une lettre écrite de

sa propre main. Elle contenait l'offre de s'abandonner à sa clémence

avec sa femme, ses enfans, son royaume et tous ses trésors, sans autre

condition que la liberté de passer le reste de sa vie dans un cloître.

Le roi de Brama répondit aussitôt par une autre lettre qu'il oubliait

les offenses passées, et que son dessein était d'accorder au roi de

Martaban un état et des revenus dont il serait satisfait. Cette promesse

n'était qu'une trahison. Cependant elle fut publiée dans le camp avec

beaucoup de réjouissances.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 9 / 24 段