non-seulement son oncle maternel, mais son père même, parce qu'il
l'était de sa femme; et que, dans la passion qu'il avait de l'obliger,
il conjurait l'un de nous d'entreprendre un voyage court et peu pénible;
mais qu'il ne souhaitait pas que ce fût Zeimoto, qu'il avait adopté pour
son parent, et dont l'éloignement le chagrinerait beaucoup avant qu'il
eût appris de lui à tirer de l'arquebuse. Une invitation si douce et si
polie nous pénétra de reconnaissance, Borralho et moi. Nous lui
abandonnâmes le choix de celui des deux qu'il jugeait le plus convenable
à ses vues. Il ne se détermina pas tout d'un coup; mais, après quelques
momens de réflexion, il me nomma comme le plus gai, et par conséquent le
plus propre au commerce des Japonais, qui ont naturellement l'humeur
vive. «Borralho, nous dit-il avec la même civilité, plus sérieux et
plus porté par la nature aux affaires graves, entretiendrait la
mélancolie du malade au lieu de la dissiper.» J'arrivai à Bungo.
«Nous trouvâmes le roi au lit. Il me dit d'un air et d'un ton fort doux:
«Ton arrivée ne m'est pas moins agréable que la pluie qui tombe du ciel
n'est utile à nos campagnes semées de riz.» On m'expliqua ces termes; et
leur nouveauté m'ayant causé de l'embarras, je demeurai quelques momens
sans réponse. Le roi, regardant les seigneurs qui étaient autour de lui,
leur dit «qu'il me croyait effrayé par la vue de sa cour; que je n'étais
pas accoutumé à ce spectacle, et qu'il me fallait laisser le temps de
m'apprivoiser.» Un excellent interprète que j'avais reçu du nautaquin me
fit comprendre aussitôt le jugement qu'on portait de moi. Je rappelai
toutes les forces de mon esprit pour citer un tas de figures asiatiques
et de comparaisons où tous les animaux faisaient leur rôle, depuis
l'éléphant jusqu'à la fourmi. Peut-être mon interprète y joignit-il ses
propres idées: mais tous les courtisans marquèrent tant d'admiration
pour cette ridicule harangue, que, battant des mains à la vue du roi,
ils dirent à ce prince «qu'on n'avait jamais parlé avec une éloquence
plus noble; qu'il n'y avait pas d'apparence que je fusse un marchand
dont les notions se renfermaient dans les affaires du commerce, mais
plutôt un bonze qui administrait les sacrifices au peuple, ou du moins
quelque grand capitaine qui avait couru long-temps les mers.» Le roi
parut si satisfait, qu'en imposant silence à tout le monde, et déclarant
qu'il voulait être seul à m'interroger, il assura qu'il ne sentait plus
aucune douleur. Le reine et les princesses ses filles, qui étaient
assises près du lit royal, se mirent à genoux pour exprimer leur
satisfaction. Elles remercièrent le ciel, en levant les mains et les
yeux, des grâces qu'il accordait au royaume de Bungo.
«Alors le roi, m'ayant fait approcher plus près de sa tête, me pria de
ne pas m'ennuyer de cette situation, parce qu'il souhaitait de me voir
et de me parler souvent. Il me demanda si dans mon pays ou dans mes
voyages je n'avais pas appris quelque remède pour sa maladie, surtout
pour un fâcheux dégoût qui ne lui avait pas permis de manger depuis deux
mois. Je me souvins que, dans la jonque d'où j'étais arrivé à Tanixuma,
j'avais vu guérir diverses maladies par l'infusion d'un bois de la
Chine, dont j'avais admiré la vertu. Ce secours que je lui proposai, et
qu'il envoya demander sur-le-champ au nautaquin, répondit si
parfaitement à mes espérances, que dans l'espace de trente jours il fut
guéri de tous ses maux, dont le principal était une espèce de paralysie
qui lui ôtait depuis deux ans le mouvement des bras. Après un service de
cette importance, je me vis presqu'au même degré de faveur dans cette
cour que Zeimoto à celle du nautaquin. Mon seul embarras était de
répondre à mille questions bizarres qu'on me proposait continuellement;
mais j'étais soulagé par la facilité avec laquelle on se contentait de
mes plus frivoles explications. J'employais le reste du temps à
m'instruire des usages du pays, à visiter les édifices ou à me donner le
spectacle des fêtes et des amusemens. Le nautaquin ayant envoyé au roi
quelques arquebuses de la fabrique de son île, l'impatience que tout le
le monde eut bientôt d'apprendre à en tirer augmenta beaucoup mon
crédit. Sans avoir l'habileté de Zeimoto, je m'attirai de l'admiration
en tuant quelques petits oiseaux, et je fis valoir particulièrement mes
connaissances pour la composition de la poudre. Les premiers seigneurs
de la cour prenaient des leçons de moi: j'exagérais la nécessité de mon
secours, et je n'accordais de la poudre aux plus empressés qu'avec
beaucoup de ménagement. Mais cette conduite, quoique aussi sage en
elle-même qu'utile au soutien de ma fortune, pensa devenir l'occasion de
ma ruine.
«Un des fils du roi nommé Arichaudono, âgé de seize à dix-sept ans,
m'ayant prié de lui apprendre à tirer, je différais de jour en jour à le
satisfaire, dans la seule vue de lui faire attacher plus de prix à mes
services. Cependant le roi son père, à qui il fit quelques plaintes de
ce délai, me demanda plus de complaisance pour un fils qu'il aimait fort
tendrement. Mes premières leçons ne furent remises qu'à l'après-midi du
même jour; mais le jeune prince, ayant accompagné la reine sa mère dans
un pèlerinage qu'elle fit pour la santé du roi, ne put venir chez moi
que le lendemain. Il avait à sa suite deux jeunes seigneurs du même âge.
Je m'étais endormi sur ma natte près des arquebuses et de la poudre.
Comme il m'avait vu tirer plusieurs fois, il se fit un plaisir de me
surprendre; et se hâtant de charger une arquebuse sans savoir quelle
quantité de poudre il y fallait mettre, il eut l'imprudence de remplir
le canon jusqu'à la moitié de sa hauteur. Il voulut tirer contre un
oranger. Un des deux jeunes seigneurs alluma la mèche. Le coup partit,
et m'éveilla: mais l'arquebuse ayant crevé par trois endroits, le
malheureux prince fut blessé de deux éclats de fer, dont l'un lui
emporta une partie du pouce. Je sortis à l'instant. Il était tombé sans
connaissance. Les deux seigneurs prirent la fuite vers le palais en
criant que l'arquebuse de l'étranger avait tué le prince.
«Cette affreuse nouvelle répandit une si vive alarme dans toute la
ville, que la plupart des habitans se précipitèrent avec de grands cris
vers ma maison; le roi même s'y fit apporter dans une espèce de fauteuil
sur les épaules de quatre hommes; et la reine le suivit à pied, se
soutenant sur les bras de deux femmes, et suivie des deux princesses ses
filles, qui marchaient tout échevelées, avec un grand nombre d'autres
dames. Dans mon premier saisissement, j'avais pris le prince entre mes
bras, et je l'avais porté dans ma chambre, où je m'efforçais d'arrêter
son sang et de rappeler ses esprits. On me trouva occupé de ces deux
soins; mais la plupart des spectateurs qui me voyaient aussi couvert que
lui de son propre sang, conclurent que je l'avais tué; et mille
cimeterres que je vis briller autour de moi me firent connaître le sort
auquel je devais m'attendre. Cependant le roi suspendit les effets de
cette violence pour se faire expliquer la cause d'un si funeste
accident, de peur, ajouta-t-il, que le crime ne fût venu de plus loin,
et que je n'eusse été corrompu par les parens des traîtres qu'il avait
condamnés depuis peu au dernier supplice. Malheureusement pour moi, la
crainte avait fait fuir mon interprète, et cette circonstance était
capable d'aggraver les soupçons. On le découvrit néanmoins après de
longues recherches; il fut amené au roi, chargé de chaînes. Mais on
m'avait déjà livré aux officiers de la justice qui m'avaient fait lier
les mains, et qui commençaient à me traiter comme un coupable avéré. Le
président était assis, les deux bras retroussés jusqu'aux épaules,
tenant de la main droite un poignard rougi dans le sang du prince.
J'étais à genoux devant lui, environné des autres officiers; et cinq
bourreaux qui étaient derrière moi avec leurs cimeterres nus, semblaient
n'attendre qu'un mot ou un signe pour l'exécution.
«Ces horribles préparatifs s'étaient fait apparemment pour
l'interrogation, pendant que mon interprète avait été conduit devant le
roi: il fut amené au tribunal. Mon épouvante redoubla lorsque je le vis
paraître au milieu d'une troupe de gardes, les mains liées, aussi pâle,
aussi tremblant que moi. On me fit diverses questions auxquelles je ne
laissai pas de répondre avec toute la force de l'innocence. J'ignore
quelle impression mes réponses firent sur mes juges; mais le ciel permit
que le jeune prince, étant revenu d'un long évanouissement, souhaita de
me voir; et qu'apprenant la rigueur avec laquelle j'étais traité,
l'inquiétude de mon sort alla jusqu'à lui faire protester qu'il ne
recevrait aucun secours, si je n'étais délivré sur-le-champ des mains de
la justice. Un ordre du roi vint adoucir aussitôt la sévérité d'un
inflexible tribunal. On m'ôta mes chaînes, et je fus conduit au palais,
où le prince me fit des satisfactions et des excuses qui ne laissèrent
rien à désirer pour ma justification. Il avait été pansé par quelques
bonzes qui font l'office de médecins et de chirurgiens au Japon; mais la
blessure était si dangereuse, qu'ils paraissaient douter eux-mêmes de
leur méthode. Une longue expérience que je n'avais pu manquer d'acquérir
dans un si grand nombre d'aventures militaires me fit rappeler la
connaissance de quelques remèdes que j'avais vu employer avec succès. Je
les proposai avec d'autant plus de confiance, que le jeune prince
paraissait attendre de moi sa guérison. Le roi, qui croyait me devoir
la vie et la santé, ne balança point à me confier le soin de son fils.
Je m'armai de courage, et l'ayant prié de faire éloigner les bonzes, je
fis sept points à la main droite, où me parut être la moins dangereuse
des deux blessures: un bon chirurgien en eût peut-être fait beaucoup
moins. À la tête, qui me causait le plus d'embarras, je n'en fis que
cinq; après quoi j'y appliquai des étoupes, trempées dans des blancs
d'oeufs, avec de bonnes ligatures, telles que je les avais vu faire en
mille occasions. Cinq jours après je coupai les points, et je continuai
de panser les deux plaies. Vingt jours après, le prince se trouva si
parfaitement guéri, qu'il ne lui resta qu'une petite cicatrice au pouce.
«Après cette dangereuse opération, je reçus du roi et de toute la cour
des honneurs et des caresses qu'il me serait difficile de représenter.
La reine et les princesses ses filles m'envoyèrent quantité d'étoffes de
soie; les seigneurs me firent présent d'un grand nombre de cimeterres;
on me compta de la part du roi six cents taëls; enfin cette dangereuse
audace me valut plus de quinze cents ducats.
«Cependant mes réflexions sur le péril dont le ciel m'avait délivré, et
l'avis que je reçus de mes compagnons, que le corsaire Samipocheca
faisait ses préparatifs pour retourner à la Chine, me déterminèrent à
demander au roi la permission de le quitter; il me l'accorda. Son
affection se soutint jusqu'au dernier moment; il me donna une barque
remplie de toutes sortes de provisions, et pour capitaine un homme de
qualité avec lequel, étant parti de Foucheo un samedi matin, j'arrivai
le vendredi suivant au port de Tanixuma.
«Quinze jours que nous passâmes encore dans cette ville donnèrent le
temps au corsaire d'achever ses préparatifs; il fit voile enfin pour
Liampo. Nous y arrivâmes heureusement. Les principaux habitans nous
reconnurent et nous rendirent ce qu'ils croyaient devoir aux amis
d'Antonio Faria. Cependant, paraissant étonnés de notre confiance pour
les Chinois, ils nous demandèrent d'où nous étions venus, et dans quel
lieu nous nous étions embarqués avec eux. Christophe Borralho leur
apprit nos aventures. L'île de Tanixuma, le Japon et toutes les
richesses que nous y avions admirées furent pour eux autant de nouvelles
connaissances qu'ils reçurent avec étonnement. Dans la joie de cette
découverte, ils ordonnèrent une procession solennelle, depuis l'église
de Notre-Dame de la Conception jusqu'à celle de Saint-Jacques, qui était
à l'extrémité de la ville. Ensuite la piété fit place à l'ambition;
chacun s'empressa de tirer les premiers fruits de nos lumières. Il se
forma divers partis qui mirent l'enchère à toutes les marchandises; et
les marchands chinois profitèrent de cette fermentation pour faire
monter le pico de soie jusqu'à cent soixante taëls. En moins de quinze
jours, neuf jonques portugaises qui se trouvaient au port de Liampo
furent prêtes à faire voile, quoiqu'en si mauvais ordre, que la plupart
n'avaient pas d'autres pilotes que les maîtres mêmes, qui n'avaient
aucune connaissance de la navigation.
«Elles partirent dans cet état malgré les fâcheuses circonstances de la
saison et du vent. L'avidité du gain ne connaissait aucun danger. Je fus
moi-même un des malheureux qui se laissèrent engager dans ce fatal
voyage. Le premier jour nous gouvernâmes comme à tâtons entre les îles
et la terre ferme. Mais vers minuit une affreuse tempête nous ayant
livrés à la fureur du vent, nous échouâmes sur les bancs de Gaton, où,
des neuf jonques, deux seulement eurent le bonheur d'échapper. Les sept
autres périrent avec plus de six cents hommes, entre lesquels on
comptait cent quarante des principaux Portugais de Liampo. Cette perte
en marchandises fut estimée plus de trois cent mille ducats.
«J'avais le bonheur de me trouver dans une des deux autres jonques. Nous
suivîmes la route que nous avions commencée jusqu'à la vue de l'île de
Lequios, où nous fûmes battus d'un si furieux vent de nord-est, que nos
deux bâtimens furent séparés pour ne se revoir jamais. Dans
l'après-midi, le vent s'étant changé à l'ouest-nord-ouest, les vagues
s'élevèrent si furieusement, qu'il devint impossible d'y résister. Notre
capitaine, qui se nommait Gaspard Mello, voyant la proue entr'ouverte,
et plus de neuf pieds d'eau dans la jonque résolut, de concert avec les
officiers, de couper les deux mâts; mais tous les soins qui furent
employés à cette opération n'empêchèrent point que le grand mât, dans sa
chute, n'écrasât cinq Portugais; spectacle pitoyable, et qui acheva de
nous ôter les forces. La tempête ne faisant qu'augmenter, nous nous
vîmes forcés de nous abandonner aux flots jusqu'à l'arrivée des
ténèbres, où toutes les autres parties de notre bâtiment commencèrent à
s'ouvrir. Nous passâmes la nuit dans cette horrible situation. Vers le
jour, nous touchâmes sur un banc, où du premier choc la jonque fut mise
en pièces, avec des circonstances si déplorables, que soixante-deux
hommes y perdirent la vie, les uns noyés, les autres écrasés sous la
quille.
«Entre tant de malheureux, nous demeurâmes sur le sable au nombre de
vingt-quatre, sans y comprendre quelques femmes. Aux premiers rayons du
jour, nous reconnûmes la grande île de Lequios. Nous étions blessés
presque tous par le froissement des coquilles et des cailloux du banc.
Après nous être recommandés à Dieu avec beaucoup de larmes, nous
marchâmes dans l'eau jusqu'à l'estomac. Ensuite, traversant quelques
endroits à la nage, nous employâmes cinq jours à nous approcher de la
terre, sans aucune nourriture que les herbes qui nous étaient apportées
par les flots. Nous arrivâmes au rivage; il était couvert de bois, où
nous trouvâmes d'autres herbes assez semblables à l'oseille, qui furent
notre unique ressource pendant trois jours. Le quatrième, nous fûmes
aperçus par un insulaire qui gardait quelques bestiaux, et qui se mit à
courir aussitôt vers une montagne voisine pour donner l'alarme aux
habitans d'un village dont nous n'étions éloignés que d'un quart de
lieue. Bientôt nous vîmes paraître environ deux cents hommes, qui
s'étaient rassemblés au bruit des tambours et des cornets. Leurs chefs
étaient à cheval au nombre de quatorze. Ils vinrent droit à nous, et
quelques-uns se détachèrent pour nous observer. Lorsqu'ils nous virent
sans armes, presque nus, la plupart à genoux, pour invoquer le secours
du ciel, et deux femmes déjà mortes de misère, ils furent touchés d'une
si vive compassion, qu'étant retournés vers ceux qui les suivaient, ils
les firent arrêter avec défense de nous causer aucun mal. Cependant ils
revinrent à nous, accompagnés de six hommes de pied, qui étaient les
officiers de leur justice, et nous ayant exhortés à ne rien craindre,
parce que le roi des Lequiens était un prince juste et plein de pitié
pour les misérables, ils nous firent lier trois à trois pour nous
conduire à leurs habitations. Nous étions moins rassurés par leurs
discours qu'effrayés par un traitement si rigoureux. Il nous restait
trois femmes, qui tombèrent pâmées de faiblesse et de crainte. Quelques
insulaires les prirent entre leurs bras, et les portaient tour à tour;
ce qui n'empêcha point que dans la marche il n'en mourût deux, qui
furent laissées en proie aux bêtes féroces, dont nous avions vu paraître
un grand nombre. Après avoir marché jusqu'au soir, nous arrivâmes dans
un bourg d'environ cinq cents feux, que nous entendîmes nommer Cypantor.
Là, nous fûmes enfermés dans un grand temple, dont les murailles étaient
fort hautes et sans aucun ornement, sous une garde de plus de cent
hommes, qui, avec des cris mélés au son des tambours, nous veillèrent
pendant toute la nuit.
«Le lendemain on nous fournit assez abondamment du riz, du poisson et
divers fruits de l'île. La charité des habitans alla même jusqu'à nous
donner quelques habits; mais un courrier du broquen, c'est-à-dire au
premier officier de l'état, apporta vers le soir un ordre de nous
conduire à Pungor, ville éloignée de sept lieues. Cette nouvelle causa
beaucoup de mouvement dans le bourg, comme si les habitans eussent
réclamé quelque droit qu'on prétendît violer. On dressa plusieurs
mémoires qui furent envoyés au broquen par son courrier. Cependant
quelques officiers et vingt hommes à cheval, qui arrivèrent le jour
suivant, nous enlevèrent sans opposition. Nous nous arrêtâmes le soir
dans une ville nommée Gondexilau, où l'on nous fit passer la nuit dans
un cachot, et nous arrivâmes le lendemain à Pungor.
»Trois jours après nous parûmes devant le broquen, dans une grande salle
où nous le trouvâmes assis sous un dais fort riche, environné de six
huissiers avec leurs masses, et de plusieurs gardes qui portaient de
longues pertuisanes damasquinées d'or et d'argent. Il nous fit diverses
questions auxquelles nous répondîmes avec autant de bonne foi que
d'humilité. Notre infortune le toucha si vivement, malgré quelques
apparences de sévérité, qu'ayant recueilli nos réponses, il y mêla des
réflexions favorables, par lesquelles il combattit les fausses idées que
quelques Chinois avaient fait prendre de nous. Cependant nous
continuâmes d'être resserrés pendant deux mois. Le roi, faisant gloire
de son zèle pour la justice, envoya secrètement un homme de confiance,
qui, prenant avec nous la qualité de marchand étranger, employa beaucoup
d'adresse à nous faire confesser notre profession, et la vérité de nos
desseins. Mais nos explications furent si simples et les témoignages de
notre douleur si naturels, que cet espion en parut attendri jusqu'à nous
faire un présent de trente taëls et de six sacs de riz. Il y a beaucoup
d'apparence qu'il en avait reçu l'ordre du roi; et nous apprîmes du
geôlier que ce prince était résolu de nous rendre la liberté.
»Nous étions dans cette douce espérance lorsque l'arrivée d'un corsaire
chinois, à qui le roi donnait une retraite dans son île, à condition
d'entrer en partage du butin, nous replongea dans un horrible danger.
C'était un des plus grands ennemis de notre nation, depuis un combat que
les Portugais lui avaient livré au port de Laman, et dans lequel ils lui
avaient brûlé deux jonques. La faveur dont il jouissait, non-seulement à
la cour de Lequios, mais dans l'île entière, où ses brigandages
faisaient entrer continuellement de nouvelles richesses, disposa le roi
et ses sujets à recevoir les inspirations de sa haine. Aussitôt qu'il
eut appris notre malheur et qu'on pensait à nous renvoyer absous, il
nous chargea des plus noires accusations. Les Portugais étaient des
espions qui venaient observer les forces d'un pays sous le voile du
commerce, et qui profitaient de leurs lumières pour passer tous les
habitans au fil de l'épée. Ces discours répandus sans ménagement, et
confirmés avec audace, firent tant d'impression sur l'esprit du roi,
qu'après avoir révoqué les ordres qu'il avait déjà donnés en notre
faveur, il nous condamna, sur de nouvelles instructions, au supplice des
traîtres, c'est-à-dire à nous voir démembrés en quatre quartiers, qui
devaient être exposés dans les places publiques. Cette sentence, qu'il
porta sans nous avoir entendus, fut envoyée au broquen, avec ordre de
l'exécuter dans quatre jours. Elle pénétra aussitôt jusqu'à nous, et
dans la consternation d'un sort si déplorable, nous ne pensâmes qu'à
nous disposer à la mort.
»Si j'ai quelquefois donné le nom de miracles aux secours que j'ai reçus
du ciel dans l'extrémité du danger, c'est ici que je dois faire admirer
le plus éclatant de ses bienfaits. De plusieurs Portugaises qui avaient
trouvé la fin de leur misérable vie depuis notre naufrage, il en restait
une, femme d'un pilote qui était prisonnier avec nous, et mère de deux
enfans qu'une malheureuse tendresse lui avait fait prendre à bord. Un
sentiment de pitié pour elle et pour deux innocens avait porté une dame
de la ville à la loger dans sa maison, et cet asile était devenu pour
nous une source de bienfaits, que nous avions partagés continuellement
avec son mari. On lui apprit notre malheur; elle fut si frappée de cette
nouvelle, qu'étant tombée sans connaissance, elle demeura long-temps
comme insensible; mais, rappelant ses esprits, elle se déchira si
cruellement le visage avec les ongles, que ses joues se couvrirent de
sang. Ce spectacle attira toutes les femmes de la ville, et la
compassion devint un sentiment général. Après quelques délibérations,
elles convinrent d'écrire une lettre en commun à la reine, mère du roi,
pour lui représenter que nous étions condamnés sans preuves et sur la
simple foi d'un ennemi. Elles lui rendaient compte de notre véritable
histoire, et des raisons qui portaient le corsaire à la vengeance.
L'aventure de la Portugaise, sa situation et celle de ses enfans, ne
furent pas oubliées. Cette lettre, signée de cent femmes, les
principales de la ville, fut envoyée par la fille du mandarin de
Comanilau, gouverneur de l'île de Banca, qui est au sud de Lequios. On
fit tomber le choix sur elle, parce qu'elle était nièce de la première
dame d'honneur de la reine. Elle partit pour Bintor, où le roi faisait
sa résidence, à six lieues de Pungor, accompagnée de deux de ses frères
et de plusieurs gentilshommes de la première distinction.
»Nous fûmes avertis du secours que la Providence nous avait donné, et
nous ne cessâmes point de prier le ciel pour le succès d'un voyage
auquel notre vie ou notre mort étaient attachées. Le roi se laissa
fléchir à l'occasion d'un songe qui l'avait disposé à recevoir les
sollicitations de la reine-mère. Les lettres de grâces arrivèrent à
Pungor le jour marqué pour le supplice. Elles nous furent apportées par
le broquen même, qui avait toujours gémi de l'injustice de notre
sentence, et qui parut presque aussi sensible que nous à cette heureuse
révolution. Il nous mena dans son propre palais, où toutes les dames de
la ville vinrent se réjouir de leur ouvrage, et s'en crurent bien payées
par nos remercîmens. Pendant quarante-six jours que nous passâmes encore
dans l'île pour attendre l'occasion de la quitter, elles se disputèrent
le plaisir de nous traiter dans leurs maisons, et nous y reçûmes tout ce
dont nous avions besoin avec tant d'abondance, que nous emportâmes
chacun la valeur de cent ducats. La Portugaise, qui méritait le premier
rang dans notre reconnaissance, en eut plus de mille, accompagnés d'une
infinité de présens qui dédommagèrent son mari de toutes ses pertes.
Enfin le broquen nous fit obtenir place dans une jonque chinoise qui
partait pour Liampo, après avoir fait donner au capitaine des cautions
pour notre sûreté.