»Le nautaquin nous dit après cette explication que le roi de Bungo était

non-seulement son oncle maternel, mais son père même, parce qu'il

l'était de sa femme; et que, dans la passion qu'il avait de l'obliger,

il conjurait l'un de nous d'entreprendre un voyage court et peu pénible;

mais qu'il ne souhaitait pas que ce fût Zeimoto, qu'il avait adopté pour

son parent, et dont l'éloignement le chagrinerait beaucoup avant qu'il

eût appris de lui à tirer de l'arquebuse. Une invitation si douce et si

polie nous pénétra de reconnaissance, Borralho et moi. Nous lui

abandonnâmes le choix de celui des deux qu'il jugeait le plus convenable

à ses vues. Il ne se détermina pas tout d'un coup; mais, après quelques

momens de réflexion, il me nomma comme le plus gai, et par conséquent le

plus propre au commerce des Japonais, qui ont naturellement l'humeur

vive. «Borralho, nous dit-il avec la même civilité, plus sérieux et

plus porté par la nature aux affaires graves, entretiendrait la

mélancolie du malade au lieu de la dissiper.» J'arrivai à Bungo.

«Nous trouvâmes le roi au lit. Il me dit d'un air et d'un ton fort doux:

«Ton arrivée ne m'est pas moins agréable que la pluie qui tombe du ciel

n'est utile à nos campagnes semées de riz.» On m'expliqua ces termes; et

leur nouveauté m'ayant causé de l'embarras, je demeurai quelques momens

sans réponse. Le roi, regardant les seigneurs qui étaient autour de lui,

leur dit «qu'il me croyait effrayé par la vue de sa cour; que je n'étais

pas accoutumé à ce spectacle, et qu'il me fallait laisser le temps de

m'apprivoiser.» Un excellent interprète que j'avais reçu du nautaquin me

fit comprendre aussitôt le jugement qu'on portait de moi. Je rappelai

toutes les forces de mon esprit pour citer un tas de figures asiatiques

et de comparaisons où tous les animaux faisaient leur rôle, depuis

l'éléphant jusqu'à la fourmi. Peut-être mon interprète y joignit-il ses

propres idées: mais tous les courtisans marquèrent tant d'admiration

pour cette ridicule harangue, que, battant des mains à la vue du roi,

ils dirent à ce prince «qu'on n'avait jamais parlé avec une éloquence

plus noble; qu'il n'y avait pas d'apparence que je fusse un marchand

dont les notions se renfermaient dans les affaires du commerce, mais

plutôt un bonze qui administrait les sacrifices au peuple, ou du moins

quelque grand capitaine qui avait couru long-temps les mers.» Le roi

parut si satisfait, qu'en imposant silence à tout le monde, et déclarant

qu'il voulait être seul à m'interroger, il assura qu'il ne sentait plus

aucune douleur. Le reine et les princesses ses filles, qui étaient

assises près du lit royal, se mirent à genoux pour exprimer leur

satisfaction. Elles remercièrent le ciel, en levant les mains et les

yeux, des grâces qu'il accordait au royaume de Bungo.

«Alors le roi, m'ayant fait approcher plus près de sa tête, me pria de

ne pas m'ennuyer de cette situation, parce qu'il souhaitait de me voir

et de me parler souvent. Il me demanda si dans mon pays ou dans mes

voyages je n'avais pas appris quelque remède pour sa maladie, surtout

pour un fâcheux dégoût qui ne lui avait pas permis de manger depuis deux

mois. Je me souvins que, dans la jonque d'où j'étais arrivé à Tanixuma,

j'avais vu guérir diverses maladies par l'infusion d'un bois de la

Chine, dont j'avais admiré la vertu. Ce secours que je lui proposai, et

qu'il envoya demander sur-le-champ au nautaquin, répondit si

parfaitement à mes espérances, que dans l'espace de trente jours il fut

guéri de tous ses maux, dont le principal était une espèce de paralysie

qui lui ôtait depuis deux ans le mouvement des bras. Après un service de

cette importance, je me vis presqu'au même degré de faveur dans cette

cour que Zeimoto à celle du nautaquin. Mon seul embarras était de

répondre à mille questions bizarres qu'on me proposait continuellement;

mais j'étais soulagé par la facilité avec laquelle on se contentait de

mes plus frivoles explications. J'employais le reste du temps à

m'instruire des usages du pays, à visiter les édifices ou à me donner le

spectacle des fêtes et des amusemens. Le nautaquin ayant envoyé au roi

quelques arquebuses de la fabrique de son île, l'impatience que tout le

le monde eut bientôt d'apprendre à en tirer augmenta beaucoup mon

crédit. Sans avoir l'habileté de Zeimoto, je m'attirai de l'admiration

en tuant quelques petits oiseaux, et je fis valoir particulièrement mes

connaissances pour la composition de la poudre. Les premiers seigneurs

de la cour prenaient des leçons de moi: j'exagérais la nécessité de mon

secours, et je n'accordais de la poudre aux plus empressés qu'avec

beaucoup de ménagement. Mais cette conduite, quoique aussi sage en

elle-même qu'utile au soutien de ma fortune, pensa devenir l'occasion de

ma ruine.

«Un des fils du roi nommé Arichaudono, âgé de seize à dix-sept ans,

m'ayant prié de lui apprendre à tirer, je différais de jour en jour à le

satisfaire, dans la seule vue de lui faire attacher plus de prix à mes

services. Cependant le roi son père, à qui il fit quelques plaintes de

ce délai, me demanda plus de complaisance pour un fils qu'il aimait fort

tendrement. Mes premières leçons ne furent remises qu'à l'après-midi du

même jour; mais le jeune prince, ayant accompagné la reine sa mère dans

un pèlerinage qu'elle fit pour la santé du roi, ne put venir chez moi

que le lendemain. Il avait à sa suite deux jeunes seigneurs du même âge.

Je m'étais endormi sur ma natte près des arquebuses et de la poudre.

Comme il m'avait vu tirer plusieurs fois, il se fit un plaisir de me

surprendre; et se hâtant de charger une arquebuse sans savoir quelle

quantité de poudre il y fallait mettre, il eut l'imprudence de remplir

le canon jusqu'à la moitié de sa hauteur. Il voulut tirer contre un

oranger. Un des deux jeunes seigneurs alluma la mèche. Le coup partit,

et m'éveilla: mais l'arquebuse ayant crevé par trois endroits, le

malheureux prince fut blessé de deux éclats de fer, dont l'un lui

emporta une partie du pouce. Je sortis à l'instant. Il était tombé sans

connaissance. Les deux seigneurs prirent la fuite vers le palais en

criant que l'arquebuse de l'étranger avait tué le prince.

«Cette affreuse nouvelle répandit une si vive alarme dans toute la

ville, que la plupart des habitans se précipitèrent avec de grands cris

vers ma maison; le roi même s'y fit apporter dans une espèce de fauteuil

sur les épaules de quatre hommes; et la reine le suivit à pied, se

soutenant sur les bras de deux femmes, et suivie des deux princesses ses

filles, qui marchaient tout échevelées, avec un grand nombre d'autres

dames. Dans mon premier saisissement, j'avais pris le prince entre mes

bras, et je l'avais porté dans ma chambre, où je m'efforçais d'arrêter

son sang et de rappeler ses esprits. On me trouva occupé de ces deux

soins; mais la plupart des spectateurs qui me voyaient aussi couvert que

lui de son propre sang, conclurent que je l'avais tué; et mille

cimeterres que je vis briller autour de moi me firent connaître le sort

auquel je devais m'attendre. Cependant le roi suspendit les effets de

cette violence pour se faire expliquer la cause d'un si funeste

accident, de peur, ajouta-t-il, que le crime ne fût venu de plus loin,

et que je n'eusse été corrompu par les parens des traîtres qu'il avait

condamnés depuis peu au dernier supplice. Malheureusement pour moi, la

crainte avait fait fuir mon interprète, et cette circonstance était

capable d'aggraver les soupçons. On le découvrit néanmoins après de

longues recherches; il fut amené au roi, chargé de chaînes. Mais on

m'avait déjà livré aux officiers de la justice qui m'avaient fait lier

les mains, et qui commençaient à me traiter comme un coupable avéré. Le

président était assis, les deux bras retroussés jusqu'aux épaules,

tenant de la main droite un poignard rougi dans le sang du prince.

J'étais à genoux devant lui, environné des autres officiers; et cinq

bourreaux qui étaient derrière moi avec leurs cimeterres nus, semblaient

n'attendre qu'un mot ou un signe pour l'exécution.

«Ces horribles préparatifs s'étaient fait apparemment pour

l'interrogation, pendant que mon interprète avait été conduit devant le

roi: il fut amené au tribunal. Mon épouvante redoubla lorsque je le vis

paraître au milieu d'une troupe de gardes, les mains liées, aussi pâle,

aussi tremblant que moi. On me fit diverses questions auxquelles je ne

laissai pas de répondre avec toute la force de l'innocence. J'ignore

quelle impression mes réponses firent sur mes juges; mais le ciel permit

que le jeune prince, étant revenu d'un long évanouissement, souhaita de

me voir; et qu'apprenant la rigueur avec laquelle j'étais traité,

l'inquiétude de mon sort alla jusqu'à lui faire protester qu'il ne

recevrait aucun secours, si je n'étais délivré sur-le-champ des mains de

la justice. Un ordre du roi vint adoucir aussitôt la sévérité d'un

inflexible tribunal. On m'ôta mes chaînes, et je fus conduit au palais,

où le prince me fit des satisfactions et des excuses qui ne laissèrent

rien à désirer pour ma justification. Il avait été pansé par quelques

bonzes qui font l'office de médecins et de chirurgiens au Japon; mais la

blessure était si dangereuse, qu'ils paraissaient douter eux-mêmes de

leur méthode. Une longue expérience que je n'avais pu manquer d'acquérir

dans un si grand nombre d'aventures militaires me fit rappeler la

connaissance de quelques remèdes que j'avais vu employer avec succès. Je

les proposai avec d'autant plus de confiance, que le jeune prince

paraissait attendre de moi sa guérison. Le roi, qui croyait me devoir

la vie et la santé, ne balança point à me confier le soin de son fils.

Je m'armai de courage, et l'ayant prié de faire éloigner les bonzes, je

fis sept points à la main droite, où me parut être la moins dangereuse

des deux blessures: un bon chirurgien en eût peut-être fait beaucoup

moins. À la tête, qui me causait le plus d'embarras, je n'en fis que

cinq; après quoi j'y appliquai des étoupes, trempées dans des blancs

d'oeufs, avec de bonnes ligatures, telles que je les avais vu faire en

mille occasions. Cinq jours après je coupai les points, et je continuai

de panser les deux plaies. Vingt jours après, le prince se trouva si

parfaitement guéri, qu'il ne lui resta qu'une petite cicatrice au pouce.

«Après cette dangereuse opération, je reçus du roi et de toute la cour

des honneurs et des caresses qu'il me serait difficile de représenter.

La reine et les princesses ses filles m'envoyèrent quantité d'étoffes de

soie; les seigneurs me firent présent d'un grand nombre de cimeterres;

on me compta de la part du roi six cents taëls; enfin cette dangereuse

audace me valut plus de quinze cents ducats.

«Cependant mes réflexions sur le péril dont le ciel m'avait délivré, et

l'avis que je reçus de mes compagnons, que le corsaire Samipocheca

faisait ses préparatifs pour retourner à la Chine, me déterminèrent à

demander au roi la permission de le quitter; il me l'accorda. Son

affection se soutint jusqu'au dernier moment; il me donna une barque

remplie de toutes sortes de provisions, et pour capitaine un homme de

qualité avec lequel, étant parti de Foucheo un samedi matin, j'arrivai

le vendredi suivant au port de Tanixuma.

«Quinze jours que nous passâmes encore dans cette ville donnèrent le

temps au corsaire d'achever ses préparatifs; il fit voile enfin pour

Liampo. Nous y arrivâmes heureusement. Les principaux habitans nous

reconnurent et nous rendirent ce qu'ils croyaient devoir aux amis

d'Antonio Faria. Cependant, paraissant étonnés de notre confiance pour

les Chinois, ils nous demandèrent d'où nous étions venus, et dans quel

lieu nous nous étions embarqués avec eux. Christophe Borralho leur

apprit nos aventures. L'île de Tanixuma, le Japon et toutes les

richesses que nous y avions admirées furent pour eux autant de nouvelles

connaissances qu'ils reçurent avec étonnement. Dans la joie de cette

découverte, ils ordonnèrent une procession solennelle, depuis l'église

de Notre-Dame de la Conception jusqu'à celle de Saint-Jacques, qui était

à l'extrémité de la ville. Ensuite la piété fit place à l'ambition;

chacun s'empressa de tirer les premiers fruits de nos lumières. Il se

forma divers partis qui mirent l'enchère à toutes les marchandises; et

les marchands chinois profitèrent de cette fermentation pour faire

monter le pico de soie jusqu'à cent soixante taëls. En moins de quinze

jours, neuf jonques portugaises qui se trouvaient au port de Liampo

furent prêtes à faire voile, quoiqu'en si mauvais ordre, que la plupart

n'avaient pas d'autres pilotes que les maîtres mêmes, qui n'avaient

aucune connaissance de la navigation.

«Elles partirent dans cet état malgré les fâcheuses circonstances de la

saison et du vent. L'avidité du gain ne connaissait aucun danger. Je fus

moi-même un des malheureux qui se laissèrent engager dans ce fatal

voyage. Le premier jour nous gouvernâmes comme à tâtons entre les îles

et la terre ferme. Mais vers minuit une affreuse tempête nous ayant

livrés à la fureur du vent, nous échouâmes sur les bancs de Gaton, où,

des neuf jonques, deux seulement eurent le bonheur d'échapper. Les sept

autres périrent avec plus de six cents hommes, entre lesquels on

comptait cent quarante des principaux Portugais de Liampo. Cette perte

en marchandises fut estimée plus de trois cent mille ducats.

«J'avais le bonheur de me trouver dans une des deux autres jonques. Nous

suivîmes la route que nous avions commencée jusqu'à la vue de l'île de

Lequios, où nous fûmes battus d'un si furieux vent de nord-est, que nos

deux bâtimens furent séparés pour ne se revoir jamais. Dans

l'après-midi, le vent s'étant changé à l'ouest-nord-ouest, les vagues

s'élevèrent si furieusement, qu'il devint impossible d'y résister. Notre

capitaine, qui se nommait Gaspard Mello, voyant la proue entr'ouverte,

et plus de neuf pieds d'eau dans la jonque résolut, de concert avec les

officiers, de couper les deux mâts; mais tous les soins qui furent

employés à cette opération n'empêchèrent point que le grand mât, dans sa

chute, n'écrasât cinq Portugais; spectacle pitoyable, et qui acheva de

nous ôter les forces. La tempête ne faisant qu'augmenter, nous nous

vîmes forcés de nous abandonner aux flots jusqu'à l'arrivée des

ténèbres, où toutes les autres parties de notre bâtiment commencèrent à

s'ouvrir. Nous passâmes la nuit dans cette horrible situation. Vers le

jour, nous touchâmes sur un banc, où du premier choc la jonque fut mise

en pièces, avec des circonstances si déplorables, que soixante-deux

hommes y perdirent la vie, les uns noyés, les autres écrasés sous la

quille.

«Entre tant de malheureux, nous demeurâmes sur le sable au nombre de

vingt-quatre, sans y comprendre quelques femmes. Aux premiers rayons du

jour, nous reconnûmes la grande île de Lequios. Nous étions blessés

presque tous par le froissement des coquilles et des cailloux du banc.

Après nous être recommandés à Dieu avec beaucoup de larmes, nous

marchâmes dans l'eau jusqu'à l'estomac. Ensuite, traversant quelques

endroits à la nage, nous employâmes cinq jours à nous approcher de la

terre, sans aucune nourriture que les herbes qui nous étaient apportées

par les flots. Nous arrivâmes au rivage; il était couvert de bois, où

nous trouvâmes d'autres herbes assez semblables à l'oseille, qui furent

notre unique ressource pendant trois jours. Le quatrième, nous fûmes

aperçus par un insulaire qui gardait quelques bestiaux, et qui se mit à

courir aussitôt vers une montagne voisine pour donner l'alarme aux

habitans d'un village dont nous n'étions éloignés que d'un quart de

lieue. Bientôt nous vîmes paraître environ deux cents hommes, qui

s'étaient rassemblés au bruit des tambours et des cornets. Leurs chefs

étaient à cheval au nombre de quatorze. Ils vinrent droit à nous, et

quelques-uns se détachèrent pour nous observer. Lorsqu'ils nous virent

sans armes, presque nus, la plupart à genoux, pour invoquer le secours

du ciel, et deux femmes déjà mortes de misère, ils furent touchés d'une

si vive compassion, qu'étant retournés vers ceux qui les suivaient, ils

les firent arrêter avec défense de nous causer aucun mal. Cependant ils

revinrent à nous, accompagnés de six hommes de pied, qui étaient les

officiers de leur justice, et nous ayant exhortés à ne rien craindre,

parce que le roi des Lequiens était un prince juste et plein de pitié

pour les misérables, ils nous firent lier trois à trois pour nous

conduire à leurs habitations. Nous étions moins rassurés par leurs

discours qu'effrayés par un traitement si rigoureux. Il nous restait

trois femmes, qui tombèrent pâmées de faiblesse et de crainte. Quelques

insulaires les prirent entre leurs bras, et les portaient tour à tour;

ce qui n'empêcha point que dans la marche il n'en mourût deux, qui

furent laissées en proie aux bêtes féroces, dont nous avions vu paraître

un grand nombre. Après avoir marché jusqu'au soir, nous arrivâmes dans

un bourg d'environ cinq cents feux, que nous entendîmes nommer Cypantor.

Là, nous fûmes enfermés dans un grand temple, dont les murailles étaient

fort hautes et sans aucun ornement, sous une garde de plus de cent

hommes, qui, avec des cris mélés au son des tambours, nous veillèrent

pendant toute la nuit.

«Le lendemain on nous fournit assez abondamment du riz, du poisson et

divers fruits de l'île. La charité des habitans alla même jusqu'à nous

donner quelques habits; mais un courrier du broquen, c'est-à-dire au

premier officier de l'état, apporta vers le soir un ordre de nous

conduire à Pungor, ville éloignée de sept lieues. Cette nouvelle causa

beaucoup de mouvement dans le bourg, comme si les habitans eussent

réclamé quelque droit qu'on prétendît violer. On dressa plusieurs

mémoires qui furent envoyés au broquen par son courrier. Cependant

quelques officiers et vingt hommes à cheval, qui arrivèrent le jour

suivant, nous enlevèrent sans opposition. Nous nous arrêtâmes le soir

dans une ville nommée Gondexilau, où l'on nous fit passer la nuit dans

un cachot, et nous arrivâmes le lendemain à Pungor.

»Trois jours après nous parûmes devant le broquen, dans une grande salle

où nous le trouvâmes assis sous un dais fort riche, environné de six

huissiers avec leurs masses, et de plusieurs gardes qui portaient de

longues pertuisanes damasquinées d'or et d'argent. Il nous fit diverses

questions auxquelles nous répondîmes avec autant de bonne foi que

d'humilité. Notre infortune le toucha si vivement, malgré quelques

apparences de sévérité, qu'ayant recueilli nos réponses, il y mêla des

réflexions favorables, par lesquelles il combattit les fausses idées que

quelques Chinois avaient fait prendre de nous. Cependant nous

continuâmes d'être resserrés pendant deux mois. Le roi, faisant gloire

de son zèle pour la justice, envoya secrètement un homme de confiance,

qui, prenant avec nous la qualité de marchand étranger, employa beaucoup

d'adresse à nous faire confesser notre profession, et la vérité de nos

desseins. Mais nos explications furent si simples et les témoignages de

notre douleur si naturels, que cet espion en parut attendri jusqu'à nous

faire un présent de trente taëls et de six sacs de riz. Il y a beaucoup

d'apparence qu'il en avait reçu l'ordre du roi; et nous apprîmes du

geôlier que ce prince était résolu de nous rendre la liberté.

»Nous étions dans cette douce espérance lorsque l'arrivée d'un corsaire

chinois, à qui le roi donnait une retraite dans son île, à condition

d'entrer en partage du butin, nous replongea dans un horrible danger.

C'était un des plus grands ennemis de notre nation, depuis un combat que

les Portugais lui avaient livré au port de Laman, et dans lequel ils lui

avaient brûlé deux jonques. La faveur dont il jouissait, non-seulement à

la cour de Lequios, mais dans l'île entière, où ses brigandages

faisaient entrer continuellement de nouvelles richesses, disposa le roi

et ses sujets à recevoir les inspirations de sa haine. Aussitôt qu'il

eut appris notre malheur et qu'on pensait à nous renvoyer absous, il

nous chargea des plus noires accusations. Les Portugais étaient des

espions qui venaient observer les forces d'un pays sous le voile du

commerce, et qui profitaient de leurs lumières pour passer tous les

habitans au fil de l'épée. Ces discours répandus sans ménagement, et

confirmés avec audace, firent tant d'impression sur l'esprit du roi,

qu'après avoir révoqué les ordres qu'il avait déjà donnés en notre

faveur, il nous condamna, sur de nouvelles instructions, au supplice des

traîtres, c'est-à-dire à nous voir démembrés en quatre quartiers, qui

devaient être exposés dans les places publiques. Cette sentence, qu'il

porta sans nous avoir entendus, fut envoyée au broquen, avec ordre de

l'exécuter dans quatre jours. Elle pénétra aussitôt jusqu'à nous, et

dans la consternation d'un sort si déplorable, nous ne pensâmes qu'à

nous disposer à la mort.

»Si j'ai quelquefois donné le nom de miracles aux secours que j'ai reçus

du ciel dans l'extrémité du danger, c'est ici que je dois faire admirer

le plus éclatant de ses bienfaits. De plusieurs Portugaises qui avaient

trouvé la fin de leur misérable vie depuis notre naufrage, il en restait

une, femme d'un pilote qui était prisonnier avec nous, et mère de deux

enfans qu'une malheureuse tendresse lui avait fait prendre à bord. Un

sentiment de pitié pour elle et pour deux innocens avait porté une dame

de la ville à la loger dans sa maison, et cet asile était devenu pour

nous une source de bienfaits, que nous avions partagés continuellement

avec son mari. On lui apprit notre malheur; elle fut si frappée de cette

nouvelle, qu'étant tombée sans connaissance, elle demeura long-temps

comme insensible; mais, rappelant ses esprits, elle se déchira si

cruellement le visage avec les ongles, que ses joues se couvrirent de

sang. Ce spectacle attira toutes les femmes de la ville, et la

compassion devint un sentiment général. Après quelques délibérations,

elles convinrent d'écrire une lettre en commun à la reine, mère du roi,

pour lui représenter que nous étions condamnés sans preuves et sur la

simple foi d'un ennemi. Elles lui rendaient compte de notre véritable

histoire, et des raisons qui portaient le corsaire à la vengeance.

L'aventure de la Portugaise, sa situation et celle de ses enfans, ne

furent pas oubliées. Cette lettre, signée de cent femmes, les

principales de la ville, fut envoyée par la fille du mandarin de

Comanilau, gouverneur de l'île de Banca, qui est au sud de Lequios. On

fit tomber le choix sur elle, parce qu'elle était nièce de la première

dame d'honneur de la reine. Elle partit pour Bintor, où le roi faisait

sa résidence, à six lieues de Pungor, accompagnée de deux de ses frères

et de plusieurs gentilshommes de la première distinction.

»Nous fûmes avertis du secours que la Providence nous avait donné, et

nous ne cessâmes point de prier le ciel pour le succès d'un voyage

auquel notre vie ou notre mort étaient attachées. Le roi se laissa

fléchir à l'occasion d'un songe qui l'avait disposé à recevoir les

sollicitations de la reine-mère. Les lettres de grâces arrivèrent à

Pungor le jour marqué pour le supplice. Elles nous furent apportées par

le broquen même, qui avait toujours gémi de l'injustice de notre

sentence, et qui parut presque aussi sensible que nous à cette heureuse

révolution. Il nous mena dans son propre palais, où toutes les dames de

la ville vinrent se réjouir de leur ouvrage, et s'en crurent bien payées

par nos remercîmens. Pendant quarante-six jours que nous passâmes encore

dans l'île pour attendre l'occasion de la quitter, elles se disputèrent

le plaisir de nous traiter dans leurs maisons, et nous y reçûmes tout ce

dont nous avions besoin avec tant d'abondance, que nous emportâmes

chacun la valeur de cent ducats. La Portugaise, qui méritait le premier

rang dans notre reconnaissance, en eut plus de mille, accompagnés d'une

infinité de présens qui dédommagèrent son mari de toutes ses pertes.

Enfin le broquen nous fit obtenir place dans une jonque chinoise qui

partait pour Liampo, après avoir fait donner au capitaine des cautions

pour notre sûreté.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 8 / 24 段