servir de tout son crédit. En nous promettant de parler de nous au khan,
il nous dit que, pour le disposer mieux en notre faveur, il lui
représenterait que nous avions en Europe des enfans orphelins qui ne
pouvaient subsister sans notre secours, et qu'il ne doutait pas que ce
motif ne fût capable de l'attendrir. Nous étions fort éloignés d'en
attendre cet effet après tant d'exemples que nous avions eu de la dureté
des Tartares, et nous eûmes occasion d'admirer ce mélange de tendresse
et de férocité qui entre dans le caractère humain. Le nauticor ayant
donné à notre demande le tour qu'il s'était proposé, le khan parut
l'entendre avec quelque sentiment de pitié: «Eh bien! je suis fort aise
qu'ils aient dans leur pays de si justes raisons d'abandonner mon
service. Elles me font consentir plus volontiers à leur accorder ce que
tu leur as promis en mon nom.» Nous étions derrière le nauticor, qui
nous avait ordonné de le suivre. Le mouvement de notre joie nous fit
baiser trois fois la terre, en disant dans le langage et le style du
pays: «Que tes pieds se reposent sur mille générations, afin que tu sois
seigneur de tous ceux qui habitent la terre!» Cette expression parut
plaire au khan. Il dit aux seigneurs dont il était environné: «Ces gens
parlent comme s'ils avaient été nourris parmi nous.» Alors jetant les
yeux sur Mendez, qui était à côté du nauticor: «Et toi, dit-il,
penses-tu aussi à nous quitter?» Mendez, qui s'était attendri à cette
question, répondit: «Pour moi, seigneur, qui n'ai point de femme ni
d'enfans à qui mon secours soit nécessaire, ce que je désire uniquement,
c'est de servir votre majesté; et je ne donnerais pas ce bonheur pour
celui d'être empereur de Pékin pendant mille ans.» Le khan lui marqua
sa satisfaction par un sourire.
»Nous nous retirâmes avec une vive joie pour nous préparer au départ.
Trois jours après, à la sollicitation du nauticor, sa majesté nous
envoya deux mille taëls, et nous remit aux ambassadeurs qu'il envoyait à
la cour d'Uzanguay, capitale de la Cochinchine. Enfin nous partîmes avec
eux. George Mendez nous fit présent de mille taëls; libéralité qui ne
pouvait l'appauvrir, parce qu'il en avait déjà six mille de rente. Il
nous accompagna pendant le premier jour de notre voyage, sans pouvoir
retenir ses larmes lorsqu'il envisageait l'éternel exil auquel il
s'était condamné volontairement.
»Étant partis de Tuymicam le 9 mai 1545, nous arrivâmes le soir dans une
ville nommée Guatypamear, célèbre par son université, où nous fûmes
traités fort civilement sous la protection des ambassadeurs. Le
lendemain nous allâmes passer la nuit à Puchanguim, petite ville, mais
défendue par des fossés très-larges et par quantité de tours et de
boulevards. Nous nous rendîmes le troisième jour dans une ville plus
considérable, qui se nommait Euxellu.
»Cinq jours après, n'ayant pas cessé de suivre la rivière, nous
arrivâmes à la porte d'un temple nommé Singuafatur, près duquel on
voyait un enclos de plus d'une lieue de circuit, qui contenait cent
soixante-quatre maisons longues et larges, ou plutôt autant de magasins
remplis de têtes de morts. Hors de ces édifices, on avait formé de si
grandes piles d'autres ossemens, qu'elles s'élevaient de plusieurs
brasses au-dessus des toits. Un petit tertre qui s'élevait du côté du
sud offrait une sorte de plate-forme où l'on montait par neuf degrés de
fer, qui conduisaient à quatre portes. La plate-forme servait comme de
piédestal à la plus haute, la plus difforme et la plus épouvantable
statue que l'imagination puisse se représenter, qui était debout, mais
adossée contre un donjon de forte pierre de taille. Elle était de fer
fondu. Sa difformité n'empêchait point qu'on ne remarquât beaucoup de
proportion dans tous ses membres, à l'exception de la tête, qui
paraissait trop petite pour un si grand corps. Ce monstre soutenait sur
ses deux mains une prodigieuse boule de fer. Nous demandâmes à
l'ambassadeur de Tartarie l'explication d'un monument si bizarre. Il
nous dit que ce personnage, dont, nous admirions la grandeur, était le
gardien des ossemens de tous les hommes, et qu'au dernier jour du monde
où les hommes devaient renaître, il nous rendrait à chacun les mêmes os
que nous avions eus pendant notre première vie, parce que, les
connaissant tous, il saurait distinguer à quels corps ils auraient
appartenu: mais qu'à ceux qui ne lui rendaient pas d'honneurs, et qui ne
lui faisaient pas d'aumônes sur la terre, il donnerait les os les plus
pouris qu'il pourrait trouver, et même quelques os de moins, pour les
rendre estropiés ou tortus. Après cette curieuse instruction,
l'ambassadeur nous conseilla de laisser quelque aumône aux prêtres, et
se fit honneur de nous en donner l'exemple. Les fables qu'il nous avait
racontées excitèrent notre pitié; mais nous eûmes plus de foi pour son
témoignage lorsqu'on nous assura que les aumônes qu'on faisait à ce
temple montaient chaque année à plus de deux cent mille taëls, sans y
comprendre ce qui revenait des chapelles et d'autres fondations des
principaux seigneurs du pays. Il ajouta que l'idole était servie par un
très-grand nombre de prêtres, auxquels on faisait des présens continuels
en leur demandant leurs prières pour les morts dont ils conservaient les
ossemens; que ces prêtres ne sortaient jamais de l'enclos sans la
permission de leurs supérieurs, qu'ils nommaient chisangues; qu'il ne
leur était permis qu'une fois l'an de violer la chasteté à laquelle ils
s'étaient engagés, et qu'il y avait aussi des femmes destinées à cet
office; mais que, hors de leurs murs, ils pouvaient se livrer sans crime
à tous les plaisirs des sens.
»Nous continuâmes de descendre la rivière l'espace de quatre jours,
pendant lesquels nous vîmes sur les deux bords quantité de villes et de
grands bourgs. Notre premier séjour fut à Léchune, capitale de la
religion tartare: on y voyait un temple somptueux accompagné de divers
édifices qui contenaient les tombeaux de vingt-sept khans, ou empereurs
de Tartarie. L'intérieur des chapelles était revêtu de lames d'argent,
avec diverses idoles de même métal. À quelque distance du temple, vers
le nord, on nous fit remarquer un enclos de vaste étendue, dans lequel
il y avait alors deux cent quatre-vingts monastères, de l'un et de
l'autre sexe, dédiés au même nombre d'idoles, où l'on nous assura qu'on
ne comptait pas moins de quarante-deux mille personnes consacrées à la
vie religieuse, sans y comprendre les domestiques qui étaient employés à
leur service. Nous vîmes entre les édifices une infinité de colonnes de
bronze, et sur chaque colonne une idole dorée. Un de ces monastères
dédié à Quay-Frigau, c'est-à-dire au dieu des atomes du soleil, avait
été fondé par une soeur du khan, veuve du roi de Pasna, que la mort de
son mari avait portée à s'enfermer avec six mille femmes qui l'avaient
suivie. Elle avait pris par humilité un nom tartare qui signifie _balai
de la maison de Dieu_. Les ambassadeurs se firent un devoir de lui aller
baiser les pieds: elle reçut ce témoignage de leur respect avec beaucoup
de bonté; mais ayant jeté la vue sur nous, et s'étant informée qui nous
étions, elle parut apprendre avec beaucoup d'étonnement, par le récit
des ambassadeurs, que nous étions venus de l'extrémité du monde, et d'un
pays dont les Tartares ne connaissaient pas le nom. Sa curiosité devint
si vive, qu'elle nous arrêta long-temps: ses questions étaient
spirituelles; elle raisonnait juste sur nos réponses; et dans la
satisfaction qu'elle en reçut, elle déclara «que nous avions été nourris
parmi des peuples plus éclairés que les Tartares.» Enfin, nous ayant
congédiés avec des remercîmens fort civils, elle nous fit donner cent
taëls.
»Arrivés à Fanaugrem, chez le roi de Cochinchine, l'ambassadeur lui
parla de nous suivant ses instructions. La prière qu'il lui fit au nom
du khan, de nous accorder les moyens de retourner dans notre patrie, fut
reçue avec d'autant plus de bonté, qu'elle ne l'engageait qu'à nous
faire conduire dans quelque port où nous eussions l'espérance de trouver
un vaisseau portugais. Nous fîmes avec lui le voyage d'Uzangay. Il
arriva le neuvième jour à Lingator, ville située sur une large et
profonde rivière, où les vaisseaux se rassemblent en grand nombre. Son
amusement dans cette route était la chasse, surtout celle des oiseaux,
que ses officiers tenaient prêts dans les lieux de son passage. Il
s'arrêtait peu, et souvent il passait la nuit dans une tente qu'il se
faisait dresser au milieu des bois. En arrivant à la rivière de
Baguetor, une des trois qui sortent du lac Famstir en Tartarie, il
continua le voyage par eau jusqu'à Natibasoï, grande ville où il
descendit sans aucune pompe pour achever le reste du chemin par terre.
»Pendant un mois entier que nous passâmes dans cette ville, nous fûmes
témoins de quantité de fêtes; mais ces réjouissances barbares, et les
offres par lesquelles on s'efforça de nous retenir à la cour ne nous
firent pas manquer l'occasion d'un vaisseau qui partait pour les côtes
de la Chine, d'où nous comptions pouvoir retourner facilement à Malacca.
Nous mîmes à la voile le 12 janvier 1546, avec une extrême satisfaction
d'être échappés à de si longues infortunes. Le nécoda, ou le capitaine
de notre bord, avait ordre de nous traiter humainement et de favoriser
toutes nos vues. Il employa sept jours à sortir de la rivière, qui a
plus d'une lieue de largeur, et qui s'allonge par un grand nombre de
détours. Nous observâmes sur ces deux rivières quantité de grands bourgs
et plusieurs belles villes. La somptuosité des édifices, surtout celle
des temples, dont les clochers étaient couverts d'or, et la multitude
des vaisseaux et des barques qui paraissaient chargés de toutes sortes
de provisions et de marchandises, nous donnèrent une haute idée de
l'opulence du pays.
»Nous sortîmes enfin de la rivière, et treize jours de navigation nous
firent arriver à l'île de Sancian, où les vaisseaux de Malacca
relâchaient souvent dans leur passage; mais les derniers étaient partis
depuis neuf jours. Il nous restait quelque espérance dans le port de
Lampacan, qui n'est que sept lieues plus loin. Nous y trouvâmes en effet
deux jonques malaïennes, l'une de Lugor, et l'autre de Patane,
disposées toutes deux à nous prendre à bord; mais nous étions Portugais,
c'est-à-dire d'une nation dont le vice est d'abonder dans son sens, et
d'être obstinée dans ses opinions. Nos avis furent si partagés lorsqu'il
était si nécessaire pour nous d'être unis, que dans la chaleur de cette
contrariété nous faillîmes nous entre-tuer. Le détail de notre querelle
serait honteux. J'ajouterai seulement que le nécoda d'Uzanguay, frappé
de cet excès de barbarie, nous quitta fort indigné, sans vouloir se
charger de nos messages ni de nos lettres, et protestant qu'il aimait
beaucoup mieux que le roi lui fît trancher la tête que d'offenser le
ciel par le moindre commerce avec nous. Notre mauvaise intelligence dura
neuf jours, pendant lesquels les deux jonques, aussi effrayées que le
nécoda, partirent après avoir rétracté leurs offres.
»Notre sort fut de demeurer dans un lieu désert, où le sentiment d'une
misère présente et la vue d'une infinité de dangers eurent enfin le
pouvoir de nous faire ouvrir les yeux sur notre folie. Dix-sept jours
que nous avions déjà passés sans secours commençaient à nous faire
regarder cette île comme notre tombeau, lorsque la faveur du ciel y fit
aborder un corsaire nommé Samipocheca, qui cherchait une retraite après
avoir été vaincu par une flotte chinoise. D'un grand nombre de
vaisseaux, il ne lui en restait que deux, avec lesquels il s'était
échappé. La plupart de ses gens étaient si couverts de blessures, qu'il
fut obligé de s'arrêter pendant vingt jours à Lampacan pour les
rétablir. Une cruelle nécessité nous força de prendre parti à son
service. Il mit cinq d'entre nous dans l'une de ses jonques, et trois
dans l'autre.
»Son intention était de se rendre dans le port de Lailou, à sept lieues
de Chinchen et quatre-vingts de Lampacan. Nous commençâmes cette route
avec un fort bon vent, et nous suivîmes pendant neuf jours la côte de
Laman. Mais, vers la rivière du Sel, qui est à cinq lieues de Chabakaï,
nous fûmes attaqués par sept jonques, qui, dans un combat fort
opiniâtre, brûlèrent celle des deux nôtres où le corsaire avait mis cinq
Portugais. Nous ne dûmes notre salut nous-mêmes qu'au secours de la nuit
et du vent. Ainsi, dans le plus triste état nous fîmes voile devant nous
pendant trois jours, à la fin desquels un impétueux orage nous poussa
vers l'île de Lequios. Le corsaire, qui était connu du roi et des
habitans, remercia le ciel de lui avoir procuré cet asile. Cependant il
ne lui fut pas possible d'y aborder, parce qu'il avait perdu son pilote
dans le dernier combat. Après vingt-sept jours de travail et de dangers,
nous fûmes jetés dans une anse inconnue, où deux petites barques
s'approchèrent aussitôt de notre jonque. Six hommes qui les montaient
nous demandèrent ce qui nous avait amenés dans leur île. Samipocheca les
reconnut à leur langue pour des Japonais; et, se faisant passer pour un
marchand de la Chine qui cherchait l'occasion du commerce, il apprit
d'eux que nous étions dans l'île de Tanixuma.
»Ils nous montrèrent dans l'éloignement la grande terre du Japon dont
ils dépendaient. Ils nous promirent un accueil favorable de leur
seigneur, auquel ils donnaient le titre de _nautaquin_; et remarquant le
désordre de notre jonque, ils nous montrèrent un port du côté du sud,
sous une grande ville qu'ils nommaient Miaï-Apima. Nous étions pressés
par tant de besoins, que nous levâmes aussitôt l'ancre pour suivre leurs
informations. Notre arrivée fut remarquée par quantité d'autres barques
qui nous apportèrent des rafraîchissemens. Le corsaire ne prit rien sans
en compter le prix. Avant la fin du jour, le nautaquin, ou le prince de
l'île, vint à bord de notre jonque avec quantité de marchands et
d'officiers qui apportaient des caisses pleines de lingots d'argent pour
nous proposer des échanges. Ils ne s'approchèrent qu'après s'être
assurés de la bonne foi du capitaine; mais, devenant bientôt libres et
familiers, ils distinguèrent le visage des Portugais de celui des
Chinois, et le nautaquin demanda curieusement qui nous étions.
Samipocheca lui répondit que nous étions d'un pays qui se nommait
Malacca, où nous étions venus, depuis plusieurs années, d'un autre pays
nommé Portugal, dont le roi, suivant nos récits, avait son empire à
l'extrémité du monde. Ce discours parut causer beaucoup d'étonnement au
nautaquin. Il se tourna vers ses gens: «Je suis trompé, leur dit-il, si
ces étrangers ne sont pas les Chinchi-Cogis, dont il est écrit dans nos
livres que, volant par-dessus les eaux, ils subjugueront les terres où
Dieu a créé les richesses du monde. Nous sommes heureux s'ils viennent
parmi nous à titre d'amis.» Là-dessus il fit demander au nécoda, par une
femme de Lequios, qui lui servait d'interprète, dans quel lieu il nous
avait trouvés, et sous quel titre il nous amenait au Japon. Le nécoda
répondit que nous étions d'honnêtes marchands qu'il avait trouvés à
Lampacan, où nous nous étions brisés, et que la pitié lui avait fait
prendre sur son bord. Ce témoignage parut suffire au nautaquin. Il se
fit donner un siége sur lequel il s'assit près du pont, et la curiosité
devenant sa passion la plus vive, il nous fit quantité de questions avec
beaucoup d'empressement pour entendre nos réponses. En nous quittant, il
nous proposa de lui faire quelque relation de ce grand monde où nous
avions voyagé: marchandise, nous dit-il, qu'il achèterait plus
volontiers que celles de notre vaisseau. Le lendemain, à la pointe du
jour, il nous envoya une petite barque remplie de toutes sortes de
rafraîchissemens, pour lesquels notre capitaine lui fit porter quelques
pièces d'étoffes, avec promesse de descendre au rivage et de lui mener
ses trois Portugais.
»Nous nous aperçûmes effectivement que cette aventure nous attirait plus
de considération des Chinois, qui ne pensaient plus qu'à profiter de
l'occasion pour réparer leur vaisseau et pour se défaire avantageusement
de leurs marchandises. Ils nous prièrent d'entretenir le nautaquin dans
l'opinion qu'il avait de nous. Leurs bienfaits devaient répondre à nos
services. Nous descendîmes avec le nécoda et douze de ses gens.
L'accueil que nous reçûmes augmenta beaucoup leurs espérances. Tandis
que les principaux marchands du pays traitaient avec eux pour leurs
marchandises, le nautaquin nous prit dans sa maison, et recommença fort
curieusement à nous interroger sur tout ce que nous avions observé dans
nos voyages. Nous nous étions préparés à satisfaire son goût, suivant le
tour de ses demandes, plutôt qu'à nous assujettir fidèlement à la
vérité. Ainsi, lorsqu'il voulut savoir s'il était vrai, comme il l'avait
appris des Chinois et des Lequiens, que le Portugal était plus riche et
plus grand que l'empire de la Chine, nous lui accordâmes cette
supposition. Lorsqu'il nous demanda si le roi de Portugal avait conquis
la plus grande partie du monde, comme on l'avait assuré, nous le
confirmâmes dans une idée si glorieuse pour notre nation. Il nous dit
aussi que le roi notre maître avait la réputation d'être si riche en or,
qu'on lui attribuait deux mille maisons qui en étaient remplies jusqu'au
toit. À cette folle imagination, nous répondîmes que nous ne savions
pas exactement le nombre des maisons, parce que le royaume de Portugal
était si grand, si riche et si peuplé, que le dénombrement de ses
trésors et de ses habitans était impossible. Après deux heures d'un
entretien de cette nature, le nautaquin se tourna vers ses gens, et leur
dit avec admiration: «Assurément aucun des rois que nous connaissons sur
la terre ne doit s'estimer heureux, s'il n'est vassal d'un aussi grand
monarque que l'empereur du Portugal.» Ensuite, ayant laissé au nécoda la
liberté de retourner à bord, il nous pressa de passer quelque temps dans
son île. Nous y consentîmes avec la participation des Chinois. L'ordre
fut donné pour nous préparer un logement commode, et nous fûmes logés
pendant plusieurs jours chez un riche marchand qui n'épargna rien pour
seconder les intentions de son prince.
»Le nécoda, n'ayant pas fait difficulté de débarquer toutes ses
marchandises, profita fort heureusement, de notre faveur. Il nous avoua
que, dans l'espace de peu de jours, un fonds d'environ deux mille cinq
cents taëls en divers effets qui lui restaient de sa fortune lui en
avait valu trente mille, et que toutes ses pertes étaient réparées.
Comme nous étions sans marchandises, et par conséquent sans occupation,
notre ressource, dans le temps que la curiosité du nautaquin nous
laissait libres, était la chasse ou la pêche. Diégo-Zeimoto, l'un de
mes deux compagnons, était le seul des trois qui fût armé d'une
arquebuse. Il s'était attaché à la conserver soigneusement dans nos
malheurs, parce qu'il s'en servait avec beaucoup d'adresse. Pendant les
premiers jours on y avait fait d'autant moins d'attention, qu'il en
avait fait peu d'usage, ou qu'il s'écartait pour la chasse; et, ne nous
figurant pas que cette arme fût encore inconnue au Japon, il ne nous
était pas tombé dans l'esprit qu'elle pût nous faire un nouveau mérite
aux yeux des insulaires. Cependant, un jour que Zeimoto s'arrêta dans un
marais voisin de la ville, où il avait remarqué un grand nombre
d'oiseaux de mer, et où il avait tué plusieurs canards, quelques
habitans, qui ne connaissaient pas cette manière de tirer, en eurent
tant d'étonnement, que leur admiration alla bientôt jusqu'au nautaquin.
Il s'occupait alors à faire exercer quelques chevaux. Son impatience le
fit courir aussitôt vers le marais, d'où il vit revenir Zeimoto, son
arquebuse sur l'épaule, accompagné de deux Chinois qui portaient leur
charge de gibier. Il avait eu peine à comprendre les merveilles qu'on
lui avait annoncées, et la vue d'une sorte de bâton qu'il voyait porter
au Portugais ne suffisait pas pour l'en éclaircir. Lorsque Zeimoto eut
tiré devant lui deux ou trois coups, qui firent tomber autant d'oiseaux,
il parut d'abord effrayé, et dans sa première surprise il attribua ce
prodige à quelque pouvoir surnaturel. Mais, après avoir entendu que
c'était un art de l'Europe, qui dépendait du secret de la poudre, il
tomba dans un excès de joie et d'admiration qui ne peut être représenté
que par ses effets. Il embrassa Zeimoto avec transport; il le fit monter
en croupe derrière lui; et, retournant à la ville dans cet état, il se
fit précéder de quatre huissiers qui portaient des bâtons ferrés par le
bout, et qui criaient par son ordre au peuple, dont la foule était
infinie: «On fait savoir que le nautaquin, prince de cette île et
seigneur de nos têtes, vous commande à tous d'honorer ce Chinchi-Cogis
du bout du monde, parce que, dès aujourd'hui et pour l'avenir, il le
fait son parent comme les jacarous qui sont assis près de sa personne,
et quiconque refusera d'obéir à cet ordre sera condamné à perdre la
tête.»
»Je demeurai assez loin derrière avec Christophe Borralho, qui était le
troisième Portugais, tous deux dans la surprise d'un événement si
singulier. Le nautaquin, étant arrivé au palais, prit Zeimoto par la
main, le conduisit dans sa chambre, le fit asseoir à sa table; et pour
le combler d'honneur, il ordonna que la nuit suivante on le fît coucher
dans un appartement voisin du sien. Nous participâmes à cette faveur par
les caresses et les bienfaits que nous reçûmes aussi du prince et des
habitans.
»Zeimoto crut ne pouvoir mieux s'acquitter d'une partie de ces
distinctions qu'en faisant présent de son arquebuse au nautaquin. Il
choisit pour ce témoignage de reconnaissance un jour qu'il revenait de
la chasse; après avoir tué quantité de colombes et de tourterelles, il
lui offrit cet instrument qui lui donnait cet empire sur leur vie. Le
prince lui fit compter sur-le-champ mille taëls; mais il le pria de lui
apprendre à faire de la poudre, sans quoi l'arquebuse n'était qu'une
pièce de fer inutile.
»Nous avions déjà passé vingt-trois jours dans l'île de Tanixuma,
lorsqu'on avertit le nautaquin de l'arrivée d'un vaisseau du roi de
Bungo, qui apportait avec plusieurs marchands un vieillard respectable
auquel il se hâta de donner audience. Nous étions présens à cette
cérémonie. Le vieillard, s'étant mis à genoux devant lui, avec quelques
discours que nous ne pûmes entendre, lui offrit une lettre et un
coutelas garni d'or. La lecture de cette lettre parut causer quelque
embarras au nautaquin. Après avoir congédié celui qui l'avait apportée,
il nous fit approcher de lui: «Mes bons amis, nous dit-il par la bouche
de son interprète, je vous prie d'écouter le contenu de cette lettre que
je reçois du roi de Bungo, mon seigneur et mon oncle. Je vous
expliquerai ensuite ce que je désire de vous.» L'interprète nous fit
entendre qu'Orgendono, roi de Bungo et de Facata, marquait à Hiascaran
Goxo, nautaquin de Tanixuma, son gendre et son neveu, qu'ayant appris
depuis peu de jours qu'il avait dans son île trois Chinchi-Cogis venus
du bout du monde, gens de mérite et d'honneur, qui lui avaient parlé
d'un autre monde plus grand que celui qu'on connaissait au Japon, et
peuplé d'une race d'hommes dont ils lui avaient raconté des choses
incroyables, il le priait très-instamment de lui envoyer un de ces trois
étrangers pour le consoler dans les douleurs d'une longue maladie. Il
ajoutait que, si notre inclination ne nous portait point à ce voyage, il
s'engageait à nous renvoyer avec sûreté lorsque nous commencerions à
nous ennuyer dans sa cour.