janvier 1544, en vertu d'une sentence du tribunal suprême, Pinto est
mené avec ses compagnons dans la ville de Quansy, pour y servir pendant
le temps auquel ils étaient condamnés. Il paraît qu'après avoir été
justifiés des principales accusations, le seul crime qui leur attirait
ce châtiment, était d'avoir pénétré dans l'intérieur de l'empire sans
une permission de la cour. En arrivant à Quansy, un prince tartare, qui
faisait sa résidence en cette ville, souhaita qu'ils lui fussent
présentés, et, leur ayant fait diverses questions, ils les mit au nombre
de quatre-vingts hallebardiers que l'empereur lui accordait pour sa
garde. C'était une faveur du ciel, parce que cet emploi n'était pas
pénible, et qu'outre la douceur de leur condition, ils étaient sûrs de
la liberté à l'expiration du terme. Mais, tandis qu'ils attendaient une
meilleure fortune et qu'ils vivaient entre eux avec une intelligence
fraternelle, l'enfer, que Pinto accuse toujours de ses disgrâces, comme
il fait honneur au ciel de toutes ses prospérités, leur fit trouver en
eux-mêmes la source d'une infinité de nouveaux malheurs. Deux des neuf
Portugais prirent querelle sur l'extraction des Mandureyras et des
Fonsécas, deux illustres maisons de Portugal auxquelles ils étaient bien
éloignés d'appartenir; et sans autre intérêt que celui de la dispute,
ils s'échauffèrent tellement sur la prééminence de ces deux noms,
qu'après s'être emportés à quelques injures, l'un donna un soufflet à
l'autre, qui lui répondit par un coup de sabre, dont il lui abattit la
moitié de la joue. Le blessé prit une hallebarde avec laquelle il perça
le bras de son adversaire; les autres prenant parti, suivant leurs
affections, dans un si ridicule démêlé, en vinrent aux mains à leur
tour; et de neuf, sept furent dangereusement blessés. Ce combat ne
manqua point d'attirer un grand nombre de spectateurs, entre lesquels le
prince tartare accourut lui-même. Il fit saisir les Portugais, et leur
ayant fait donner sur-le-champ trente coups de fouet qui furent plus
sanglans que toutes leurs blessures, il ordonna qu'ils fussent enfermés
dans un cachot souterrain, où ils demeurèrent chargés de chaînes
l'espace de quarante-six jours. Rien ne leur fut plus sensible que les
reproches qu'on leur fit essuyer. On leur répétait continuellement
«qu'ils étaient sans crainte et sans connaissance du ciel, pires que
des bêtes féroces, et sans doute d'un pays et d'une nation barbare,
puisque avec un même langage et les mêmes usages, ils avaient été
capables de se blesser et de s'entre-tuer sans raison; qu'ils méritaient
d'être bannis du commerce des hommes, comme les plus dangereux serpens,
et qu'ils devaient s'attendre d'être confinés dans les mines de
Chabaquaï, de Sumbor ou de Lamau, lieux faits pour des monstres de leur
espèce, et dans lesquels ils auraient le plaisir de hurler avec les
animaux, qui n'étaient pas plus farouches et plus vils qu'eux.» Ce
discours peut servir à faire connaître les idées des Chinois sur les
qualités sociales et sur les lois de la police.
Ils parurent ensuite devant un tribunal fort majestueux, qui leur fit
donner encore trente coups de fouet, mais qui les renvoya dans une
prison plus douce, où ils passèrent deux mois entiers. Enfin, dans une
fête publique, où l'usage est de faire beaucoup d'aumônes pour les
morts, le prince se ressouvint d'eux avec quelques sentimens de pitié.
Il leur fit grâce de la vie en faveur de leur misère et en qualité
d'étrangers; mais ce ne fut que pour être conduits dans une forge de
fer, et pour y être employés aux ouvrages les plus pénibles. Ils y
passèrent six mois nus et presque sans nourriture. Une maladie dont ils
furent tous attaqués, et dont on craignit la contagion, leur fit obtenir
la liberté de sortir pour se faire traiter, et celle de mendier les
nécessités de la vie jusqu'à leur guérison. Dans cette extrémité, ils
promirent entre eux, par un serment solennel, de vivre en bonne
intelligence et de reconnaître pour leur chef un des neuf, qui serait
choisi chaque mois par les huit autres, avec le pouvoir de régler leur
conduite. Cet ordre se soutint constamment et servit beaucoup à soulager
leur misère. Ce choix étant tombé sur Christophe Borralho, sa prudence
leur fit distribuer les emplois qui se rapportaient au bien commun. Deux
furent chargés de mendier dans la ville, deux autres d'aller à l'eau et
d'apprêter les alimens. Le reste devait s'employer à couper du bois dans
une forêt voisine, non-seulement pour l'usage domestique, mais pour
tirer quelque profit de ce qu'on pourrait vendre.
Ils étaient à Quansy depuis plus de huit mois, lorsqu'un mercredi,
troisième jour de juillet 1544, un peu après minuit, il se répandit dans
la ville un bruit et des mouvemens si terribles, qu'on aurait cru le
monde au dernier moment de sa ruine. On était informé par des voies
certaines que le khan de Tartarie venait fondre sur Pékin avec la plus
nombreuse armée qu'on eût jamais vue depuis que les hommes
s'entre-déchirent par des guerres[2]; et qu'un détachement de
soixante-dix mille chevaux était déjà venu se poster dans la forêt de
Malicataran, éloignée de Quansy d'environ deux lieues, sous la conduite
d'un général tartare, ou nauticor, dont le dessein était apparemment
d'attaquer la ville, où l'on pouvait arriver dans l'espace de deux ou
trois heures. Le tumulte ne fit qu'augmenter le reste de la nuit. Au
lever du soleil, les ennemis se firent voir avec une contenance
effroyable. Ils étaient divisés en seize escadrons; leurs drapeaux
écartelés de vert et de blanc, qui sont les couleurs du khan de
Tartarie. Dans cet ordre, ils s'approchèrent des murailles en poussant
des cris affreux; ils dressèrent plus de deux mille échelles qu'ils
avaient apportées; et montant de toutes parts avec autant de légèreté
que de courage, ils commencèrent un assaut si terrible, que toute la
résistance des assiégés ne put les arrêter long-temps. Les portes furent
enfoncées, et toute la ville fut bientôt remplie de ces barbares, qui
firent main basse sur les habitans, sans distinction d'âge ni de sexe.
Le massacre dura sept jours, après lesquels, s'étant contentés jusque-là
d'enlever l'or et l'argent des maisons et des temples; ils achevèrent
de les détruire par le feu.
[Note 2: Pinto confesse que, _depuis Adam, on n'avait pas vu d'armée
semblable_. «Il y avait, dit-il, vingt-sept rois qui, tous ensemble,
menaient dix-huit cent mille hommes, dont six cent mille étaient de
cheval, avec un prodigieux nombre de _rhinocéros_ qui tiraient les
chariots du bagage. Quant aux douze cent mille hommes de pied, on les
tenait arrivés par mer en dix-sept mille vaisseaux.» On peut soupçonner
quelque exagération dans ce récit; mais au fond rien n'est mieux prouvé,
du temps immémorial, que le prodigieux nombre de combattans qui ont
toujours composé les armées d'Orient. Observez que le récit de Pinto est
antérieur à la conquête de la Chine par les Tartares.]
Pinto n'explique pas par quel bonheur il évita la mort. Mais, étant
tombé au pouvoir des vainqueurs avec ses huit compagnons, il laisse
entendre que la qualité d'étrangers fit respecter leur vie. Les Tartares
se mirent en marche vers Pékin. Deux jours après, s'étant souvenus, à la
vue d'un château nommé Nixoamcou, qu'un de leurs partis y avait été
taillé en pièces dans une embuscade des Chinois, ils résolurent de
l'emporter par escalade. On commanda un détachement pour cette
expédition, et toutes les mesures furent prises avec beaucoup de
sagesse. Cependant les Chinois se défendirent si courageusement,
qu'après avoir tué trois mille Tartares dans l'espace de deux heures,
ils forcèrent leur général de faire sonner la retraite. Cet échec lui
causa d'autant plus de chagrin, que les flèches chinoises étaient
empoisonnées d'un suc fort subtil, qui rendait la guérison des blessés
presque impossible, sans compter qu'il craignait la disgrâce du khan
pour avoir sacrifié ses meilleures troupes dans une si légère occasion.
Il pensait à renouveler l'assaut, dans la résolution de laver sa honte
ou d'y périr lui-même; mais il s'éleva un murmure dans le camp, et les
plus braves refusèrent de marcher sans une délibération générale du
conseil. On s'assembla; l'affaire fut discutée avec une grande variété
d'opinions. Pendant qu'on s'agitait, un officier de considération qui
avait la garde des prisonniers, entendant raisonner les Portugais sur
l'entreprise qui occupait toute l'armée, leur demanda si l'on faisait la
guerre dans leur pays, et s'ils avaient de l'inclination pour les armes.
Un d'entre eux, nommé George Mendez, répondit avec assez de vérité que
toute leur vie s'était passée dans les combats, et que depuis l'enfance
ils n'avaient pas eu d'autre profession. Si dans une si longue
expérience, reprit le Tartare, vous aviez appris quelque moyen de
prendre le château, il n'y a point de faveurs que vous ne puissiez
attendre du général. Alors George Mendez, sans considérer à quoi sa
présomption pouvait l'exposer, assura fort hardiment que, si le nauticor
voulait s'engager au nom du khan, par un écrit signé de sa main, à le
faire conduire avec ses compagnons dans l'île d'Aynan, pour retourner de
là dans leur pays, il se croyait capable de lui faire aisément surmonter
toutes les difficultés du siége. Cette offre fut reçue avidement de
l'officier, qui se hâta d'en donner avis au général. Reprenons ici le
récit de Pinto.
«Pendant qu'on informait le conseil du discours de Mendez, nous
demeurâmes si surpris de son audace, qu'appréhendant déjà la vengeance
des Tartares, nous lui reprochâmes amèrement de s'être rendu
l'instrument de notre perte par des promesses que nous n'étions pas
capables de remplir. Il nous répondit, avec une confiance qui augmenta
notre admiration, qu'il serait bien étonnant que neuf Portugais exercés
en effet depuis long-temps au métier des armes, et qui devaient trouver
dans leur mémoire le souvenir d'une infinité d'exploits de leur nation,
ne fussent pas mieux instruits que des barbares; qu'en joignant nos
lumières et nos réflexions, il se promettait que nous leur ouvririons du
moins quelque voie qu'ils ignoraient; et que peut-être nous suffirait-il
de paraître un peu moins grossiers qu'eux pour obtenir une considération
qui pouvait nous conduire à la liberté. Il ajouta, pour exciter notre
courage, que, dans la misère où nous étions, notre vie ne méritait
d'être conservée qu'autant qu'elle pouvait servir à nous procurer un
meilleur sort.
»Nous commençâmes à le regarder d'un autre oeil; et sa témérité nous
parut une inspiration du ciel, qui voulait peut-être la rendre utile à
notre délivrance. Le nauticor, n'étant pas satisfait du conseil, prêta
volontiers l'oreille à l'offre de nos services, surtout lorsqu'il eut
appris que nous étions d'une nation dont les conquêtes avaient fait du
bruit dans les Indes. Il nous fit amener dans sa tente, chargé de
chaînes comme nous l'étions encore. Les principaux officiers du camp
étaient autour de lui, quoique la nuit fût fort avancée. Après diverses
questions, auxquelles Mendez répondit avec assurance, il nous fit ôter
une partie de nos liens; et, s'intéressant déjà pour notre conservation,
il nous fit apporter quelques alimens, sur lesquels nous nous jetâmes
avec une avidité qui parut le réjouir beaucoup. Un de ses officiers,
jaloux peut-être de lui voir tant de confiance dans notre secours, lui
dit, en raillant notre misère, «que quand sa bonté ne servirait qu'à
nous délivrer de la faim, ce n'était pas l'employer inutilement; qu'elle
nous empêcherait de mourir de langueur, et qu'elle lui vaudrait au moins
mille taëls, qu'il tirerait de notre vente à Lançam.» Cette
plaisanterie, qui fit rire assez long-temps les autres, parut peu lui
plaire. Il continua de s'entretenir avec Mendez, et ne dissimula point
qu'il était satisfait de ses réponses; il lui promit, non-seulement la
liberté, mais toutes sortes d'honneurs et de bienfaits, s'il lui faisait
emporter le château avec peu de perte. Mendez eut la prudence de lui
dire qu'il ne pouvait s'expliquer sans avoir observé la place. Tout le
monde loua ce langage; et ceux qui s'étaient défiés de nos offres en
prirent une meilleure opinion.
»On nous fit passer le reste de la nuit dans une tente voisine, où nos
craintes furent aussi vives que nos espérances. Mendez, apprenant que le
général avait commandé trente hommes pour l'accompagner dans ses
observations, demanda que ses compagnons fussent du nombre. Cette faveur
nous fut accordée, mais sans armes, et toujours chargés d'une partie de
nos chaînes. Après avoir observé la situation du château, sur laquelle
nous tenions conseil en portugais pendant notre marche, nous conçûmes
qu'étant environné d'un fossé plein d'eau, qui faisait sa principale
défense, et que les Tartares avaient tenté inutilement de passer, nous
pouvions le faire combler aisément de fascines, dont ils ne
connaissaient pas l'usage, et qu'à l'aide de quelques attaques feintes
qu'on formerait de divers côtés pour diviser les forces de la garnison,
le véritable assaut qui se ferait par le passage que nous aurions ouvert
ne pouvait manquer de succès. Cette délibération nous ayant peu coûté,
on fut surpris de notre diligence, et plus encore de nous entendre
assurer au nauticor que le château serait bientôt à lui, avec aussi peu
de travail que de hasard. Il nous fit ôter aussitôt le reste de nos
fers, et dans le mouvement de sa reconnaissance il jura qu'en arrivant à
Pékin, il nous présenterait au khan pour nous faire recueillir les plus
glorieux fruits de ses promesses.
»Mendez fut regardé à l'instant comme un second général dont toute
l'armée devait reconnaître les ordres. Il donna un modèle de fascines,
sur lequel on se hâta d'en faire un prodigieux nombre. Le nauticor étant
informé seul de notre projet, les Tartares raisonnaient sur leur usage:
les uns s'imaginaient que nous allions faire autour du fossé un feu
immense, dont la flamme envelopperait la place et consumerait les
assiégés. D'autres, qui sentaient l'impossibilité de cette entreprise,
se figuraient que nous voulions élever sur les bords du fossé un
rempart de bois, à la hauteur d'un mur, pour accabler les ennemis à
cette distance par la multitude des flèches et des zagaies. Personne ne
comprit que des fascines, dont chacune surnageait sur l'eau, pussent
former par le nombre un poids capable de remplir le fossé à l'aide des
traverses et de la terre qu'on y mêle. On ne devina pas mieux l'usage
des paniers et des hoyaux que Mendez fit apporter des villages et des
bourgs voisins, d'où la guerre avait fait fuir les habitans. Tout le
jour fut employé à ces préparatifs. Mendez parut sans cesse à côté du
nauticor, qui le comblait de faveurs. Nous crûmes remarquer dans sa
contenance un air de fierté qui s'étendait jusqu'à nous, et que nous ne
pûmes souffrir sans murmure. Qui sait, disions-nous, dans quelles
nouvelles disgrâces sa témérité peut nous engager? Si son entreprise
réussit mal, nous devons nous attendre à mourir par la vengeance des
Tartares. S'il a le succès que nous désirons, il jouira de toute la
faveur du khan, et notre plus grand bonheur sera peut-être de nous voir
employés à le servir.
»Cependant toutes ses mesures furent prises avec tant de sagesse, que,
dès le matin du jour suivant, l'armée fut mise en ordre de bataille, et
divisée en plusieurs corps qui s'approchèrent des murs d'autant de côtés
différens. Chaque division devait feindre de commencer son attaque avec
aussi peu de précaution que celle du premier jour, tandis que le
principal corps dont Mendez avait pris le commandement jetterait les
fascines, et se hâterait de passer le fossé pour commencer brusquement
l'escalade. Cette opération fut achevée avec tant de diligence, que
l'ennemi reconnut à peine de quel danger il était menacé. Mendez fut le
premier qui planta l'échelle au pied du mur. Nous y montâmes avec lui,
dans la résolution de périr ou de signaler notre valeur. La résistance
des assiégés fut d'abord assez vive; mais l'effroi dont ils furent
bientôt saisis à la vue d'un si grand nombre de Tartares, qui ne
cessaient pas de traverser le fossé sur nos traces, leur fit perdre le
courage avec l'espérance. Nous plantâmes le premier drapeau sur la
muraille. Le nauticor et ses principaux officiers, qui nous regardaient
de l'autre bord, se disaient entre eux avec autant de joie que
d'étonnement: «D'où nous vient ce merveilleux secours? Une armée de tels
guerriers serait capable de conquérir la Chine et la Tartarie!»
»Le découragement des Chinois n'ayant fait qu'échauffer la furie du
vainqueur, on vit presque aussitôt sur les murs plus de cinq mille
Tartares qui forcèrent l'ennemi de se retirer, et le carnage devint si
sanglant, qu'en moins d'une demi-heure dix mille Chinois périrent dans
toutes les parties du château. Le nauticor ne perdit que cent vingt
hommes. On lui ouvrit les portes avec les acclamations de la victoire.
Il se rendit sur la place d'armes, accompagné de tous ses capitaines.
Son premier soin fut d'y brûler les drapeaux chinois. Ensuite, faisant
approcher Mendez, il joignit à l'éloge de sa conduite et de sa sagesse
un présent de deux bracelets d'or. Nous reçûmes aussi des témoignages de
son estime; mais la plus haute marque de considération, au jugement des
Tartares, fut de nous faire manger à sa table dans le château même,
théâtre de son triomphe. Après le festin, il souilla sa gloire par un
excès de barbarie. Non-seulement il fit mettre le feu à la place avec
quantité de cérémonies odieuses, mais, ayant fait couper la tête aux
Chinois morts, il fit arroser de leur sang tous les lieux que la flamme
avait ravagés. Lorsqu'il fut retourné à sa tente, il donna mille taëls à
Mendez. Chacun des autres Portugais en reçut cent. Cette inégalité
devint un nouveau sujet de murmures pour ceux qui se croyaient au-dessus
de lui par la naissance, quoiqu'ils ne pussent désavouer que nous lui
devions l'honneur et la liberté.
»Le nauticor leva son camp, et deux jours de marche, pendant lesquels il
répandit la désolation sur ses traces, le firent arriver à deux lieues
de Pékin. Il trouva sur le bord d'une rivière, nommée Palanxitau, un
prince tartare qui venait le féliciter au nom du khan, et qui lui
amenait un cheval richement équipé, du nombre de ceux que le khan
montait pour faire son entrée dans la capitale de l'empire chinois.
Cette cavalcade fut relevée par toutes les marques d'honneur qui
pouvaient flatter son ambition. Il envoya les Portugais, sous la
conduite d'un de ses gens, au quartier qu'il devait occuper, avec
promesse de les présenter le lendemain au khan. Ce prince, auquel il
parla d'eux le même jour, les jugea dignes de la liberté. Mais une
faveur si juste, que le nauticor même s'empressa de leur annoncer,
trouva des obstacles de la part d'un seigneur fort respecté, qui
représenta combien il était important pour le bien public de ne pas
laisser sortir du pays des étrangers dont on admirait le courage et les
lumières. Il exagéra l'utilité qu'on pouvait tirer de leurs services, et
ce qu'on devait craindre de leur habileté, si d'autres vues les
faisaient passer dans le parti des Chinois. Le nauticor reconnut la
force de ces raisons; cependant la fidélité qu'il devait à sa parole, et
l'honneur du khan, qu'il ne crut pas moins engagé à tenir la sienne, lui
firent refuser d'en faire l'ouverture à la cour. Il nous recommanda de
nous tenir prêts le lendemain à recevoir ses ordres.
»Avec quelque distinction qu'on nous eût traités depuis le château de
Nixoamcou, nous fûmes surpris de voir arriver à l'heure qu'il nous avait
marquée neuf chevaux bien équipés, sur lesquels nous fûmes invités à
monter pour nous rendre à sa tente. Il se mit dans une litière, autour
de laquelle marchaient soixante hallebardiers pour sa garde, et six
pages de sa livrée sur des chevaux blancs. Nous marchâmes après les
pages. Ce cortége était fermé par une troupe de domestiques à pied, avec
quantité de musiciens sur les ailes. En arrivant aux premières tranchées
des tentes du khan, le nauticor sortit de sa litière pour demander au
capitaine des portes la permission d'entrer. Nous descendîmes à son
exemple. Ensuite, étant rentré dans sa litière, il s'avança par la
première enceinte jusqu'à l'entrée d'une longue galerie où il nous
ordonna de l'attendre. Nous y passâmes quelque temps à voir sauter et
voltiger des bateleurs, qui nous causèrent peu d'admiration. Enfin le
nauticor, reparaissant avec quatre pages, nous introduisit par divers
appartemens intérieurs dans la chambre du khan.
»Après nous être avancés de dix ou douze pas dans la salle, nous fîmes
notre compliment avec diverses cérémonies qu'on nous avait enseignées.
Alors le khan dit au nauticor: «Demande à ces gens du bout du monde
s'ils ont un roi, comment se nomme leur pays, et de combien il est
éloigné de la Chine où je suis à présent.» Un de nous répondit «que
notre pays se nommait Portugal, que nous avions un roi fort puissant, et
que depuis sa capitale jusqu'à Pékin le voyage était de trois ans.»
Cette réponse étonna beaucoup le khan, qui ne croyait pas le monde si
vaste. Il se frappa trois fois la cuisse d'une baguette qu'il avait à la
main, et levant les yeux vers le ciel, il témoigna son admiration par
quelques mots dans lesquels il nomma les hommes de _misérables fourmis_.
Ensuite, nous ayant fait signe d'approcher jusqu'au premier degré du
trône, où quatorze rois étaient assis, il nous demanda du même air
d'étonnement: «Combien? combien?» Nous lui répétâmes «trois ans.» Il
voulut savoir pourquoi nous n'étions pas venus par terre plutôt que par
mer, où les dangers étaient continuels. Nous répondîmes qu'ils étaient
encore plus grands par terre dans une immense étendue de pays qui
étaient peuplés de différentes nations. «Que veniez-vous donc chercher
ici? ajouta le khan, et pourquoi vous exposez-vous à tant de périls?»
Lorsque nous eûmes répondu à cette question, il demeura quelque temps en
silence. Ensuite, branlant trois ou quatre fois la tête, il dit à ceux
qui étaient près de lui «qu'il y avait sans doute beaucoup d'ambition et
peu de justice dans notre pays, puisque nous venions de si loin pour
conquérir d'autres terres.» Ce discours et la réponse d'un vieux
seigneur auquel il était particulièrement adressé, excitèrent beaucoup
d'applaudissemens. Ils furent interrompus par la musique qui dura
quelques momens, et le khan passa dans une autre chambre, avec une jeune
fille qui le rafraîchissait par le mouvement d'une sorte d'éventail. Le
nauticor reçut ordre de demeurer; mais il nous fit dire de retourner à
notre tente, et de nous reposer sur les bons offices qu'il nous
rendrait auprès du khan.
»Cependant il se passa quarante-trois jours sans aucun changement dans
notre sort. Le siége était poussé avec beaucoup de vigueur; mais les
Chinois n'en apportaient pas moins à leur défense. Il s'était répandu
dans le camp des maladies qui emportaient chaque jour quatre ou cinq
mille hommes; et le débordement des deux rivières dont ce pays est
arrosé rendait le transport des vivres extrêmement difficile. D'ailleurs
l'hiver approchait, il faisait envisager d'autres obstacles qui
commençaient à décourager les Tartares. On tint un conseil général, dans
lequel on fit sentir au khan la nécessité de lever le siége pour sauver
l'armée. Cette humiliation lui parut inévitable, lorsqu'il eut appris
que depuis six mois et demi qu'il était devant la place, il avait perdu
le tiers de ses troupes, et qu'une partie de son camp était inondée.
Toute l'infanterie fut embarquée avec le reste des munitions, et le khan
se mit en marche à la tête de trois cent mille chevaux, au lieu de six
cent mille avec lesquels il était entré dans la Chine.
»Ses ravages continuèrent jusqu'à la grande muraille, qu'il repassa sans
opposition à la porte de Singrachiran. De là, s'étant rendu à Panquinor,
petite ville de ses états, qui n'était qu'à trois lieues de la muraille,
il arriva le lendemain à Psipator, où il congédia ses troupes: son
chagrin éclatait dans toutes ses résolutions. Il n'avait gardé que dix
ou douze mille hommes, avec lesquels il s'embarqua si mécontent, qu'en
arrivant six jours après à Lançam, il y descendit pendant la nuit, après
avoir défendu toutes les marques de joie par lesquelles on voulait
célébrer son retour: il n'était occupé que du siége de Pékin, qu'il
voulait recommencer à l'entrée de la belle saison; il assembla les états
de son empire; il forma de nouvelles ligues avec ses voisins. L'honneur
qu'il nous faisait quelquefois de nous consulter semblait éloigner de
jour en jour nos espérances de liberté. Nous prîmes le parti de presser
le nauticor qui s'était rendu comme le garant de ses promesses. Il nous
fit craindre d'autant plus de difficulté, que le khan lui avait proposé,
depuis son retour, de nous attacher à son service par toute sorte de
bienfaits. George Mendez ne s'était pas fait presser pour accepter un
établissement. On commençait à se persuader que ses compagnons
oublieraient aussi facilement leur patrie; et j'avais déjà remarqué que,
dans cette idée, les Tartares nous traitaient avec plus de confiance et
d'affection.