»Faria, sans autre explication, entra brusquement, et nous ordonna de le

suivre. Nous trouvâmes un vieillard qui paraissait âgé de plus de cent

ans, et que la goutte retenait assis; il était vêtu d'une longue robe de

damas violet. La vue de tant de gens armés lui causa un mouvement de

frayeur qui le fit tomber presque sans connaissance: il remua quelque

temps les pieds et les mains sans pouvoir prononcer un seul mot; mais,

ayant retrouvé l'usage de ses sens, et nous regardant d'un air plus

tranquille, il nous demanda qui nous étions et ce que nous désirions de

lui. L'interprète lui répondit, suivant l'ordre de Faria, que nous

étions des marchands étrangers; que, naviguant dans une jonque fort

riche pour nous rendre au port de Liampo, nous avions eu le malheur de

faire naufrage; qu'un miracle nous avait sauvés des flots, et que notre

reconnaissance pour cette faveur du ciel nous avait fait promettre de

venir en pèlerinage dans la sainte île de Calempluy; que nous y étions

arrivés pour accomplir notre voeu; que notre seule intention, en le

troublant dans sa solitude, était de lui demander particulièrement

quelque aumône, comme un soulagement nécessaire à notre pauvreté, et que

nous nous engagions à lui rendre dans trois ans le double de ce qu'il

nous permettrait d'enlever.

»L'ermite parut méditer un moment sur ce qu'il venait d'entendre;

ensuite regardant Faria, qu'il crut reconnaître pour notre chef, il eut

l'audace de le traiter de voleur et de lui reprocher sa criminelle

entreprise: ce ne fut pas néanmoins sans joindre à ses injures des

prières et des exhortations. Faria loua sa piété, et feignit même

d'entrer dans ses vues; mais, après l'avoir supplié de modérer son

ressentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ressource dans notre

misère, il n'en ordonna pas moins à ses gens de visiter l'ermitage, et

d'enlever tout ce qu'ils y trouveraient de précieux. Nous parcourûmes

toutes les parties de cette espèce de temple qui était rempli de

tombeaux, et nous en brisâmes un grand nombre, où nous trouvâmes de

l'argent, mêlé avec les os des morts. L'ermite tomba deux fois évanoui

pendant que Faria s'efforçait de le consoler. Nous portâmes à bord

toutes les richesses que nous avions pu découvrir. La nuit qui

s'approchait nous ôta la hardiesse de pénétrer plus loin dans un lieu

que nous connaissions si peu; mais comme l'occasion seule nous avait

décidés à profiter sur-le-champ de ce qui s'était offert, nous

emportâmes l'espérance de parvenir le lendemain à d'autres sources de

richesses. Faria ne quitta pas l'ermite sans l'avoir forcé de lui

apprendre quels ennemis nous avions à redouter dans l'île; son récit

augmenta notre confiance. Le nombre des solitaires, qu'il nommait

talagrepos, était de trois cent soixante-cinq, mais tous dans un âge

fort avancé. Ils avaient quarante valets nommés menigrepos, pour leur

fournir les secours nécessaires, ou pour les assister pendant leurs

maladies. Le reste des édifices, qui était éloigné d'un quart de lieue,

n'était peuplé que de bonzes, non-seulement sans armes, mais sans

barques pour sortir de l'île, où toutes leurs provisions leur étaient

apportées des villes voisines. Faria conçut qu'en y retournant à la

pointe du jour, après avoir fait une garde exacte pendant la nuit, nous

pouvions espérer qu'il n'échapperait rien à nos recherches, et que six

ou sept cents moines chinois, qui devaient être à peu près le nombre des

bonzes, n'entreprendraient pas de se défendre contre des soldats armés.

»Quelque témérité qu'il y eût dans ce dessein, peut-être n'aurait-il pas

manqué de vraisemblance, si nous avions eu la précaution de nous défaire

de l'ermite, ou de l'emmener sur nos vaisseaux: il pouvait arriver que

les menigrepos laissassent passer cette nuit sans visiter son ermitage;

et nous serions descendus le lendemain avec l'avantage de surprendre

tous les autres bonzes; mais il ne tomba dans l'esprit à personne que

notre première expédition pût être ignorée jusqu'au jour suivant, et

chacun se reposa sur la facilité qu'on se promettait à réduire une

troupe de moines sans courage et sans armes.

»Faria donna ses ordres pour la nuit; ils consistaient principalement à

veiller autour de l'île pour observer toutes les barques qui pouvaient

en approcher. Mais vers minuit nos sentinelles découvrirent quantité de

feux sur les temples et sur les murs. Nos Chinois furent les premiers à

nous avertir que c'était sans doute un signal qui nous menaçait. Faria

dormait d'un profond sommeil; il ne fut pas plus tôt éveillé, qu'au lieu

de suivre le conseil des plus timides, qui le pressaient de faire voile

aussitôt, il se fit conduire à rames droit à l'île. Un bruit effroyable

de cloches et de bassins confirma bientôt l'avis des Chinois. Cependant

Faria ne revint à bord que pour nous déclarer qu'il ne prendrait point

la fuite sans avoir approfondi la cause de ce mouvement; il se flattait

encore que les feux et le bruit pouvaient venir de quelque fête, suivant

l'usage commun des bonzes; mais, avant de rien entreprendre, il nous fit

jurer sur l'Évangile que nous attendrions son retour. Ensuite repassant

dans l'île avec quelques-uns de ses plus braves soldats, il suivit le

son d'une cloche qui le conduisit dans un ermitage différent du premier.

Là, deux ermites, dont il se saisit, et que ses menaces forcèrent de

parler, lui apprirent que le vieillard auquel nous avions fait grâce de

la vie avait trouvé la force de se rendre aux grands édifices; que, sur

le récit de son aventure, l'alarme s'était répandue parmi tous les

bonzes; que, dans la crainte du même sort pour leurs maisons et pour

leurs temples, ils avaient pris le seul parti qui convenait à leur

profession, c'est-à-dire celui d'avertir les cantons voisins par des

feux et par le bruit des cloches, et qu'ils espéraient un prompt secours

du zèle de la piété des habitans. Les gens de Faria profitèrent du temps

pour enlever sur l'autel une idole d'argent qui avait une couronne d'or

sur la tête et une roue dans la main; ils prirent aussi trois

chandeliers d'argent avec leurs chaînes, qui étaient fort grosses et

fort longues. Faria, se repentant trop tard du ménagement qu'il avait eu

pour le premier ermite, emmena ceux qui lui parlaient, et les fit

embarquer avec lui. Il mit aussitôt à la voile, en _s'arrachant la

barbe_, et se reprochant d'avoir perdu par son imprudence une occasion

qu'il désespérait de retrouver.

»Son retour jusqu'à la mer fut aussi prompt que le cours d'une rivière

fort rapide, aidé du travail des rames et de la faveur du vent. Après

sept jours de navigation, il s'arrêta dans un village nommé Susequerim,

où, ne craignant plus que le bruit de son entreprise eût pu le suivre,

il se pourvut de vivres, qui recommençaient à lui manquer. Cependant il

n'y passa que deux heures, pendant lesquelles il prit aussi quelques

informations sur sa route, qui servirent à nous faire sortir de la

rivière par un détroit beaucoup moins fréquenté que celui de Sileupamor,

par lequel nous y étions entrés. Là, nous fîmes cent quarante lieues

pendant neuf jours; et, rentrant ensuite dans l'anse de Nankin, qui

n'avait dans ce lieu que dix ou douze lieues de large, nous nous

laissâmes conduire pendant treize jours par le vent d'ouest jusqu'à la

vue des monts de Conxinacau.

»Cette chaîne de montagnes stériles qui forment une perspective

effrayante, l'ennui d'une longue route, la diminution de nos vivres, et

surtout le regret d'avoir manqué nos plus belles espérances, jetèrent

dans les deux bords un air de tristesse qui fut comme le présage de

l'infortune dont nous étions menacés. Il s'éleva tout d'un coup un de

ces vents du sud que les Chinois nomment typhons, avec une impétuosité

si surprenante, que nous ne pûmes le regarder comme un événement

naturel. Nos panoures étaient des bâtimens de rames, bas de bords,

faibles et presque sans matelots. Un instant rendit notre situation si

triste, que, désespérant de pouvoir nous sauver, nous nous laissâmes

dériver vers la côte, où le courant de l'eau nous portait. Notre

imagination nous offrait plus de ressource en nous brisant contre les

rochers qu'en nous laissant abîmer au milieu des flots; mais ce projet

désespéré ne put nous réussir. Le vent, qui changea bientôt au

nord-ouest, éleva des vagues furieuses qui nous rejetèrent malgré nous

vers la haute mer. Alors nous commençâmes à soulager nos vaisseaux de

tout ce qui pouvait les appesantir, sans épargner nos caisses d'or et

d'argent. Nos mâts furent coupés, et nous nous abandonnâmes à la fortune

pendant le reste du jour. Vers minuit, nous entendîmes dans le vaisseau

de Faria les derniers cris du désespoir. On y répondit du nôtre par

d'affreux gémissemens. Ensuite n'entendant plus d'autre bruit que celui

des vents et des vagues, nous demeurâmes persuadés que notre généreux

chef et tous nos amis étaient ensevelis dans l'abîme. Cette idée nous

jeta dans une si profonde consternation, que pendant plus d'une heure

nous demeurâmes tous muets. Quelle nuit la douleur et la crainte nous

firent passer! Une heure avant le jour, notre vaisseau s'ouvrit par la

contre-quille, et se trouva bientôt si plein d'eau, que le courage nous

manqua pour travailler à la pompe. Enfin nous allâmes choquer contre la

côte; et déjà presque noyés comme nous l'étions, les vagues nous

roulèrent jusqu'à la pointe d'un écueil qui acheva de nous mettre en

pièces. De vingt-cinq Portugais, quatorze se sauvèrent. Le reste, avec

dix-huit esclaves chrétiens et sept matelots chinois, périt

misérablement à nos yeux.

»Nous nous rassemblâmes sur le rivage, où, pendant tout le jour et la

nuit suivante, nous ne cessâmes point de pleurer notre infortune. Le

pays était rude et montagneux: il y avait peu d'apparence qu'il fût

habité dans les parties voisines. Cependant, le lendemain au matin, nous

fîmes six ou sept lieues au travers des rochers, dans la triste

espérance de rencontrer quelque habitant qui voulût nous recevoir en

qualité d'esclaves, et qui nous donnât à manger pour prix de notre

liberté. Mais, après une marche si fatigante, nous arrivâmes à l'entrée

d'un immense marécage, au delà duquel notre vue ne pouvait s'étendre, et

dont le fond était si humide, qu'il nous fut impossible d'y entrer. Il

fallut retourner sur nos traces, parce qu'il ne se présentait pas

d'autre passage. Nous nous retrouvâmes le jour suivant dans le lieu où

notre vaisseau s'était perdu, et découvrant sur le rivage les corps que

la mer y avait jetés, nous recommençâmes nos plaintes et nos

gémissemens. Après avoir employé le troisième jour à les ensevelir dans

le sable, sans autre instrument que nos mains, nous prîmes notre chemin

vers le nord, par des précipices et des bois que nous avions une peine

extrême à pénétrer. Cependant nous descendîmes enfin sur le bord d'une

rivière que nous résolûmes de traverser à la nage; mais les trois

premiers qui tentèrent ce passage furent emportés par la force du

courant. Comme ils étaient les plus vigoureux, nous désespérâmes d'un

meilleur sort. Nous prîmes le parti de retourner à l'est en suivant le

bord de l'eau, sur lequel nous passâmes une nuit fort obscure, aussi

tourmentés par la faim que par le froid et la pluie. Le lendemain avant

le jour, nous aperçûmes un grand feu vers lequel nous nous remîmes à

marcher; mais, le perdant de vue au lever du soleil, nous continuâmes

jusqu'au soir de suivre la rivière. Le pays commençait à s'ouvrir. Notre

espérance était de rencontrer quelque habitant sur la rive: d'ailleurs

nous ne pouvions nous éloigner d'une route où l'eau, qui était

excellente, servait du moins à soutenir nos forces. Le soir nous

arrivâmes dans un bois, où nous trouvâmes cinq hommes qui travaillaient

à faire du charbon.

»Un long commerce avec leur nation nous avait rendu leur langue assez

familière. Nous nous approchâmes d'eux, nous nous jetâmes à leurs pieds

pour diminuer l'effroi qu'ils avaient pu ressentir à la vue de onze

étrangers. Nous les priâmes au nom du ciel, dont la puissance est

respectée de tous les peuples du monde, de nous adresser dans quelque

lieu où nous pussions trouver du remède au plus pressant de nos maux.

Ils nous regardèrent d'un oeil de pitié. «Si votre unique mal était la

faim, nous dit l'un d'entre eux, il nous serait aisé d'y remédier; mais

vous avez tant de plaies, que tous nos sacs ne suffiraient pas pour les

couvrir.» En effet, les ronces, au travers desquelles nous avions

marché dans les montagnes, nous avaient déchiré le visage et les mains;

et ces plaies, que l'excès de notre misère nous empêchait de sentir,

étaient déjà tournées en pouriture.

»Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz et d'eau chaude, qui ne

pouvait suffire pour nous rassasier. Mais, en nous laissant la liberté

de passer la nuit avec eux, ils nous conseillèrent de nous rendre dans

un hameau voisin, où nous trouverions un hôpital qui servait à loger les

pauvres voyageurs. Nous prîmes aussitôt le chemin qu'ils eurent

l'humanité de nous montrer. Il était une heure de nuit lorsque nous

frappâmes à la porte de l'hôpital. Quatre hommes qui en avaient la

direction nous reçurent avec bonté; mais, s'étant réduits à nous donner

le couvert, ils attendirent le lendemain pour nous demander qui nous

étions. Un de nous lui répondit que nous étions des marchands de Siam à

qui la fortune avait fait perdre leur vaisseau par un naufrage. Ils

voulurent savoir où nous avions dessein d'aller. Notre intention, leur

dîmes-nous, était de nous rendre à Nankin, où nous espérions de nous

embarquer sur les premières lantées qui partiraient pour Canton. Ils

nous demandèrent pourquoi nous préférions Canton à d'autres ports. Nous

leurs dîmes que c'était dans la confiance d'y trouver des marchands de

notre nation, à qui l'empereur permettait d'y exercer le commerce. Soit

prudence, soit curiosité, ils continuèrent de nous faire un grand

nombre de questions qui lassèrent notre patience. La faim nous pressait

si vivement, que, malgré la commodité du lieu où nous avions passé la

nuit, il nous avait été impossible de fermer les yeux. Nous leur

représentâmes que c'était le plus pressant de nos besoins, et que depuis

six jours nous avions manqué de nourriture. «Il est juste, nous

dirent-ils avec autant de douceur que de gravité, de vous accorder un

secours que vous demandez avec tant d'instance et de larmes; mais cette

maison étant fort pauvre, c'est un obstacle qui ne nous permet pas de

satisfaire pleinement à ce devoir.» Alors ils commencèrent à nous

raconter par quels accidens leur hôpital s'était appauvri après avoir

été fort riche. Les plus affamés d'entre nous, ne pouvant résister à

leur indignation, nous proposèrent en portugais de ne pas souffrir plus

long-temps qu'on se fît un jeu de notre misère, et d'employer l'avantage

que nous avions par la supériorité du nombre. Christophe Borralho, dont

j'ai déjà loué la modération naturelle, nous fit comprendre les suites

de cette violence; mais interrompant les Chinois, il les conjura

d'abandonner un instant tout autre soin pour soulager la faim qui nous

dévorait. Une prière si vive ne parut pas les offenser. Au contraire,

ils se jetèrent dans des excuses qui traînèrent encore en longueur, et

qui aboutirent à nous prier de sortir avec eux pour solliciter la

charité des habitans. Le hameau était composé de quarante ou cinquante

pauvres maisons dispersées, que nous fûmes obligés de parcourir pour

tirer en aumône un demi-sac de riz, un peu de farine, des fèves, des

ognons, et quelques méchans habits qui servirent à la réparation des

nôtres. Les directeurs de l'hôpital nous donnèrent deux taëls en argent.

Nous leurs demandâmes la liberté de passer quelques jours dans leur

maison; ils nous répondirent qu'à l'exception des malades et des femmes

enceintes, les pauvres n'y demeuraient pas si long-temps, et qu'on ne

pouvait violer en notre faveur une loi établie par de savans et

religieux personnages; mais qu'à trois lieues du village de Cathiotan,

où nous étions, nous trouverions, dans la grande ville de Siley-Jacau,

un hôpital fort riche où tous les pauvres étaient reçus. Ils nous

offrirent une lettre de recommandation que nous acceptâmes. Elle était

conçue en des termes si pressans et si tendres, qu'en nous plaignant de

leurs lois et de leurs usages, nous fûmes forcés de rendre justice à

leurs intentions.

»Nous arrivâmes le soir à Siley-Jacau, où nous apprîmes à connaître

encore mieux le caractère des Chinois. On nous y reçut avec une charité

digne du christianisme; mais il fallut essuyer de longues et incommodes

formalités, et protester que notre dessein était de quitter la Chine

après notre guérison.

»Dix-huit jours que nous passâmes dans le repos et l'abondance

rétablirent parfaitement notre santé. Nous partîmes dans l'intention

réelle de nous rendre à Nankin, dont nous étions éloignés de cent

quarante lieues, et de nous y embarquer pour Liampo ou pour Canton. Le

soir du même jour nous arrivâmes à la vue d'un bourg nommé Suzoanganée,

où la fatigue nous força de nous asseoir sur le bord d'une fontaine.

Quelques habitans qui venaient y puiser de l'eau, surpris de remarquer

que nos figures ne ressemblaient pas à celles du pays, s'en retournaient

avec des marques de frayeur ou d'admiration, qui attirèrent bientôt

autour de nous une partie des habitans. Après nous avoir regardés

long-temps sans oser s'approcher, ils nous firent demander ce qui nous

amenait dans leur pays. Nous nous donnâmes, comme nous l'avions déjà

fait, pour des marchands siamois qui se rendaient à Nankin. Cette

réponse leur parut si peu suspecte, qu'ils nous laissèrent la liberté de

nous reposer; mais ils avaient eu le temps de faire avertir un de leurs

prêtres qui, sortant du bourg, vêtu d'une longue robe de damas rouge,

vint à nous jusqu'à la fontaine, avec une poignée d'épis de blé dans la

main. Il nous ordonna de mettre les mains sur les épis; nous le

satisfîmes volontiers, dans le dessein de nous concilier son affection

et celle des habitans. «Par ce serment, nous dit-il, que vous faites en

ma présence sur ces deux substances d'eau et de pain, que le ciel a

formées pour la conservation de tout ce qui existe au monde, il faut

que vous me confessiez s'il est vrai que vous soyez des marchands

étrangers qui vont à Nankin. À cette condition, nous vous accorderons la

liberté de passer la nuit dans ce lieu, conformément à la charité que

nous devons aux pauvres. Au contraire, si vous n'êtes pas tels que vous

l'avez dit, je vous commande de la part du ciel de vous éloigner

sur-le-champ, sous peine d'être mordus et dévorés par les dents du

serpent qui fait sa demeure au fond de l'abîme enfumé.» Nous confirmâmes

notre récit sans balancer. Aussitôt, se tournant vers le peuple qui

l'accompagnait, il déclara qu'on pouvait nous traiter avec indulgence,

et qu'il en accordait la permission. Nous fûmes conduits dans le

village, et logés sous le portail du temple, où nous reçûmes en

abondance tout ce qui était nécessaire à nos besoins.

»Ces exemples d'humanité nous rassurèrent beaucoup sur les dangers d'une

longue route. Nous quittâmes Suzoanganée pour nous rendre à Chiangulay,

qui n'est qu'à deux lieues; mais nous eûmes bientôt l'occasion de nous

défier du jugement favorable que nous avions porté des Chinois. En

approchant du lieu où nous comptions passer la nuit, nous nous reposâmes

sous un arbre, où notre malheur nous fit trouver trois hommes qui

gardaient un grand nombre de vaches, et qui ne virent pas onze

étrangers sans être alarmés pour leur troupeau. Ils se mirent à pousser

des cris qui firent sortir tous les habitans armés de bâtons et de

pierres. Dans leurs premiers transports nous fûmes blessés de plusieurs

coups; et cette chaleur n'ayant fait qu'augmenter à notre vue, parmi des

furieux qui ne reconnaissaient point les traits du pays sur notre

visage, ils nous lièrent les mains derrière le dos, et nous emmenèrent

prisonniers dans le bourg. Nous faillîmes d'y être assommés. On nous

plongea dans une citerne d'eau pourie, qui était remplie de sangsues.

Nous y étions jusqu'à la ceinture, et pendant deux jours nous y restâmes

sans aucune sorte d'alimens. Enfin le ciel amena de Suzoanganée un

habitant qui nous y avait vus. Il apprit notre disgrâce; il fit honte à

nos ennemis de nous avoir pris pour des voleurs; et, sur son témoignage,

on nous délivra de notre prison, tout sanglans de la morsure des

sangsues. Nous partîmes fort irrités, sans vouloir entendre les excuses

par lesquelles on s'efforça de nous consoler.

»Le lendemain, après avoir passé la nuit sur un peu de fumier, nous

découvrîmes du haut d'une colline, dans une grande plaine remplie

d'arbres, une fort belle maison qui nous parut environnée de plusieurs

tours, surmontées d'un grand nombre de girouettes dorées. Nous nous en

approchâmes avec une sorte de respect. Bientôt nous vîmes arriver à

cheval un jeune homme de seize ou dix-sept ans, accompagné de quatre

valets de pied, qui portaient des oiseaux de proie sur le poing, et qui

conduisaient une meute de chiens. Il s'arrêta pour nous demander qui

nous étions. Nous satisfîmes sa curiosité par le récit de notre

naufrage. Il parut sensible à nos infortunes; et, nous recommandant

d'attendre ses ordres dans la première cour du château, il entra dans la

seconde. Bientôt une vieille femme en robe fort longue, avec un chapelet

pendu au cou, vint nous avertir que le fils du seigneur nous faisait

appeler. Nous passâmes dans la seconde cour, qui était environnée d'un

beau péristyle. Le frontispice était une grande arcade ornée de riches

gravures, au milieu desquelles s'offrait un écusson d'armes suspendu par

une chaîne d'argent. On nous fit monter un escalier fort large, qui nous

conduisit dans une grande salle, où nos premiers regards tombèrent sur

une femme d'environ cinquante ans, qui était assise sur un riche tapis.

Elle avait à ses côtés deux fort belles filles, et, sous ses yeux un

vénérable vieillard, couché sur un petit lit, qu'une des deux filles

rafraîchissait d'un éventail. Près de lui était le jeune gentilhomme qui

nous avait fait appeler; et plus loin, sur un autre tapis, neuf jeunes

filles vêtues de damas blanc et cramoisi, qui s'occupaient d'un travail

convenable à leur sexe. Nous nous mîmes à genoux devant le vieillard

pour lui exposer notre situation. Il ordonna que nous fussions bien

traités; et prenant occasion de nos disgrâces pour instruire son fils,

il lui fit un discours fort touchant sur les misères humaines, et sur le

bonheur qu'il avait d'en être à couvert par sa naissance et sa fortune.

Ensuite, nous ayant fait donner trois pièces de toile de lin et quatre

taëls en argent, il nous proposa de passer la nuit dans sa maison, parce

que le jour était trop avancé pour nous mettre en chemin. Nous

acceptâmes ses offres avec autant d'admiration que de reconnaissance

pour une générosité dont les exemples sont rares en Europe.»

Ils continuent à voyager dans l'empire de la Chine, de pays en pays;

mais n'ayant pu éviter une ville nommée Taïpol, ils y furent aperçus par

un de ces intendans de justice que la cour envoie quelquefois dans les

provinces, et saisis par son ordre comme des vagabonds qui pouvaient

troubler la tranquillité publique. Il était arrivé dans ce canton

quelques désordres dont ils furent accusés. Ils furent enfermés dans une

étroite prison, où pendant vingt-six jours ils éprouvèrent les plus

rigoureux traitemens. Cependant, comme le droit des sentences capitales

n'appartient point aux tribunaux inférieurs, ils furent conduits par

différens degrés jusqu'à la ville impériale, et condamnés enfin, suivant

les usages du pays, à servir l'état en qualité d'esclaves pendant

l'espace d'un an. Cette sévérité fut toujours accompagnée d'un mélange

de douceur. Lorsqu'ils avaient été déchirés à coups de fouet dans leur

prison, on les faisait passer dans des chambres plus commodes, où

diverses personnes associées pour les exercices de charité, venaient

panser leurs blessures, et ne leur refusaient aucune sorte de

soulagement; mais les châtimens n'en étaient pas moins recommencés après

leur guérison, et de onze qu'ils étaient encore, deux moururent dans

cette alternative de caresses et de tourmens.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 5 / 24 段