»L'expédition des mines de Quanjaparu n'ayant pas cessé de l'occuper,

nous avions employé ce temps aux préparatifs, et la saison commençait à

presser notre départ, lorsqu'une maladie mit en peu de jours

Quiay-Panjam au tombeau. Faria parut regretter beaucoup un homme qu'il

avait jugé digne de son amitié. Cette perte lui fit prêter l'oreille aux

conseils des principaux Portugais qui le dégoûtèrent de l'entreprise des

mines. On publiait que ce pays était désolé par les guerres des rois de

Chammay et de Tsiampa. Il y avait peu d'apparence que les trésors qu'il

se proposait d'enlever eussent été respectés. Un corsaire nommé Similau,

ami des Portugais, que sa qualité de Chinois n'avait pas empêché

d'exercer long-temps ses brigandages sur sa propre nation, et qui était

venu jouir de sa fortune à Liampo, lui raconta des merveilles d'une île

nommée Calempluy, où il l'assura que dix-sept rois de la Chine étaient

ensevelis dans des tombeaux d'or. Il lui fit une si belle peinture des

idoles du même métal, et d'une infinité d'autres trésors que les

monarques chinois avaient rassemblés dans cette île, que, s'étant offert

à lui servir de pilote, il le détermina facilement à tenter une si

grande aventure. En vain ses meilleurs amis lui en représentèrent le

danger: la guerre qui occupait les Chinois lui parut un temps favorable.

Similau lui conseilla d'abandonner ses jonques, qui étaient de trop haut

bord et trop découvertes pour résister aux courans du golfe de Nankin;

d'ailleurs ce corsaire ne voulait ni beaucoup de vaisseaux ni beaucoup

d'hommes, dans la crainte de se rendre suspect ou d'être reconnu sur des

rivières très-fréquentées. Il lui fit prendre deux panoures, qui sont

une espèce de galiotes, mais un peu plus élevées. L'équipage fut borné à

cinquante-six Portugais, quarante-huit matelots et quarante-deux

esclaves.

»Au premier vent que Similau jugea favorable, nous quittâmes le port de

Liampo. Le reste du jour et la nuit suivante furent employés à sortir

des îles d'Angitour, et nous entrâmes dans des mers où les Portugais

n'avaient point encore pénétré. Le vent continua de nous favoriser

jusqu'à l'anse des pêcheries de Nankin. De là nous traversâmes un golfe

de quarante lieues, et nous découvrîmes une haute montagne qui se nomme

Nangafo, vers laquelle, tirant au nord, nous avançâmes encore pendant

plusieurs jours. Les marées, qui étaient fort grosses, et le changement

du vent, obligèrent Similau à entrer dans une petite rivière dont les

bords étaient habités par des hommes fort blancs et de belle taille, qui

avaient les yeux petits comme des Chinois, mais qui leur ressemblaient

peu par l'habillement et le langage. Nous ne pûmes les engager dans

aucune communication. Ils s'avançaient en grand nombre sur le bord de la

rivière, d'où ils semblaient nous menacer par d'affreux hurlemens. Le

temps et la mer nous permettant de remettre à la voile, Similau, dont

toutes les décisions étaient respectées, leva aussitôt l'ancre pour

gouverner à l'est-nord-est. Nous ne perdîmes point la terre de vue

pendant sept jours. Ensuite, traversant un autre golfe à l'est, nous

entrâmes dans un détroit large de dix lieues, qui se nomme Sileupaquin,

après lequel nous avançâmes encore l'espace de cinq jours, sans cesser

de voir un grand nombre de villes et de bourgs. Ces parages nous

présentaient aussi quantité de vaisseaux. Faria commençant à craindre

d'être découvert, paraissait incertain s'il devait suivre une si

dangereuse route. Similau, qui remarqua son inquiétude, lui représenta

qu'il n'avait pas dû former un dessein de cette importance sans en avoir

pesé les dangers; qu'il les connaissait lui-même, et que les plus grands

le menaçaient, lui qui était Chinois et pilote: d'où nous devions

conclure qu'indépendamment de son inclination, il était forcé de nous

être fidèle; qu'à la vérité nous pouvions prendre une route plus sûre,

mais beaucoup plus longue; qu'il nous en abandonnait la décision, et

qu'au moindre signe il ne ferait pas même difficulté de retourner à

Liampo. Faria lui sut bon gré de cette franchise; il l'embrassa

plusieurs fois, et le faisant expliquer sur cette route qu'il nommait la

plus longue, il apprit de lui que, cent soixante lieues plus loin vers

le nord nous pourrions trouver une rivière assez large, qui se nommait

Sumhepadano, sur laquelle il n'y avait rien à redouter, parce qu'elle

était peu fréquentée, mais que ce détour nous retarderait d'un mois

entier. Nous délibérâmes sur cette ouverture. Faria parut le premier

disposé à préférer les longueurs au péril, et Similau reçut ordre de

chercher la rivière qu'il connaissait au nord. Nous sortîmes du golfe de

Nankin; et pendant cinq jours nous rangeâmes une côte assez déserte. Le

sixième jour, nous découvrîmes à l'est une montagne fort haute, dont

Similau nous dit que le nom était Fanjus. L'ayant abordée de fort près,

nous entrâmes dans un beau port, qui, s'étendant en forme de croissant,

peut contenir deux mille vaisseaux à couvert de toutes sortes d'orages.

Faria descendit au rivage avec dix ou douze soldats; mais il ne trouva

personne qui pût lui donner les moindres lumières sur sa route. Son

inquiétude renaissant avec ses doutes, il fit de nouvelles questions à

Similau sur une entreprise que nous commencions à traiter d'imprudence.

«Seigneur capitaine, lui dit cet audacieux corsaire, si j'avais quelque

chose de plus précieux que ma tête, je vous l'engagerais volontiers. Le

voyage que je m'applaudis de vous avoir fait entreprendre est si certain

pour moi, que je n'aurais pas balancé à vous donner mes propres enfans,

si vous aviez exigé cette caution. Cependant je vous déclare encore que,

si les discours de vos gens sont capables de vous inspirer quelque

défiance, je suis prêt à suivre vos ordres. Mais, après avoir formé un

si beau dessein, serait-il digne de vous d'y renoncer? et si l'effet ne

répondait pas à mes promesses, ma punition n'est-elle pas entre vos

mains?»

»Ce langage était si propre à faire impression sur Faria, que,

promettant de s'abandonner à la conduite du corsaire, il menaça de punir

ceux qui le troubleraient par leurs murmures. Nous nous remîmes en mer.

Treize jours d'une navigation assez paisible, pendant lesquels nous ne

perdîmes point la terre de vue, nous firent arriver dans un port nommé

Buxipalem, à 49 degrés de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid.

Nous y vîmes des poissons et des serpens d'une si étrange forme, que ce

souvenir me cause encore de la frayeur. Similau, qui avait déjà parcouru

tous ces lieux, nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avait

vu et de ce qu'il y avait entendu pendant la nuit, surtout aux pleines

lunes de novembre, décembre et janvier, qui sont le temps des grandes

tempêtes; et nous vérifiâmes par nos propres yeux une partie des

merveilles qu'il nous avait racontées. Nous vîmes dans cette mer des

raies auxquelles nous donnâmes le nom de _peixes mantas_, qui avaient

plus de quatre brasses de tour et le museau d'un boeuf; nous en vîmes

d'autres qui ressemblaient à de grands lézards, moins grosses et moins

longues que les autres, mais tachetées de vert et de noir, avec trois

rangs d'épines fort pointues sur le dos, de la grosseur d'une flèche.

Elles se hérissent quelquefois comme des porcs-épics, et leur museau,

qui est fort pointu, est armé d'une sorte de crocs d'environ deux pans

de longueur, que les Chinois nomment _puchis-sucoens_, et qui

ressemblent aux défenses d'un sanglier. D'autres poissons que nous

aperçûmes ont le corps tout-à-fait noir et d'une prodigieuse grandeur.

Pendant deux nuits que nous passâmes à l'ancre, nous fûmes

continuellement effrayés par la vue des baleines et des serpens qui se

présentaient autour de nous, et par les hennissemens d'une infinité de

chevaux marins dont le rivage était couvert. Nous nommâmes ce lieu la

rivière des serpens. Quinze lieues plus loin, Similau nous fit entrer

dans une baie beaucoup plus belle et plus profonde, qui se nomme

Calindamo, environnée de montagnes fort hautes et d'épaisses forêts, au

travers desquelles on voit descendre quantité de ruisseaux dans quatre

grandes rivières qui entrent dans la baie. Similau nous apprit que,

suivant les histoires chinoises, deux de ces rivières tirent leur source

d'un grand lac nommé Moscombia et les deux autres, d'une province qui se

nomme Alimania, où les montagnes sont toujours couvertes de neige.

»C'était dans une de ces rivières que nous devions entrer. Elle se nomme

Paatebenam. Il fallait dresser notre route à l'est pour retourner vers

le port de Nankin, que nous avions laissé derrière nous à deux cent

soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multiplié

notre hauteur fort au delà de l'île que nous cherchions. Similau, qui

s'aperçut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce détour nous avait

paru nécessaire à notre succès. On lui demanda combien il emploîrait de

temps à retourner jusqu'à l'anse de Nankin par cette rivière. Il nous

répondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze

jours; et que, cinq jours après, il nous promettait de nous faire

aborder dans l'île de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de

nos peines.

»À l'entrée d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des

terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea

convenable à notre défense. Ensuite nous entrâmes dans l'embouchure de

la rivière avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous

arrivâmes au pied d'une fort haute montagne nommée Botinafau, d'où

coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous

employâmes à la côtoyer, nous eûmes le spectacle d'un grand nombre de

bêtes farouches, qui ne paraissaient pas effrayées de nos cris. Cette

montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle

est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas

moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forêts si épaisses, que le

soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous

assura néanmoins qu'il était habité par des peuples difformes, nommés

Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les

marchands chinois leur apportaient en échange pour leurs fourrures. Il

ajouta qu'on tirait d'eux chaque année plus de deux mille peaux, pour

lesquelles on payait des droits considérables aux douanes de Pocasser et

de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mêmes à se

couvrir et à tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule

occasion de vérifier les récits de Similau pour se confirmer dans

l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de

ces difformes habitans dont il exagérait la laideur. Cette proposition

parut l'embarrasser. Cependant, après avoir répondu à ceux qui

traitaient ses discours de fables que son inquiétude ne venait que du

naturel farouche des barbares, il promit à Faria de satisfaire sa

curiosité, à condition que Faria ne descendrait point à terre, comme il

y était souvent porté par son courage. L'intérêt du corsaire était aussi

vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du

corsaire. Ils se croyaient nécessaires l'un à l'autre, l'un pour éviter

les mauvais traitemens de l'équipage, qui l'accusait de nous avoir

exposés à des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une

entreprise incertaine, où toute sa confiance était dans son guide.

»Nous ne cessions pas d'avancer à voiles et à rames, entre des montagnes

fort élevées et des arbres fort épais, souvent étourdis par le bruit

d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et

d'autres animaux, que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derrière

une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vîmes paraître un jeune

garçon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques

signes, auxquels il ne fit pas difficulté de s'arrêter. Nous nous

approchâmes de la rive en lui montrant une pièce de taffetas vert, par

le conseil de Similau, qui connaissait le goût des Gigohos pour cette

couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il

entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner

quelques aunes de la même pièce et six petits vases de porcelaine, dont

il parut si content, que, sans marquer la moindre inquiétude pour ses

vaches, il prit aussitôt sa course vers le bois. Un quart d'heure

après, il revint d'un air libre, portant sur ses épaules un cerf en vie;

huit hommes et cinq femmes, dont il était accompagné, amenaient trois

vaches liées, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils

frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement était de

différentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec

cette seule différence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du

bras de gros bracelets d'étain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup

plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros bâtons armés par le

bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables à celles dont ils

étaient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lèvres

grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur

fit divers présens, pour lesquels ils nous laissèrent leurs trois vaches

et leur cerf. Nous quittâmes la rive; mais ils nous suivirent pendant

cinq jours sur le bord de l'eau.

»Après avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous

poussâmes notre navigation pendant seize jours sans découvrir aucune

autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois

pendant la nuit. Enfin nous arrivâmes dans l'anse de Nankin, moins

promptement à la vérité que Similau ne l'avait promis, mais avec la même

espérance de nous voir en peu de jours au terme de nos désirs. Il fit

comprendre à tous les Portugais la nécessité de ne pas se montrer aux

Chinois, qui n'avaient jamais vu d'étrangers dans ces lieux. Nous

suivîmes un conseil dont nous sentîmes l'importance; tandis qu'avec les

matelots de sa nation il se tenait prêt à donner les explications qu'on

pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de

l'anse plutôt que de suivre les côtes, où nous découvrîmes un grand

nombre de lantées. On se conforma pendant six jours à ses intentions. Le

septième nous découvrîmes devant nous une grande ville nommée

Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la

rivière. Similau, nous ayant recommandé plus que jamais de nous tenir

couverts, y jeta l'ancre à deux heures après minuit. Vers la pointe du

jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de

vaisseaux qui nous laissèrent passer sans défiance; et, traversant la

rivière, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous eûmes

la vue d'une grande plaine que nous ne cessâmes point de côtoyer

jusqu'au soir.

»Cependant les vivres commençaient à nous manquer, et Similau, qui

paraissait quelquefois effrayé de sa propre hardiesse, ne jugeait point

à propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fûmes

réduits, pendant treize jours, à quelques bouchées de riz cuit dans

l'eau, qui nous étaient mesurées avec une extrême rigueur. L'éloignement

de nos espérances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le

tourment de la faim, nous auraient portés à quelque résolution violente,

si notre fureur n'eût été combattue par d'autres craintes. Le corsaire,

qui les remarquait dans nos yeux, nous fit débarquer pendant les

ténèbres auprès de quelques vieux édifices, qui se nommaient Tanamadel,

et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut éloignée des

autres. Nous y trouvâmes beaucoup de riz et de petites fèves, de grands

pots pleins de miel, des oies salées, des ognons, des aulx et des cannes

à sucre dont nous fîmes une abondante provision: c'était le magasin d'un

hôpital voisin, et ce religieux dépôt n'était défendu que par la piété

publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il était

destiné à la subsistance des pèlerins qui visitaient les tombeaux de

leurs rois; mais ce n'est pas à ce titre que nous rendîmes grâces au

ciel de nous y avoir conduits.

»Un secours qu'il semblait nous avoir ménagé dans sa bonté, rétablit un

peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continuâmes encore

d'avancer pendant sept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme

que Similau nous avait fixé et cette prolongation qui ne finissait pas!

La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la nôtre;

mais il commençait lui-même à se défier de tant de longueurs et

d'incertitudes. Quoique son courage l'eût disposé à tous les événemens,

il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage.

Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforçait de le cacher. Un

jour qu'il avait demandé au corsaire dans quel lieu il croyait être, il

en reçut une réponse si mal conçue, qu'il le soupçonna d'avoir perdu le

jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engagés;

cette idée le rendit furieux. Il l'aurait tué d'un poignard qu'il avait

toujours à sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrêté son

bras en lui représentant que la mort de ce malheureux assurait notre

ruine. Il modéra sa colère; mais elle fut encore assez vive pour le

faire jurer _sur sa barbe_ que, si dans trois jours le corsaire ne

levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette

menace causa tant de frayeur à Similau, que la nuit suivante, tandis

qu'on s'était approché de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans

la rivière; et son adresse lui ayant fait éviter la vue des sentinelles,

on ne s'aperçut de son évasion qu'en renouvelant la garde.

»Un si cruel événement mit Faria comme hors de lui-même. Il s'en fallut

peu que les deux sentinelles ne payassent leur négligence de leur vie. À

l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des

Portugais; toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous

fut impossible de découvrir ses traces; et notre embarras devint encore

plus affreux lorsque étant retournés à bord, nous trouvâmes que, de

quarante-six matelots chinois qui étaient sur les deux vaisseaux,

trente-quatre avaient pris la fuite, pour se dérober apparemment aux

malheurs dont ils nous croyaient menacés. Nous tombâmes dans un

étonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir

la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il était question de

délibérer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une

variété de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous

résolûmes, à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un dessein pour

lequel nous avions déjà bravé tant de dangers. Mais, consultant aussi la

prudence, nous pensâmes à nous saisir de quelques habitans du pays de

qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu'à l'île de

Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il fût aussi facile

de l'attaquer que Similau nous en avait flattés, nous promîmes au ciel

d'achever notre entreprise; ou, si les difficultés nous paraissaient

invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne

pouvait nous conduire qu'à la mer, où son cours la portait

naturellement.

»L'ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion;

la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le

jour suivant; mais, ayant mouillé le soir assez près de la rive, on

découvrit, à la fin de la première garde, une barque à l'ancre au milieu

de la rivière. Nous nous en approchâmes avec de justes précautions, et

nous y prîmes six hommes que nous trouvâmes endormis. Faria les

interrogea séparément pour s'assurer de leur bonne foi par la conformité

de leurs réponses; ils s'accordèrent à lui dire que le pays où nous

étions se nommait Temquilem, et que l'île de Calempluy n'était éloignée

que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne

répondirent pas moins fidèlement. Faria les retint prisonniers pour le

service des rames; mais la satisfaction qu'il reçut de leurs

éclaircissemens ne l'empêcha pas de regretter Similau, sans lequel il

n'espérait plus recueillir tout le fruit qu'il s'était promis d'une si

grande entreprise. Deux jours après, nous doublâmes une pointe de terre

nommée _Quinai-Taraon_, après laquelle nous découvrîmes enfin cette île

que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru

fuir sans cesse devant nous.

»C'est une belle plaine, située à deux lieues de cette pointe, au milieu

d'une rivière. Nous jugeâmes qu'elle n'avait pas plus d'une lieue de

circuit. La joie que nous ressentîmes à cette vue fut mêlée d'une juste

crainte, en considérant à quels périls nous allions nous exposer sans

les avoir reconnus. Vers trois heures de nuit, Faria fit jeter l'ancre

assez près de l'île. Il y régnait un profond silence. Cependant, comme

il n'était pas vraisemblable qu'un lieu tel que Similau nous l'avait

représenté, fût sans défense et sans garde, on résolut d'attendre la

lumière pour en faire le tour et pour juger des obstacles. À la pointe

du jour, nous nous approchâmes fort près de la terre, et, commençant à

tourner, nous observâmes soigneusement tout ce qui se présentait à nos

yeux. L'île était environnée d'un mur de marbre d'environ douze pieds de

hauteur, dont toutes les pierres étaient jointes avec tant d'art,

qu'elles paraissaient d'une seule pièce. Il avait douze autres pieds

depuis le fond de la rivière jusqu'à fleur d'eau. Autour du sommet

régnait un cordon en saillie, qui, joint à l'épaisseur du mur, formait

une galerie assez large. Elle était bordée d'une balustrade de laiton,

qui, de six en six brasses, se joignait à des colonnes du même métal,

sur chacune desquelles on voyait une figure de femme avec une boule à la

main. Le dedans de la galerie offrait une chaîne de monstres ou de

figures monstrueuses de fonte, qui, se tenant par la main, semblaient

former une danse autour de l'île. Entre ce rang d'idoles s'élevait un

autre rang d'arcades, ouvrage somptueux et composé de pièces de diverses

couleurs. Les ouvertures laissant un passage libre à la vue, on

découvrait dans l'intérieur de l'île un bois d'orangers, au milieu

duquel étaient bâtis trois cent soixante-cinq ermitages dédiés aux dieux

de l'année. Un peu plus loin, à l'est, sur une petite élévation, la

seule qui fût dans l'île, on voyait plusieurs grands édifices séparés

les uns des autres, et sept façades semblables à celles de nos églises.

Tous ces bâtimens, qui paraissaient dorés, avaient des tours fort

hautes, que nous prîmes pour des clochers. Ils étaient entourés de deux

grandes rues dont les maisons avaient aussi beaucoup d'éclat. Un

spectacle si magnifique nous fit prendre une haute idée de cet

établissement et des trésors qui devaient être renfermés dans un lieu

dont les murs étaient si riches.

»Nous avions reconnu avec le même soin les avenues et les entrées.

Pendant une partie du jour, que nous avions donnée à ces observations,

il ne s'était présenté personne dont la rencontre eût pu nous alarmer.

Nous commençâmes à nous persuader ce que nous avions eu peine à croire

sur le témoignage de Similau et de nos prisonniers chinois, c'est-à-dire

que l'île n'était habitée que par des bonzes, et qu'elle n'avait pour

défense que l'opinion établie de sa sainteté. Quoique l'après-midi fût

assez avancé, Faria prit la résolution de descendre par une des huit

avenues que nous avions observées, pour prendre langue dans les

ermitages, et régler notre conduite sur ses informations. Il se fit

accompagner de trente soldats et de vingt esclaves. J'étais de cet

escorte. Nous entrâmes dans l'île avec le même silence qui ne cessait

pas d'y régner; et, traversant le petit bois d'orangers, nous arrivâmes

à la porte du premier ermitage. Il n'était qu'à deux portées de mousquet

du lieu où nous étions descendus. Faria marchait le sabre à la main.

N'apercevant personne, il heurta deux ou trois fois pour se faire

ouvrir. On lui répondit enfin que celui qui frappait à la porte devait

faire le tour de l'édifice, et qu'il trouverait une autre entrée. Un

Chinois que nous avions amené pour nous servir d'interprète et de guide,

après lui avoir imposé des lois redoutables, fit tout aussitôt le tour

de l'ermitage, et vint nous ouvrir la porte où il nous avait laissés.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 4 / 24 段