»Le vent et les marées semblaient s'accorder en sa faveur, lorsqu'il

rencontra une jonque de Patane, commandée par un Chinois, nommé

Quiay-Panjam, si dévoué à la nation portugaise, qu'il avait à sa solde

trente Portugais choisis dont il s'était fait autant d'amis par ses

caresses et ses bienfaits. C'était d'ailleurs un vieux corsaire exercé

depuis long-temps au brigandage. La vue de deux bâtimens plus faibles

que le sien le disposa aussitôt à les attaquer. Son habileté lui fit

gagner le dessus du vent; et s'étant approché à la portée du mousquet,

il les salua de quinze pièces d'artillerie. Malgré l'extrême inégalité

des forces, Faria ne put se résoudre à la soumission; mais lorsqu'il se

préparait au combat, un de ses gens aperçut une croix dans la bannière

des ennemis; et sur le chapiteau de leur poupe quantité de ces bonnets

rouges que les Portugais portaient alors dans leurs expéditions

militaires. Après cette découverte, quelques signes furent bientôt

entendus. De part et d'autre on ne pensa plus qu'à se prévenir par des

témoignages de joie et d'amitié. Quiay-Panjam, qui aimait le faste,

passa sur le bord de Faria, dont il connaissait le mérite par l'éclat de

ses actions, avec un cortége de vingt Portugais richement vêtus, et des

présens qui furent estimés deux mille ducats. Faria, dans l'abaissement

où le sort l'avait réduit, ne put répondre à cette ostentation de

richesses; mais, son nom faisant toute sa grandeur présente, il raconta

ses malheurs avec une simplicité noble qui lui attira plus d'admiration

que le souvenir de sa fortune. Le corsaire, après avoir entendu ses

nouveaux projets, lui offrit de l'accompagner dans toutes ses

entreprises, avec cent hommes qu'il avait dans sa jonque, quinze pièces

d'artillerie, et les trente Portugais qui s'étaient attachés à son

service, sans autre condition que d'entrer en partage du butin pour un

tiers. Cette offre fut acceptée; Faria ne fit pas difficulté de

s'engager par une promesse de sa main, qu'il confirma sur les saints

Évangiles, et qui fut signée par les principaux Portugais en qualité de

témoins.

»Aussitôt les deux chefs prirent la résolution d'entrer dans la rivière

d'Anay, dont ils n'étaient éloignés que de cinq lieues, pour s'y

pourvoir de vivres et de munitions. Panjam s'était ménagé par un tribut

la protection du gouverneur. De là, leur projet n'était pas moins de se

rendre à Liampo; mais Faria se procura près d'Anay une partie des

avantages qu'il s'était proposés dans cette route, en s'attachant par

ses promesses trente-six soldats qui prirent confiance à sa fortune. Ils

remirent à la voile malgré le vent contraire qu'ils eurent à combattre

pendant cinq jours. Le sixième au soir, ils rencontrèrent une barque de

pêcheurs, dans laquelle ils furent extrêmement surpris de trouver huit

Portugais, tous fort blessés et dans le plus triste état. Faria les fit

passer sur son bord, où, se jetant à ses pieds, ils lui racontèrent

qu'ils étaient partis de Liampo depuis dix-sept jours pour se rendre à

Malacca; que, s'étant avancés jusqu'à l'île de Sumbor, ils avaient eu

le malheur d'être attaqués par un corsaire guzarate nommé Coja-Acem, qui

avait, sur trois jonques et quatre lantées, environ cent hommes,

mahométans comme lui; qu'après un combat de trois heures, dans lequel

ils lui avaient brûlé une de ses jonques, ils avaient enfin perdu leur

vaisseau, et la valeur de cent mille taëls en marchandises, avec

dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, dont la captivité

leur faisait compter pour rien le reste de leur infortune, et la perte

de quatre-vingt-deux hommes qui composaient leur équipage; que, par un

miracle du ciel, ils s'étaient sauvés au nombre de dix dans la même

barque où nous les avions rencontrés, et que de ce nombre deux étaient

déjà morts de leurs blessures.

»Après avoir écouté ce récit avec admiration, Faria, plein de ses idées,

leur demanda si le corsaire avait été fort maltraité dans le combat,

parce qu'il lui semblait qu'ayant perdu une de ses jonques, et celles

des Portugais devant être dans un grand désordre, il était impossible

que ses forces ne fussent pas beaucoup diminuées. Ils l'assurèrent que

la victoire avait coûté cher à leur ennemi; que, dans l'incendie de sa

jonque, la plupart des soldats qui montaient ce bâtiment avaient trouvé

la mort dans les flots, et qu'il n'était entré dans une rivière voisine

que pour y réparer ses pertes. Alors Faria se mit à genoux, tête nue et

les yeux levés vers le ciel, qu'il regardait fixement; il le remercia

les larmes aux yeux[1] d'avoir amené son ennemi entre ses mains; et sa

prière fut si vive et si touchante, que, le même transport se

communiquant à ceux qui l'entendirent, ils se mirent à crier: Aux armes!

aux armes! comme si le corsaire eût été présent. Dans cette noble

ardeur, ils mirent aussitôt la voile au vent de poupe pour retourner

dans un port qu'ils avaient laissé huit lieues en arrière, et s'y

équiper sans ménager les frais de tout ce qui leur était nécessaire pour

un mortel combat. Un présent de mille ducats leur fit obtenir du

gouverneur non-seulement la liberté d'acheter toutes sortes de

munitions, mais celle même de se procurer deux grandes jonques, qui

furent échangées contre celle de Faria, et d'engager cent soixante

hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires, à qui

l'espérance du butin fit offrir leurs services, furent reçus et payés

libéralement. Quiay-Panjam n'épargna point ses trésors. Ainsi, dans la

revue générale qui se fit avant de lever l'ancre, nous nous trouvâmes au

nombre de cinq cents hommes, soldats ou matelots, entre lesquels on

compta quatre-vingt-quinze Portugais.

[Note 1: Ce mélange continuel de piété et de vengeance, de

brigandage et de dévotion, est un caractère trop singulier pour échapper

aux lecteurs; et c'est partout dans cette histoire celui des Espagnols

et des Portugais.]

»Treize jours nous avaient suffi pour ce redoutable armement. Nous

partîmes dans le meilleur ordre. Trois jours après nous arrivâmes aux

Pêcheries, où le corsaire avait enlevé la jonque de notre nation.

Quelques espions qu'on envoya sur la rivière nous rapportèrent qu'il

était à deux lieues de là, dans une autre rivière nommée Tinlau, et

qu'il y faisait réparer la jonque portugaise. Faria fit vêtir à la

chinoise un de ses plus braves et de ses plus sages soldats, avec ordre

de s'avancer dans une barque de pêcheur pour observer la contenance et

la situation des ennemis. On apprit bientôt qu'ils étaient sans défiance

et dans un désordre qui nous ferait trouver peu de peine à les aborder.

Nos deux chefs résolurent d'aller mouiller le soir à l'embouchure de la

rivière, et de commencer l'attaque à la pointe du jour.

»La mer fut si calme et le vent si favorable, que Faria crut devoir

profiter de l'obscurité pour s'avancer presqu'à la hauteur du corsaire.

Cette manoeuvre eut le succès qu'il s'en était promis; et dans l'espace

d'une heure nous arrivâmes à la portée de l'arquebuse sans avoir été

découverts. Mais les premiers rayons du jour ne tardèrent point à nous

trahir. Plusieurs sentinelles qui étaient distribuées sur les bords de

la rivière sonnèrent l'alarme avec des cloches; et quoique la lumière ne

permît point encore de distinguer les objets, il s'éleva un si furieux

bruit parmi les corsaires qui étaient au rivage et ceux qu'ils avaient

laissés à la garde de leur flotte, qu'il nous devint presque impossible

de nous entendre. Faria saisit ce moment pour les saluer de toute notre

artillerie, qui augmenta le tumulte. Ensuite le jour étant devenu plus

clair, pendant qu'on rechargeait les pièces, et que les corsaires nous

observaient sur leurs ponts, il fit faire une seconde décharge qui en

fit tomber un grand nombre. Cent soixante mousquetaires, qu'il tenait

prêts à tirer, ne firent pas feu moins heureusement sur ceux qui

s'étaient mis dans des barques pour retourner à leurs jonques. Ce

prélude parut leur causer tant d'épouvante, qu'on n'en vit plus paraître

un sur les tillacs.

»Alors nos deux jonques les abordèrent avec la même vigueur. La mêlée

fut effroyable et se soutint pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'au

départ de quatre lantées qui se détachèrent du rivage pour venir

secourir les corsaires avec des gens frais. À cette vue, un Portugais

nommé Diégo Meyrelez, qui était dans la jonque de Quiay-Panjam, poussa

rudement un canonnier dont il avait remarqué l'ignorance, et pointant

lui-même la pièce qui était chargée à cartouches, il y mit le feu avec

tant d'habileté ou de bonheur, qu'il coula la première lantée à fond. Du

même coup, plusieurs balles qui passèrent par-dessus la première tuèrent

le capitaine de la seconde, et six ou sept soldats qui étaient proches

de lui. Les deux autres demeurèrent si effrayées de ce spectacle,

qu'elles s'efforçaient de retourner à terre, lorsque deux barques

portugaises, chargées de pots-à-feu, s'avancèrent fort à propos pour y

en jeter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu avec une violence

qui les fit brûler en un instant jusqu'à fleur d'eau. En vain les

corsaires se jetèrent dans l'eau pour éviter les flammes; ils y

trouvèrent la mort par les mains de nos gens qui les tuaient à coups de

piques. Il n'en périt pas moins de deux cents dans les quatre lantées;

car, celle qui avait perdu son capitaine étant tombée sous la jonque de

Quiay-Panjam, il ne s'en sauva qu'un petit nombre, qui se jetèrent dans

les flots.

»Ceux qui combattaient sur ces jonques ne se furent pas plus tôt aperçus

de la ruine des lantées, qu'ils commencèrent à s'affaiblir, et plusieurs

ne pensèrent qu'à chercher leur salut à la nage. Mais Coja-Acem, qui ne

s'était pas encore fait reconnaître, accourut alors pour les encourager.

Il portait une cotte d'armes écaillée de lames de fer, doublée de satin

cramoisi, et bordée d'une frange d'or. Sa voix, qui se fit entendre avec

une invocation de son prophète et des imprécations contre nous, ranima

si vivement les plus timides, que, s'étant ralliés, ils nous firent tête

avec une valeur surprenante. Faria, dont cette résistance ne fit

qu'échauffer le courage, excita le nôtre par quelques mots _pleins de

foi_, et se précipitant vers le chef des corsaires, qu'il regardait

comme le principal objet de sa haine, il lui déchargea sur la tête un

si grand coup de sabre, qu'il fendit son bonnet de mailles. Ce coup

l'abattit à ses pieds. Aussitôt lui en portant un autre sur les jambes,

il le mit hors d'état de se relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur

chef, poussèrent un grand cri. Ils fondirent si impétueusement sur

Faria, qu'ils faillirent l'abattre à son tour; tandis que, nous serrant

autour de lui, nous redoublâmes nos efforts pour sauver une vie à

laquelle chacun de nous attachait la sienne. Le combat devint si

furieux, que dans l'espace d'un demi-quart d'heure nous vîmes tomber sur

le corps de Coja-Acem quarante-huit de ces désespérés, et nous perdîmes

nous-mêmes quatorze chrétiens, entre lesquels nous eûmes la douleur de

compter cinq Portugais. Alors nos ennemis, commençant à perdre courage,

se retirèrent en désordre vers la proue, dans le dessein de s'y

fortifier. Mais Quiay-Panjam, qui venait de ruiner les lantées, se

présenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainsi pressés des

deux côtés avec la même furie, il ne leur resta plus d'autre ressource

que de se jeter dans les flots. Les nôtres, encouragés par la victoire

et par le nom de Jésus-Christ, qui retentissait sur toutes les jonques,

achevèrent de les exterminer à mesure qu'ils se précipitaient les uns

sur les autres. Il en périt cent cinquante par le fer ou par le feu. La

plupart des autres se noyèrent dans leur fuite ou furent assommés à

coups d'aviron. On ne fit que cinq prisonniers, qui furent jetés à fond

de cale, pieds et poings liés, dans le dessein d'en tirer diverses

lumières par la force des tourmens. Mais ils se rendirent entre eux le

service de s'égorger à belles dents. Le nombre de nos morts ne monta

qu'à cinquante-deux, dont huit étaient de notre nation.

»Après avoir employé une partie du jour à leur rendre les honneurs de la

sépulture, Faria fit le tour de l'île pour y chercher ce qui pouvait

avoir appartenu au corsaire. Il découvrit dans une vallée fort agréable

un village d'environ quarante maisons; et plus loin, sur le bord d'un

ruisseau, une pagode où Coja-Acem avait mis ses malades. C'était dans le

même lieu que ceux qui avaient échappé aux flots avaient pris le parti

de se retirer. À la vue de Faria, qu'ils aperçurent de loin, ils

députèrent quelques-uns d'entre eux pour implorer sa miséricorde; mais,

fermant l'oreille à leurs prières, il répondit qu'il ne pouvait faire

grâce à ceux qui avaient massacré tant de chrétiens: ces misérables

étaient au nombre de quatre-vingt-seize. Nous mîmes le feu à six ou sept

endroits de la pagode, qui, n'étant composée que de bois sec et couverte

de feuilles de palmier, fut bientôt réduite en cendres. Les corsaires,

attaqués par les flammes et la fumée, jetèrent des cris pitoyables, et

quelques-uns se précipitèrent du haut des fenêtres; mais ils furent

reçus sur les pointes de nos piques et de nos dards, et nous eûmes la

satisfaction de rassasier notre vengeance.

»La jonque que le corsaire avait enlevée depuis peu de jours aux

Portugais de Liampo leur fut restituée avec toutes leurs marchandises:

ce qui n'empêcha point que le reste du butin ne montât à plus de cent

trente mille taëls. Nous passâmes vingt-quatre jours dans la rivière de

Tinlau pour y guérir nos blessés. Faria même avait besoin de ce repos:

il avait reçu trois coups dangereux dont il avait négligé de se faire

panser dans les premiers soins qu'il avait donnés au bien commun, et

dont il eut beaucoup de peine à se rétablir. Mais son courage

infatigable s'occupa, dans cet intervalle, du projet d'une autre

expédition qu'il avait communiqué à Quiay-Panjam, et qu'il ne remettait

pas plus loin qu'à l'entrée du printemps. Il se proposait de retourner

dans l'anse de la Cochinchine, pour s'approcher des mines de Quanjaparu,

où nous avions appris qu'on tirait quantité d'argent, et qu'il y avait

actuellement sur les bords de la rivière six maisons remplies de

lingots.

»Nous levâmes l'ancre pour nous avancer vers la pointe de Micuy, d'où

notre premier dessein était toujours de nous rendre à Liampo. Un orage

du nord-ouest qui nous surprit à cette hauteur exposa toute la flotte au

dernier danger. La plus petite de nos jonques, commandée par

Nunno-Preto, périt avec sept Portugais et cinquante autres chrétiens.

Celle de Faria, qui était la plus grande, et dans laquelle nous avions

rassemblé nos plus précieuses marchandises, n'évita le même sort qu'en

abandonnant aux flots quantité de richesses; et ceux qui furent chargés

de ce triste sacrifice apportèrent si peu d'attention au choix, qu'ils

jetèrent dans la mer douze grandes caisses pleines de lingots d'argent.

Mais rien ne causa plus d'affliction à Faria que la perte d'une lantée

qui s'était brisée sur la côte, et dans laquelle il y avait cinq

Portugais qui furent enlevés pour l'esclavage par les habitans d'une

ville voisine. Tandis qu'il paraissait insensible à la ruine de sa

fortune, il ne pouvait se consoler de voir cinq hommes de sa nation dans

la misère. Tous ses soins, après la tempête, se tournèrent à les

secourir; et lorsqu'il eut appris que la ville où ils avaient été

conduits se nommait Noudaï, et qu'elle n'était pas éloignée du rivage,

il promit au ciel d'employer sa vie pour leur rendre la liberté.

»Le reste de ses forces consistait en trois jonques, avec une seule

lantée. Il ne balança point à s'engager dans la rivière de Noudaï, où il

mouilla vers le soir. Deux petites barques, qui portent sur cette côte

le nom de _baloès_, furent employées à sonder le fond, avec ordre de

prendre des informations sur la situation de la ville. Elles lui

amenèrent huit hommes et deux femmes, dont elles s'étaient saisies, et

qui furent regardés aussitôt comme des otages suffisans pour la sûreté

des Portugais: mais la confiance diminua beaucoup lorsque ces dix

prisonniers eurent déclaré que les Portugais captifs passaient dans la

ville pour les voleurs qui avaient causé divers dommages sur les côtes,

et qu'ils étaient destinés au supplice. Faria, plein d'une vive

inquiétude, se hâta d'écrire au mandarin: sa lettre était civile. Il y

joignit un présent de deux cents ducats, qui lui parut une honnête

rançon; et chargeant de ses ordres deux des prisonniers, il retint à

bord les huit autres.

»La réponse qu'il reçut le lendemain sur le dos de sa lettre était

courte et fière: «Que ta bouche vienne se présenter à mes pieds. Après

t'avoir entendu, je te ferai justice.» Il comprit que le succès de son

entreprise était fort incertain; et rejetant toute idée de violence,

avant d'avoir tenté les voies de la douceur et les motifs de l'intérêt,

il offrit par une autre députation jusqu'à la somme de deux mille taëls.

Dans sa seconde lettre il prenait la qualité de marchand étranger,

Portugais de nation, qui allait exercer le commerce à Liampo, et qui

était résolu de payer fidèlement les droits. Il ajoutait «que le roi de

Portugal son maître, étant lié d'une amitié de frère avec le roi de la

Chine, il espérait la même faveur et la même justice que les Chinois

recevaient constamment dans les villes portugaises des Indes.» Cette

comparaison des deux rois parut si choquante au mandarin, que, sans

aucun égard pour le droit des gens, il fit cruellement fouetter ceux qui

lui avaient apporté la lettre. Les termes de sa réponse n'ayant pas été

moins insultans, Faria, poussé par sa colère autant que par ses

promesses, résolut enfin d'attaquer la ville. Il fit la revue de ses

soldats, qui montaient encore au nombre de trois cents; le lendemain,

s'étant avancé dans la rivière jusqu'à la vue des murs, il y jeta

l'ancre, après avoir arboré le pavillon marchand à la manière des

Chinois, pour s'épargner de nouvelles explications. Cependant le doute

du succès lui fit écrire une troisième lettre au mandarin, dans

laquelle, feignant de n'avoir aucun sujet de plainte, il renouvelait

l'offre d'une grosse somme et d'une amitié perpétuelle. Mais le

malheureux Chinois qu'il avait employé pour cette députation fut déchiré

de coups, et renvoyé avec de nouvelles insultes. Alors nous descendîmes

au rivage, et marchâmes vers la ville, sans être effrayés d'une foule de

peuple qui faisait voltiger plusieurs étendards sur les murs, et qui

paraissait nous braver par ses cris: nous n'étions qu'à deux cents pas

des portes lorsque nous en vîmes sortir mille ou douze cents hommes à

cheval, qui entreprirent d'escarmoucher autour de nous, dans l'espérance

apparemment de nous causer de l'épouvante. Mais nous voyant avancer d'un

air ferme, ils se rassemblèrent en un corps entre nous et la ville. Nos

jonques avaient ordre de faire jouer l'artillerie au signal que Faria

devait leur donner. Aussitôt qu'il vit l'ennemi dans cette posture, il

fit tirer tout à la fois et ses mousquetaires et ses jonques. Le bruit

seul fit tomber une partie de cette cavalerie. Nous continuâmes de

marcher, tandis que les uns fuyaient vers le pont de la ville, où leur

embarras fut extrême au passage, et que les autres se dispersaient dans

les champs voisins. Ceux que nous trouvâmes encore serrés proche du pont

essuyèrent une décharge de notre mousqueterie, qui fit mordre la

poussière au plus grand nombre, sans qu'un seul eût osé mettre l'épée à

la main. Nous approchions de la porte avec un extrême étonnement de la

voir si mal défendue; mais nous y rencontrâmes le mandarin qui sortait à

la tête de six cents hommes de pied, monté sur un fort beau cheval, et

revêtu d'une cuirasse. Il nous fit tête avec assez de vigueur; et son

exemple animait ses gens, lorsqu'un coup d'arquebuse, tiré par un de nos

valets, le frappa au milieu de l'estomac. Sa chute répandit tant de

consternation parmi les Chinois, que, chacun ne pensant qu'à fuir, sans

avoir la présence d'esprit de fermer les portes, nous les chassâmes

devant nous à grands coups de lances comme une troupe de bestiaux. Ils

coururent dans ce désordre le long d'une grande rue qui conduisait vers

une autre porte, par où nous les vîmes sortir jusqu'au dernier. Faria

eut la prudence d'y laisser une partie de sa troupe pour se mettre à

couvert de toute sorte de surprise; tandis que, se faisant conduire à la

prison, il alla délivrer de ses propres mains les cinq Portugais qui n'y

attendaient que la mort. Ensuite, nous ayant tous rassemblés, et

jugeant de l'effroi de nos ennemis par la tranquillité qui régnait

autour des murs, il nous accorda une demi-heure pour le pillage. Ce

temps fut si bien employé, que le moindre de nos soldats partit chargé

de richesses. Quelques-uns emmenèrent de fort belles filles liées quatre

à quatre avec les mèches des mousquets. Enfin, l'approche de la nuit

pouvant nous exposer à quelque désastre, Faria fit mettre le feu à la

ville; elle était bâtie de sapin et d'autres bois si faciles à

s'embraser, que la flamme s'y étant bientôt répandue, nous nous

retirâmes tranquillement dans nos jonques à la faveur de cette lumière.

»Après une si glorieuse expédition, Faria prit deux partis, qui font

autant d'honneur à sa conduite que tant d'exploits doivent en faire à sa

valeur: l'un, d'enlever toutes les provisions que nous pûmes trouver

dans les villages qui bordaient la rivière, parce qu'il était à craindre

qu'on ne nous en refusât dans tous les ports; l'autre, d'aller passer

l'hiver dans une île déserte nommée Poulo-Hinhor, où la rade et les eaux

sont excellentes; parce que nous ne pouvions aller droit à Liampo sans

causer beaucoup de préjudice aux Portugais qui venaient hiverner

paisiblement dans ce port avec leurs marchandises. Le premier de ces

deux projets fut exécuté le jour suivant; mais le second fut retardé par

un obstacle qui devint pour nous une nouvelle source de richesse et de

gloire. Nous fûmes attaqués entre les îles de Gomolem et la terre, par

un corsaire nommé Prémata Goundel, ennemi juré de notre nation, qui,

nous prenant néanmoins pour des Chinois, avait compté sur une victoire

facile. Ce combat, où nous enlevâmes une de ses jonques, nous valut

quatre-vingt mille taëls; mais il coûta la vie à quantité de nos plus

braves gens, et Faria y reçut trois dangereuses blessures. Nous nous

retirâmes dans la petite île de Buncalon, qui n'était qu'à trois ou

quatre lieues vers l'ouest, et nous y passâmes dix-huit jours, pendant

lesquels nos blessés furent heureusement rétablis.

»On se détermina à gouverner vers les ports de Liampo. Le Portugal avait

alors dans cette ville le même établissement que nous eûmes ensuite à

Macao, c'est-à-dire qu'ayant obtenu la liberté d'y exercer le commerce,

la nation y jouissait d'une parfaite tranquillité sous la protection des

lois. On comptait déjà dans le quartier portugais plus de mille maisons,

qui étaient gouvernées par des échevins, des auditeurs, des consuls et

des juges, avec autant de confiance et de sûreté qu'à Lisbonne.

»Faria vit bientôt arriver sur la flotte tout ce qu'il y avait de

Portugais distingués dans la ville, avec des présens considérables et

les mêmes témoignages de respect qu'ils auraient pu rendre à leur propre

roi. Ses malades furent logés dans les maisons les plus riches et

magnifiquement traités; mais ce n'était que le prélude des honneurs

qu'on lui destinait. Le sixième jour, qu'il n'avait pas attendu sans

impatience, parce qu'il ignorait le motif du retardement, une flotte

_galante_, composée de barques tendues d'étoffes précieuses, vint le

prendre au bruit des instrumens, et le conduisit comme en triomphe au

port de la ville. Il y fut reçu avec une pompe qui surprit les Chinois;

et cette fête dura plusieurs jours. Après les avoir passés dans la joie

et l'admiration, son dessein était de retourner à bord; mais on le força

d'accepter une des plus belles maisons de la ville, où pendant cinq mois

entiers il fut traité avec la même considération.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 3 / 24 段