»Le lendemain Faria, prenant plus de confiance que jamais à sa fortune,

ne fit pas difficulté de retourner vers la côte d'Aynan, où il ne

désespérait pas encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant, quelques

pêcheurs de perles dont il reçut des rafraîchissemens dans la baie de

Camoy, lui annoncèrent l'approche d'une flotte chinoise; et le prenant

d'ailleurs pour un négociant, malgré quelques soupçons qu'ils ne purent

cacher à la vue des étoffes et des meubles précieux qu'ils voyaient

entre les mains de ses soldats, ils lui firent une peinture si rebutante

des obstacles qu'il trouverait à la Chine, où son dessein était d'aller

vendre effectivement ses marchandises, qu'il résolut de chercher quelque

autre port. Ses vaisseaux étaient déjà si chargés, qu'il leur arrivait

souvent d'échouer sur des bancs de sable dont cette mer est remplie.

Cependant il était attendu par de nouveaux obstacles à l'embouchure de

la rivière de Tanauquir.

»Pendant qu'il s'efforçait d'y entrer, sur l'espérance que les pêcheurs

de Camoy lui avaient donnée d'y trouver un bon port, il fut attaqué par

deux grandes jonques, qui descendaient cette rivière à la faveur du vent

et de la marée. Leur première salve fut de vingt-six pièces

d'artillerie; et se trouvant presque sur nous avant que nous eussions pu

les découvrir, elles nous abordèrent avec une redoutable nuée de dards

et de flèches. Nous n'évitâmes cette tempête qu'en nous retirant sous le

demi-pont, d'où Faria nous fit amuser les ennemis à coups d'arquebuse

pendant l'espace d'une demi-heure, pour leur donner le temps d'épuiser

leurs munitions. Mais quarante de leurs plus braves gens sautèrent enfin

sur notre bord, et nous mirent dans la nécessité de les recevoir. Le

combat devint si furieux, que le tillac fut bientôt couvert de morts.

Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens, commençant à se

refroidir par leur perte, qui était déjà de vingt-six hommes, vingt

Portugais prirent ce moment pour se jeter dans la jonque de leurs

ennemis, où cette attaque imprévue leur fit trouver peu de résistance.

Ainsi, la victoire se déclarant pour eux sur l'un et l'autre bord, ils

pensèrent à secourir Borralho, qui était aux prises avec la seconde

jonque. Faria lui porta sa fortune avec l'exemple de son courage. Enfin

les deux jonques tombèrent en son pouvoir. Il en avait coûté la vie à

quatre-vingts Indiens; et par une faveur extraordinaire du ciel, il ne

se trouva parmi les morts qu'un seul Portugais et quatorze hommes

d'équipage, quoique les blessés fussent en très-grand nombre. Les deux

jonques appartenaient aux corsaires chinois.

»Le butin fut estimé environ quarante mille taëls. On trouva dans les

deux jonques dix-sept pièces d'artillerie de bronze aux armes de

Portugal. Quoique ces deux bâtimens fussent très-bons, Faria se vit

obligé d'en faire brûler un, faute de matelots pour le gouverner. Le

lendemain il voulut tenter encore une fois d'entrer dans la rivière;

mais quelques pêcheurs qu'il avait pris pendant la nuit l'avertirent que

le gouverneur de cette province avait toujours été d'intelligence avec

le corsaire qui lui cédait le tiers de ses prises pour obtenir sa

protection, dont il jouissait depuis long-temps. Cette nouvelle nous fit

prendre le parti de chercher un autre port. On se détermina pour

Mutipinam, qui est plus éloigné de quarante lieues à l'est, et fréquenté

par les marchands de Laos, de Pafuaas et de Gueos.

»Nous fîmes voile avec trois jonques et le premier vaisseau sur lequel

nous étions partis de Patane, jusqu'à Tillanumera, où la force des

courans nous obligea de mouiller. Après nous y être ennuyés trois jours

à l'ancre, la fortune nous y amena vers le soir quatre lantées, espèce

de barques à rames, dont l'une portait la fille du gouverneur de Colem,

mariée depuis peu au fils d'un seigneur de Pandurée. Elle allait joindre

pour la première fois son mari, qui devait venir au-devant d'elle avec

un cortége digne de leur rang. Mais ceux qui la conduisaient, ayant pris

nos jonques pour celles qu'ils espéraient rencontrer, vinrent tomber

entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais; la jeune mariée,

paraissant elle-même, demandait déjà son mari, lorsque, pour répondre,

une troupe de nos gens sautèrent dans les lantées et s'en rendirent les

maîtres. Nous fîmes passer aussitôt notre prise à bord. Faria se

contenta de retenir la jeune mariée, et deux de ses frères qui étaient

jeunes, blancs, et de fort bonne mine, avec vingt matelots, qui nous

devinrent fort utiles pour la manoeuvre de nos jonques. Sept ou huit

hommes qui formaient le cortége, et plusieurs femmes âgées, de celles

qui se louent pour chanter et jouer des instrumens, furent laissés sur

la côte. Le lendemain, étant partis de ce lieu, nous rencontrâmes la

petite flotte du seigneur de Pandurée qui passa près de nous avec des

bannières de soie, et faisant retentir l'air du bruit des instrumens,

sans se défier que nous enlevions sa femme. Dans le dessein où nous

étions de nous rendre à Mutipinam, Faria ne jugea point à propos

d'arrêter cette troupe joyeuse, et n'avait même été déterminé que par

l'occasion à troubler la joie qui régnait aussi dans les lantées.

»Trois jours après, étant arrivés à la vue de ce port, nous mouillâmes

sans bruit dans une anse, à l'embouchure de la rivière, pour nous donner

le temps d'en faire sonder l'entrée et de prendre des informations

pendant la nuit. Douze soldats qui furent envoyés dans une barque, sous

la conduite de Martin Dalpoem, nous amenèrent deux hommes du pays qu'ils

avaient enlevés avec beaucoup de précaution. Faria défendit d'employer

les tourmens pour tirer d'eux les éclaircissemens qui convenaient à

notre sûreté. Ils nous apprirent naturellement que tout était tranquille

dans le port, et que depuis neuf jours il y était arrivé quantité de

marchands des royaumes voisins. Une si belle occasion de nous défaire de

nos marchandises nous fit tourner notre reconnaissance vers le ciel.

Nous récitâmes avec beaucoup de dévotion les litanies de la Vierge, et

nous promîmes de riches présens à _Notre-Dame du Mont_, qui est proche

de Malacca, pour l'embellissement de son église. À la pointe du jour,

Faria rendit la liberté aux Indiens, et leur fit quelques présens.

Ensuite ayant fait orner les hunes de nos vaisseaux, déployer nos

bannières et nos flammes, avec pavillon de marchandise, suivant l'usage

du pays, il alla jeter l'ancre dans le port, sous le quai de la ville.

»Nous fûmes reçus comme des marchands de Siam, dont nous avions pris le

nom; et sans autre difficulté que celle des droits qui furent réglés à

cent pour mille, nous nous défîmes en peu de jours de tout le butin que

nous avions acquis au prix de notre sang. On en fit la somme de cent

trente mille taëls en lingots d'argent. Malgré toute la diligence qu'on

y avait apportée, les habitans furent informés, avant le départ de

Faria, du traitement qu'il avait fait au corsaire dans la rivière de

Tanauquir. Ils commencèrent alors à nous regarder d'un oeil si

différent, que, n'osant plus nous fier à leurs intentions, nous nous

hâtâmes de remettre à la voile.

»Faria s'était mis dans la plus grande de nos jonques, avec le titre et

le pavillon de général; mais on s'aperçut qu'elle puisait beaucoup

d'eau. Diverses informations nous faisaient regarder la rivière de

Madel, dans l'île d'Aynan, comme un lieu convenable à nos besoins, par

la facilité que nous y devions trouver pour échanger cette jonque et

pour la radouber. Nous n'étions arrêtés que par l'éclat de nos

expéditions, qui devaient nous y avoir fait beaucoup d'ennemis.

Cependant deux considérations nous firent passer sur cette crainte:

l'une fut celle de nos forces, qui nous mettaient à couvert de la

surprise, et qui nous rendaient capables de nous mesurer avec toutes les

puissances qui ne seraient pas celles des rois et des mandarins; l'autre

une juste confiance aux motifs de notre général, autant qu'à sa valeur,

car son intention n'était que de rendre le change aux corsaires qui

avaient ôté la vie et les biens à quantité de chrétiens; et jusqu'alors

toutes nos richesses nous paraissaient bien acquises. Après avoir lutté

pendant douze jours contre les vents, nous arrivâmes au cap de

Poulo-Hindor, nom indien de l'île des Cocos. De là, étant retournés vers

la côte du sud, où nous fîmes quelques nouvelles prises, nous entrâmes

dans la rivière le 8 septembre. Le ciel, chargé de nuages depuis trois

jours, annonçait une de ces tempêtes qui portent le nom des _typhons_,

et qui sont fréquentes dans ces mers aux nouvelles lunes. Nous vîmes

plusieurs jonques qui cherchaient une retraite, et qui mouillaient dans

les anses voisines.

»Un fameux corsaire chinois, redouté des marchands sous le nom

d'Hinimilau, entra dans la rivière après nous. Sa jonque était grande et

fort élevée. En s'approchant du lieu où nous étions à l'ancre, il nous

salua suivant l'usage du pays, sans nous avoir reconnus pour des

Portugais. Nous le prenions aussi pour un marchand chinois qui

redoutait l'approche du typhon; mais, tandis qu'il passait à la portée

de la voix, nous entendîmes crier distinctement dans notre langue:

Seigneur Dieu, miséricorde! Ce cri, répété plusieurs fois, nous fit

juger qu'il venait de quelques malheureux esclaves de notre nation.

Faria, qui pouvait se faire entendre des matelots chinois, leur ordonna

d'amener leurs voiles: ils passèrent sans lui répondre; et, jetant

l'ancre un quart de lieue plus loin, ils commencèrent alors à jouer du

tambour et faire briller leurs cimeterres. Quoique ces bravades

semblassent marquer du courage et de la confiance dans quelques secours

que nous ignorions, Faria dépêcha vers eux une barque bien équipée: elle

revint bientôt avec un grand nombre de blessés qui n'avaient pu se

défendre contre une nuée de dards et de pierres qu'on leur avaient

lancés du bord. Ce spectacle irrita si vivement Faria, que, faisant

lever aussitôt les ancres, il s'approcha de l'ennemi jusqu'à la portée

de l'arquebuse. À cette distance, il le salua de trente-six pièces de

canon, entre lesquelles il y en avait quelques-unes de batterie qui

tiraient des balles de fonte. Toute la résolution des corsaires ne les

empêcha point de couper leurs câbles pour se faire échouer sur la rive;

mais Faria n'eut pas plus tôt reconnu leur dessein, qu'il les aborda

avec furie. Le combat devint terrible. Ils étaient en si grand nombre,

que pendant plus d'une demi-heure les forces se soutinrent de part et

d'autre avec beaucoup d'égalité; mais enfin les corsaires, las, blessés

ou brûlés, se jetèrent tous dans les flots; tandis que, poussant des

cris de joie, nous continuâmes de presser une si belle victoire. Notre

général voyant périr un grand nombre de ces misérables, qui ne pouvaient

résister à l'impétuosité du courant, fit passer quelques soldats dans

deux barques, avec ordre de sauver ceux qui voudraient accepter leur

secours. On en sauva seize, entre lesquels était Hinimilau, capitaine de

la jonque.

»Il fut amené devant Faria, qui fit d'abord panser ses plaies; ensuite

il lui demanda ce qu'étaient devenus les Portugais que nous avions

entendus sur son bord. Le corsaire répondit fièrement qu'il n'en savait

rien; mais la vue des tourmens lui fit changer de langage. Il demanda un

verre d'eau, parce que la sécheresse de son gosier lui ôtait l'usage de

la voix, en promettant de voir ce qu'il aurait à répondre. On lui

apporta de l'eau, dont il but avidement une excessive quantité. Alors,

paraissant reprendre sa fierté avec ses forces, il dit à Faria qu'on

trouverait ces Portugais dans la chambre de proue. Ils y étaient

effectivement, mais égorgés. Ceux qui s'y étaient rendus pour finir leur

captivité apportèrent huit corps sur le tillac, une femme avec deux

enfans de six ou sept ans, à qui l'on avait coupé brutalement la gorge,

et cinq hommes fendus du haut en bas, et les boyaux hors du corps.

Faria, touché jusqu'aux larmes d'un si triste spectacle, demanda au

corsaire ce qui l'avait pu porter à cette cruauté. Il répondit que

c'était une juste punition pour des traîtres qui lui avaient attiré sa

disgrâce en se montrant à nous; et que, pour les enfans, il suffisait

qu'ils fussent de race portugaise pour avoir mérité la mort. Ses

réponses à d'autres questions ne furent pas moins remplies

d'extravagance et de fureur. Il se vanta d'avoir massacré un grand

nombre de Portugais avec des circonstances si barbares, qu'elles nous

firent lever les mains d'étonnement et d'horreur. L'indignation saisit

Faria, qui, sans l'honorer du moindre reproche, le fit tuer à ses yeux.

Il trouva dans la jonque, en soie, en étoffes, en musc, en porcelaines,

etc., la valeur de quarante mille taëls, dont nous nous vîmes forcés de

brûler une partie avec le corps même de la jonque, parce qu'ayant perdu

quantité de braves matelots, il nous en restait trop peu pour la

gouverner.

»Tant d'exploits commençaient à rendre le nom de Faria si terrible, que

les capitaines des jonques qui se trouvaient dans le port de Madel,

apprenant bientôt cette dernière victoire, et se croyant menacés de la

visite du vainqueur, lui firent offrir vingt mille taëls pour obtenir sa

protection. Il reçut fort civilement leurs députés; et s'engageant par

un serment redoutable non-seulement à les épargner, mais à les défendre

dans l'occasion contre les corsaires dont ces mers étaient remplies, il

leur accorda des passe-ports réguliers qu'il signa de son nom. Outre la

somme qui lui avait été proposée, et qui fut payée fidèlement, un de ses

gens, nommé Costa, qu'il revêtit de la qualité de son secrétaire, acquit

plus de quatre mille taëls pour la simple expédition des patentes. Après

avoir passé quatorze jours dans le port de Madel, nous achevâmes de

parcourir toute cette contrée, dans la seule vue de découvrir Coja-Acem.

Nuit et jour Faria n'était rempli que de cette idée; il employa six mois

entiers à prendre des informations, dont il ne tira pas d'autre fruit

que d'avoir visité un grand nombre de havres et de ports.

»Nous tenions la mer depuis si long-temps, que les soldats, ennuyés du

travail, prièrent Faria de faire un partage exact du butin, comme il s'y

était engagé à Patane, chacun dans le dessein de quitter le métier des

armes, et d'aller jouir tranquillement de sa fortune. Cette proposition

fit naître de fâcheux différends. Cependant on convint de choisir Siam

pour y passer l'hiver, et pour y vendre les marchandises qui restaient à

partager. Après avoir juré cet accord, on alla mouiller dans une île

assez éloignée de l'anse qu'on abandonnait, et pendant douze jours on y

attendit le vent qui devait nous conduire au repos. Il se leva aussi

favorable que nous l'avions désiré; mais la nouvelle lune d'octobre le

fit changer, pour notre malheur, en une si furieuse tempête, que nous

fûmes repoussés avec une violence incroyable contre l'île que nous

avions quittée. Nous manquions de câbles, et ceux que nous avions encore

étaient à demi pouris. Aussitôt après que la mer avait commencé à

s'enfler, et que le vent du sud nous eut pris à découvert en traversant

la côte, l'idée du péril qui nous menaçait nous avait fait couper les

mâts, et jeter dans les flots quantité de marchandises. Mais la nuit

devint si obscure, le temps si froid et l'orage si violent, que,

n'espérant plus rien de nos propres efforts, nous fûmes réduits à tout

attendre de la miséricorde du ciel. Elle n'était pas due sans doute à

nos péchés. Vers deux heures après minuit, un épouvantable tourbillon

jeta nos quatre vaisseaux contre la côte, et les brisa sans y laisser

une planche entière.

»Il y périt cent quatre-vingt-six hommes. À la pointe du jour, nous nous

trouvâmes sur le rivage au nombre de cinquante-trois, entre lesquels

nous n'étions que vingt-trois Portugais, moins étonnés de notre naufrage

que de nous voir à terre, sans savoir à quel hasard nous avions

l'obligation de notre salut. Heureusement Faria fut un de ceux à qui le

ciel avait conservé la vie. Nous vîmes avec autant d'effroi que de pitié

les cadavres de nos compagnons et de nos amis, dont le bord de la mer

était couvert. Faria, déguisant sa douleur, nous exhorta par une courte

harangue à ne pas perdre l'espérance. Quoique l'île fût déserte, il nous

promit que le bois et le rivage nous fourniraient de quoi nous défendre

contre la faim; et loin de renoncer à la fortune, il nous représenta

que, la misère même devant être un aiguillon pour le courage, nous ne

pouvions trop attendre de l'avenir, en proportionnant cette attente à

notre situation.

»Nous employâmes deux jours à donner la sépulture aux morts. Quelques

provisions mouillées que nous tirâmes des flots servirent à nous

soutenir pendant ce triste office; mais comme ces vivres étaient

trempés, la pouriture qui s'y mit bientôt ne nous permit pas d'en faire

un long usage. En moins de cinq jours, il nous devint impossible d'en

soutenir l'odeur et le goût. Nous nous vîmes forcés d'entrer dans les

bois, où, nous trouvant sans armes, il nous servit peu de voir passer

quantité de bêtes sauvages que nous ne pouvions espérer de prendre à la

course. Le froid et la faim nous avaient déjà si fort affaiblis, que

plusieurs de nos compagnons tombaient morts en nous parlant. Faria

continuait de nous ranimer par ses exhortations; mais un sombre silence,

dans lequel il tombait souvent malgré lui, nous apprenait assez qu'il ne

jugeait pas mieux que nous de notre sort. Un jour qu'il s'était assis

pour nous faire manger à son exemple quelques plantes sauvages que nous

connaissions peu, un oiseau de proie qui s'était élevé derrière la

pointe que l'île forme au sud, laissa tomber près de lui un poisson de

la longueur d'un pied. Il le prit, et l'ayant fait rôtir aussitôt, il

nous pénétra de tendresse et d'admiration, lorsqu'au lieu de le manger

lui-même, il le distribua de ses propres mains entre les plus faibles ou

les plus malades.

»Ensuite, jetant les yeux vers la pointe d'où l'oiseau était parti, il

en découvrit plusieurs autres qui s'élevaient et se baissaient dans leur

vol; ce qui lui fit juger qu'il y avait peut-être dans ce lieu quelque

proie dont ces animaux se repaissaient. Nous y marchâmes en procession

pour attendrir le ciel par nos prières et par nos larmes. En arrivant au

sommet de la colline, nous découvrîmes sous nos pieds une vallée fort

basse, qui nous parut remplie d'arbres chargés de fruits, et traversée

par une rivière d'eau douce. La joie nous avait déjà fait rompre notre

procession pour y descendre, lorsque nous aperçûmes un cerf fraîchement

égorgé qu'un tigre commençait à dévorer. Nos cris firent aussitôt fuir

le tigre, qui nous abandonna sa proie. Étant descendus dans la vallée,

nous y fîmes un grand festin de la chair du cerf et des fruits qui s'y

offraient en abondance. Nous y prîmes aussi quantité de poissons, soit

par notre industrie, soit avec le secours des oiseaux de proie, qui,

s'abaissant sur l'eau et se relevant avec un poisson dans leur bec ou

dans leurs serres, le laissaient souvent tomber lorsqu'ils étaient

épouvantés par nos cris.

»Ces rafraîchissemens rétablirent un peu nos forces; et pendant

plusieurs jours l'expérience augmenta notre habileté pour la pêche. Le

samedi suivant, à la pointe du jour, nous crûmes découvrir une voile qui

s'avançait vers l'île; mais l'air étant fort tranquille, il y avait peu

d'apparence qu'elle y dût aborder. Cependant Faria nous fit retourner au

rivage où nos vaisseaux s'étaient brisés, et nous n'y fûmes pas une

demi-heure sans reconnaître que c'était un véritable bâtiment. Après

avoir délibéré sur nos espérances, nous prîmes le parti d'entrer dans un

bois voisin, pour nous dérober à la vue de ceux qui paraissaient

approcher; ils arrivèrent sans défiance, et nous les reconnûmes pour des

Chinois. Leur bâtiment était une belle lantée à rames, qu'ils amarrèrent

avec deux câbles de poupe et de proue, pour descendre plus facilement

par une planche; environ trente personnes, qui sautèrent aussitôt sur le

sable, s'employèrent à faire leur provision d'eau et de bois;

quelques-uns s'occupèrent aussi à préparer les alimens, à lutter, et à

d'autres exercices. Faria, les voyant sans crainte et sans ordre, jugea

qu'il n'était resté personne dans le vaisseau qui fût capable de nous

résister. Il nous donna ses ordres, après nous avoir expliqué son

dessein; et sur le signe dont il nous avait avertis, nous prîmes notre

course ensemble vers la lantée, où nous entrâmes sans aucune opposition.

Les deux câbles furent aussitôt lâchés; et tandis que les Chinois

accouraient au rivage dans la surprise de cet événement, nous eûmes le

temps de nous éloigner à la portée de l'arbalète. Quoiqu'il nous restât

peu de crainte à cette distance, nous tirâmes sur eux un fauconneau qui

se trouvait dans la lantée; ils prirent tous la fuite vers le bois, pour

y déplorer sans doute leur infortune, comme nous y avions passé quinze

jours à pleurer la nôtre.

»Ils n'avaient laissé à bord qu'un vieillard avec un enfant de douze ou

treize ans. Notre premier soin fut de visiter les provisions, qui

étaient en abondance. Après avoir satisfait notre faim, nous fîmes

l'inventaire des marchandises; elles consistaient en soie torse, en

damas et en satins, dont la valeur montait à quatre mille écus; mais le

riz, le sucre, le jambon et les poules nous parurent la plus précieuse

partie du butin pour le rétablissement de nos malades, qui étaient en

fort grand nombre. Nous apprîmes du vieillard que le bâtiment et sa

charge appartenaient au père de l'enfant, qui venait d'acheter ces

marchandises à Quouaman pour les aller vendre à Combay; et qu'ayant eu

besoin d'eau, son malheur l'avait amené pour en faire dans l'île des

Larrons. Faria s'efforça par ses caresses de consoler le jeune Chinois

en lui promettant de le traiter comme son propre fils; mais il n'en put

tirer que des larmes et des marques de mépris pour ses offres.

»Dans un conseil, où tout le monde fut appelé, nous prîmes la résolution

de nous rendre à Liampo. Ce port de la Chine était éloigné de deux cent

soixante lieues vers le nord; mais nous espérions, en suivant la côte,

nous emparer d'un vaisseau plus commode et plus grand que le nôtre; ou,

si la fortune s'obstinait à nous maltraiter, Liampo nous offrait une

ressource dans quelqu'un des navires portugais qui s'y rassemblaient

dans cette saison. Le lendemain nous découvrîmes une petite île nommé

Quintoo, où nous enlevâmes, dans une barque de pêcheurs, quantité de

poissons frais, et huit hommes pour le service de notre lantée. De là

nous étant avancés vers la rivière de Camboy, Faria, qui se défiait de

notre lantée pour un long voyage, résolut de se saisir d'une petite

jonque qu'il vit seule à l'ancre. Ce dessein ne lui coûta que la peine

d'y passer avec vingt hommes, qui trouvèrent sept ou huit matelots

endormis; il leur fit lier les mains, avec menace de les tuer, s'ils

jetaient le moindre cri; et sortant de la rivière, il conduisit sa prise

à Poulo-Quirim, qui n'est qu'à neuf lieues de Tchamoy. Trois jours après

il se rendit à Lutchitai, dont on lui avait vanté l'air pour le

rétablissement de ses malades, et les commodités pour calfater les deux

bâtimens: quinze jours ayant suffi pour l'exécution de ses vues, il

gouverna vers Liampo.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5) · 第 2 / 24 段