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BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
ABRÉGÉ
DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE
DES VOYAGES;
Par J.-F. LAHARPE.
TOME CINQUIÈME.
[Illustration: Enseigne de l'éditeur]
PARIS,
MÉNARD ET DESENNE, FILS.
1825.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
SECONDE PARTIE.
ASIE.
LIVRE PREMIER.
ÎLES DE LA MER DES INDES.
CHAPITRE XI.
Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais.
Nous croyons devoir placer ici cette relation très-attachante par la
singularité des événemens et l'intérêt des situations. Elle pourra
reposer l'attention de nos lecteurs, que nous venons d'occuper de
détails qui ne sont pas toujours amusans, s'ils sont toujours
instructifs. Si, après avoir trouvé dans les derniers articles de quoi
exercer leur raison et leur curiosité, ils désirent des objets faits
pour intéresser leur sensibilité et leur imagination, ils pourront se
satisfaire en lisant les aventures de Pinto et celles de Bontékoë, qui
les suivront. Les premières ont quelquefois un air fabuleux, et il est
permis sans doute de s'en défier, sans que cette espèce d'incrédulité
nuise au plaisir qu'on y peut prendre. Mais il faut observer aussi que
tout ce qui paraît incroyable n'est pas toujours impossible: si dans
certaines matières on a commencé à croire moins, à mesure qu'on s'est
éclairé davantage, on peut dire aussi que, sur d'autres points, on est
devenu moins incrédule à mesure qu'on est devenu plus savant. C'est
surtout aux récits des voyageurs, à l'histoire des moeurs et à la
description des objets lointains, que cette assertion peut être
appliquée; et d'ailleurs elle est prouvée par une infinité d'exemples.
Comme dans le détail des événemens personne ne s'exprime avec plus
d'intérêt que celui qui était acteur ou témoin, nous laisserons le plus
souvent parler Pinto lui-même, et nous ne prendrons sa place que
lorsqu'il faudra abréger son récit.
«J'avais éprouvé pendant dix ou douze ans, dit-il, la misère et la
pauvreté dans la maison de mon père, lorsqu'un de mes oncles, formant
quelque espérance de mes qualités naturelles, me conduisit à Lisbonne,
où il me mit au service d'une très-illustre maison. Ce fut la même année
que se fit la pompe funèbre de don Emmanuel, le 13 décembre 1521, et je
ne trouve rien de plus ancien dans ma mémoire. Cependant le succès
répondit si mal aux intentions de mon oncle, qu'après un an et demi de
service, je me trouvai engagé dans une malheureuse aventure qui exposa
ma vie au dernier danger. Je pris la fuite avec une si vive épouvante,
qu'étant arrivé, sans aucun autre dessein que d'éviter la mort, au gué
de Pedra, petit port où je trouvai une caravelle qui partait chargée de
chevaux pour Setuval, je m'y embarquai le lendemain. Mais à peine
fûmes-nous éloignés du rivage, qu'un corsaire français nous ayant
abordés, se rendit maître de notre bâtiment sans la moindre résistance,
nous fit passer dans le sien avec toutes nos marchandises, qui montaient
à plus de six mille ducats, et coula notre caravelle à fond. Nous
reconnûmes bientôt que nous étions destinés à la servitude, et que
l'intention de nos maîtres étaient de nous aller vendre à Larache en
Barbarie. Ils y portaient des armes, dont ils faisaient commerce avec
les mahométans. Pendant treize jours entiers qu'ils conservèrent ce
dessein, ils nous traitèrent avec beaucoup de rigueur. Mais le soir du
treizième jour, ils découvrirent un navire auquel ils donnèrent la
chasse pendant toute la nuit, et qu'ils joignirent à la pointe du jour.
L'ayant attaqué avec beaucoup de courage, ils le forcèrent de se rendre,
après avoir tué six Portugais et dix ou douze esclaves. Ce bâtiment, que
plusieurs marchands de Lisbonne avaient chargé de sucre et d'esclaves,
fit passer entre les mains des corsaires un butin de quarante mille
ducats. Ils abandonnèrent le dessein d'aller à Larache; et ne pensant
qu'à faire voile vers la France avec une partie de leurs prisonniers,
qu'ils jugèrent propres à les servir dans leur navigation, ils
laissèrent les autres pendant la nuit dans une rade nommée Mélides.
J'étais de ce dernier nombre, nu comme tous mes compagnons et couvert de
plaies, qui nous restaient des coups de fouet que nous avions reçus les
jours précédens. Dans ce triste état, nous arrivâmes à Saint-Jacques de
Caçon, où nos misères furent soulagées par les habitans. Après y avoir
rétabli mes forces, je pris le chemin de Setuval. Ma bonne fortune m'y
fit trouver, presqu'en arrivant, l'occasion de m'employer pendant
plusieurs années. Mais l'essai que j'avais fait de la mer ne m'avait pas
dégoûté de cet élément. Je considérai qu'en Portugal mes plus hautes
espérances se réduisaient à me mettre à couvert de la pauvreté.
J'entendais parler sans cesse des trésors qui venaient des Indes, et je
voyais souvent arriver des vaisseaux chargés d'or ou de précieuses
marchandises. Le désir de mener une vie aisée, plutôt que le courage ou
l'ambition, me fit tourner les yeux vers la source de tant de richesses,
et je pris la résolution de m'embarquer sur ce seul principe, qu'à
quelque fortune que je fusse réservé, je ne devais pas craindre de
perdre beaucoup au changement.
»Ce fut le onzième jour de mars de l'année 1537 que je partis avec une
flotte de cinq navires, dont chaque vaisseau était commandé par un
capitaine indépendant. Le plus considérable était sous les ordres de don
Pedro de Sylva, fils du fameux amiral don Vasco de Gama. C'était dans ce
même navire que don Pedro avait apporté les os de son père, qui était
mort aux Indes; et le roi, qui se trouvait alors à Lisbonne, les avait
fait recevoir avec une pompe dont le Portugal n'avait jamais vu
d'exemple.
»En arrivant au port de Mozambique, nous y trouvâmes un ordre de Nugno
d'Acugna, vice-roi des Indes, par lequel tous les vaisseaux portugais
qui devaient arriver cette année étaient obligés de se rendre à Diu, où
la forteresse était menacée de l'attaque des Turcs. Trois des cinq
navires de la flotte prirent aussitôt cette route. J'étais sur _le
Saint-Roch_, qui mit le premier à la voile; et je fus nommé entre ceux
qui demeurèrent à Diu pour la défense du fort: cependant, dix-sept jours
après mon arrivée deux flûtes partant pour la mer Rouge, dans la vue d'y
prendre des informations sur le dessein des Turcs, je ne pus résister
aux instances de l'un des deux capitaines avec lequel je m'étais lié
d'amitié, et qui me proposa de l'accompagner dans ce voyage.
»Nous partîmes par un temps fort orageux, qui ne nous empêcha point
d'arriver heureusement à la hauteur de Maçoua. Là, vers la fin du jour,
nous découvrîmes en pleine mer un navire auquel nous donnâmes si
vivement la chasse, que nous l'abordâmes d'assez près. Nous l'avions
pris pour un navire indien; et, ne pensant qu'à remplir notre
commission, nous nous étions avancés jusqu'à la portée de la voix pour
demander civilement au capitaine si l'armée turque était partie de Suez;
mais, pour unique réponse, on nous tira douze volées de petits canons et
de pierriers, qui n'incommodèrent que nos voiles, et nous entendîmes
retentir l'air de cris confus, que cette hostilité nous fit regarder
comme des bravades. Bientôt elles furent accompagnées d'un grand
cliquetis d'armes et de menaces distinctes, avec lesquelles on nous
pressait d'approcher et de nous rendre. Cet accueil nous causa moins
d'effroi que d'étonnement. Il était trop tard pour s'abandonner à la
vengeance. On tint conseil, et on s'attacha au parti le plus sûr, qui
était de les battre à grands coups d'artillerie jusqu'au lendemain
matin, où à l'arrivée du jour on pourrait les investir et les combattre
plus facilement. Ainsi toute la nuit fut employée à leur donner la
chasse, en les foudroyant de notre canon, et leur navire se trouva si
maltraité à la pointe du jour, qu'il prit pour lui-même le conseil qu'il
nous avait donné de se rendre. Il avait perdu soixante-quatre hommes
dans cette rude attaque. La plupart des autres, se voyant réduits à
l'extrémité, se jetèrent dans la mer; de sorte que, de quatre-vingts
qu'ils étaient, il n'en échappa que cinq fort blessés, entre lesquels
était leur capitaine. La force des tourmens auxquels il fut exposé
aussitôt par l'ordre de nos deux commandans lui fit confesser qu'il
venait de Djedda, et que l'armée turque était déjà partie de Suez, dans
le dessein de prendre Aden avant de porter la guerre aux Portugais dans
les Indes. Il ajouta, lorsqu'on eut redoublé les tortures, qu'il était
chrétien renégat, Majorquin de naissance, fils de Paul Andrez, marchand
de la même île; et qu'étant devenu amoureux depuis quatre ans d'une
belle mahométane, Grecque de nation, il avait embrassé la loi de Mahomet
pour l'obtenir en mariage. Nous lui proposâmes _avec douceur_ de quitter
cette secte pour rentrer dans les engagemens de son baptême; il répondit
avec plus de brutalité que de courage qu'il voulait mourir dans la
religion de sa femme. Nos capitaines, irrités de son obstination,
_n'écoutèrent plus que leur zèle_: ils lui firent lier les pieds et les
mains, et, lui ayant attaché de leurs propres mains une grosse pierre au
cou, ils le précipitèrent dans la mer. Après cette exécution, nous
fîmes passer nos prisonniers dans une de nos fustes, et leur vaisseau
fut coulé à fond. Il ne portait que des balles de teintures, qui nous
étaient alors inutiles, et quelques pièces de camelots dont nos soldats
se firent des habits.
»Nos commandans résolurent de descendre à Gottor, une lieue au-dessous
de Maçoua, dans l'espérance d'y prendre de nouvelles informations. Nous
y reçûmes des habitans un accueil fort civil. Un Portugais, nommé Vasco
Martinez de Seixas, y séjournait depuis trois semaines par l'ordre de
Henri Barbosa, pour y attendre l'arrivée de quelques navires portugais,
et lui envoyer une lettre d'avis sur l'état de l'armée turque.
»Nous remîmes à la voile le 6 novembre 1537. Un évêque abyssin, qui se
proposait de faire le voyage de Portugal et de Rome, avait demandé
passage à nos deux commandans jusqu'à Diu. Il était une heure avant le
jour lorsque nous quittâmes le port; et, suivant la côte avec le vent en
poupe, nous avions doublé vers midi la pointe de Goçam, lorsqu'en
approchant près de l'île des Écueils, nous découvrîmes trois vaisseaux,
que nous prîmes dans l'éloignement pour des galères ou des _terrades_,
nom des bâtimens ordinaires du pays. Le seul désir de recevoir quelques
nouvelles informations nous fit gouverner vers eux. Un calme qui survint
tout d'un coup était peut-être une faveur du ciel qui voulait nous
dérober au danger; mais nous nous obstinâmes si fort à suivre la même
route, qu'ayant joint la rame à nos voiles, nous fûmes bientôt assez
près des trois navires pour reconnaître que c'étaient des galiotes
turques. Nous prîmes aussitôt la fuite avec un effroi qui nous fit
tourner nos voiles vers la terre. C'était avancer notre malheur en
donnant à nos ennemis l'avantage d'un vent soudain, dont nous avions cru
pouvoir profiter; ils nous poursuivirent à toutes voiles jusqu'à la
portée du fusil, et, lâchant toutes leurs bordées à cette distance, ils
mirent nos fustes dans un état déplorable. Cette décharge nous tua neuf
hommes et nous en blessa vingt-six. Ensuite ils nous joignirent de si
près, que de leur poupe ils nous blessaient aisément avec le fer de
leurs lances. Cependant quarante-deux bons soldats qui nous restaient
encore sans blessures, reconnaissant que notre conservation dépendait de
leur valeur, résolurent de combattre jusqu'au dernier soupir. Ils
attaquèrent courageusement la principale des trois galères, sur laquelle
était Soliman Dragut. Leur premier effort fut si furieux de poupe à
proue, qu'ils tuèrent vingt-sept janissaires; mais cette galiote
recevant aussitôt le secours des deux autres, nos deux fustes furent
remplies en un instant d'un si grand nombre de Turcs, et le carnage
s'échauffa si vivement, que, de cinquante-quatre que nous étions encore,
nous ne restâmes que onze vivans, encore nous en mourut-il deux le
lendemain, que les Turcs coupèrent par quartiers, et qu'ils pendirent
pour trophée au bout de leurs vergues. Ils nous conduisirent à Moka,
dont le gouverneur était père de ce même Dragut qui nous avait pris.
Tous les habitans reçurent les vainqueurs avec des cris de joie. Nous
fûmes présentés à cette multitude emportée, chargés de chaînes et si
couverts de blessures, que l'évêque abyssin mourut des siennes le jour
suivant. Nos souffrances furent beaucoup augmentées par les outrages que
nous reçûmes dans toutes les rues de la ville où nous fûmes menés comme
en triomphe. Le soir, lorsque nous eûmes perdu la force de marcher, on
nous précipita dans un noir cachot. Nous y passâmes dix-sept jours
entiers, sans autres secours qu'un peu de farine d'avoine, qui nous
était distribuée le matin pour le reste du jour.
»Nous perdîmes, dans cet intervalle, deux autres de nos compagnons, qui
furent trouvés morts le matin; tous deux gens de naissance et de
courage. Le geôlier, qui nous apportait notre nourriture, n'ayant osé
toucher à leurs corps, se hâta d'avertir la justice, qui les vint
prendre avec beaucoup d'appareil, pour les traîner par toutes les rues.
Après y avoir été déchirés par toutes sortes de violences, ils furent
jetés en pièces dans la mer. Enfin la crainte de nous voir périr
successivement dans notre horrible prison, porta nos maîtres à nous
faire conduire sur la place publique pour y être vendus. Là, tout le
peuple s'étant assemblé, ma jeunesse apparemment m'attira l'honneur
d'être le premier qu'on mit en vente. Tandis qu'il se présentait des
marchands, un cacis de l'ordre supérieur, qui passait pour un saint,
parce qu'il était nouvellement arrivé de la Mecque, demanda que nous lui
fussions donnés par aumône, et fit valoir en sa faveur l'intérêt même de
la ville, à laquelle il promettait la protection du prophète. Les gens
de guerre, au profit desquels nous devions être vendus, s'opposèrent si
brusquement à cette prétention, que, le peuple prenant parti pour le
cacis, il s'éleva un affreux désordre, qui ne finit que par le massacre
du cacis même, et par la mort d'environ six cents hommes. Nous ne
trouvâmes point d'autre expédient, pour sauver notre vie dans ce
tumulte, que de retourner volontairement à notre cachot, où nous
regardâmes comme une grande faveur d'être reçus du geôlier.
»Dragut ayant moins réussi par l'autorité que par la douceur à calmer la
sédition, nous fûmes reconduits sur la même place, et vendus avec notre
artillerie et le reste du butin. Le malheur de mon sort me fit tomber
entre les mains d'un renégat grec, dont je détesterai toujours le
souvenir. Pendant trois mois que je fus son esclave, il me traita si
cruellement, qu'étant réduit au désespoir, je pris plusieurs fois la
résolution de m'empoisonner. Je n'eus l'obligation de ma délivrance
qu'au soupçon qu'il eut de mon dessein: la crainte de perdre l'argent
que je lui avais coûté, si j'abrégeais volontairement mes jours, lui fit
prendre le parti de me vendre à un juif du Tor. Je partis avec ce
nouveau maître pour Cassan, où son commerce l'appelait. Mon esclavage
n'aurait pas été plus doux entre les mains d'un chrétien. De là, il me
conduisit à Ormus, où j'appris avec des transports de joie que don
Fernand de Lima, dont j'étais connu, était gouverneur du fort portugais.
J'obtins de mon maître la permission de me présenter à lui. Ce généreux
seigneur, et don Pedro Fernandez, commissaire général des Indes, qui se
trouvait alors dans l'île d'Ormus, firent les frais de ma liberté. Elle
leur coûta deux cents pardos, c'est-à-dire environ cent vingt écus de
notre monnaie.»
Pinto continue de s'étendre sur quantité d'aventures qui n'ont rien
d'intéressant. Il se trouve à Malacca, où le gouverneur don Pedro de
Faria prend de l'affection pour lui.
«Don Pedro de Faria, cherchant l'occasion de m'avancer, m'envoya dans
une _lanchare_ au royaume de Pan, avec dix mille ducats, qu'il me
chargea de remettre à Thomé Lobo, son facteur dans cette contrée. De là,
ses ordres devaient me conduire à Patane, qui est cent lieues plus loin.
Il me donna une lettre et un présent pour le roi de Patane, avec une
ample commission pour traiter avec lui de la liberté de cinq Portugais
qui étaient esclaves de son beau-frère. Je partis dans les plus douces
espérances. Le septième jour de notre navigation, étant à la vue de
l'île de Timan, qui est à la distance d'environ quatre-vingt-dix lieues
de Malacca, et à dix ou douze lieues de l'embouchure du Pan, nous
entendîmes sur mer, avant le lever du soleil, de grandes plaintes, dont
l'obscurité ne nous permit pas de connaître la cause. J'en fus tellement
touché, que je fis mettre la voile au vent, et tourner, avec le secours
des rames, vers le lieu d'où elles paraissaient partir, en baissant tous
les yeux pour voir et entendre plus facilement. Après avoir continué
long-temps nos observations, nous découvrîmes fort loin de nous quelque
chose de noir qui flottait sur l'eau. Il nous était impossible de
distinguer ce qui commençait à frapper nos yeux. Nous n'étions que
quatre Portugais dans la lanchare, et les avis n'en furent pas moins
partagés. On me représentait qu'au lieu de m'arrêter à des recherches
dangereuses, je ne devais penser qu'à suivre les ordres du gouverneur.
Mais n'ayant pu me rendre à ces timides conseils, et me croyant autorisé
par ma commission à faire respecter mes ordres, je persistai dans la
résolution d'approfondir un événement si singulier. Enfin les premiers
rayons du jour nous firent apercevoir plusieurs personnes qui flottaient
sur des planches. L'effroi de mes compagnons faisant place alors à la
pitié, ils furent les premiers à faire tourner la proue vers ces
misérables, que nous entendîmes crier six ou sept fois: Seigneur Dieu!
miséricorde! Je pressai nos matelots de les secourir. Ils tirèrent
successivement du milieu des flots quatorze Portugais et neuf esclaves,
tous si défigurés, que leur visage nous fit peur, et si faibles, qu'ils
ne pouvaient se soutenir. On se hâta de leur donner des secours qui
rappelèrent leurs forces. Lorsqu'ils furent en état de parler, l'un
d'eux nous dit qu'il se nommait Fernand Gil Porcalho; qu'ayant été
dangereusement blessé à la tranchée de Malacca, dans la seconde attaque
que les Portugais avaient soutenue contre les Achémois, don Étienne de
Gama, qui commandait alors dans cette ville, et qui avait cru devoir
quelque récompense à son courage, l'avait envoyé aux Moluques avec
divers encouragemens pour sa fortune; que le ciel avait béni ses
entreprises jusqu'à le mettre en état de partir de Ternate dans une
jonque chargée de mille barres de poivre qui valaient plus de cent mille
ducats; mais qu'à la hauteur de Surabaya, dans l'île de Joa, il avait eu
le malheur d'essuyer une furieuse tempête, qui avait abîmé sa jonque et
tout son bien; que, de cent quarante-sept personnes qu'il avait à bord,
il ne s'en était sauvé que les vingt-trois qui se trouvaient sur le
nôtre; qu'ils avaient déjà passé quatorze jours sur leurs planches, sans
autre nourriture que la chair d'un esclave cafre qui leur était mort, et
qui avait servi pendant huit jours à soutenir leurs forces.
»La satisfaction d'avoir sauvé la vie à tant de malheureux me rendit la
suite du voyage fort agréable jusqu'à la ville de Pan, où je remis à
Thomé Lobo les marchandises dont j'étais chargé. Mais, lorsque je me
disposais à continuer mon voyage vers Patane, un accident fort tragique
fit perdre au gouverneur de Malacca toutes les richesses qu'il avait
entre les mains de Lobo. Coja Géinal, ambassadeur du roi de Bornéo, qui
résidait depuis trois ou quatre ans à la cour de Pan, tua le roi, qu'il
trouva couché avec sa femme. Le peuple, s'étant soulevé à cette
occasion, commit d'affreuses violences, et pilla le comptoir des
Portugais, qui perdirent onze hommes dans leur défense. Thomé Lobo
n'échappa au massacre qu'avec six coups d'épée, et n'eut pas d'autre
ressource que de se retirer dans ma lanchare, sans avoir pu sauver la
moindre partie de ses marchandises. Elles montaient à cinquante mille
ducats en or et en pierreries seulement. Cette sédition, qui avait coûté
la vie à plus de quatre mille personnes dans l'espace d'une seule nuit,
se ralluma le lendemain si furieusement, que, pour éviter le danger d'y
périr, nous mîmes à la voile pour Patane, où la faveur du vent nous fit
arriver en six jours.
»Les Portugais, dont le nombre était assez grand dans cette cour,
prirent d'autant plus de part à l'infortune de Lobo, qu'un si terrible
exemple de la perfidie des Indiens leur remettait vivement devant les
yeux ce qu'ils avaient à redouter pour eux-mêmes. Ils se rendirent tous
au palais du roi, et lui ayant fait leurs plaintes au nom du gouverneur
de Malacca, ils lui demandèrent, avec beaucoup de fermeté, la permission
d'user de représailles sur toutes les marchandises du royaume de Pan qui
se trouvaient dans ses états: cette proposition lui parut juste. Neuf
jours après on reçut avis qu'il était entré dans la rivière de Calantan
trois jonques fort riches, qui revenaient de la Chine pour divers
marchands panois. Aussitôt quatre-vingts Portugais s'étant joints à ceux
de ma lanchare, nous équipâmes deux fustes et un navire rond, de tout ce
qui nous parut nécessaire à notre entreprise, et nous partîmes avec
assez de diligence pour prévenir les informations que nos ennemis
pouvaient recevoir des mahométans du pays. Notre chef fut Jean Fernandez
d'Abreu, fils du père nourricier de don Juan, roi de Portugal; il
montait le navire rond avec quarante soldats. Les deux fustes étaient
commandées par Laurent de Goez et Vasco Sermento, tous deux d'une valeur
et d'une expérience reconnues.
»Nous arrivâmes le lendemain dans la rivière Calantan, où les trois
jonques étaient à l'ancre. Leur résistance fut d'abord aussi vive que
l'attaque; mais en moins d'une heure nous leur tuâmes soixante-quatorze
hommes, sans avoir perdu plus de trois des nôtres. Nos blessés,
quoiqu'en grand nombre, ne laissant pas d'agir ou de se montrer les
armes à la main, l'ennemi, consterné de sa perte, tandis qu'il croyait
encore nous voir toutes nos forces, se rendit en demandant la vie pour
unique grâce. Nous retournâmes triomphans à Patane avec un butin qui ne
passa que pour le juste dédommagement des cinquante mille ducats de don
Pedro, mais qui montait à plus de deux cent mille taëls, c'est-à-dire à
trois cent mille ducats de notre monnaie. Le roi de Patane exigea
seulement que les trois jonques fussent rendues à leurs capitaines; et
nous lui donnâmes volontiers cette marque de reconnaissance et de
soumission.
»Peu de temps après, on vit arriver à Patane une fuste commandée par
Antonio de Faria Sousa, parent du gouverneur de Malacca, qui venait de
sa part avec une lettre et des présens considérables, sous prétexte de
remercier le roi de la protection qu'il accordait à la nation
portugaise, mais au fond pour achever dans ses états l'établissement de
notre commerce. Antonio Faria, dont le nom est devenu célèbre par ses
fureurs autant que par ses exploits, était un gentilhomme sans fortune
qui était venu la chercher aux Indes sous la protection d'un homme de
son sang et de son nom; il apportait à Patane pour dix ou douze mille
écus de drap et de toiles des Indes, qu'il avait pris à crédit de
quelques marchands de Malacca. Cette espèce de marchandise ne lui
promettant pas beaucoup de profit dans cette cour, on lui conseilla de
l'envoyer à Légor, grande ville de la dépendance du royaume de Siam, où
l'on publiait qu'à l'occasion de l'hommage que quatorze rois y devaient
rendre à celui de Siam, il s'était assemblé une prodigieuse quantité de
jonques et de marchands. Faria choisit pour son facteur un Portugais,
nommé Christophe Borralho, qui entendait parfaitement le commerce, et
lui confia ses marchandises dans un petit vaisseau qu'il loua au port de
Patane. Seize autres Portugais, soldats et marchands, s'embarquèrent
avec Borralho, dans l'espérance qu'un écu leur en rapporterait six ou
sept. Je me laissai vaincre aussi par ces magnifiques promesses, et je
m'engageai dans ce fatal voyage. Nous partîmes avec un vent favorable,
et étant arrivés en trois jours dans la rade de Légor, nous mouillâmes à
l'entrée de la rivière pour y prendre des informations. On nous assura
qu'en effet il se trouvait déjà dans le port de cette ville plus de
quinze cents bâtimens, tous chargés de précieuses marchandises.
»Nous étions à dîner, dans la joie d'une si bonne nouvelle, et prêts à
faire voile avant la fin du jour, lorsque nous vîmes sortir de la
rivière une grande jonque, qui, nous ayant reconnus pour des Portugais,
se laissa dériver sur nous sans aucune apparence d'hostilité, et nous
jeta aussitôt des grapins attachés à deux longues chaînes de fer. À
peine fûmes-nous accrochés, que nous vîmes sortir de dessous le tillac
de la jonque soixante-dix ou quatre-vingts Maures, qui, poussant de
grands cris, firent sur nous un feu prodigieux. De dix-huit Portugais
que nous étions, quatorze furent tués en un instant avec trente-six
Indiens de l'équipage. Mes trois compagnons et moi nous prîmes de
concert l'unique voie de salut qui semblait nous rester: ce fut de nous
jeter dans la mer pour gagner la terre, dont nous n'étions pas éloignés.
Un des trois n'en eut pas moins le malheur de se noyer; j'arrivai sur la
rive avec les deux autres. Tout blessés que nous étions, nous
traversâmes heureusement la vase, où nous enfoncions jusqu'au milieu du
corps. Enfin nous nous approchâmes d'un bois qui nous promit quelque
sûreté, et d'où nous eûmes le spectacle de la barbarie des Maures. Ils
achevèrent de tuer six ou sept matelots déjà blessés, qui restaient de
notre équipage; après quoi, s'étant hâtés de transporter nos
marchandises dans leur jonque, ils firent une grande ouverture à notre
vaisseau, qui le fit couler à fond devant nos yeux; et dans la crainte
d'être reconnus, ils mirent aussitôt à la voile.
[Illustration: «_Notre premier mouvement fut de nous prosterner._»]
»Dans la douleur profonde où je demeurai avec mes deux compagnons
blessés, sans espérance de remède, l'imagination troublée de tout ce qui
s'était passé à notre vue dans l'espace d'une demi-heure, nous ne pûmes
retenir nos larmes; et tournant notre fureur contre nous-mêmes, nous
commençâmes à nous outrager le visage. Cependant après avoir considéré
notre situation, la crainte des bêtes farouches qui pouvaient nous
attaquer dans le bois, et la difficulté de sortir, avant les ténèbres,
des marécages dont nous étions environnés, nous firent prendre le parti
de rentrer dans la fange et d'y passer la nuit, enfoncés jusqu'à
l'estomac. Le lendemain, à la pointe du jour, nous suivîmes le bord de
la rivière jusqu'à un petit canal que sa profondeur et la vue de
quantité de grands lézards nous ôtèrent la hardiesse de passer. Il
fallut demeurer la nuit dans le même lieu. Le jour suivant ne changea
rien à notre misère, parce que l'herbe était si haute et la terre si
molle dans les marais, que le courage nous manqua pour tenter le
passage. Nous vîmes expirer ce jour-là un de nos compagnons, nommé
Sébastien Enriquez, homme riche, qui avait perdu huit mille écus dans le
vaisseau. Il ne restait que Christophe Borralho et moi, qui nous mîmes à
pleurer, au bord de la rivière, le corps à demi enterré; car nous étions
si faibles, qu'à peine avions-nous la force de parler, et nous comptions
déjà achever dans ce lieu notre misérable vie. Le troisième jour, vers
le soir, nous aperçûmes une grande barque chargée de sel qui remontait à
la rame. Notre premier mouvement fut de nous prosterner; et, l'espérance
nous rendant la voix, nous suppliâmes les rameurs, qui nous regardaient
avec étonnement, de nous prendre avec eux; mais ils paraissaient
disposés à passer sans nous répondre, ce qui nous fit redoubler nos cris
et nos gémissemens. Alors une vieille femme sortie du fond de la barque
fut si touchée de notre douleur et des plaies que nous lui montrions,
qu'elle prit un bâton dont elle frappa quelques matelots; et, les
faisant approcher de la rive, elle les força de nous prendre sur leurs
épaules, et de nous apporter à ses pieds. Sa figure n'était distinguée
que par un air de gravité qui faisait reconnaître le pouvoir qu'elle
avait sur eux; elle nous fit donner tous les secours qui convenaient à
notre misère; et tandis que nous mangions avidement ce qu'elle nous
présentait de sa propre main, elle nous consolait par ses exhortations.
Je savais assez le malais pour l'entendre. Elle nous dit que notre
désastre lui rappelait tous les siens; que son âge n'étant que de
cinquante ans, il n'y en avait pas six qu'elle s'était vue esclave et
volée de cent mille ducats de son bien; que cette infortune avait été
suivie du supplice de son mari et de ses trois fils, que le roi de Siam
avait fait mettre en pièces par ses éléphans; et que, depuis des pertes
si cruelles, elle n'avait mené qu'une vie triste et languissante. Après
nous avoir fait le récit de ses peines, elle voulut être informée des
nôtres. Ses gens, qui écoutèrent aussi notre malheureuse histoire, nous
dirent que la grande jonque, dont nous leur fîmes la peinture, ne
pouvait être que celle de Coja-Acem, Guzarate de nation, qui était
sorti le matin du port pour aller à l'île d'Aynan. La dame indienne,
confirmant leur idée, ajouta qu'elle avait vu à Légor ce redoutable
mahométan; qu'il se vantait d'avoir donné la mort à quantité de
Portugais, et d'avoir promis à son prophète de les traiter sans pitié,
parce qu'il accusait un capitaine de leur nation, nommé Hector de
Sylveïra, d'avoir tué son père et deux de ses frères dans un navire
qu'il leur avait pris au détroit de la Mecque.
»Nous apprîmes ensuite que cette dame était veuve d'un capitaine général
qui s'était attiré la disgrâce du roi et le châtiment qu'elle déplorait.
Sa fortune, qu'elle avait réparée par une sage conduite, la mettait en
état de faire un riche commerce de sel. Elle venait d'une jonque qui lui
était arrivée dans la rade, mais qui était trop grande pour passer la
barre, ce qui l'obligeait d'employer une barque pour transporter son sel
dans ses magasins. Elle s'arrêta le soir dans un petit village où elle
fit prendre soin de nous pendant la nuit. Le lendemain elle nous
conduisit à Légor, qui est cinq lieues plus loin dans les terres. Nous
lui étions redevables de la vie; mais, ne se bornant point à cette
faveur, elle nous donna une retraite dans sa maison. Nous y passâmes
vingt-trois jours, pendant lesquels nos blessures furent pansées avec
des témoignages d'affection dignes de la charité chrétienne.
Lorsqu'elle nous vit en état de retourner à Patane, elle mit le comble à
ses bienfaits en nous recommandant au patron d'un navire indien qui nous
y conduisit en sept jours, et qui ne nous traita pas avec moins
d'humanité.
»Notre retour était attendu avec d'autant plus d'impatience par tous les
Portugais de Patane, que la plupart avaient profité d'une si belle
occasion pour envoyer quelques marchandises à Légor. Aussi la perte de
notre vaisseau fut-elle estimée soixante-dix mille ducats, qui, suivant
les espérances communes, devaient produire six ou sept fois la même
somme. Antonio de Faria, plus ardent que les autres par son caractère,
et parce qu'il avait regardé le succès de notre voyage comme le
fondement de sa fortune, tomba dans une consternation inexprimable en
apprenant de notre bouche le sort de son vaisseau. Il garda un profond
silence pendant plus d'une demi-heure; ensuite, comme s'il eût employé
ce temps à former ses résolutions, il répondit à ceux qui entreprirent
de le consoler qu'il n'avait pas la force de retourner à Malacca pour
paraître aux yeux de ses créanciers; et qu'ayant le malheur de se
trouver insolvable il lui semblait plus juste de poursuivre ceux qui lui
avaient enlevé ses marchandises que de porter de frivoles excuses à
d'honnêtes négocians dont il avait trahi la confiance. Là-dessus s'étant
levé d'un air furieux, il jura sur l'Évangile de chercher par mer et
par terre celui qui lui avait ravi son bien, et de se le faire restituer
au centuple. Tous ceux qui furent témoins de son serment louèrent cette
généreuse résolution. Il trouva parmi eux quantité de jeunes gens qui
s'engagèrent à l'accompagner; d'autres lui offrirent de l'argent. Il
accepta leurs offres; et ses préparatifs se firent avec tant de
diligence, que dans l'espace de huit jours il équipa un vaisseau, et
s'associa cinquante-cinq hommes qui jurèrent à leur tour de vaincre ou
de périr avec lui. Je fus de ce nombre, car j'étais sans un sou, et je
ne connaissais personne qui fût disposé à me prêter: je devais à Malacca
plus de cinq cents ducats que j'avais empruntés de plusieurs amis. Enfin
je ne possédais que mon corps, qui avait même été blessé de trois coups
de javelot, et d'un coup de pierre à la tête, pour lequel j'avais
souffert deux opérations qui avaient exposé ma vie au dernier danger.
»Après avoir fait ses préparatifs, Faria mit à la voile un samedi, 9 de
mai 1540, vers le royaume de Tsiampa, dans le dessein de visiter les
ports de cette côte, où son espérance était d'enlever des vivres et des
munitions de guerre. Quelques jours de navigation nous firent arriver à
la vue de Poulo Condor, île située vers 8 degrés 20 minutes du nord, à
l'embouchure de la rivière de Camboge. Nous y découvrîmes à l'est un bon
havre nommé Bralapisan, à six lieues de la terre ferme, où se trouvait
à l'ancre une jonque de Lequios qui menait à Siam un ambassadeur du
Nautaquin de Lindau, prince de l'île de Tosa. Ce bâtiment ne nous eut
pas plus tôt aperçus, qu'il fit voile vers nous. L'ambassadeur nous
dépêcha sa chaloupe, envoya complimenter Faria, et lui offrit un
coutelas de grand prix, dont la poignée et le fourreau étaient d'or,
avec vingt-six perles dans une boîte du même métal. Quoique ce présent
nous fît prendre une haute idée des richesses de la jonque, et que notre
premier dessein eût été de l'attaquer, la générosité prit le dessus dans
le coeur de Faria. Il regretta de ne pouvoir répondre aux civilités de
l'ambassadeur par d'autres marques de reconnaissance que la liberté
qu'il lui laissa de continuer sa route. Nous descendîmes au rivage, où
nous employâmes trois jours à nous pourvoir d'eau et de poisson. De là
nous étant approchés de la terre ferme, nous entrâmes le dimanche,
dernier jour de mai, dans la rivière qui divise les royaumes de Camboge
et de Tsiampa. L'ancre fut jetée vis-à-vis d'un grand bourg nommé
Catimparu, à trois lieues dans les terres. Pendant douze jours que nous
y passâmes à faire des provisions, Faria, naturellement curieux, prit
des informations sur le pays et ses habitans. On lui apprit que la
rivière naissait d'un lac nommé Pinator, à deux cent cinquante lieues de
la mer, dans le royaume de Quirivan; que ce lac était environné de
hautes montagnes, au pied desquelles on trouvait sur le bord de l'eau
trente-deux villages; que près d'un des plus grands, qui se nommait
Chincaleu, il y avait une mine d'or très-riche, d'où l'on tirait chaque
année la valeur de vingt-deux millions de notre monnaie; qu'elle faisait
le sujet d'une guerre continuelle entre quatre seigneurs d'une même
famille, à qui la naissance y donnait les mêmes droits; que l'un d'eux,
nommé Raja-Hittau, avait sous terre, dans la cour de sa maison, six
cents bahares d'or en poudre; enfin que, près d'un autre de ces villages
nommé Buaquirim, on tirait d'une carrière quantité de diamans fins plus
précieux que ceux de Lave et de Tanimpoura. Faria jugea, après avoir
observé la situation et les forces du pays, qu'avec un peu de courage,
trois cents Portugais lui auraient suffi pour se rendre maître de toutes
ces richesses; mais ses forces présentes ne lui permettaient pas
d'entreprendre une si belle expédition.
»Nous reprîmes la côte du royaume de Tsiampa jusqu'au port de
Saley-Jacan, qui est à dix-sept lieues de la rivière. La fortune ne nous
offrit rien dans cette route. Nous comptâmes, dans la rade de
Saley-Jacan, six bourgs, dans l'un desquels on découvrait plus de mille
maisons environnées d'arbres fort hauts, et d'un grand nombre de
ruisseaux qui descendaient d'une montagne du côté du sud. Le jour
suivant, nous arrivâmes à la rivière de Toobazoy, où le pilote n'osa
s'engager, parce qu'il n'en connaissait pas l'entrée; mais ayant jeté
l'ancre à l'embouchure, nous découvrîmes une grande jonque qui venait de
la haute mer vers ce port. Faria résolut de l'attendre sur l'ancre; et
pour se donner le temps de la reconnaître, il arbora le pavillon du
pays, qui est un signe d'amitié dans ces mers. Mais les Indiens, au lieu
de répondre par le même signe, ne nous eurent pas plus tôt reconnus pour
des Portugais, qu'ils firent un grand bruit de tambours, de trompettes
et de cloches. Faria, vivement offensé, n'attendit pas plus
d'éclaircissement pour leur faire tirer une volée de canon. Ils y
répondirent de cinq petites pièces qui composaient toute leur
artillerie. Cette audace nous faisant juger de leurs forces, Faria, qui
voyait la nuit fort proche, prit la résolution d'attendre le lendemain,
pour ne rien donner au hasard dans l'obscurité. Les Indiens, sans rien
perdre de leur confiance, jetèrent l'ancre à l'entrée de la rivière.
»Vers deux heures après minuit, nous vîmes flotter sur la mer quelque
chose qu'il nous fut impossible de distinguer. Faria dormait sur le
tillac. Il fut éveillé; et ses yeux, plus perçans que les nôtres, lui
firent découvrir trois barques à rames qui s'avançaient vers nous. Il ne
douta pas que ce ne fût l'ennemi du jour précédent, qui faisait plus de
fond sur la perfidie que sur la valeur. Il ordonna de prendre les armes
et de préparer les pots à feu, recommandant de cacher les mèches pour
faire croire que nous étions endormis. Les trois barques s'approchèrent
à la portée de l'arquebuse, et s'étant séparées pour nous environner,
deux s'attachèrent à notre poupe, et l'autre à la proue. Les Indiens
montèrent si légèrement à bord, que dans l'espace de quelques minutes
ils y étaient au nombre de quarante. Alors Faria, sortant de dessous le
demi-pont avec une troupe d'élite, fondit si furieusement sur eux en
invoquant Jésus-Christ et saint Jacques, qu'il en tua d'abord un grand
nombre. Ensuite les pots à feu, qui furent jetés fort adroitement,
achevèrent de les défaire et de forcer le reste de se précipiter dans
les flots. Nous sautâmes dans les trois barques, où il restait peu de
monde. Elles furent prises sans résistance. Entre les prisonniers qui
tombèrent vivans entre nos mains étaient quelques Nègres, un Turc, deux
Achémois, et le capitaine de la jonque, nommé Similau, grand corsaire et
mortel ennemi des Portugais. Faria donna ordre que la plupart fussent
mis à la torture pour en tirer des connaissances qu'il croyait
importantes à nos entreprises. Un Nègre qu'on se disposait à tourmenter
demanda grâce, et déclara qu'il était chrétien. Il nous apprit
volontairement qu'il se nommait Sébastien, qu'il avait été captif de don
Gaspar de Mello, capitaine portugais, que Similau avait massacré deux
ans auparavant à Liampo, sans avoir épargné un seul Portugais de
l'équipage; que ce corsaire s'était flatté de nous faire subir le même
sort; et qu'ayant pris tous ses hommes de guerre dans les trois barques,
il n'avait laissé dans sa jonque que trente matelots chinois. Faria, qui
n'ignorait pas le malheur de Mello, remercia le ciel de l'avoir choisi
pour le venger. Il fit sauter sur-le-champ la cervelle à Similau avec un
frontail de cordes, supplice qui avait été celui de Mello. Ensuite
s'étant mis avec trente soldats dans les mêmes barques où l'ennemi était
venu, il se rendit à bord de la jonque, dont il n'eut pas de peine à se
saisir. Quelques pots à feu qu'il fit jeter sur le tillac firent sauter
tous les matelots dans la mer; mais le besoin qu'il avait d'eux pour la
manoeuvre l'obligea d'en sauver une partie. Dans l'inventaire de cette
prise, qu'il fit faire le matin, il se trouva trente-six mille taëls
d'argent du Japon, qui valent cinquante mille ducats de monnaie
portugaise, avec plusieurs sortes de marchandises. Quantité de feux qui
étaient allumés sur la côte, nous faisant juger que les habitans se
disposaient peut-être à nous attaquer, nous ne pensâmes qu'à faire voile
en diligence.
»On nous avait appris que si Coja-Acem exerçait le commerce, c'était
dans l'île d'Aynan qu'il le fallait chercher, parce que tous les
vaisseaux marchands s'y rassemblaient dans cette saison. Nous allâmes
droit à l'île d'Aynan, où, passant l'écueil de Poulo-Capas, nous
commençâmes à ranger la terre, dans la seule vue de reconnaître les
ports et les rivières de cette côte. Quelques soldats qui furent
envoyés à terre sous la conduite de Borralho rapportèrent qu'ayant
pénétré jusqu'à la ville, qui leur avait paru composée de plus de dix
mille maisons, et revêtue de murs avec un fossé plein d'eau, ils avaient
vu dans le port un si grand nombre de navires, qu'ils en avaient compté
jusqu'à deux mille. À leur retour, ils découvrirent à l'embouchure de la
rivière une grosse jonque à l'ancre, qu'ils crurent reconnaître pour
celle de Coja-Acem. Cette conjecture, qu'ils se hâtèrent d'apporter à
Faria, lui causa tant de satisfaction, que, sans perdre un moment, et
laissant son ancre en mer, il donna ordre de mettre à la voile, en
répétant que son coeur l'avertissait qu'il touchait à l'heure de la
vengeance.
»Nous nous approchâmes de la jonque avec une tranquillité qui nous fit
passer pour des marchands. Outre le dessein de tromper notre ennemi par
les apparences, nous appréhendions d'être entendus de la ville, et de
voir tomber sur nous tous les navires qui étaient dans le port. Aussitôt
que nous fûmes près du bord de l'Indien, vingt de nos soldats, qui
n'attendaient que cet instant, y sautèrent avec une impétuosité qui leur
épargna la peine de combattre. La plupart de nos ennemis, effrayés de ce
premier mouvement, se jetèrent dans les flots. Cependant quelques-uns
des plus braves se rassemblèrent pour faire tête. Mais Faria, suivant
aussitôt avec vingt autres soldats, fit un furieux carnage de ceux qui
avaient entrepris de résister. Il en tua plus de trente; et d'un
équipage assez nombreux le feu n'épargna que ceux qui s'étaient jetés
dans la mer, et qu'on en fit retirer, autant pour servir à la navigation
de nos propres vaisseaux que pour déclarer quel était leur chef. On en
mit quatre à la torture; mais ils souffrirent la mort avec _une
constance brutale_. On allait exposer aux mêmes tourmens un petit garçon
qu'on espérait faire parler plus facilement, lorsqu'un vieillard qui
était couché sur le tillac s'écria la larme à l'oeil que c'était son
fils, et qu'il demandait d'être entendu avant que ce malheureux enfant
fût livré aux supplices. Faria fit arrêter l'exécuteur. Mais, après
avoir promis au père la vie et la liberté, s'il s'expliquait de bonne
foi, avec la restitution de toutes les marchandises qui étaient à lui,
il jura que, pour le punir de la moindre imposture, il le ferait jeter
dans la mer avec son fils. Ce vieillard, que nous prenions encore pour
un mahométan, répondit qu'il acceptait cette condition; que s'il
remerciait Faria de la vie qu'il accordait à son fils, il lui offrait la
sienne, dont il faisait peu de cas à son âge; mais qu'il ne s'en fierait
pas moins à sa parole, quoique la profession qu'il lui voyait exercer
fût peu conforme à la loi chrétienne, dans laquelle ils étaient nés tous
deux.
»Une réponse si peu attendue parut causer un peu de confusion à Faria.
Il fit approcher le vieillard, et, le voyant aussi blanc que nous, il
lui demanda s'il était Turc ou Persan. La curiosité nous avait
rassemblés tous autour de lui pour écouter son histoire. Il nous dit
qu'il était Arménien d'origine, et né au Mont-Sinaï, d'une fort bonne
famille; que son nom était Thomas Moustangen; que, se trouvant en 1538
au port de Djedda, avec un vaisseau qui lui appartenait, Soliman pacha,
vice-roi du Caire, qui allait faire le siége de Diu, l'avait fait
prendre avec d'autres vaisseaux marchands pour servir au transport de
ses vivres et de ses munitions; qu'après avoir rendu ce service aux
Turcs, et lorsqu'il leur avait demandé le salaire qu'on lui avait
promis, non-seulement ils lui avaient manqué de parole, mais qu'ils lui
avaient pris sa femme et sa fille, qu'ils avaient violées devant lui, et
qu'ils avaient jeté son fils dans la mer pour leur avoir reproché cette
injure; qu'ensuite, s'étant vu enlever son vaisseau et la valeur de six
mille ducats qui faisaient la meilleure partie de son bien, le désespoir
l'avait conduit à Surate, avec le fils qui était à bord, et le seul qui
lui restait; que de là ils s'étaient rendus à Malacca dans le navire de
don Garcie de Saa, gouverneur de Bacaïme, d'où il était parti pour la
Chine avec Christophe de Sardinha, qui avait été facteur aux Moluques;
mais qu'étant à l'ancre dans le détroit de Sincapar, Quiay Tajana,
maître de la jonque dont nous venions de nous saisir, avait surpris le
vaisseau portugais pendant la nuit; qu'il s'en était rendu maître par
la mort du capitaine et de tout l'équipage, et que, de vingt-sept
chrétiens, il était le seul à qui la vie eût été conservée avec celle de
son fils, parce que le corsaire avait reconnu qu'il n'était pas mauvais
canonnier.
»Faria ne put entendre ce récit sans se frapper le front d'étonnement:
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, il me semble que ce que j'entends est un
songe.» Ensuite, se tournant vers ses soldats il leur raconta l'histoire
du corsaire qu'il avait apprise en arrivant aux Indes. C'était un des
plus cruels ennemis du nom portugais. Il en avait tué de sa propre main
plus de cent; et le butin qu'il avait fait sur eux montait à plus de
cent mille ducats. Quoique son nom fût Quiay Tajana, sa vanité lui avait
fait prendre celui du capitaine Sardinha, depuis qu'il avait massacré
cet officier. Nous demandâmes à l'Arménien ce qu'il était devenu: il
nous dit qu'étant fort blessé, il s'était caché dans la soute entre les
câbles, avec six ou sept de ses gens. Faria s'y rendit aussitôt, et nous
ouvrîmes l'écoutille des câbles. Alors ce brigand désespéré sortit par
une autre écoutille, à la tête de ses compagnons, et se jeta si
furieusement sur nous, que, malgré l'extrême inégalité du nombre, le
combat dura près d'un quart d'heure. Ils ne quittèrent les armes qu'en
expirant. Nous ne perdîmes que deux Portugais et sept Indiens de
l'équipage; mais vingt furent blessés, et Faria reçut lui-même deux
coups de sabre sur la tête et un troisième sur le bras. Après cette
sanglante victoire, il fit mettre à la voile, dans la crainte d'être
poursuivi. Nous allâmes mouiller le soir sous une petite île déserte, où
le partage du butin se fit tranquillement. On trouva dans la jonque cinq
cents bahars de poivre, soixante de sandal, quarante de noix muscades et
de macis, quatre-vingts d'étain, trente d'ivoire, et d'autres
marchandises qui montaient, suivant le cours du commerce, à la valeur de
soixante-dix mille ducats. La plus grande partie de l'artillerie était
portugaise. Entre quantité de meubles et d'habits de notre nation, nous
fûmes surpris de voir des coupes, des chandeliers, des cuillères et de
grands bassins d'argent doré. C'était la dépouille de Sardinha, de Juan
Oliveyra, et de Barthélemi de Matos, trois de nos plus braves officiers,
dont les vaisseaux avaient été la proie du corsaire. Mais la vue de tant
de richesses ne diminua point notre compassion pour neuf petits enfans
âgés de six à huit ans, qui furent trouvés dans un coin, enchaînés par
les mains et les pieds.