terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et
l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si
différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que
l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur
turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations[216]».
[216] Chaque «nation» avait son cri de ralliement. Les étudiants
de Castille criaient: _¡Viva la espiga!_ (Vive l'épi!), ceux
d'Andalousie: _¡Viva la aceituna!_ (Vive l'olive!), ceux de
l'Estremadure: _¡Viva el chorizo!_ (Vive le saucisson!).
Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre
avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens,
froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos
suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se
battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti
recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des
funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.
Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en
eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit
avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives
universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus
de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des
bourgeois.
Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes
avec la population civile. On raconte que le vieil _Estudio_ de
Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre
les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid,
cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour
prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement
la tranquillité publique. Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne
partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses
privilèges[217], ils se considéraient comme des maîtres absolus et
leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du
dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si
loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer
l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience
n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils
répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les
écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de
suite, on se battit dans les rues.
[217] Ce n'étaient pas seulement les serviteurs des étudiants qui
profitaient du _faero_ universitaire, mais aussi leurs logeurs,
leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les
voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps où il y
avait à Salamanque sept mille étudiants, dix-huit mille noms
étaient inscrits sur le registre-matricule des Écoles. (Gil de
Zárate, _op. cit._, II, p. 264.)
En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant la
_Plaza Mayor_, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le
Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les
étudiants sont poursuivis par la foule jusqu'à la place de la _Yerba_
et, de là, jusqu'au couvent de la _Madre de Dios_. Là ils s'arrêtent,
font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des
leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture.
Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils
marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître,
poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les
étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une
fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes,
pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font
la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues.
L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la
justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné
à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le
supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une
foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.
Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que
les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une
semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet
et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la
Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus
acharnés et rétablit ainsi la paix.
On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi
graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles
s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites
opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.
CHAPITRE V.
DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU
DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES.
La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église,
l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la
nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands
Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la
discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont
précipité la décadence des Universités espagnoles.
Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète.
Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en
comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait
encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers
le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze
cents. On peut juger par là de la déchéance des autres Écoles qui,
elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de
gloire.
L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en
plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois
de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (_día
de barba_).
D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à
autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui
précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui
sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois
camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.
Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on
connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne
savaient ni lire ni écrire[218]». Un siècle plus tard, il y en a bien
davantage.
[218] Luján de Sayavedra, _Alfarache_, II, cap. VI.
On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille
un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation
ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus
que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis
violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[219]
et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement
l'amour-propre et tourne même au jeu violent[220].
[219] «On met son honneur à trouver des questions sur les
propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: _scribe mihi_,
on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique,
de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il
entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au
fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la
vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé.
Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force
d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les
obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus
pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on
se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence
de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe
pour un homme habile.
«La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à
s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les
menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en
combat...» (Luis Vives, _De causis Corr. Art._ (éd. Basil., I, p.
345), résumé par Ch. Thurot, _De l'Organisation de l'enseignement
dans l'Université de Paris au Moyen-Age_; Paris, 1850, p. 89.)
[220] On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans _El Bobo del
Colegio_, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo,
argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les
corps célestes sont animés ou non».
Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.
Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque
complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se
vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne
l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de
mensonge[221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec
d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe
une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se
risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le
basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut,
en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom
d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par
malheur, des Provinces, révéla la supercherie[222]. Au dix-huitième
siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu autant de
présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.
[221] Lope de Vega, _Pobreza no es vileza_ (_Comed._ IV, 248.)
[222] _El Verdadero Amante_, dédicace.
L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques
ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient
tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de
cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de
droit canon[223], du moins de cours régulier et sérieux.
[223] Pérez Bayer, _Memorial por la libertad de la literatura
española.--Diario histórico_. (Ms. de la _Biblioteca Nacional_ de
Madrid.)
Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent
régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques,
sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire[224].
[224] _Ibid._
Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les
cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y
ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions,
d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions
ridicules, d'incertitudes et d'erreurs[225]. On ose à peine croire
à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature
a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans
sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les
mathématiques[226].
[225] _Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de
Torres_; Salamanca, 1752, p. 141.
[226] _Ibid._, p. 58.
Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du
monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public
ses _Confessions_, nous sommes très bien renseignés sur son éducation,
sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière.
Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme
supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans
ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une
réputation de savoir.
Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par
charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès
l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui
inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la
grammaire. Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce
vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à
leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par
malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles.
Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en
conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour
interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En
quelques mois, il devient aussi habile que le premier _pícaro_ venu à
escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et
à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour
les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié
avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et
oublie le peu qu'il savait.
Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à
courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du
Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de
ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don
Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un
ermite, uniquement occupé à panser son âne et à entretenir la lampe
de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en
donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les
suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il
s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au
service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui
vont courir le taureau à Lisbonne.
Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux
quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux.
Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se
consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans
instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et
l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières
plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de
l'Université l'autorisation de faire un cours public.
Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort
l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles
aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite
d'une bagarre, gueux à Madrid, associé d'un moine contrebandier,
exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à
son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge
quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une
maison hantée.
Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie
d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords
du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter
désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute
chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son
traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel
sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie
morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement
est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance,
il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en
souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un
temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de
compétiteur[227].
[227] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 78.
On organise pour lui un simulacre d'_Oposición_, on lui suscite un
concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs
incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et,
respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre
joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des
succès plus glorieux.
On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé.
Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre.
Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages
à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort
soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des
détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque
année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases
de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des
princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son
nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000
ducats[228]; il composa un nombre respectable d'ouvrages instructifs
et divertissants: _Anatomie du Monde visible et du Monde invisible_;
_Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères_; _Visions et Songes
moraux_, écrits dans la manière de Quevedo; _Médecine physique et
morale_; _Traité des tremblements de terre et recettes domestiques_;
_Traité de la Pierre philosophale_; deux recueils de _Poésies
variées_: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes, _sainetes_,
intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies
édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son
humeur batailleuse.
[228] _Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca._
Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur
deux colonnes[229], il se livra à d'autres occupations moins
intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses
mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un
panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble
destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques
autres morceaux[230]. Étant d'humeur allègre et sociable, il ne
manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de
taureaux[231]; il accepta toutes les invitations et en rendit
quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux
mathématiques.
[229] _Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el
Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su
Catedrático de Prima de Matemáticas_; Salamanca, 1752, 14 vol.
in-8º.
[230] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 163.
[231] _Ibid._, p. 124.
Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps,
il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves.
L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On
peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur
des autres enseignements.
Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa
franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de
cette époque. Dans un de ses _Songes moraux_[232], il nous montre des
maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se
jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et
les prébendes[233]; des salles de cours vides ou occupées par des
bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour
le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon[234]; des
cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines.
Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut
être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture
du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la
Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux
des sciences et des vertus».
[232] Obras, t. II: _Sueños Morales (Visión y Visita undécima)_,
p. 116 et sq.
[233] _Ibid._, p. 120.
[234] _Obras_, t. II: _Sueños Morales_, p. 121.
Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles.
* * * * *
Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est
à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins
prévenus.
L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de
confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend[235].» Un
autre y a vu tondre des moutons dans une salle de cours[236]. A la
fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents
étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura
à peine sept cents[237].
[235] D. Antonio Ponz, _Viaje de España_, t. I (3e édit., Madrid,
1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769.
[236] Pérez-Bayer, Ms. de la _Biblioteca Nacional_ (1747).
[237] Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente,
_Historia de las Universidades_, III, p. 199.
On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au
complet.
On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un
étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui
seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans
le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter
tous les deux sous le même toit.
Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà
fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le
Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois
boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien
s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors
la maison, et on la ferme[238].
[238] La Fuente, _Hist. de las Univ._, III, p. 299.
A Oñate, il n'y a plus, depuis longtemps, que quatre professeurs.
L'Université, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons
vu, dans son Collège, avec l'argent qui aurait dû faire vivre des
étudiants. Mais la détresse est devenue si grande que, pour ménager
les rentes de l'établissement, on les renvoie, chaque année, passer
quatre mois dans leur famille.
Plus que jamais ces malheureuses Écoles trafiquent des diplômes et
vendent à des prix de plus en plus modestes les certificats de
scolarité. Malgré les dénonciations, malgré les protestations
indignées d'Alcalá et de Salamanque[239], elles continuent par
nécessité ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas.
[239] C'est surtout Sigüenza qui est désignée dans ces
protestations. Mais les autres Universités _Silvestres_ et même
Almagro et Ávila ne soutiennent pas autrement leur existence.
Grandes et petites, presque toutes les Universités d'Espagne donnent à
ce moment une impression de misère. Depuis bien des années déjà, en
même temps que la jeunesse se détournait de leurs _Aulas_, leurs
rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de
l'appauvrissement général du royaume. Pour subvenir aux frais de la
Guerre de Succession, Philippe V avait dû imposer aux moins
nécessiteuses d'assez lourdes contributions[240] et ce dernier coup
avait achevé de compromettre leur situation financière. Une
administration singulièrement négligente avait encore augmenté leurs
embarras. Au moment où nous sommes arrivés, elles souffrent de plus en
plus de cet état de gêne qui décourage les maîtres et paralyse les
dernières bonnes volontés.
[240] L'Université de Salamanque versa en une fois mille doublons
et préleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les
maîtres.
* * * * *
La vie intellectuelle des Écoles n'est ni moins réduite, ni moins
misérable.
L'expulsion des Jésuites, qui aura lieu en 1767, les délivrera d'une
concurrence redoutable sans réveiller leur activité. Les réformes
générales du 14 février 1769, du 6 septembre 1770, du 22 février 1771
tenteront inutilement de modifier l'organisation matérielle de ces
vieux corps, esclaves de la tradition, obstinément hostiles à toute
nouveauté, incapables de s'accommoder eux-mêmes aux nécessités du
temps présent: le remède arrivera trop tard[241].
[241] Ferrer del Río, _Hist. del reinado de Carlos III_, t. III.
p. 186 et sq.--G. Desdevises du Dézert, _Les Colegios Mayores et
leur réforme en 1771_. _Revue hispanique_, t. VII, p. 223 et
sq.--_L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle._
_Revue d'Auvergne_, août 1901.
Désormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pensée libre et de
curiosité intelligente se réfugie dans ces Académies qui, à
l'imitation des quatre Académies royales[242], se constituent, par
l'initiative privée, sur tous les points de la Péninsule[243].