D'autres étudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de

terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et

l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si

différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que

l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur

turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations[216]».

[216] Chaque «nation» avait son cri de ralliement. Les étudiants

de Castille criaient: _¡Viva la espiga!_ (Vive l'épi!), ceux

d'Andalousie: _¡Viva la aceituna!_ (Vive l'olive!), ceux de

l'Estremadure: _¡Viva el chorizo!_ (Vive le saucisson!).

Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre

avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens,

froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos

suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se

battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti

recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des

funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.

Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en

eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit

avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives

universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus

de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des

bourgeois.

Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes

avec la population civile. On raconte que le vieil _Estudio_ de

Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre

les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid,

cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour

prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement

la tranquillité publique. Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne

partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses

privilèges[217], ils se considéraient comme des maîtres absolus et

leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du

dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si

loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer

l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience

n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils

répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les

écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de

suite, on se battit dans les rues.

[217] Ce n'étaient pas seulement les serviteurs des étudiants qui

profitaient du _faero_ universitaire, mais aussi leurs logeurs,

leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les

voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps où il y

avait à Salamanque sept mille étudiants, dix-huit mille noms

étaient inscrits sur le registre-matricule des Écoles. (Gil de

Zárate, _op. cit._, II, p. 264.)

En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant la

_Plaza Mayor_, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le

Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les

étudiants sont poursuivis par la foule jusqu'à la place de la _Yerba_

et, de là, jusqu'au couvent de la _Madre de Dios_. Là ils s'arrêtent,

font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des

leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture.

Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils

marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître,

poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les

étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une

fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes,

pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font

la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues.

L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la

justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné

à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le

supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une

foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.

Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que

les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une

semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet

et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la

Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus

acharnés et rétablit ainsi la paix.

On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi

graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles

s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites

opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.

CHAPITRE V.

DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU

DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES.

La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église,

l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la

nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands

Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la

discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont

précipité la décadence des Universités espagnoles.

Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète.

Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en

comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait

encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers

le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze

cents. On peut juger par là de la déchéance des autres Écoles qui,

elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de

gloire.

L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en

plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois

de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (_día

de barba_).

D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à

autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui

précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui

sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois

camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.

Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on

connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne

savaient ni lire ni écrire[218]». Un siècle plus tard, il y en a bien

davantage.

[218] Luján de Sayavedra, _Alfarache_, II, cap. VI.

On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille

un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation

ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus

que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis

violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[219]

et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement

l'amour-propre et tourne même au jeu violent[220].

[219] «On met son honneur à trouver des questions sur les

propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: _scribe mihi_,

on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique,

de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il

entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au

fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la

vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé.

Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force

d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les

obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus

pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on

se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence

de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe

pour un homme habile.

«La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à

s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les

menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en

combat...» (Luis Vives, _De causis Corr. Art._ (éd. Basil., I, p.

345), résumé par Ch. Thurot, _De l'Organisation de l'enseignement

dans l'Université de Paris au Moyen-Age_; Paris, 1850, p. 89.)

[220] On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans _El Bobo del

Colegio_, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo,

argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les

corps célestes sont animés ou non».

Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.

Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque

complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se

vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne

l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de

mensonge[221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec

d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe

une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se

risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le

basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut,

en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom

d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par

malheur, des Provinces, révéla la supercherie[222]. Au dix-huitième

siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu autant de

présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.

[221] Lope de Vega, _Pobreza no es vileza_ (_Comed._ IV, 248.)

[222] _El Verdadero Amante_, dédicace.

L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques

ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient

tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de

cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de

droit canon[223], du moins de cours régulier et sérieux.

[223] Pérez Bayer, _Memorial por la libertad de la literatura

española.--Diario histórico_. (Ms. de la _Biblioteca Nacional_ de

Madrid.)

Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent

régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques,

sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire[224].

[224] _Ibid._

Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les

cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y

ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions,

d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions

ridicules, d'incertitudes et d'erreurs[225]. On ose à peine croire

à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature

a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans

sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les

mathématiques[226].

[225] _Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de

Torres_; Salamanca, 1752, p. 141.

[226] _Ibid._, p. 58.

Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du

monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public

ses _Confessions_, nous sommes très bien renseignés sur son éducation,

sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière.

Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme

supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans

ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une

réputation de savoir.

Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par

charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès

l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui

inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la

grammaire. Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce

vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à

leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par

malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles.

Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en

conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour

interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En

quelques mois, il devient aussi habile que le premier _pícaro_ venu à

escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et

à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour

les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié

avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et

oublie le peu qu'il savait.

Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à

courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du

Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de

ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don

Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un

ermite, uniquement occupé à panser son âne et à entretenir la lampe

de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en

donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les

suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il

s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au

service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui

vont courir le taureau à Lisbonne.

Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux

quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux.

Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se

consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans

instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et

l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières

plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de

l'Université l'autorisation de faire un cours public.

Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort

l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles

aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite

d'une bagarre, gueux à Madrid, associé d'un moine contrebandier,

exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à

son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge

quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une

maison hantée.

Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie

d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords

du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter

désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute

chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son

traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel

sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie

morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement

est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance,

il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en

souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un

temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de

compétiteur[227].

[227] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 78.

On organise pour lui un simulacre d'_Oposición_, on lui suscite un

concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs

incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et,

respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre

joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des

succès plus glorieux.

On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé.

Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre.

Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages

à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort

soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des

détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque

année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases

de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des

princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son

nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000

ducats[228]; il composa un nombre respectable d'ouvrages instructifs

et divertissants: _Anatomie du Monde visible et du Monde invisible_;

_Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères_; _Visions et Songes

moraux_, écrits dans la manière de Quevedo; _Médecine physique et

morale_; _Traité des tremblements de terre et recettes domestiques_;

_Traité de la Pierre philosophale_; deux recueils de _Poésies

variées_: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes, _sainetes_,

intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies

édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son

humeur batailleuse.

[228] _Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca._

Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur

deux colonnes[229], il se livra à d'autres occupations moins

intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses

mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un

panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble

destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques

autres morceaux[230]. Étant d'humeur allègre et sociable, il ne

manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de

taureaux[231]; il accepta toutes les invitations et en rendit

quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux

mathématiques.

[229] _Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el

Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su

Catedrático de Prima de Matemáticas_; Salamanca, 1752, 14 vol.

in-8º.

[230] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 163.

[231] _Ibid._, p. 124.

Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps,

il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves.

L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On

peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur

des autres enseignements.

Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa

franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de

cette époque. Dans un de ses _Songes moraux_[232], il nous montre des

maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se

jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et

les prébendes[233]; des salles de cours vides ou occupées par des

bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour

le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon[234]; des

cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines.

Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut

être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture

du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la

Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux

des sciences et des vertus».

[232] Obras, t. II: _Sueños Morales (Visión y Visita undécima)_,

p. 116 et sq.

[233] _Ibid._, p. 120.

[234] _Obras_, t. II: _Sueños Morales_, p. 121.

Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles.

* * * * *

Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est

à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins

prévenus.

L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de

confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend[235].» Un

autre y a vu tondre des moutons dans une salle de cours[236]. A la

fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents

étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura

à peine sept cents[237].

[235] D. Antonio Ponz, _Viaje de España_, t. I (3e édit., Madrid,

1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769.

[236] Pérez-Bayer, Ms. de la _Biblioteca Nacional_ (1747).

[237] Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente,

_Historia de las Universidades_, III, p. 199.

On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au

complet.

On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un

étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui

seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans

le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter

tous les deux sous le même toit.

Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà

fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le

Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois

boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien

s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors

la maison, et on la ferme[238].

[238] La Fuente, _Hist. de las Univ._, III, p. 299.

A Oñate, il n'y a plus, depuis longtemps, que quatre professeurs.

L'Université, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons

vu, dans son Collège, avec l'argent qui aurait dû faire vivre des

étudiants. Mais la détresse est devenue si grande que, pour ménager

les rentes de l'établissement, on les renvoie, chaque année, passer

quatre mois dans leur famille.

Plus que jamais ces malheureuses Écoles trafiquent des diplômes et

vendent à des prix de plus en plus modestes les certificats de

scolarité. Malgré les dénonciations, malgré les protestations

indignées d'Alcalá et de Salamanque[239], elles continuent par

nécessité ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas.

[239] C'est surtout Sigüenza qui est désignée dans ces

protestations. Mais les autres Universités _Silvestres_ et même

Almagro et Ávila ne soutiennent pas autrement leur existence.

Grandes et petites, presque toutes les Universités d'Espagne donnent à

ce moment une impression de misère. Depuis bien des années déjà, en

même temps que la jeunesse se détournait de leurs _Aulas_, leurs

rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de

l'appauvrissement général du royaume. Pour subvenir aux frais de la

Guerre de Succession, Philippe V avait dû imposer aux moins

nécessiteuses d'assez lourdes contributions[240] et ce dernier coup

avait achevé de compromettre leur situation financière. Une

administration singulièrement négligente avait encore augmenté leurs

embarras. Au moment où nous sommes arrivés, elles souffrent de plus en

plus de cet état de gêne qui décourage les maîtres et paralyse les

dernières bonnes volontés.

[240] L'Université de Salamanque versa en une fois mille doublons

et préleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les

maîtres.

* * * * *

La vie intellectuelle des Écoles n'est ni moins réduite, ni moins

misérable.

L'expulsion des Jésuites, qui aura lieu en 1767, les délivrera d'une

concurrence redoutable sans réveiller leur activité. Les réformes

générales du 14 février 1769, du 6 septembre 1770, du 22 février 1771

tenteront inutilement de modifier l'organisation matérielle de ces

vieux corps, esclaves de la tradition, obstinément hostiles à toute

nouveauté, incapables de s'accommoder eux-mêmes aux nécessités du

temps présent: le remède arrivera trop tard[241].

[241] Ferrer del Río, _Hist. del reinado de Carlos III_, t. III.

p. 186 et sq.--G. Desdevises du Dézert, _Les Colegios Mayores et

leur réforme en 1771_. _Revue hispanique_, t. VII, p. 223 et

sq.--_L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle._

_Revue d'Auvergne_, août 1901.

Désormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pensée libre et de

curiosité intelligente se réfugie dans ces Académies qui, à

l'imitation des quatre Académies royales[242], se constituent, par

l'initiative privée, sur tous les points de la Péninsule[243].

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 9 / 10 段