[191] _Fundación de los estudios generales en el Colegio Imperial

de los Jesuítas de Madrid, hecha por Felipe IV en 1625. (Copia

que se halla en el archivo del Exemo Sr. Duque de Frias.)_

Pour ces raisons et aussi «pour la singulière dévotion qu'il portait à

saint Ignace», Philippe IV approuva pleinement le projet et accorda

expressément son patronage au nouvel établissement en lui conférant le

titre d'_Estudios Reales_.

Les grandes Universités protestèrent, comme on pouvait s'y attendre.

Au nom de leurs collègues de Salamanque et au leur, les professeurs

d'Alcalá firent remettre au Roi un mémoire de quarante-deux pages où

ils affirmaient que la fondation d'un _Estudio general_ dans la

capitale même du royaume était «déplacée et dangereuse» et qu'elle

aurait sûrement pour résultat de ruiner l'enseignement universitaire.

Le Roi fit répondre que cette plainte était inconvenante et que rien

ne la justifiait, puisque le nouvel établissement ne devait pas avoir

le droit de conférer les grades: il ordonna de détruire immédiatement

tous les exemplaires du mémoire, dont on avait fait deux tirages[192].

[192] La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 66.

Salamanque et Alcalá n'eurent plus qu'à se résigner et à subir une

rivalité qui était, quoi qu'on eût dit, redoutable.

Avec ses six chaires de grammaire et de rhétorique, avec ses dix-sept

chaires d'enseignement supérieur, le Collège Impérial était bien, en

effet, une Université véritable. Mais au lieu d'être comme les autres

Universités une corporation relativement indépendante et autonome, il

n'était qu'une partie d'un tout étroitement uni, soumis à une

direction unique. Il devait être bien moins un centre de culture qu'un

instrument de domination.

Entre les habiles mains des Pères Jésuites, il devint rapidement

prospère, il fut bientôt l'établissement à la mode où, loin des

promiscuités fâcheuses, la fine fleur de la noblesse vint se former

aux belles manières et chercher, sinon la science, du moins les

apparences du savoir. Ce fut la pépinière des hommes de Cour et des

politiques, des bons serviteurs du roi, dociles et point trop

scrupuleux[193]. Ainsi il enleva aux grandes Universités une bonne

part de cette aristocratique clientèle dont elles étaient si fières et

on peut dire qu'il les découronna.

[193] La douzième chaire avait pour programme: d'interpréter la

_Politique_ et l'_Economique_ d'Aristote «de manière à concilier

la raison d'Etat avec la conscience, la religion et la foi

catholique». (_Fundación de los Estudios generales_... etc.) On

avait déjà beaucoup tiré d'Aristote: mais ceci est assez nouveau.

CHAPITRE III.

INFLUENCE DES GRANDS COLLÈGES.

Une autre cause du déclin des Écoles, c'est, à n'en pas douter,

l'influence croissante et enfin tyrannique des Grands Collèges,

_Colegios Mayores_, qui s'étaient fondés sous leurs propres auspices.

Les prélats qui avaient créé ces riches établissements avaient eu les

intentions les plus honorables et même les plus touchantes. Ils

avaient voulu ouvrir une maison hospitalière à une élite de jeunes

gens pauvres et studieux, les mettre à l'abri des dures épreuves et

des tentations de la vie d'étudiant, leur assurer au milieu des cités

bruyantes un asile confortable, silencieux, propice au travail, et

leur rendre ainsi abordable la carrière des places et des honneurs.

Leurs sages Constitutions avaient prévu les abus possibles, fixé les

principes qui devaient présider au choix des postulants, imposé une

stricte discipline. Ces Constitutions n'étaient pas seulement

prudentes, elles étaient libérales. Elles laissaient à l'établissement

une autonomie très réelle, elles intéressaient les boursiers à ses

destinées en leur confiant le soin de veiller à sa prospérité et les

mûrissaient ainsi par une responsabilité précoce. Le Collège était

comme une petite république, qui se gouvernait, s'administrait, se

recrutait elle-même. Il était la demeure privilégiée où l'aristocratie

du talent pouvait prendre conscience de sa valeur et s'opposer à

l'aristocratie de naissance, fière de ses pompeux cortèges et de ses

palais.

Quand, par exemple, le haut et puissant seigneur D. Diego de Anaya

Maldonado, ancien évêque de Tuy, d'Orense, de Salamanque, et enfin

archevêque de Séville, fonda en 1401, à l'ombre des Écoles

Salmantines, le Collège de San Bartolomé, il prescrivit

expressément[194] de n'attribuer la _beca_ de laine brune, signe

distinctif des futurs boursiers, qu'à des jeunes gens de plus de

dix-huit ans, ayant déjà fait preuve d'heureuses dispositions et de

qualités sérieuses, pauvres (ils ne devaient pas posséder plus de cent

ducats de rente) et enfin _limpios_, c'est-à-dire fils de vieilles

familles chrétiennes, ne pouvant pas être même soupçonnées d'avoir

jamais mêlé leur sang à celui des Maures ou des Juifs. Un boursier

n'était admis qu'après qu'une minutieuse enquête avait été faite sur

ses origines, dans le lieu même de sa naissance[195].

[194] _Ordinationes et Constitutiones Reverendissimi in Christo

Patris ac Domini Didaci de Anaya, Archiepiscopi Hispalensis,

constituentis nobile collegium in Parochia Sancti Sebastiani

situm._

[195] La même qualité de _limpieza_ était d'ailleurs exigée de

tous les serviteurs de la maison: majordomes, secrétaires,

procureur, médecin, et même du cuisinier et du porteur d'eau.

Pour assurer une répartition plus égale, le fondateur recommandait

qu'on ne choisît jamais plus d'un boursier dans la même famille et

même dans la même ville.

La vie du Collège devait être modeste et la table frugale. On prenait

les repas en commun; on se réunissait également le matin pour entendre

la messe dans la chapelle et au coucher du soleil pour y chanter le

_Salve_. Pendant la journée, on allait suivre les cours de

l'Université ou l'on écoutait les maîtres particuliers du Collège.

Tous les samedis, les quinze boursiers[196] s'exerçaient ensemble à

la dispute. Chaque soir, avant de remonter dans leur chambre, ils se

groupaient un moment dans le salon: les anciens s'asseyaient, les plus

jeunes restaient debout et recevaient respectueusement les

observations de leurs aînés sur les fautes qu'ils avaient pu

commettre.

[196] Dix canonistes et cinq théologiens, y compris le Recteur et

les trois conseillers qu'on lui donnait comme auxiliaires.

On ne pouvait sortir dans la ville sans être accompagné d'un camarade

ou d'un domestique. Dans la maison et hors de la maison, on ne devait

parler que le latin, même dans les conversations familières.

Chaque année, les boursiers nommaient eux-mêmes leur Recteur dont les

pouvoirs étaient fort étendus, puisqu'il réunissait dans ses mains

l'administration financière et la direction morale et qu'il avait, en

cas de faute grave, le droit d'exclusion[197].

[197] La hiérarchie des peines était, il faut en convenir, assez

mal établie. Le premier et le second avertissements comportaient

la privation de vin pendant une semaine; le troisième,

l'exclusion définitive.

Tout d'ailleurs dans ce groupement démocratique était également soumis

à l'élection: on élisait jusqu'au dépensier et jusqu'au cuisinier.

Enfin, privilège infiniment honorable, les boursiers étaient chargés

de pourvoir eux-mêmes aux vacances qui se produisaient parmi eux:

après avoir assisté à la messe et discuté les titres des candidats,

ils s'engageaient par serment à voter pour le plus digne et

choisissaient leur nouveau collègue dans la liberté de leur

conscience.

Quand expiraient les huit années, qui étaient la durée ordinaire de la

bourse et le temps normal des études, le plus pauvre pouvait

rechercher les grades coûteux de la licence et même du doctorat: la

communauté payait encore pour lui toutes les dépenses[198].

[198] Est-il besoin de faire remarquer combien ces Constitutions

se rapprochent de celles qui régissaient, au Moyen-Age, les

Collèges parisiens et particulièrement la première maison de

Robert Sorbon?

C'est à peu près sur ce modèle que se constituèrent dans la suite les

cinq autres grands Collèges: à Salamanque, celui de Cuenca[199], celui

d'Oviedo[200], celui de l'Archevêque[201]; à Valladolid, celui de

Santa Cruz[202]; à Alcalá, celui de San Ildefonso.

[199] Fondé, en 1500, par D. Diego Ramírez de Villaescusa, évêque

de Cuenca.

[200] Fondé, en 1517, par D. Diego Minguez de Bendaña Oanes,

évêque d'Oviedo.

[201] Fondé, en 1521, par D. Alonso de Fonseca, archevêque de

Santiago, puis de Tolède.

[202] Fondé, en 1484, par le cardinal D. Pedro González de

Mendoza, archevêque de Tolède.

Régis par ces principes intelligents, soumis à ces austères

disciplines, ils eurent tous les six d'heureuses destinées, fournirent

aux Écoles d'excellents élèves et d'excellents maîtres, à l'Église des

prélats insignes et aux rois de bons serviteurs.

Pour ne parler que de ceux de Salamanque, en un demi-siècle, le

Collège de Cuenca donna à l'Espagne six cardinaux, vingt archevêques,

huit vice-rois; le Collège d'Oviedo, trois gouverneurs de royaumes,

quatre Grands Inquisiteurs, soixante-sept évêques, dix-neuf

archevêques, quatre cardinaux et un saint.

Le Collège de San Bartolomé put s'enorgueillir d'avoir nourri dans ses

murs San Juan de Sahagún, «Apôtre de Salamanque», «Ange de paix» et

«Martyr de la Pénitence», et le fameux Tostado, «le premier Salomon

d'Espagne et le deuxième du monde».

Au milieu du dix-septième siècle, sur cinq cents «collégiaux» qu'il

avait alors formés, il comptait: six cardinaux, quatre-vingt-quatre

archevêques et évêques, six Pères du Concile de Trente, huit

gouverneurs, neuf vice-rois, dix présidents de Castille, vingt-quatre

présidents de divers Conseils, sept Grands Inquisiteurs, douze

capitaines généraux, dix-huit ambassadeurs, sans compter les

conseillers et auditeurs de la Sainte Rote, chanoines, grands

d'Espagne, _títulos_ de Castille, commandeurs et chevaliers des Ordres

militaires[203]. Un proverbe disait: «Bartolomé remplit le monde»,

_Todo el mundo está lleno de Bartolomicos_[204].

[203] D. Francisco Ruiz de Vergara y Álava, _Historia del Colegio

Viejo de S. Bartolomé, Mayor de la célebre Universidad de

Salamanca_ (1661).--_Corregida y aumentada por_ D. Joseph de

Roxas y Contreras. Madrid, 1766.

[204] _Tesoro_ de Covarrubias, au mot _Bartolomico_.--Cf. Lope de

Vega, _El Bobo del Colegio_, II, 4: «FABIO. Quatre Collèges, que

l'on nomme les _Mayores_, portent au ciel cet édifice

(L'Université de Salamanque).--GARCERÁN. Que de personnages

fameux et insignes, qui se sont illustrés dans les Conseils du

Roi ou dans les saints Ordres, sont sortis de ces maisons!»

Malheureusement, pendant ces longues années de prospérité, les Grands

Collèges se modifièrent profondément. On peut suivre dans leurs

Réglements les changements successifs qui finirent par en transformer

complètement le caractère.

C'est d'abord l'esprit même de l'institution qui s'altère. On cesse

peu à peu d'imposer aux postulants la condition de pauvreté. On

commence par accorder qu'ils pourront avoir deux cents ducats, puis

davantage. Des jeunes gens riches finissent par solliciter des bourses

et, comme ils sont bien soutenus, ils les obtiennent.--C'est alors la

discipline qui perd de sa rigueur: la vie devient plus luxueuse et

plus libre. De nouvelles prescriptions insérées dans les Statuts, et

qui ne devaient pas être inutiles, laissent deviner que le Collège

n'est plus comme autrefois une maison d'humilité et de vertu: «Défense

aux boursiers d'avoir des chevaux et des appartements dans la

ville.--Défense aux boursiers de faire entrer dans le Collège aucune

femme suspecte, seule ou accompagnée.--Défense aux boursiers de

visiter les couvents de nonnes où ils n'ont pas une sœur ou pour le

moins une parente du troisième degré[205]...» Naturellement, l'on

travaille moins depuis que la règle est devenue plus indulgente; mais

les boursiers s'arrangent bientôt de telle sorte qu'ils n'ont plus

besoin de travailler pour réussir.

[205] _Constitutiones et Statuta Collegii Divi Bartholomaei in

Salmantina Universitate Majoris antiquiorisque._

Ils ont pris l'habitude d'entretenir à la Cour des représentants

attitrés ou _hacedores_, qui sont tous d'anciens élèves du Collège et

restent en communication constante avec lui. Ces _hacedores_ sont en

général des personnages considérables. Par une sorte de contrat

tacite, ils s'engagent à réserver tout leur crédit à leurs jeunes

camarades, à les soutenir exclusivement quand une bonne charge se

trouve vacante, et, par contre, les jeunes camarades se font un devoir

de n'attribuer les _becas_[206] qui deviennent libres qu'aux fils,

parents ou protégés des _hacedores_.

[206] La _beca_ est, on s'en souvient, l'écharpe de drap de

couleur, signe distinctif du boursier de Collège.

Le résultat de cette ingénieuse convention, c'est, d'une part, que les

étudiants de famille modeste n'osent même plus solliciter les bourses

des Grands Collèges, certains qu'ils sont de ne pas être choisis;

c'est, d'autre part, que les étudiants libres les plus méritants se

voient privés, par les intrigues des Collèges et de leurs

représentants, de presque tous les emplois avantageux auxquels ils

auraient pu prétendre. C'est ainsi que des fondations qui avaient été

primitivement destinées à corriger l'inégalité des fortunes et à aider

le mérite obscur finissent par favoriser la paresse, l'intrigue et le

népotisme et par devenir pour les riches et pour les puissants un

nouveau moyen de tout accaparer.

Ce n'est pas tout encore. Les _hacedores_ ne peuvent, quel que soit

leur zèle, assurer chaque année à tous les «Collégiaux» dont la bourse

expire une situation suffisamment avantageuse. Or, les Collèges ne

veulent pas admettre qu'un des leurs «dégrade, comme on dit, la

_beca_» en acceptant un poste de second ordre, tel qu'une cure, une

charge d'avocat ou quelque médiocre office de judicature. Ils aiment

mieux le garder auprès d'eux et veiller à son entretien jusqu'à ce

qu'on lui ait trouvé quelque position plus honorable. L'ancien

boursier ne peut plus revenir au milieu de ses compagnons, puisque son

temps est fini. Mais on l'installe dans une maison voisine, louée ou

construite à cet effet, qu'on nomme _hospedería_ et où il prend place

parmi d'autres boursiers non pourvus qui sont les _huéspedes_, les

hôtes[207].

[207] D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción pública en

España_, Madrid, 1855.

Ces _huéspedes_, qu'entretient ainsi chaque Collège, mènent, en somme,

la vie la plus douce et la plus facile. Ils ont le vivre et le

couvert, ne vont à l'Université que s'il leur plaît, ne travaillent

qu'à leur fantaisie, sortent et rentrent à leur heure. Beaucoup

trouvent «l'auberge» bonne et ne songent plus à en sortir. On en cite

qui y sont restés jusqu'à l'âge de cinquante ans.

Or, ces éternels candidats, en raison même de leur âge, exercent une

autorité considérable sur les jeunes boursiers, pour lesquels ils sont

cependant une lourde charge, et cette influence est tout à fait

fâcheuse. Sans parler des mauvais exemples que parfois ils leur

donnent, ils découragent par leur scepticisme ceux qui arrivent avec

des intentions louables, ils leur persuadent qu'on ne peut se pousser

dans le monde que par la flatterie et les trafics d'influence, et ils

leur répètent le proverbe: _Ventura ayas, hijo, que poco saber te

basta_[208], autrement dit: «Chance vaut mieux que savoir.» Plus

encore, ils développent outre mesure chez leurs cadets cette vanité

et cet esprit de corps qui leur assurent, à eux, une existence si

privilégiée. Le plus vieux d'entre eux, qu'on appelle «l'Aîné», finit

par devenir le vrai chef du Collège. C'est lui qui suscite et dirige

les cabales. C'est lui qui mène la campagne électorale lorsqu'un

boursier ou un ancien boursier se présente pour une chaire des Écoles.

[208] Mal-Lara, _Filosofía vulgar, Centuria novena_, 36. Mal-Lara

commente ainsi ce dicton: «Mon fils, aie des relations utiles,

envoie des présents aux seigneurs de la Cour, aie des lettres de

recommandation, apprends à te faufiler: cela vaut mieux que

d'être savant.»

A Salamanque, il arrive souvent qu'au moment des _Oposiciones_ les

quatre Grands Collèges se coalisent. On en vient à ne plus considérer

le mérite des candidats, mais seulement leur origine. Tous ceux de la

maison qui sont déjà entrés dans la place aident les autres sans

scrupule.

On retrouve à Alcalá le même sentiment de camaraderie mal comprise.

Étant à l'article de la mort, un docteur de l'Université, qui avait

été jadis «collégial», fait venir son confesseur: «Dans les affaires

d'élections, lui dit le saint homme, Votre Seigneurie n'a-t-elle pas à

se reprocher quelque injustice?»--«Mais non, mon Père, lui répond le

mourant avec une admirable inconscience: en ces cas-là, j'ai toujours

pris parti pour mon Collège!»

Forts de leur solidarité, de leurs moyens d'action, de leurs relations

et de leurs patronages, les _Mayores_ commencent à vouloir régenter la

république universitaire.

A Alcalá, San Ildefonso, qui avait dès le début une situation

prépondérante, prétend gérer à sa guise les biens de l'Université,

régler les traitements des professeurs, créer ou supprimer des

chaires: son jeune Recteur s'arroge presque tous les pouvoirs

épiscopaux et reconnaît à peine la suprématie de l'archevêque de

Tolède.--A Valladolid, Santa Cruz est en guerre avec les maîtres et

docteurs et trouve un appui constant dans la Chancellerie royale, dont

presque tous les membres sont d'anciens élèves de ce Collège.

A Salamanque, San Bartolomé, Cuenca, Oviedo et l'_Arzobispo_

s'associent pour tyranniser les Écoles. Ils sont continuellement en

procès avec les petits Collèges qu'ils veulent mener à leur fantaisie,

et surtout avec les Collèges militaires qui osent s'égaler à eux. Mais

c'est surtout avec les hauts dignitaires de l'Université qu'ils se

querellent sans cesse sur des questions d'étiquette et de préséance.

Un jour, au cours d'un de ces conflits, on voit leurs boursiers

envahir, l'épée à la main, l'église du couvent de Sainte-Ursule où se

trouvait réuni le Cloître des docteurs, planter de force leurs

bannières sur le grand autel, blesser des officiers et des religieux.

En 1633, le _Maestrescuela_ Jerónimo Manrique, pour le punir de

quelque méfait, consigne dans sa chambre un Collégial d'Oviedo.

L'étudiant s'insurge ouvertement contre cet arrêt et s'en va se

promener en plein jour dans les rues de Salamanque. Le _Maestrescuela_

le rencontre et veut le faire appréhender au corps: mais il appelle à

son secours quelques camarades qui le délivrent et rouent de coups

l'Ecolâtre et ses officiers: le soir venu, ils vont même démolir sa

porte et envahir sa maison, où par bonheur il ne se trouvait pas.

Ces fâcheux incidents sont souvent suivis de longues périodes

d'hostilité où toute la ville se divise en deux camps: d'un côté, le

gros des étudiants, les Collèges militaires, les petits Collèges et

presque tous les couvents, de l'autre les _Mayores_ et, avec eux,

l'aristocratie et les Jésuites.

Découragé de voir sans cesse se renouveler de tels combats, un vieux

professeur de l'Université s'écria un jour: «Si maintenant je voyais

un âne entrer dans la chapelle de Santa Bárbara[209] avec la _beca_

d'un grand Collège, je n'oserais plus le trouver mauvais!»

[209] C'est une chapelle de la Vieille Cathédrale de Salamanque

où avaient lieu les examens de licence.

Ces grandes communautés séculières, qui avaient été pour les

Universités des auxiliaires précieux, devinrent ainsi pour elles une

perpétuelle occasion de trouble et de discrédit: elles y

introduisirent de fatales tendances, elles contribuèrent à en diminuer

le prestige.

CHAPITRE IV.

LUTTES INTÉRIEURES DES UNIVERSITÉS ET DÉSORDRES DES ÉTUDIANTS.

Une dernière raison de la décadence des Universités ce sont les luttes

et les désordres qui commencent dès la fin du seizième siècle à y

désorganiser les études.

Ici, les maîtres et les docteurs ont de longs démêlés avec les

Municipalités, les Évêques et les Chapitres. Là, les ordres religieux

bataillent les uns contre les autres et se disputent des chaires. A

Valence, à Valladolid, à Salamanque, les Thomistes et les Suaristes

engagent des combats sans fin. A Saragosse, une chaire de philosophie,

qualifiée d'«indifférente», et qui n'était réservée spécialement à

aucune école, est convoitée également par toutes. Les Franciscains ou

Scotistes, qui n'ont pas de cours à eux, la réclament assez justement.

Mais les Jésuites[210] et les Dominicains, qui ont déjà un

professeur, aimeraient bien en avoir deux. Tout le monde prend parti

dans la querelle, les étudiants, les bourgeois, les autorités et même

la Cour; elle ne se termine qu'au bout d'un siècle, par le triomphe

des Franciscains[211].

[210] C'est seulement pendant la minorité de Charles II que la

reine régente, Marie-Anne d'Autriche, laissa pénétrer dans les

grandes Universités l'enseignement des Jésuites: elle fit créer

pour eux des chaires où l'on devait expliquer la doctrine de

Suárez.

[211] Gil de Zárate. _De la Instrucción Pública en España._

Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et

deviennent en quelque façon le monopole d'un petit nombre de

privilégiés, les étudiants ne travaillent plus guère: ils aiment mieux

jouir agréablement d'une vie indépendante, s'en remettant au hasard ou

à leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs

de plus en plus jeunes aux Écoles, quelques-uns dès l'âge de treize

ans. Ces adolescents ne sont guère capables de résister aux

tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de sérénades

et, comme dit Cervantes, «grands escaladeurs de toute fenêtre où se

montre une coiffe[212]». A Alcalá, où le voisinage de la capitale

exerce un attrait bien fort[213], les étudiants sont toujours sur la

route: les jours où il y a à Madrid courses de taureaux ou de _cañas_,

il n'y a plus un seul écolier dans les cloîtres[214].

[212] _La Tía Fingida._

[213] «L'Université d'Alcalá, dira plus tard Torres, ne pourra

jamais vivre pure ni saine, parce que les vapeurs de la Cour lui

feront toujours le teint blême et l'humeur cacochyme». (_Obras_,

t. II: _Sueños morales_, p. 124.)

[214] Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del pícaro

Guzmán de Alfarache_, cap. VI.

La race entreprenante des _pícaros_ croît en nombre et en audace. Le

centre de leurs opérations est à Alcalá la porte de Madrid, à

Salamanque le quartier des abattoirs; c'est là qu'ils méditent les

bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si

intolérable qu'en 1645, on nomme une Commission chargée de suspendre

pour eux les privilèges universitaires et de les soumettre au droit

commun[215]. Mais les mesures auxquelles elle s'arrête reçoivent à

peine un commencement d'exécution et les chevaliers de la _Tuna_

continuent à poursuivre leurs prouesses et à faire des prosélytes.

[215] «Attendu, dit la Commission dans son Rapport, attendu qu'on

voit s'inscrire sur les registres des Universités beaucoup de

jeunes gens de plus de vingt ans qui n'ont aucune intention

d'étudier et qui, en effet, n'étudient jamais; attendu que ces

jeunes gens ne se soucient que de faire les bravaches et de mener

une vie de désordre et d'aventure, qu'ils peuvent ainsi corrompre

les étudiants d'un âge plus tendre.....»

Par ces motifs, la Commission émet l'avis qu'on ne puisse se faire

immatriculer sans présenter un certificat de grammaire, que les

écoliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de

montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le

latin,--sous peine d'être livrés au Corregidor pour qu'il les

arrête comme vagabonds et les envoie servir aux armées.

Cité par La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 95.

Ces faits sont maintes fois confirmés par les lettres qu'écrivait

alors de Salamanque le Père Jésuite Andrés Mendo au P. Pereira, de

Séville.

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 8 / 10 段