Ce fut là en effet que, pourvu d'une double chaire, il engagea un long

combat contre l'antique routine et réussit enfin à faire prévaloir les

méthodes et l'esprit des grands humanistes italiens, de Georges

Merula, de Philelphe le Jeune, de François de Noles. Malgré les

protestations qui s'élevèrent un peu partout, et surtout à Valence, il

arracha des mains de la jeunesse les rudiments gothiques, la grammaire

de Pastrana, celle d'Alexandre de Villedieu, le _Catholicon_ et le

grécisme monstrueux d'Ébrard de Béthune[176]. Sa grammaire castillane,

qui fixait une langue moderne, sa grammaire latine, qui marquait une

révolution dans l'étude des langues anciennes, parurent toutes deux

avant la fin du quinzième siècle, alors qu'Érasme n'était encore qu'un

enfant[177].

[176] L. Massebieau, _Les colloques scolaires du seizième

siècle_. Paris, 1878, p. 161.

[177] On trouvera un tableau à peu près complet de son énorme

production dans le _Specimen Bibliothecae Hispano-Majansianae_,

sive Idea Novi Calalogi critici operum scriptorum hispanorum...,

Hanoverae, 1753.--Cf. Antonio, _Bibliotheca hispana nova_, et

Menéndez y Pelayo, _Ciencia Española_, III.

Après Nebrija, un autre esprit universel, c'est ce Francisco Sánchez,

_el Brocense_, dont Salamanque ne fut pas moins fière. Non content

d'enseigner la rhétorique et l'art de traduire, de classer d'après un

plan nouveau les règles des syntaxes grecque et latine, il rédigea

dans son _Commentaire sur Horace_, une très intelligente poétique,

interpréta Épictète, entra fort heureusement dans le véritable esprit

de la philosophie épicurienne et, abordant enfin la logique avec une

indépendance qui étonne, avec un beau dédain de l'opinion vulgaire, il

protesta vigoureusement contre les puériles traditions de la

scolastique[178].

[178] Menéndez y Pelayo, _Ideas Estéticas_, II.

D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de

conscience dans des champs un peu plus limités. A Salamanque, le

Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite

école d'hellénistes. Après lui, Hernán Núñez, le «Commandeur grec»,

apporte aux mêmes travaux tant de méthode et de précision que de bons

juges[179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizième

siècle; il faut joindre à son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur

de la _Filosofía vulgar_, qui, aussi passionné que lui pour la

littérature classique, sait s'intéresser comme lui à la poésie

populaire et à la sagesse populaire de son pays.

[179] Entre autres, M. Charles Graux.

L'Université d'Alcalá a aussi ses «grécisants»: Démétrius de Crète,

tout d'abord, et le _Pinciano_, qui lui succède, Diego López de

Zúñiga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frères de Vergara.

Tous ces hellénistes sont naturellement aussi des latinistes et de

bons «cicéroniens», le latin étant essentiellement la langue

universitaire et le fondement même des études. Ils sont aussi des

philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye

d'interpréter à sa manière Platon et Aristote, ou même de les

concilier, comme fera Sebastián Fox Morcillo de Séville. Aristote

surtout est une matière inépuisable; il reste le pôle de toute

science, et longtemps encore il attirera avec la même force les

esprits même les plus opposés: aussi bien les exégètes, comme Arias

Montano, que les historiens, comme Sepúlveda.

Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce

seizième siècle, qui vit tant de savants de génie, tant d'initiateurs,

aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse,

l'Espagne ne peut opposer que des renommées de second ordre. Si Michel

Servet est Aragonais de naissance, c'est à Paris qu'il a étudié,

c'est à Vienne en Dauphiné qu'il a découvert la «petite circulation»

du sang. Si André Vésale est le premier médecin de la Cour d'Espagne,

c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire.

Si Pedro Ciruelo et Juan Martínez Siliceo se font un nom dans les

mathématiques, c'est à Paris qu'ils ont été les apprendre. Seule

l'histoire naturelle, à laquelle la découverte du Nouveau Monde ouvre

un immense domaine, prend alors dans la Péninsule un développement

original et intéressant.

Malgré ces lacunes, et quoique la tutelle de l'Église ne lui laisse

peut-être pas toujours l'indépendance nécessaire, on peut dire qu'à

cette époque privilégiée l'enseignement supérieur a, comme les autres

forces de l'Espagne, puissamment manifesté sa vitalité. Il faudra de

longues années de despotisme étroit et déprimant pour ralentir le

mouvement qui alors s'inaugure.

Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontières du royaume.

Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition

intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des maîtres

étrangers, de Grèce, d'Italie, de France. Elle envoie des étudiants

dans les grandes Universités d'Europe, particulièrement dans le

Collège formé à Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout à Paris.

Elle y envoie même des maîtres: à Oxford et à Cambridge, à Padoue et à

Rome, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie

et en Bohème on peut trouver alors des professeurs espagnols.

Le plus célèbre de tous est Luis Vives qui enseigna à Louvain, à

Oxford et à Bruges et fut avec Érasme et Budé une des premières

lumières du siècle, esprit critique et conciliant, humaniste

aimable[180], pédagogue avisé, un des précurseurs de la psychologie

écossaise, rénovateur de la méthode avant Bacon et Descartes, dont on

a pu dire que par lui «l'Espagne eut, à une certaine heure, la

prépondérance sur la république des lettres latines comme elle l'avait

sur l'Europe politique[181]».

[180] Ses _Dialogues_ eurent dans toute l'Europe un succès au

moins égal à celui des _Colloques_ d'Erasme.

[181] L. Massebieau, _Les Colloques scolaires du seizième

siècle_, p. 159.

Salamanque et les autres grandes Universités sont le centre de cette

vie débordante. Toutes les classes de la société leur donnent le

meilleur de leur jeunesse. Dans les archives de Salamanque, sur les

registres où s'inscrivent alors, chaque année, sept mille étudiants,

on peut voir représentées toutes les grandes maisons d'Espagne: Léon,

Castille, Aragon, Tolède, Cordoue, Pimentel, Mendoza, Manrique, Lara,

Sandoval, Silva, Luna, Dávalos, Villena, Pacheco, Padilla, Maldonado,

Fonseca.

Ces jeunes seigneurs croient s'honorer en briguant les charges

universitaires, les fonctions de Recteur ou d'Écolâtre[182]. Certains

même se présentent aux concours et montent dans les chaires. A

Salamanque, un petit-fils du «bon comte» de Haro, D. Pedro Fernández

de Velasco, qui sera connétable de Castille, explique Ovide et Pline.

Plus tard, D. Alonso Manrique, fils du comte de Paredes, enseignera le

grec à Alcalá.

[182] En 1488, le _Maestrescuela_ était un fils du duc d'Albe.

Des jeunes filles vont s'asseoir sur les bancs des Universités et

quelques-unes y professent, comme cette Doña Lucía de Medrano que

Marineo entendit commenter des textes latins à Salamanque, ou cette

Francisca de Nebrija, fille de l'illustre érudit, qui, aux Écoles

d'Alcalá, suppléa quelque temps son père dans la chaire de

rhétorique[183]. Les étudiants pauvres apportent aux études un zèle

inaccoutumé depuis que, par une mesure libérale, qui malheureusement

ne sera pas longtemps observée, les Rois Catholiques les ont dispensés

des _propinas_ ou frais d'examen[184].

[183] Nebrija avait en effet passé, nous l'avons dit, de

l'Université de Salamanque à celle d'Alcalá.

[184] En 1496.

Une lettre de Pierre Martyr nous montre quelle belle ardeur enflammait

cette jeunesse[185].

[185] _Epist._ 57.

On l'avait souvent pressé de venir enseigner à Salamanque: il s'y

était toujours refusé; mais sur les instances de quelques professeurs,

dont deux au moins, Antonio Blaniardo et Lucio Marineo, étaient ses

compatriotes et ses amis, il consentit à y faire une leçon.

«A deux heures de l'après-midi, nous raconte-t-il, on envoie des

crieurs annoncer dans la ville qu'un étranger va parler sur Juvénal.

C'était un jeudi, jour où d'habitude il n'y a pas de cours à

l'Université. Les étudiants accourent cependant en si grand nombre que

j'ai toutes les peines du monde à pénétrer dans les Écoles. Il faut

que des docteurs s'arment de bâtons et de piques pour aider le bedeau

à m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on

parvient à me faire un chemin jusqu'aux portes. Là, je suis soulevé de

terre par ces jeunes hommes et porté jusqu'à la chaire au-dessus des

têtes.»

La bagarre a été si forte que bien des gens--Pierre Martyr rapporte

fièrement leurs noms--ont été à moitié étouffés; on ne compte pas les

bonnets perdus, les manteaux déchirés. Le bedeau lui-même a eu son

camail de pourpre arraché, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le

faire rembourser par le professeur étranger, occasion de tout ce

désordre.

Cependant, la leçon commence. Pour mieux éblouir son public, Pierre

Martyr demande à l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le

mieux. Lucio Marineo, avec qui a été arrangée cette comédie, lui

désigne la deuxième satire de Juvénal. Pierre Martyr parle donc de la

deuxième satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez

difficile est écouté pendant plus d'une heure avec un religieux

respect. Vers la fin pourtant, quelques très jeunes gens, trouvant que

le professeur dépasse trop les limites ordinaires, commencent à

manifester leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs

souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent

violemment au respect des convenances. La péroraison de Pierre Martyr

provoque un applaudissement universel, des trépignements

enthousiastes. Maîtres et étudiants le reconduisent jusqu'à sa maison

«comme un héros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe».

Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce

dévot fervent des bonnes lettres s'écrie-t-il dans un grand mouvement

de gratitude: «J'ai cru voir une nouvelle Athènes, j'ai cru voir un

nouveau Sénat!»

Son succès le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne

ressemblait que de bien loin à la cité de Périclès et l'on n'y parlait

pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias

Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on

y maltraitait trop la langue de Cicéron. Mais il est bien certain que

la jeunesse espagnole faisait en ce temps un général effort pour se

cultiver, pour s'intéresser aux choses de l'esprit.

Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions

généreuses.

Elle considérera bientôt la science comme un moyen plutôt que comme un

but, et on la verra s'attacher aux études plutôt pour les carrières

qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en

est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour

un temps une longue tradition d'indifférence et d'indolence, et

l'Université de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien

légitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de

ses _Aulas_.

II.

La Décadence.

CHAPITRE PREMIER.

CAUSES DE DÉCADENCE: LE DESPOTISME DES ROIS ET LA TYRANNIE DE

L'ÉGLISE.

Si l'on s'en tient aux apparences, le règne de Charles-Quint et même

celui de Philippe II semblent encore marquer pour les Universités

espagnoles un accroissement de prospérité.

On continue à ouvrir de nouvelles Écoles, qui ne font point de tort

aux anciennes, et dans les grands centres les Collèges ne cessent de

se multiplier[186]. Les étudiants sont plus nombreux que jamais:

l'énorme extension de la monarchie en augmentant le nombre des places

a augmenté aussi le nombre des candidats. Des maîtres remarquables

soutiennent encore le bon renom de l'enseignement et, somme toute, la

science espagnole ne se montre point indigne des grandes ambitions qui

soulèvent alors tout le pays.

[186] Voici, par exemple, la liste des Collèges fondés, pendant

ces deux règnes, de 1516 à 1598, dans la seule ville de

Salamanque:

1517: _Colegio Mayor de Oviedo._--_Colegio de San Millán._

1521: _Colegio Mayor del Arzobispo._

1528: _Colegio de Santa María de Burgos._

1534: Fondation par l'Empereur du Collège de l'Ordre de

Santiago.--_Colegio de Santa Cruz de Cañizares._--Collège militaire

de l'Ordre de Saint-Jean.--Fondation du _Colegio Trilingüe_ par

l'Université.

1536: _Colegio de la Magdalena._

1545: _Colegio de Santa Cruz de San Adrián._--_Colegio de la

Concepción (Huérfanos)._

1552: Fondation des Collèges militaires des Ordres de Calatrava et

d'Alcántara.

1560: _Colegio de Santa María de los Ángeles._

1567: _Colegio de los Verdes._

1572: _Colegio de Guadalupe._

1576: _Colegio de San Miguel._

1592: Fondation par Philippe II du Collège des «Nobles Irlandais».

Mais sous ces brillants dehors on peut déjà deviner les germes de

décadence. Le mouvement intellectuel se continue en vertu de la force

acquise; mais il va peu à peu se ralentir à mesure que la liberté lui

manquera davantage. Les deux forces qui avaient le plus contribué à

donner une si forte impulsion aux esprits, la royauté et l'Eglise,

commencent, dès qu'éclate la Réforme, à s'inquiéter des progrès de

leur œuvre. Une surveillance de plus en plus étroite réprime toute

recherche un peu indépendante. Le Suprême Conseil de l'inquisition

étend sur l'enseignement un contrôle qui le paralyse.

Ferdinand et Isabelle avaient exempté de tous droits les livres

étrangers qui pénétraient en Espagne, par la raison «qu'ils

rapportaient à la fois honneur et profit au royaume en permettant aux

hommes de s'instruire». Le Saint-Office s'impose la tâche d'examiner

tous les ouvrages imprimés et fait publier en 1550 par l'Empereur son

premier _Index Expurgatoire_. A partir de ce moment, aucun ouvrage ne

peut plus être publié dans la Péninsule sans une licence spéciale:

aucun livre de France ou d'Allemagne ne peut passer la frontière sans

un permis de circulation. L'édit de 1558 punit de mort toute personne

qui vendra, achètera ou gardera en sa possession un volume prohibé.

Plus tard encore, toujours pour éviter la contagion du luthéranisme,

Philippe II interdit à tout Espagnol d'aller étudier en pays étranger.

Comme l'hérésie a commencé à se propager dans le royaume parmi les

gens de savoir, c'est sur les maîtres les plus doctes que se portent

surtout les soupçons. On voit avec effroi la persécution s'abattre sur

un homme comme Fray Luis de León, poète éminent, helléniste distingué,

hébraïsant du premier mérite, une des gloires de Salamanque.

Dénoncé à l'inquisition pour avoir reçu des Flandres quelques livres

suspects, accusé d'avoir voulu dépouiller le _Cantique de Salomon_ de

son sens mystique et surnaturel, il est conduit dans la prison de

Valladolid; après cinq années d'examens et d'interrogatoires, il est

soumis à la question; relâché enfin, faute de preuves, il vient

reprendre ses leçons «avec la même quiétude et la même allégresse

d'âme» et, pour effacer d'un mot le souvenir de la dure épreuve,

simplement, il recommence son cours par les paroles consacrées: «Ainsi

que je vous le disais hier...»

De tels exemples sont bien faits pour réprimer tout esprit

d'initiative. Une inquiétude universelle pèse sur la pensée. Les purs

érudits, dont les travaux semblent pourtant bien éloignés des

questions de dogme, tremblent d'avoir, sans s'en douter, porté quelque

atteinte à l'orthodoxie: de timides humanistes, en soumettant leurs

livres à l'examen du Saint-Office, s'excusent d'y avoir fait trop

d'allusions à la mythologie. Même dans le domaine scientifique, toute

innovation semble dangereuse. En 1568, on s'était avisé d'ouvrir pour

la première fois, à Salamanque, une salle de dissection: on la ferme

prudemment huit ans après et l'on supprime du même coup l'enseignement

de l'anatomie.

Le résultat d'une telle suspicion et d'une telle crainte, c'est que

l'enseignement se rétrécit, s'interdit toute libre échappée.

Au dehors rien n'est changé. Les Statuts ne sont pas modifiés, ni la

forme des examens, ni les modes de recrutement des professeurs. Le

grand corps universitaire continue sa vie normale, il accomplit ses

fonctions avec la même régularité solennelle. Mais la flamme

intérieure s'est éteinte, et après le trop court affranchissement

d'une Renaissance éphémère on en revient insensiblement aux traditions

de l'enseignement scolastique. De nouveau le principe d'autorité

domine et stérilise. Au commencement du dix-septième siècle, il y a

beaucoup plus d'étudiants en Espagne qu'il n'y en avait au

commencement du quinzième, il y a dix fois plus d'Universités; mais

pour les méthodes d'instruction il n'y a pas grande différence entre

ces deux époques: on a renoué les deux bouts de la chaîne.

Au commencement du quinzième siècle, la rareté et le prix élevé des

manuscrits obligeaient le maître à dicter aux étudiants «le livre de

texte» dont il était seul à posséder l'exemplaire[187]. Au

dix-septième siècle, quoique l'imprimerie ait multiplié les volumes,

on dicte de même et le texte et le commentaire.

[187] C'est pourquoi dans le langage des Ecoles le mot _lire_ est

l'équivalent du mot _enseigner_.

On lisait dans les anciens Statuts: «Chaque professeur est

formellement obligé d'interpréter dans son cours l'esprit de l'auteur

dont sa chaire porte le nom: le professeur d'_Aristote_, l'esprit

d'Aristote; le professeur de _Saint-Thomas_, l'esprit de saint Thomas;

le professeur de _Scot_, l'esprit de Scot...»--Dans les Statuts

réformés d'Alcalá, nous retrouvons des instructions à peu près

pareilles: «Nous ordonnons que les régents de philosophie soient tenus

de lire le texte même d'Aristote, qu'ils doivent apporter en chaire et

lire à la lettre--sous peine d'amende--et qu'ils lisent d'une façon

mesurée, sans trop de précipitation ni de lenteur.»

Cet étroit assujettissement à des textes imposés qu'on subissait au

Moyen-Age par esprit de routine, on s'y résigne maintenant par

prudence. Les anciens programmes, qu'on avait interprétés plus

librement pendant un demi-siècle, sont appliqués de nouveau dans toute

leur rigueur: ils pèsent lourdement sur les études.

Prenons un écolier espagnol, contemporain de Philippe III, qui vient

suivre les cours d'une grande Université, Valladolid, Alcalá ou

Salamanque. Il sait déjà un peu de latin et a quelque teinture des

humanités. Il s'inscrira d'abord dans la Faculté d'«Arts», sorte de

Faculté préparatoire, où on lui inculquera les préceptes de la

rhétorique, et il recevra pendant quatre ans les leçons des

philosophes: la première année, il apprendra les _Súmulas_ (ou _Petite

Logique_) de Pedro Hispano; la seconde année, la suite de la Logique

dans les _Prédicables_ de Porphyre et les _Topiques_ d'Aristote; la

troisième année, la «Philosophie naturelle» dans la _Physique_

d'Aristote, dans ses _Météores_, dans son _Traité de l'âme_; la

quatrième année, il étudiera la _Métaphysique_, du même auteur[188].

[188] Programmes d'Alcalá.

Le voilà imbu de tous les systèmes aristotéliques, embrouillés

d'ailleurs par la manie scolastique des divisions et des subdivisions,

faussés par la préoccupation constante de mettre d'accord cette

philosophie avec les principes de la religion révélée.

S'il passe en théologie, il y retrouvera Aristote, mais encore plus

déformé, interprété en sens divers par des écoles opposées. Selon ses

préférences il pourra choisir entre les Dominicains qui suivent saint

Thomas, les Franciscains qui suivent Scot Erigène et les Jésuites qui

suivent Suárez.

S'il préfère le droit civil ou le droit canon, il lui faudra, là

aussi, apprendre par cœur textes, gloses et commentaires.

S'il s'est tourné vers la médecine, où l'on est encore fidèle à

Hippocrate, à Galien et à Avicenne, c'est par les principes

d'Avicenne, d'Hippocrate et de Galien qu'il devra s'instruire dans

l'art de reconnaître les maladies et de les guérir.

Partout la même tyrannie des textes, partout le même enseignement,

servile pour le fond, minutieux dans la forme, plein de chicanes et

d'arguties. C'est cet enseignement qu'avaient condamné avec tant de

chaleur les grands humanistes comme Vives et le _Brocense_: il avait

repris ses traditions et son autorité. Incompatible par essence avec

toute liberté d'examen, hostile à toute idée de progrès, il allait

pendant près de deux siècles tenir les Universités espagnoles à

l'écart du monde, des progrès de la science, des grands mouvements de

la pensée: il allait prolonger pour elles le Moyen-Age.

CHAPITRE II.

LA CONCURRENCE DE LA «COMPAGNIE».

Des causes plus particulières ont hâté en Espagne la décadence des

Universités.

Une des premières, c'est la concurrence qu'a commencé à leur faire,

presque dès sa naissance, la puissante Compagnie de Jésus. Elle

s'introduit peu à peu dans toutes les villes importantes et y ouvre

ses écoles. Avec une ténacité extraordinaire, malgré des résistances

presque unanimes, elle s'efforce de prendre pied dans les grands

centres d'instruction et, au contraire des autres ordres qui profitent

des cours de l'Université et augmentent le nombre de ses étudiants,

elle garde avec un soin jaloux, pour mieux leur imprimer sa forte

discipline, les jeunes gens qu'elle a conquis.

C'est le 27 septembre 1540 qu'une bulle de Paul III avait approuvé la

fondation d'Ignace de Loyola. Dès 1544, la Société de Jésus ouvre à

Valence une maison d'enseignement.

Elle élève à Alcalá un superbe Collège qui domine les autres édifices

par ses vastes proportions, par la majesté de sa façade décorée de

statues et de colonnes. A Séville, elle achève de ruiner l'Université

déjà chancelante en fondant une maison non moins magnifique, que

Cervantes a pompeusement célébrée[189] et un autre Collège dit des

_Becas coloradas_.

[189] _Coloquio de los Perros._

A Salamanque, «la Compagnie» s'insinue plus discrètement et triomphe

avec plus de peine. Elle commence à s'établir assez loin de la ville,

à Villamayor, puis plus près, à Villasendin, dans les faubourgs;

quelques années après, elle a franchi les murs, mais reste encore tout

près de l'enceinte, à côté de la porte de San Bernardo. L'Université,

les Collèges, les communautés surveillent avec inquiétude ses travaux

d'approche, et quand enfin, sûre de son pouvoir, elle veut s'installer

à deux pas des Écoles, au cœur même de la cité, elle se heurte à une

opposition formidable.

Mais elle a pour elle Philippe III et surtout la reine Marguerite qui

lui a déjà promis 40,000 ducats pour sa future fondation[190]. Le roi

et la reine viennent eux-mêmes à Salamanque pour essayer de désarmer

les résistances, et enfin, en 1617, malgré le Recteur et malgré le

Cloître des Docteurs, malgré les couvents, malgré le Chapitre, malgré

le Corps municipal et la noblesse, on pose la première pierre du futur

Collège.

[190] Elle en ajoutera 16,000, au moment de sa mort. (D. Diego de

Guzmán, _Vida y muerte de Dª Margarita de Austria, reyna de

España_, Madrid, in-4º, IIª Parte, p. 213.)

On a démoli, pour lui faire une place, deux rues et deux églises; on a

failli démolir aussi la ravissante maison _de las Conchas_, pour

laquelle les Jésuites avaient offert autant d'onces d'or qu'elle a de

coquilles sculptées sur sa façade; et sur cet espace immense on bâtit

le plus vaste édifice de Salamanque. Il coûtera 27 millions de réaux,

aura plus de cinq cents portes, près de mille fenêtres et pourra loger

pour le moins trois cents écoliers.

Mais c'est à Madrid, dans la capitale même du royaume, que «la

Compagnie» porte à l'enseignement universitaire le coup le plus

dangereux. En 1625, elle obtient de Philippe IV l'autorisation d'y

fonder son fameux Collège Impérial.

Il est assez curieux de voir par quelles raisons elle avait démontré

au prince la nécessité d'un tel établissement. «Ce Collège,

disait-elle dans sa requête, ne fera pas double emploi avec les

Universités déjà existantes parce que les grands personnages de la

Cour n'envoient aux Universités que leurs fils cadets qui ont besoin

de s'assurer des moyens d'existence en suivant la carrière des

lettres. Ils n'y envoient pas leurs fils aînés, qui hériteront de

leurs biens et de leurs charges, et comme ceux-là sont destinés à

servir l'Etat dans les grands emplois, ils ont, plus encore que les

autres, besoin d'être bien instruits.» Un autre argument, c'était que

les Universités, «s'attachant exclusivement aux études supérieures,

négligeaient l'érudition et les langues qui sont un si bel ornement

pour les cavaliers et gens de noblesse[191]».

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 7 / 10 段