Ces _Universidades Menores_, qu'on s'amusait ainsi à opposer aux

grandes, dont on raillait ainsi l'enseignement et les prétentions,

elles étaient nées pourtant d'une pensée généreuse, elles avaient eu

leurs espérances et leurs ambitions.

* * * * *

Quand, allant de Séville à Grenade, on voit se dresser au pied d'une

colline aride, entre les oliviers et les aloès, la silhouette grise

d'Osuna, avec ses dix clochers, son église massive, son lourd château

flanqué de tours grêles, on aime à s'imaginer que sur cette terre si

semblable à la terre africaine, dans cet air léger, imprégné d'une

poussière subtile, une civilisation a jadis fleuri où l'Orient et

l'Occident se seraient mêlés, que des Écoles ont prospéré là,

héritières de la science arabe, l'accommodant à des besoins nouveaux.

La famille des ducs d'Osuna était peut-être assez riche et assez

puissante pour réaliser une œuvre si originale. S'ils n'en eurent pas

l'idée, du moins avaient-ils rêvé pour leur fondation un plus brillant

avenir que la médiocrité où elle languit, tyrannisée par les couvents

qui la tinrent tour à tour en tutelle[155].

[155] Tout récemment, un des meilleurs érudits d'Espagne,

Francisco Rodríguez Marín, qui est originaire d'Osuna, a

généreusement pris la défense de la vieille Université de sa

ville natale. Il a rappelé que le Colegio Mayor de la Santa

Concepción y Universidad de Osuna avait eu jusqu'à quatorze

chaires et, en 1599, jusqu'à trois cent trente deux étudiants. Il

a donné les noms de quatre-vingts personnages formés par cette

Université, dont aucun malheureusement n'est illustre.

(_Cervantes y la Universidad de Osuna._--_Homenaje á Menéndez y

Pelayo, Estudios de erudición española_, 1899, t. II, p. 757 et

sq.)

Perdue dans une des régions les plus montagneuses de la Castille,

comprimée entre ses murailles épaisses, étroitement serrée contre la

masse énorme de sa cathédrale, la triste petite ville de Sigüenza put

croire un jour qu'elle allait devenir un foyer de savoir, de lumière

et de vie. Elle avait son vaste collège de San Martín et, près des

bords du Hénarès, son Collège de San Antonio, qui se prétendait l'égal

de tous les Grands Collèges d'Espagne et qui, à défaut du titre de

_Mayor_, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de

_Grande_. Son climat était sain, son air salubre; par sa situation,

elle pouvait attirer à la fois les étudiants d'Aragon et ceux de

Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla

justement choisir pour y édifier son Université magnifique une ville

voisine, riveraine du même ruisseau et bien plus proche de Madrid.

Alcalá tua Sigüenza ou plutôt, ce qui est pis encore, la laissa

lentement mourir dans une piteuse agonie.

Oñate est une humble cité de Guipúzcoa, qui touche presque aux limites

de l'Álava. Eloigné de la mer, éloigné des grandes voies de

communication, enfermé dans le creux profond d'une vallée, entre de

hautes cimes abruptes et dépouillées, ce petit coin de terre semblait

le dernier que l'on dût choisir pour en faire un des centres

intellectuels du pays. Et de fait, Oñate n'aurait jamais été connue du

reste de l'Espagne que par ses cantharides et par sa bourrache[156],

et aussi peut-être par ses luttes séculaires et sanglantes contre ses

seigneurs, si le hasard n'y avait fait naître D. Rodrigo de Mercado y

Zuazola. Ce personnage n'avait point évidemment le génie d'un

Cisneros, et il joua un rôle plus effacé; il devint seulement évêque

d'Ávila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune était belle, ses

bénéfices considérables, et, par une généreuse émulation, il voulut

faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour

Alcalá.

[156] La bourrache s'appelle aujourd'hui encore _jarrillos de

Oñate_.

Sur les bords de l'Aránzazu, en face de la charmante église de San

Miguel, qui déjà s'édifiait à ses frais, étendant jusque par-dessus la

rivière les frêles arceaux de son cloître et reflétant dans l'eau les

longs fûts de ses colonnes, il souhaita d'élever une maison digne de

la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-même sollicitait à

la Cour pour assurer le patronage royal à son Université future,

tandis qu'à Rome il multipliait les démarches et finissait par obtenir

du pape Paul III des _fueros_ et des privilèges égaux à ceux de

Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcalá[157], l'architecte

français Pierre Picard traçait les plans du Collège qui devait servir

d'asile aux Écoles.

[157] Bulle du 23 avril 1540.

Les vastes bâtiments s'élevaient autour d'une cour intérieure: au

rez-de-chaussée, les salles d'enseignement, la bibliothèque et la

chapelle; au premier étage, les salons du Recteur, du _Claustro_

professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs

taillaient la pierre de la façade, ornaient les fenêtres de guirlandes

fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux côtés du

portique, soutiennent des guerriers armés de lances, creusaient des

niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mêlaient

partout aux armes impériales de Charles-Quint les deux soleils d'or

qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la

porte, on voyait l'image de l'évêque Mercado, agenouillé devant un

crucifix, soutenu par une divinité souriante qui semble représenter la

Sagesse. A la base de l'édifice couraient des bas-reliefs d'un travail

particulièrement délicat: enfants terrassant des lions, luttant

contre des dragons et des chimères, symbole évident de la Renaissance

des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie.

Quand le monument fut achevé, quand on eut scellé dans les murs les

fers forgés des balcons et des grilles, qu'on eut orné les plafonds du

vestibule et des salles d'honneur de boiseries à caissons, d'un art

ingénieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fières

devises: _Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia

ædificavit sibi domum_..., on fit venir quelques maîtres, on choisit

quelques boursiers, et l'«Université Pontificale et Royale» ouvrit ses

cours.

Sur les pentes raides des montagnes, où dès le mois d'octobre traînent

déjà de blanches nuées, on vit arriver par les petits chemins, sur

leurs ânes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant

quelques sacs de provisions attachés à leur selle, les petits

étudiants de Guipúzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas

encore d'Écoles: Santiago ou Valladolid étaient bien loin. La

fondation de l'évêque Mercado paraissait répondre à un besoin

pressant; il pouvait croire sans fatuité qu'il avait bien mérité de sa

province aussi bien que de sa ville. Quand il mourut, quelques années

après, s'étant d'avance commandé un tombeau presque aussi beau que

celui de Cisneros, entouré, comme celui de Cisneros, d'une clôture de

bronze minutieusement ciselée, il s'imagina sans doute qu'il laissait

à l'Espagne une nouvelle Alcalá.

L'Université «Pontificale et Royale» ne fut digne, hélas! ni de son

titre pompeux ni des espérances qu'elle avait fait naître. Les lettres

grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On

n'essaya même pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta

réduit à la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothèque

interdisait aux maîtres tout travail sérieux: la petite ville, dénuée

de ressources, avait peine à nourrir ses étudiants et ne leur offrait

ni distractions ni plaisirs.

Ce qui était plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme

souvent il arrive, dépensé tout son bien en bâtiments et en

décorations. Sa vanité imprévoyante s'était complue à ces

manifestations visibles de son opulence et de sa libéralité et il

n'avait pas calculé que, tous ces frais payés, les rentes qu'il allait

laisser en mourant devaient à peine suffire à rétribuer cinq ou six

professeurs et à entretenir une douzaine de boursiers.

Après lui, ces rentes, mal administrées, diminuèrent encore. Pour

faire vivre les maîtres et même le Recteur, il fallut leur attribuer

les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les

nourrir dans le Collège[158]. Cette détresse trop apparente mit les

écoliers en déroute: l'enseignement devint de plus en plus étroit et

lamentable. L'Université d'Oñate aurait pu périr de misère; elle ne

périt pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus

précaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu'à vrai dire

rien n'y meurt complètement; mais pendant longtemps elle ne put se

soutenir que par les moyens douteux qui avaient déjà valu à Sigüenza

et à Osuna un renom assez ridicule.

[158] _Oración inaugural (1870) que leyó en la Universidad

literaria de Oñate D. Casimiro de Egaña, catedrático decano._

L'étudiant qu'a mis en scène Figueroa dans son _Pasagero_[159] raconte

qu'après avoir passé à Alcalá six belles années à ne rien faire, il

revint, aux environs de Pâques, «dans l'auberge qui nous est fournie

par la nature», c'est-à-dire chez ses parents. Son père, qui soignait

tant bien que mal les malades de son village, voulut, à la fin d'un

repas, pour s'assurer qu'il avait bien profité de ces études,

l'interroger sur quelque point de médecine. L'étudiant répondit «comme

aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse» et,

si peu docte qu'il fût lui-même, le père connut que son fils en savait

encore beaucoup moins que lui. Après s'être indigné, comme il

convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma

cependant assez vite, et quelques heures après, l'ayant fait venir

dans son cabinet: «Ton ignorance est extrême, lui dit-il, mais le mal

n'est peut-être pas irréparable et il ne sera pas dit que j'aurai

dépensé tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas

nécessaire d'être un savant pour exercer l'art de la médecine. Il

suffit qu'on se soit meublé la mémoire d'un certain nombre de

sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science.

Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Université

_silvestre_ où l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de

scolarité ni sur la soutenance et où la Faculté s'écrie d'une seule

voix: _Accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam_:

«Prenons l'argent et renvoyons cet âne dans son pays.»

[159] _Alivio III_, fo 110.

Voilà pourquoi on se moquait tant en Espagne des licenciés et des

docteurs de Sigüenza, d'Osuna ou d'Oñate. Non sans en éprouver quelque

honte, ces Universités nécessiteuses en étaient réduites à trafiquer

des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les

candidats.

Le résultat, sans doute, était pitoyable, et si leurs fondateurs

avaient pu le prévoir, ils auraient assurément fait un autre emploi de

leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait réussi, leur zèle n'en paraît

pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur

patrie. L'ardeur inconsidérée qui leur avait fait multiplier les

centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des

circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme,

une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un

merveilleux prestige et qu'elle exerçait une sorte de fascination sur

toute âme un peu généreuse.

CHAPITRE IV.

LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME

SIÈCLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRÈS DE

L'ENSEIGNEMENT.

Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernières années du

quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième a fait

naître en Espagne tant d'Universités nouvelles et sensiblement accrû

la prospérité des anciennes, c'est assurément de la reine Isabelle de

Castille qu'il est parti: c'est à elle qu'il faut en rapporter

l'honneur.

Cette femme remarquable, à laquelle aucun don n'a manqué, tenait de

son père, Jean II, le goût des lettres et de l'étude. Elle honora le

savoir; elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour répandre

l'instruction dans ses États et particulièrement dans sa noblesse,

dont les mœurs étaient encore rudes et l'esprit peu cultivé.

Elle-même donnait l'exemple. Elle demanda à Diego Valera de composer

pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des

trois parties du monde alors connues. Quand elle allait à Salamanque,

elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de

l'Université, et elle pouvait s'y intéresser; elle avait en effet

appris le latin[160], qui lui était d'ailleurs indispensable, puisque

c'était non seulement la langue des Écoles et de l'érudition, mais

aussi la langue de la diplomatie; elle le savait même si bien que son

confesseur pouvait mêler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle

lisait Sénèque et le _De Officiis_.

[160] Après la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui

enseigna, Doña Beatriz Galindo, surnommée «la Latine».

Elle voulut aussi qu'on enseignât le latin à ses deux filles, qui le

parlèrent et l'écrivirent parfaitement[161], et elle leur choisit

comme maîtres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle

avait fait venir d'Italie.

[161] Luis Vives, _De Christiana Femina_, cap. IV.

Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet

de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevêque

de Tolède, lui donna les premières leçons de grammaire et

d'humanités[162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bénéficier en

quelque manière des avantages de l'éducation publique, la reine donna

à son fils dix compagnons d'études, cinq du même âge, cinq plus âgés.

Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent

tous plus tard de brillantes destinées: seul le jeune prince, sur qui

étaient fondées tant d'espérances, fut frappé prématurément par la

mort[163].

[162] Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux

archives de Simancas on voit mentionnés les cahiers du petit

prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego

Clemencín, _Elogio de la Reina Católica; Memorias de la Real

Academia de la Historia_, t. VI, 1821).

[163] Il mourut, comme on le sait, à Salamanque. Pierre Martyr

nous a rapporté tous les détails de cette fin douloureuse

(_Epist. 182_).

A côté de cette école privilégiée, la reine en créa une autre, plus

largement ouverte aux nobles, sorte d'école palatine assez semblable à

celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la

Cour dans ses déplacements, tantôt à Tolède, tantôt à Valladolid,

tantôt à Saragosse.

Pour diriger ce collège nomade on appela en Espagne un célèbre érudit

milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui réussit presque dès le

commencement à inspirer le goût des lettres à ces jeunes seigneurs,

«autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des

armes[164]». «Ma maison, écrivait-il quelques années après son

arrivée[165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents

pleins de feu. Notre reine, modèle de toutes les vertus, a voulu que

son proche parent le duc de Guimaraens[166] et le duc de Villahermosa,

neveu du roi, restent toute la journée sous mon toit. Cet exemple a

été suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent à mes

leçons en compagnie de leurs précepteurs et les repassent le soir avec

eux dans leurs propres quartiers.»

[164] Pierre Martyr, _Epist._ 102 (avril 1492).

[165] _Epist._ 115 (1er sept. 1492).

[166] D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens.

«Ces principaux cavaliers de la Cour», nous les connaissons par la

correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur

maître: c'étaient D. Álvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses

frères, D. García de Toledo, D. Pedro Girón, D. Pedro Fajardo,

seigneur de Carthagène, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre

Martyr pouvait-il écrire plus tard, avec plus de conviction que de

goût: «Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous

abreuvés à mes mamelles littéraires[167].»

[167] _Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere

omnes._--_Epist._ 662 (1520).

Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste

italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui

succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans

auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là

enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue

cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves

de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan

d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.

Cette École du Palais modifie très rapidement les mœurs et les

dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue

d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes

du savoir[168], toute la haute société commence à se piquer

d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre

de l'aversion pour les études[169].»

[168] Antonio de Nebrija lui dédie sa _Grammaire latine_ et sa

_Grammaire espagnole_, Rodrigo de Santaella son _Vocabulaire_,

Alonso de Córdoba ses _Tables astronomiques_.

[169] Paul Jove, _Éloge de Nebrija_.

Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à

associer la gloire littéraire à la gloire des armes[170]», on compte

le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo

de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D.

Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de

Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara,

traduit les _Commentaires_ de César, Diego Guillén de Ávila les

_Stratagèmes_ de Frontin, Alonso de Palencia les _Vies_ de Plutarque,

tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers.

D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la

poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du _Cancionero

general_ on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette

époque.

[170] Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du _Democrates_.

Les dames, à leur tour, se prennent d'une belle ardeur pour l'étude.

Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui

poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites

ordinaires[171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui

sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña

María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples

domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de

Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de

l'érudit Lucio Marineo.

[171] _Elogio de la Reina católica_ (_Bibl. de la R. Acad. de la

Hist._, t. VI.)

Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de

l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé

espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux

italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des

lettres et des arts[172], ils comprennent des premiers ce que

l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt

l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur

permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent

les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des

imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando

de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga,

grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils

fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[173], ou des

Universités, comme le cardinal Jiménez.

[172] Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de

Santiago.

[173] D. Pedro González de Mendoza, que la faveur des Rois

Catholiques fit appeler le «troisième roi d'Espagne». Lettré du

premier mérite, formé dès sa jeunesse par les plus sérieuses

études, ce fut lui qui fonda à Valladolid le magnifique _Colegio

mayor de Santa Cruz_.

* * * * *

Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent

rapidement dans la Péninsule le goût et le respect des études.

L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour

honore, que l'Église protège et qui lui arrive de cette Italie à

laquelle une sorte de parenté l'attache, qu'elle s'est habituée à

respecter comme le centre du monde chrétien. La prospérité dont jouit

alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir.

La jeunesse, riche ou pauvre, est portée, comme par un courant très

fort, vers les Écoles dont le nombre s'accroît sans cesse et même,

nous l'avons vu, au delà des besoins. Dans ces Écoles un souffle

nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le

moment, unique dans l'histoire, où l'Espagne semble vouloir rivaliser

d'activité scientifique avec les grandes nations.

Des maîtres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme

l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco

de Vitoria, s'appliquent à réformer les méthodes d'enseignement de la

théologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis

de Granada, les Luis de León.

Des juristes comme Juan López de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija,

Antonio Agustín, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des

canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (_Turriano_),

J. Ginés de Sepúlveda, apportent dans l'étude du droit des idées plus

élevées et une critique plus exacte.

La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands

travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour à tour tous

les domaines de l'érudition et laissent des œuvres durables.

Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la

Renaissance espagnole, esprit véritablement encyclopédique que

nous avons déjà cité parmi les restaurateurs de la science du

droit, que l'on pourrait encore compter, pour son _Lexicon artis

medicamentariae_, parmi les rénovateurs des sciences médicales, mais

qui se consacra plus spécialement à l'étude des langues hébraïque,

grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des

grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu

traiter, lui aussi, _De omni re scibili_.

Après avoir étudié cinq ans à Salamanque, «préoccupé, nous dit-il

lui-même, de sortir de l'ornière commune et d'aller puiser aux vraies

sources du savoir», il partit pour l'Italie, «non pas pour y gagner

des rentes ecclésiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un

et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles

exilés: les grands maîtres de l'antiquité classique[174]».

[174] _Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem,

interprete Aelio Antonio Nebrissensi_, Salamanque, 1494: Dédicace

(_Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina_).

Pendant dix ans, de 1452 à 1462, il y travailla avec la ferveur

heureuse et passionnée d'un néophyte qui a retrouvé ses dieux.

Boursier du fameux collège Saint-Clément de Bologne, ouvert depuis

un siècle déjà à la jeunesse espagnole, il y reçut particulièrement

les leçons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que

lorsqu'il se sentit capable d'y répandre la bonne parole.

Il professa quelque temps à Séville, où l'avait appelé l'archevêque

Fonseca; mais «de même que Pierre et que Paul, princes des Apôtres,

allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et

dans les campagnes, mais dans Athènes, dans Antioche et dans Rome,

c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne, à Salamanque,

qu'il voulut faire triompher sa doctrine et déraciner la

barbarie[175]».

[175] _Ibid._

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 6 / 10 段