grandes, dont on raillait ainsi l'enseignement et les prétentions,
elles étaient nées pourtant d'une pensée généreuse, elles avaient eu
leurs espérances et leurs ambitions.
* * * * *
Quand, allant de Séville à Grenade, on voit se dresser au pied d'une
colline aride, entre les oliviers et les aloès, la silhouette grise
d'Osuna, avec ses dix clochers, son église massive, son lourd château
flanqué de tours grêles, on aime à s'imaginer que sur cette terre si
semblable à la terre africaine, dans cet air léger, imprégné d'une
poussière subtile, une civilisation a jadis fleuri où l'Orient et
l'Occident se seraient mêlés, que des Écoles ont prospéré là,
héritières de la science arabe, l'accommodant à des besoins nouveaux.
La famille des ducs d'Osuna était peut-être assez riche et assez
puissante pour réaliser une œuvre si originale. S'ils n'en eurent pas
l'idée, du moins avaient-ils rêvé pour leur fondation un plus brillant
avenir que la médiocrité où elle languit, tyrannisée par les couvents
qui la tinrent tour à tour en tutelle[155].
[155] Tout récemment, un des meilleurs érudits d'Espagne,
Francisco Rodríguez Marín, qui est originaire d'Osuna, a
généreusement pris la défense de la vieille Université de sa
ville natale. Il a rappelé que le Colegio Mayor de la Santa
Concepción y Universidad de Osuna avait eu jusqu'à quatorze
chaires et, en 1599, jusqu'à trois cent trente deux étudiants. Il
a donné les noms de quatre-vingts personnages formés par cette
Université, dont aucun malheureusement n'est illustre.
(_Cervantes y la Universidad de Osuna._--_Homenaje á Menéndez y
Pelayo, Estudios de erudición española_, 1899, t. II, p. 757 et
sq.)
Perdue dans une des régions les plus montagneuses de la Castille,
comprimée entre ses murailles épaisses, étroitement serrée contre la
masse énorme de sa cathédrale, la triste petite ville de Sigüenza put
croire un jour qu'elle allait devenir un foyer de savoir, de lumière
et de vie. Elle avait son vaste collège de San Martín et, près des
bords du Hénarès, son Collège de San Antonio, qui se prétendait l'égal
de tous les Grands Collèges d'Espagne et qui, à défaut du titre de
_Mayor_, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de
_Grande_. Son climat était sain, son air salubre; par sa situation,
elle pouvait attirer à la fois les étudiants d'Aragon et ceux de
Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla
justement choisir pour y édifier son Université magnifique une ville
voisine, riveraine du même ruisseau et bien plus proche de Madrid.
Alcalá tua Sigüenza ou plutôt, ce qui est pis encore, la laissa
lentement mourir dans une piteuse agonie.
Oñate est une humble cité de Guipúzcoa, qui touche presque aux limites
de l'Álava. Eloigné de la mer, éloigné des grandes voies de
communication, enfermé dans le creux profond d'une vallée, entre de
hautes cimes abruptes et dépouillées, ce petit coin de terre semblait
le dernier que l'on dût choisir pour en faire un des centres
intellectuels du pays. Et de fait, Oñate n'aurait jamais été connue du
reste de l'Espagne que par ses cantharides et par sa bourrache[156],
et aussi peut-être par ses luttes séculaires et sanglantes contre ses
seigneurs, si le hasard n'y avait fait naître D. Rodrigo de Mercado y
Zuazola. Ce personnage n'avait point évidemment le génie d'un
Cisneros, et il joua un rôle plus effacé; il devint seulement évêque
d'Ávila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune était belle, ses
bénéfices considérables, et, par une généreuse émulation, il voulut
faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour
Alcalá.
[156] La bourrache s'appelle aujourd'hui encore _jarrillos de
Oñate_.
Sur les bords de l'Aránzazu, en face de la charmante église de San
Miguel, qui déjà s'édifiait à ses frais, étendant jusque par-dessus la
rivière les frêles arceaux de son cloître et reflétant dans l'eau les
longs fûts de ses colonnes, il souhaita d'élever une maison digne de
la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-même sollicitait à
la Cour pour assurer le patronage royal à son Université future,
tandis qu'à Rome il multipliait les démarches et finissait par obtenir
du pape Paul III des _fueros_ et des privilèges égaux à ceux de
Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcalá[157], l'architecte
français Pierre Picard traçait les plans du Collège qui devait servir
d'asile aux Écoles.
[157] Bulle du 23 avril 1540.
Les vastes bâtiments s'élevaient autour d'une cour intérieure: au
rez-de-chaussée, les salles d'enseignement, la bibliothèque et la
chapelle; au premier étage, les salons du Recteur, du _Claustro_
professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs
taillaient la pierre de la façade, ornaient les fenêtres de guirlandes
fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux côtés du
portique, soutiennent des guerriers armés de lances, creusaient des
niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mêlaient
partout aux armes impériales de Charles-Quint les deux soleils d'or
qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la
porte, on voyait l'image de l'évêque Mercado, agenouillé devant un
crucifix, soutenu par une divinité souriante qui semble représenter la
Sagesse. A la base de l'édifice couraient des bas-reliefs d'un travail
particulièrement délicat: enfants terrassant des lions, luttant
contre des dragons et des chimères, symbole évident de la Renaissance
des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie.
Quand le monument fut achevé, quand on eut scellé dans les murs les
fers forgés des balcons et des grilles, qu'on eut orné les plafonds du
vestibule et des salles d'honneur de boiseries à caissons, d'un art
ingénieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fières
devises: _Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia
ædificavit sibi domum_..., on fit venir quelques maîtres, on choisit
quelques boursiers, et l'«Université Pontificale et Royale» ouvrit ses
cours.
Sur les pentes raides des montagnes, où dès le mois d'octobre traînent
déjà de blanches nuées, on vit arriver par les petits chemins, sur
leurs ânes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant
quelques sacs de provisions attachés à leur selle, les petits
étudiants de Guipúzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas
encore d'Écoles: Santiago ou Valladolid étaient bien loin. La
fondation de l'évêque Mercado paraissait répondre à un besoin
pressant; il pouvait croire sans fatuité qu'il avait bien mérité de sa
province aussi bien que de sa ville. Quand il mourut, quelques années
après, s'étant d'avance commandé un tombeau presque aussi beau que
celui de Cisneros, entouré, comme celui de Cisneros, d'une clôture de
bronze minutieusement ciselée, il s'imagina sans doute qu'il laissait
à l'Espagne une nouvelle Alcalá.
L'Université «Pontificale et Royale» ne fut digne, hélas! ni de son
titre pompeux ni des espérances qu'elle avait fait naître. Les lettres
grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On
n'essaya même pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta
réduit à la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothèque
interdisait aux maîtres tout travail sérieux: la petite ville, dénuée
de ressources, avait peine à nourrir ses étudiants et ne leur offrait
ni distractions ni plaisirs.
Ce qui était plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme
souvent il arrive, dépensé tout son bien en bâtiments et en
décorations. Sa vanité imprévoyante s'était complue à ces
manifestations visibles de son opulence et de sa libéralité et il
n'avait pas calculé que, tous ces frais payés, les rentes qu'il allait
laisser en mourant devaient à peine suffire à rétribuer cinq ou six
professeurs et à entretenir une douzaine de boursiers.
Après lui, ces rentes, mal administrées, diminuèrent encore. Pour
faire vivre les maîtres et même le Recteur, il fallut leur attribuer
les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les
nourrir dans le Collège[158]. Cette détresse trop apparente mit les
écoliers en déroute: l'enseignement devint de plus en plus étroit et
lamentable. L'Université d'Oñate aurait pu périr de misère; elle ne
périt pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus
précaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu'à vrai dire
rien n'y meurt complètement; mais pendant longtemps elle ne put se
soutenir que par les moyens douteux qui avaient déjà valu à Sigüenza
et à Osuna un renom assez ridicule.
[158] _Oración inaugural (1870) que leyó en la Universidad
literaria de Oñate D. Casimiro de Egaña, catedrático decano._
L'étudiant qu'a mis en scène Figueroa dans son _Pasagero_[159] raconte
qu'après avoir passé à Alcalá six belles années à ne rien faire, il
revint, aux environs de Pâques, «dans l'auberge qui nous est fournie
par la nature», c'est-à-dire chez ses parents. Son père, qui soignait
tant bien que mal les malades de son village, voulut, à la fin d'un
repas, pour s'assurer qu'il avait bien profité de ces études,
l'interroger sur quelque point de médecine. L'étudiant répondit «comme
aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse» et,
si peu docte qu'il fût lui-même, le père connut que son fils en savait
encore beaucoup moins que lui. Après s'être indigné, comme il
convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma
cependant assez vite, et quelques heures après, l'ayant fait venir
dans son cabinet: «Ton ignorance est extrême, lui dit-il, mais le mal
n'est peut-être pas irréparable et il ne sera pas dit que j'aurai
dépensé tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas
nécessaire d'être un savant pour exercer l'art de la médecine. Il
suffit qu'on se soit meublé la mémoire d'un certain nombre de
sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science.
Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Université
_silvestre_ où l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de
scolarité ni sur la soutenance et où la Faculté s'écrie d'une seule
voix: _Accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam_:
«Prenons l'argent et renvoyons cet âne dans son pays.»
[159] _Alivio III_, fo 110.
Voilà pourquoi on se moquait tant en Espagne des licenciés et des
docteurs de Sigüenza, d'Osuna ou d'Oñate. Non sans en éprouver quelque
honte, ces Universités nécessiteuses en étaient réduites à trafiquer
des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les
candidats.
Le résultat, sans doute, était pitoyable, et si leurs fondateurs
avaient pu le prévoir, ils auraient assurément fait un autre emploi de
leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait réussi, leur zèle n'en paraît
pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur
patrie. L'ardeur inconsidérée qui leur avait fait multiplier les
centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des
circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme,
une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un
merveilleux prestige et qu'elle exerçait une sorte de fascination sur
toute âme un peu généreuse.
CHAPITRE IV.
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME
SIÈCLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRÈS DE
L'ENSEIGNEMENT.
Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernières années du
quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième a fait
naître en Espagne tant d'Universités nouvelles et sensiblement accrû
la prospérité des anciennes, c'est assurément de la reine Isabelle de
Castille qu'il est parti: c'est à elle qu'il faut en rapporter
l'honneur.
Cette femme remarquable, à laquelle aucun don n'a manqué, tenait de
son père, Jean II, le goût des lettres et de l'étude. Elle honora le
savoir; elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour répandre
l'instruction dans ses États et particulièrement dans sa noblesse,
dont les mœurs étaient encore rudes et l'esprit peu cultivé.
Elle-même donnait l'exemple. Elle demanda à Diego Valera de composer
pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des
trois parties du monde alors connues. Quand elle allait à Salamanque,
elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de
l'Université, et elle pouvait s'y intéresser; elle avait en effet
appris le latin[160], qui lui était d'ailleurs indispensable, puisque
c'était non seulement la langue des Écoles et de l'érudition, mais
aussi la langue de la diplomatie; elle le savait même si bien que son
confesseur pouvait mêler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle
lisait Sénèque et le _De Officiis_.
[160] Après la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui
enseigna, Doña Beatriz Galindo, surnommée «la Latine».
Elle voulut aussi qu'on enseignât le latin à ses deux filles, qui le
parlèrent et l'écrivirent parfaitement[161], et elle leur choisit
comme maîtres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle
avait fait venir d'Italie.
[161] Luis Vives, _De Christiana Femina_, cap. IV.
Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet
de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevêque
de Tolède, lui donna les premières leçons de grammaire et
d'humanités[162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bénéficier en
quelque manière des avantages de l'éducation publique, la reine donna
à son fils dix compagnons d'études, cinq du même âge, cinq plus âgés.
Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent
tous plus tard de brillantes destinées: seul le jeune prince, sur qui
étaient fondées tant d'espérances, fut frappé prématurément par la
mort[163].
[162] Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux
archives de Simancas on voit mentionnés les cahiers du petit
prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego
Clemencín, _Elogio de la Reina Católica; Memorias de la Real
Academia de la Historia_, t. VI, 1821).
[163] Il mourut, comme on le sait, à Salamanque. Pierre Martyr
nous a rapporté tous les détails de cette fin douloureuse
(_Epist. 182_).
A côté de cette école privilégiée, la reine en créa une autre, plus
largement ouverte aux nobles, sorte d'école palatine assez semblable à
celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la
Cour dans ses déplacements, tantôt à Tolède, tantôt à Valladolid,
tantôt à Saragosse.
Pour diriger ce collège nomade on appela en Espagne un célèbre érudit
milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui réussit presque dès le
commencement à inspirer le goût des lettres à ces jeunes seigneurs,
«autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des
armes[164]». «Ma maison, écrivait-il quelques années après son
arrivée[165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents
pleins de feu. Notre reine, modèle de toutes les vertus, a voulu que
son proche parent le duc de Guimaraens[166] et le duc de Villahermosa,
neveu du roi, restent toute la journée sous mon toit. Cet exemple a
été suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent à mes
leçons en compagnie de leurs précepteurs et les repassent le soir avec
eux dans leurs propres quartiers.»
[164] Pierre Martyr, _Epist._ 102 (avril 1492).
[165] _Epist._ 115 (1er sept. 1492).
[166] D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens.
«Ces principaux cavaliers de la Cour», nous les connaissons par la
correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur
maître: c'étaient D. Álvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses
frères, D. García de Toledo, D. Pedro Girón, D. Pedro Fajardo,
seigneur de Carthagène, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre
Martyr pouvait-il écrire plus tard, avec plus de conviction que de
goût: «Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous
abreuvés à mes mamelles littéraires[167].»
[167] _Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere
omnes._--_Epist._ 662 (1520).
Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste
italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui
succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans
auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là
enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue
cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves
de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan
d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.
Cette École du Palais modifie très rapidement les mœurs et les
dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue
d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes
du savoir[168], toute la haute société commence à se piquer
d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre
de l'aversion pour les études[169].»
[168] Antonio de Nebrija lui dédie sa _Grammaire latine_ et sa
_Grammaire espagnole_, Rodrigo de Santaella son _Vocabulaire_,
Alonso de Córdoba ses _Tables astronomiques_.
[169] Paul Jove, _Éloge de Nebrija_.
Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à
associer la gloire littéraire à la gloire des armes[170]», on compte
le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo
de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D.
Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de
Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara,
traduit les _Commentaires_ de César, Diego Guillén de Ávila les
_Stratagèmes_ de Frontin, Alonso de Palencia les _Vies_ de Plutarque,
tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers.
D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la
poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du _Cancionero
general_ on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette
époque.
[170] Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du _Democrates_.
Les dames, à leur tour, se prennent d'une belle ardeur pour l'étude.
Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui
poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites
ordinaires[171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui
sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña
María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples
domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de
Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de
l'érudit Lucio Marineo.
[171] _Elogio de la Reina católica_ (_Bibl. de la R. Acad. de la
Hist._, t. VI.)
Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de
l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé
espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux
italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des
lettres et des arts[172], ils comprennent des premiers ce que
l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt
l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur
permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent
les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des
imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando
de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga,
grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils
fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[173], ou des
Universités, comme le cardinal Jiménez.
[172] Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de
Santiago.
[173] D. Pedro González de Mendoza, que la faveur des Rois
Catholiques fit appeler le «troisième roi d'Espagne». Lettré du
premier mérite, formé dès sa jeunesse par les plus sérieuses
études, ce fut lui qui fonda à Valladolid le magnifique _Colegio
mayor de Santa Cruz_.
* * * * *
Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent
rapidement dans la Péninsule le goût et le respect des études.
L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour
honore, que l'Église protège et qui lui arrive de cette Italie à
laquelle une sorte de parenté l'attache, qu'elle s'est habituée à
respecter comme le centre du monde chrétien. La prospérité dont jouit
alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir.
La jeunesse, riche ou pauvre, est portée, comme par un courant très
fort, vers les Écoles dont le nombre s'accroît sans cesse et même,
nous l'avons vu, au delà des besoins. Dans ces Écoles un souffle
nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le
moment, unique dans l'histoire, où l'Espagne semble vouloir rivaliser
d'activité scientifique avec les grandes nations.
Des maîtres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme
l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco
de Vitoria, s'appliquent à réformer les méthodes d'enseignement de la
théologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis
de Granada, les Luis de León.
Des juristes comme Juan López de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija,
Antonio Agustín, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des
canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (_Turriano_),
J. Ginés de Sepúlveda, apportent dans l'étude du droit des idées plus
élevées et une critique plus exacte.
La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands
travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour à tour tous
les domaines de l'érudition et laissent des œuvres durables.
Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la
Renaissance espagnole, esprit véritablement encyclopédique que
nous avons déjà cité parmi les restaurateurs de la science du
droit, que l'on pourrait encore compter, pour son _Lexicon artis
medicamentariae_, parmi les rénovateurs des sciences médicales, mais
qui se consacra plus spécialement à l'étude des langues hébraïque,
grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des
grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu
traiter, lui aussi, _De omni re scibili_.
Après avoir étudié cinq ans à Salamanque, «préoccupé, nous dit-il
lui-même, de sortir de l'ornière commune et d'aller puiser aux vraies
sources du savoir», il partit pour l'Italie, «non pas pour y gagner
des rentes ecclésiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un
et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles
exilés: les grands maîtres de l'antiquité classique[174]».
[174] _Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem,
interprete Aelio Antonio Nebrissensi_, Salamanque, 1494: Dédicace
(_Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina_).
Pendant dix ans, de 1452 à 1462, il y travailla avec la ferveur
heureuse et passionnée d'un néophyte qui a retrouvé ses dieux.
Boursier du fameux collège Saint-Clément de Bologne, ouvert depuis
un siècle déjà à la jeunesse espagnole, il y reçut particulièrement
les leçons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que
lorsqu'il se sentit capable d'y répandre la bonne parole.
Il professa quelque temps à Séville, où l'avait appelé l'archevêque
Fonseca; mais «de même que Pierre et que Paul, princes des Apôtres,
allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et
dans les campagnes, mais dans Athènes, dans Antioche et dans Rome,
c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne, à Salamanque,
qu'il voulut faire triompher sa doctrine et déraciner la
barbarie[175]».
[175] _Ibid._