terrains, fait dresser par l'architecte Pedro Gumiel les plans du
futur édifice. Le 14 mars 1498, il en pose solennellement la première
pierre. Pendant que les murs s'élèvent, il quitte souvent son palais
de Tolède, interrompt ses graves occupations et, comme fera plus tard
Philippe II pour son Escurial gigantesque, il vient regarder grandir
son ouvrage; on le voit quelquefois prenant lui-même des mesures, la
règle et l'équerre en main, et distribuant de l'argent aux ouvriers
pour stimuler leur zèle.
Dès l'année 1499, il a obtenu du pape Alexandre VI deux bulles qui
concèdent à l'institution nouvelle des rentes et des privilèges.
Cependant les travaux matériels n'avancent pas assez vite à son gré.
Il ordonne que l'on achève les murs en torchis, et comme le roi
Ferdinand s'étonne de la pauvreté de la bâtisse: «Je laisserai, lui
répond-il, assez d'or à cette Université pour que ses fils puissent la
refaire de marbre.» Et après sa mort on la refera de marbre en effet:
on sculptera dans la pierre dure la belle façade de style plateresque
d'après les dessins de Gil de Hontañón; en souvenir de Cisneros on y
fera courir, au-dessous de l'écusson royal, autour des balcons, la
cordelière à gros nœuds des Franciscains; on élèvera les arceaux du
magnifique cloître, on décorera somptueusement la vaste salle du
Paranymphe et, au-dessus de son plus beau portique, l'Université
attestera par cette inscription qu'elle a réalisé le vœu de son
fondateur: _Olim lutea, nunc marmorea_, «Autrefois de boue, maintenant
de marbre».
Le 26 juillet 1508, des cours déjà s'inaugurent dans les bâtiments
encore inachevés et on y fait en grande cérémonie une leçon sur
l'_Ethique_ d'Aristote.
En 1509, Cisneros semble oublier quelque temps son œuvre préférée: il
part sur la flotte qu'il a équipée à ses frais pour enlever Oran aux
Barbaresques; mais, à peine revenu de cette brillante expédition,
alors que la Cour le presse d'aller recevoir à Valladolid les
témoignages de la reconnaissance publique, il se rend tout droit à
Alcalá. Les habitants ont ouvert pour son entrée une brèche dans leurs
murailles: il se détourne modestement de cette voie triomphale et,
pénétrant dans la ville par la porte ordinaire, il va tout de suite
déposer dans le trésor de l'Université les trophées de sa victoire
qu'apportent des chameaux et des esclaves africains: des vases d'or et
d'argent, des bijoux pris dans les mosquées et une collection de
manuscrits arabes encore plus précieuse.
En 1513, il publie les fameux Statuts qu'on peut voir encore revêtus
de sa signature, dans l'_Archivo Histórico_ d'Alcalá. Il a alors près
de quatre-vingts ans; depuis la mort de la reine Isabelle son autorité
n'a fait que s'accroître. Il est maintenant cardinal, Grand
Inquisiteur. Il organise les tribunaux du Saint-Office, il porte le
poids des grandes affaires de la monarchie: et pourtant il a trouvé le
temps de préparer lui-même pour le corps qui commence à naître une
Constitution, une Charte, des programmes, de tout prévoir et de tout
régler.
Si Alcalá jouit des mêmes _fueros_, des mêmes immunités que
Salamanque, son organisation est tout à fait différente. Alors que
Salamanque est essentiellement démocratique et conserve encore les
libertés du Moyen-Age, on voit se manifester dans les Statuts d'Alcalá
ce pouvoir centralisateur qui est en train de s'étendre sur toute
l'Espagne et qui plus tard s'affirmera jusqu'à l'exagération. Toute
l'Université gravite autour d'un centre, qui est le Grand Collège de
San Ildefonso, et ce Collège est gouverné par un seul homme, le
Recteur que nomme l'archevêque de Tolède et qui est le représentant
direct des rois de Castille. Les boursiers de San Ildefonso n'ont pas
besoin de sortir de leur maison, comme leurs collègues des _Mayores_
de Salamanque, pour aller suivre les cours de l'Université: ces cours
se font chez eux, dans la demeure magnifique qui leur appartient, où
les professeurs et les étudiants libres ne sont que leurs hôtes. C'est
le Collège qui paye les salaires, qui administre les biens de la
communauté. Une aristocratie domine tout le corps universitaire,
maîtres et écoliers, et cette aristocratie elle-même est soumise à une
volonté unique, qui a tous les pouvoirs, même celui d'excommunier.
Quant aux programmes, ils sont visiblement calqués sur ceux de
l'Université de Paris; le fondateur le rappelle lui-même à chaque
instant: «Cela se fera, dit-il, suivant la coutume de Paris, _more
parisiensi_.»
La licence, grade moyen, intermédiaire entre le baccalauréat et le
doctorat, et dont la plupart des étudiants se contentent, la licence
est à Salamanque relativement facile; l'épreuve orale, ou
_repetición_, s'y réduit à une argumentation et à un discours. Ici la
préparation en est longue et, comme à la Sorbonne, elle comporte une
série d'examens redoutables. Pour être licencié de théologie, par
exemple, il faut dix ans de cours[139]. Quand on est bachelier, qu'on
a subi la _tentativa_, le _primero_, le _segundo_ et le _tercero
principio_, il faut affronter tour à tour les quatre grandes épreuves:
le _Quod libet_, la _Parva Ordinaria_, la _Magna Ordinaria_ et
l'_Alfonsina_. Le dernier de ces _actos_ est le plus terrible: il
ressemble à ce qu'à Paris on appelle la _Sorbonica_. Pendant tout un
jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit répondre devant
le cloître plein des professeurs et des docteurs à cent vingt
questions de théologie, chacun étant libre d'argumenter contre lui, en
latin, s'entend, «dans la forme syllogistique ou socratique[140]».
[139] _Non nisi duobus lustris peractis_, dit Álvaro Gómez.
[140] De fait, cette épreuve parut si dure que, lorsqu'une fois
on y avait échoué, on ne s'y représentait plus: on préférait
aller se faire graduer à Tolède ou ailleurs.
Naturellement le doctorat est encore moins abordable.
Le désir de créer en Espagne un centre de fortes études théologiques
semble avoir été la première préoccupation du fondateur: c'est pour
stimuler les efforts des étudiants qu'il avait ainsi multiplié les
épreuves difficiles. En même temps il prenait soin de tenir en haleine
le zèle des maîtres en établissant que leur traitement serait
proportionné au nombre de leurs auditeurs, et aussi qu'ils seraient
tous, au bout de quatre années d'enseignement, soumis à la réélection.
Enfin en proscrivant l'enseignement du droit civil[141], évidemment il
se préoccupait bien moins de donner une nouvelle preuve de son
respect pour les traditions parisiennes que de tourner exclusivement
vers la théologie et le droit canon des activités qu'auraient pu
solliciter des carrières plus lucratives[142]. Tout fait donc supposer
que, dans la pensée de Cisneros, la fondation de son Université était
le complément naturel des mesures qu'il avait déjà prises pour
réformer le clergé séculier et les ordres monastiques[143].
[141] Il resta interdit à Alcalá jusqu'à l'année 1771, où deux
chaires furent consacrées à l'étude des _Institutes_ de
Justinien.
[142] C'est sans doute le même motif qui avait déterminé le pape
Honorius III à supprimer le droit civil à Paris (bulle de 1219).
Voir Luchaire, _L'Université de Paris sous Philippe-Auguste_,
1899, p. 58.
[143] De fait, la théologie resta pendant assez longtemps à
Alcalá la Faculté maîtresse. Nous lisons en tête d'un curieux
petit livre publié par l'Université en 1560: «La principal
profesión desta Universidad es teología». (_El Recibimiento que
la Universidad de Alcalá de Henares hizo á los Reyes, nuestros
señores_, Alcalá de Henares, 1560, p. 1).
Ses Statuts publiés, approuvés par l'autorité royale et l'autorité
pontificale, l'Université d'Alcalá existe officiellement. La vaste
usine de travail a maintenant tous ses rouages. Le cardinal a déjà
choisi le Recteur du grand collège, qui administrera aussi les Écoles:
c'est un jeune étudiant, désigné par des mérites exceptionnels et
qu'on a fait venir exprès de Salamanque; il s'appelle Pedro Campos. A
peine créées, les chaires ont été pourvues: elles sont occupées par
des maîtres éminents qu'on a pris un peu partout dans la Péninsule et
dans les autres Universités d'Europe. Il y en a quarante-deux: six de
théologie, six de droit canon, quatre de médecine, deux d'anatomie et
de chirurgie, huit de _artes_, une de philosophie morale, une de
mathématiques, quatorze de langues, grammaire et rhétorique. On a
recueilli en quelques années les éléments d'une riche bibliothèque où
l'on compte déjà un grand nombre de manuscrits, particulièrement de
manuscrits arabes. C'est là que se prépare cette fameuse _Bible
Polyglotte_, la Bible d'Alcalá (_Complutensis_), qui sera publiée en
quatre langues: latin, grec, hébreu et chaldéen, suivant le plan conçu
autrefois par Origène.
Pour mener à bonne fin cet immense travail, le cardinal ne regarde
point à la dépense. Il envoie copier à la bibliothèque du Vatican,
dans toutes les grandes bibliothèques d'Italie et même d'Europe, tous
les manuscrits un peu importants; il en achète d'autres à des prix
démesurés[144]; il fait rechercher parmi les juifs d'Espagne les
versions les plus authentiques de l'Ancien Testament.
[144] Nous savons, par exemple, qu'il paya 4,000 couronnes d'or
sept manuscrits étrangers, qui arrivèrent même trop tard pour
qu'on pût s'en servir. (Álvaro Gómez de Castro, _De rebus gestis
Ximenii_, lib. II.)
Il réunit pour colliger tous ces documents, établir le texte,
contrôler les traductions, un groupe de savants remarquables: le vieux
Nebrija, qui a quitté Salamanque pour Alcalá; Fernando Núñez (le
_Pinciano_), professeur de langue grecque dans l'Université nouvelle;
López de Zúñiga, Bartolomé de Castro, Juan de Vergara, le fameux grec
Demetrius de Crète, Alonso de Alcalá, Pablo Coronel et Alfonso Zamora,
juif converti, merveilleusement instruit dans les langues hébraïque et
chaldéenne. Cisneros lui-même assiste aux délibérations et presse les
collaborateurs. Comme aucun imprimeur d'Espagne ne possède de
caractères orientaux, il en fait fondre par des ouvriers venus
d'Allemagne. Quand paraissent enfin les six gros volumes in-folio, ils
lui ont coûté, tout compte fait, plus de 52,000 ducats. Et comme si ce
n'était pas assez pour assurer la réputation philologique de la jeune
Alcalá, il songe encore à publier, avec un soin tout pareil, les
œuvres complètes d'Aristote!
Autour de l'Université commencent à s'élever les Collèges. A côté du
_Mayor_ de San Ildefonso, réservé à une élite, Cisneros aurait voulu
en créer dix-huit autres, ayant chacun douze _becarios_ ou boursiers:
deux cent seize étudiants pauvres auraient pu ainsi poursuivre leurs
études à l'abri du besoin.
Sur ces dix-huit, deux seulement ouvrent d'abord leurs portes, celui
de San Eugenio et celui de San Isidoro. Mais on en voit bientôt
paraître sept autres. Tous les ordres religieux un peu prospères se
hâtent de venir profiter du nouvel enseignement. Pour faire montre de
leur richesse et de leur puissance et en même temps pour faire leur
cour au véritable maître de l'Espagne, certains fondent à la fois deux
établissements. Avant de devenir ville universitaire, Alcalá ne
comptait qu'un monastère, celui des Franciscains: elle en aura bientôt
dix-neuf, couvents ou Collèges monastiques.
En 1513, le roi Ferdinand, qui voyage pour rétablir sa santé, vient
visiter les nouvelles Écoles. Le Recteur va le recevoir à la porte du
Grand Collège, précédé des massiers de l'Université. Les gardes
veulent arracher les masses d'argent, «jugeant que des sujets ne
doivent point conserver en présence du souverain de tels emblèmes de
puissance». Mais le prince, sans être fort instruit lui-même, n'ignore
pas le prix de l'instruction: «Non, non, s'écrie-t-il, qu'on garde les
masses! Cette maison est la maison des Muses, et ceux-là seuls ont le
droit d'y être rois qu'elles ont initiés à leurs secrets.» Puis il va
de salle en salle, assiste à des examens, préside à des discussions
et, émerveillé de tout ce qu'il voit et entend, il exprime à Cisneros
sa surprise.
La ville ne l'étonne pas moins que l'Université. Il ne la reconnaît
plus! On a désséché des marais, on a pavé les rues, démoli de vieux
bâtiments, on a percé des rues. De nouvelles églises se construisent:
Pedro Gumiel, l'architecte des Écoles, rebâtit l'antique sanctuaire de
San Justo, dont les canonicats seront réservés aux docteurs du cloître
universitaire; on rajeunit Santa María la Mayor[145]; sur
l'emplacement de la mosquée des Maures, presque tous convertis ou
chassés, on construit Santiago. Des hôpitaux s'élèvent de terre. Les
vieilles gens du pays finissent par trouver que le grand cardinal leur
change trop leur ville et ils disent, en riant, «qu'il n'y a jamais eu
à Tolède d'archevêque plus _édifiant_».
[145] Où sera plus tard baptisé Cervantes.
Dans la cité renaissante on voit affluer tous les corps de métier que
les Universités attirent et font vivre: libraires, imprimeurs,
hôteliers, maîtres de pension, marchands d'habits et de comestibles.
Par la porte de Madrid qui regarde vers l'Occident, par la porte de
Guadalajara qui s'appellera plus tard «la porte des Martyrs[146]»,
arrivent sans cesse des compagnies d'étudiants, venant les uns de
Castille, les autres d'Aragon ou de Catalogne: il y en a bientôt près
de deux mille.
[146] Quand on aura ramené par là dans la ville les reliques des
Enfants-Martyrs, San Justo et San Pastor (1568).
Plus tard, ce chiffre même sera dépassé.
Alcalá s'enrichira et s'embellira encore. Les études y prospéreront:
sa renommée s'étendra dans toute l'Europe. Erasme l'appellera «le
trésor de toutes les sciences»; le cardinal Wolsey citera ses écoles
comme un modèle. Quand Philippe II aura définitivement choisi Madrid
pour capitale, le voisinage de la Cour, source unique des faveurs,
fera préférer aux jeunes gens ambitieux le séjour d'Alcalá à celui de
Salamanque; les étourdis y seront attirés par la proximité des
plaisirs. Le même Philippe II y fondera le «Collège du Roi» pour les
enfants des serviteurs de la famille royale. On verra les sculpteurs
Covarrubias et Berruguete travailler à la pompeuse décoration du
palais des archevêques. On verra encore s'ouvrir le _Teólogo_ et le
_Trilingüe_[147]. Il y aura alors vingt-et-un collèges monastiques et
autant de séculiers[148]. Une vie puissante bouillonnera dans
l'étroite enceinte, et Mateo Aleman, disciple reconnaissant et fidèle,
pourra entonner le fameux couplet: «O mère Alcalá, que dirai-je de toi
qui soit digne de ta gloire!...»
[147] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, Part. II, lib. III,
cap. IV.
[148] L'Italien Confalonieri, qui vint à Alcalá en 1592, prétend
qu'on y comptait alors cinq mille étudiants et qu'il en avait vu
huit cents à un cours de théologie prenant des notes sur leurs
genoux. (_Mémoire sur quelques questions notables_, publié par
Palmieri, t. I du _Spicilegio Vaticano_.) Mais ces chiffres sont
bien exagérés.
Quand la mort vint le frapper, le grand Cisneros pouvait prévoir de
telles destinées. Son œuvre était déjà assez forte et assez belle.
Par son testament il ajouta aux revenus dont jouissait déjà
l'Université une rente de 14,000 ducats[149], et il concéda pour
toujours au Recteur du Grand Collège le prieuré de San Tuy avec ses
avantages et bénéfices. Il voulut qu'on déposât dans l'église des
Écoles les trophées qu'il avait rapportés de la conquête d'Oran, son
étendard de guerre, sa croix épiscopale et ses insignes cardinalices.
Il désira aussi que son corps fût enseveli dans cette même chapelle,
au cœur de sa maison. Le célèbre Domenico de Florence lui sculpta
dans le marbre un tombeau magnifique, orné de médaillons et de
feuillages, que gardent des griffons aux ailes étendues. A travers
l'admirable grille de bronze dont Nicolas de Vergara, maître ciseleur,
entoura ce riche monument, on peut lire encore cette inscription
gravée au pied du lit funèbre:
Condideram Musis, Franciscus, grande lycaeum,
Condor in exiguo nunc ego sarcophago...
«Moi, François, qui avais, en l'honneur des Muses, élevé ce lycée
superbe, j'y repose maintenant dans un étroit sarcophage.»
[149] Plus tard, les revenus de l'Université s'élevèrent à 42,000
ducats.
Quelques années plus tard, après sa défaite de Pavie, François Ier,
qu'on emmenait prisonnier à Madrid, dut traverser la ville d'Alcalá.
Les professeurs, les collégiaux et les étudiants furent le recevoir
respectueusement aux portes de la cité et le conduisirent aux Écoles.
Le monarque déchu parcourut silencieusement les cloîtres, les salles
d'honneur et toutes les dépendances du vaste édifice. Il ne parla qu'à
la fin de la visite, au moment de prendre congé du Recteur et des
autres dignitaires, et il jugea d'un mot cette œuvre, si vite
épanouie, d'une seule pensée et d'un unique effort: «En vérité, on
n'appliquera pas à votre fondateur le mot de l'Évangile: _Hic homo
cœpit ædificare et non potuit consummare_, «Cet homme a commencé à
construire et il n'a pas terminé son ouvrage». Votre Jiménez a fait à
lui seul plus que n'ont fait en France une suite de rois.»
CHAPITRE III.
LES PETITES UNIVERSITÉS ET LES UNIVERSITÉS «SILVESTRES».
A côté d'Alcalá, à côté de Salamanque, à laquelle sa nouvelle rivale
ne porte point ombrage et qui atteint même en ce temps-là le plus haut
point de sa prospérité,--à côté de Valladolid, magnifiquement dotée,
fortement appuyée sur son _Colegio Mayor de Santa Cruz_, sur son
collège dominicain de San Gregorio et sur tant d'autres qui ont crû de
toutes parts dans cette grande ville, illustre par son passé, séjour
préféré des rois, véritable centre de la monarchie;--à côté de
Valence, également opulente et fréquentée, pourvue de chaires de
toutes sortes et particulièrement célèbre par la valeur de ses études
médicales, quelques-unes des Universités qu'a fait naître si
subitement le mouvement intellectuel de l'Espagne se développent
régulièrement, mais sans grand éclat.
Celle de Saragosse est servie par une situation particulièrement
favorable; elle prospère au sein d'une population laborieuse. Celle de
Santiago se soutient aisément par les rentes ecclésiastiques qui ne
manquent jamais dans une cité enrichie par les pèlerinages; celle
d'Ávila dispose d'un capital considérable, prélevé par Ferdinand et
Isabelle sur les sommes qu'ils ont confisquées aux juifs.
D'autres se heurtent dès le début à des difficultés de diverse nature.
Les Universités de Catalogne sont trop voisines les unes des autres
pour ne pas se faire de tort. Tolède ne peut guère lutter avec Alcalá
et, quand la Cour se transporte à Madrid, la vie s'en va des Écoles,
comme de la capitale découronnée. A Séville, où cependant les
ressources abondent, où les esprits sont vifs et les intelligences
faciles, où les hautes classes de la société ne manquent pas de
culture, le Collège-Université de Santa María de Jesús[150] se trouve
dès l'abord en concurrence avec le Collège de Santo Tomás, fondé par
l'archevêque Fr. Diego Deza, soutenu par l'ordre puissant de
Saint-Dominique; il ne réussit même pas à s'agréger l'antique Collège
de San Miguel, où s'entretient le culte des humanités et
particulièrement des lettres latines, et, somme toute, cette
Université reste fort indigne du centre important où elle s'est
fondée[151].
[150] On l'appelait communément _Colegio de Maese Rodrigo_, du
nom de son fondateur, l'archidiacre Rodrigo Fernández de
Santaella.
[151] Antonio Martín Villa, _Reseña Histórica de la Universidad
de Sevilla_. (Sociedad de Bibliófilos Andaluces, Sevilla, 1886.)
Un bon nombre d'autres établissements sont trop pauvrement pourvus ou
organisés d'une façon trop incomplète pour affirmer fortement leur
existence et exercer sur les contrées avoisinantes la force
d'attraction nécessaire. Telle, par exemple, l'Université d'Orihuela.
A deux pas de la cité de Murcie, non loin de la mer, née dans un pays
admirable, un des plus fertiles qui soient au monde, où jamais ne
manquent les récoltes[152], où croissent des forêts superbes de
palmiers, de grenadiers et d'orangers, elle se cantonne dans une
maison triste et sombre, où par les petites fenêtres grillées entre à
peine un peu de jour; elle distribue à quelques rares étudiants un
enseignement médiocre et limité: elle tourne de bonne heure au
couvent ou au séminaire.
[152] On connaît le proverbe: _Llueva ó no llueva, trigo á
Orihuela_: «Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, toujours du blé
à Orihuela.»
Dans le petit bourg de Baeza, où la vie est presque nulle, la
toute-puissance d'un Cisneros aurait à peine réussi à créer un centre
universitaire important. Par un sentiment de patriotisme local, à la
fois naïf et touchant, une famille originaire de cet endroit s'y
emploie pendant près d'un demi-siècle avec une ardeur extraordinaire.
Vers 1535, un certain D. Rodrigo López, possesseur de quelques
opulents bénéfices, les résigne tous entre les mains du pape Paul III
pour qu'il fonde des Écoles dans sa ville natale, et comme la donation
n'est pas jugée suffisante, il y ajoute encore 1,000 ducats d'or, qui
sont presque tout son bien. Il meurt sans achever son œuvre. Trois de
ses parents, Rodrigo de Molina, archidiacre de Campos, Bernardino de
Castabal, Pedro Fernández de Córdoba, épuisent leur fortune à
continuer son entreprise: ils font construire un vaste édifice, une
chapelle; à force de démarches, longues et coûteuses, ils obtiennent
de Pie V pour leur fondation commune le titre d'Université, avec les
privilèges et prérogatives ordinaires. Mais tous ces frais
d'établissement ont presque épuisé leurs ressources, et lorsqu'il
s'agit d'attirer dans ces beaux bâtiments maîtres et écoliers, c'est
tout au plus s'ils peuvent assurer à huit professeurs une maigre
allocation.
* * * * *
Parmi ces créations à demi avortées, trois ont spécialement joui en
Espagne d'une sorte de renom ridicule. Ce sont les Universités
_silvestres_, les Universités «rustiques» de Sigüenza, d'Osuna et
d'Oñate.
On se souvient peut-être que, dans le temps où le bon Sancho
administrait l'île de Barataria, le médecin «insulaire et
gouvernemental» attaché à sa personne voulut lui prouver par raison
démonstrative qu'ayant très faim il avait grand tort de manger.
«Entendant ce discours, Sancho se renversa sur le dossier de sa
chaise, regarda le médecin dans le blanc des yeux et lui demanda
gravement comment il s'appelait et en quel endroit il avait fait ses
études: «Seigneur Gouverneur, répondit l'autre, je suis le docteur
Pedro Recio de Agüero, natif de Tirteafuera... et mon grade, je le
tiens de l'Université d'Osuna[153]!»
[153] Don Quijote, parte II, cap. XLVII.
Dans le même _Don Quichotte_, au chapitre premier de la seconde
partie, le barbier commence ainsi son histoire: «A l'hôpital des fous
de Séville, il y avait un homme que ses parents avaient enfermé là
parce qu'il avait perdu la raison. Il était gradué en droit canon de
l'Université d'Osuna; mais l'eût-il été de celle de Salamanque, au
dire de beaucoup de gens, il n'en eût pas été moins fou.»
Au moment où Madrid célébra par de grandes fêtes la canonisation de
San Isidro, envoyant au concours poétique qui s'ouvrit alors un
recueil de vers burlesques, Lope de Vega les signa ironiquement: «Tomé
de Burguillos, maître ès arts de l'Université d'Oñate.»
Dans le _Gran Tacaño_, Quevedo nous montre un camarade de Don Pablos à
moitié assommé à coups de pots de terre et d'écuelles de bois par une
bande de mendiants faméliques, parce qu'à la grille du couvent de San
Jerónimo, de Madrid, il s'est fait attribuer injustement une double
part de soupe: «Voyez ce déguenillé, criait un des gueux les plus
acharnés à le poursuivre (méchant étudiant _gorrón_, de ceux qui vont
frapper aux portes avec un cabas), voyez ce loqueteux qu'on prendrait
pour une poupée de chiffons, plus triste qu'une pâtisserie en Carême,
plus troué qu'une flûte, plus bigarré qu'une pie, plus taché que le
jaspe, piqué de plus de points qu'une page de musique, il ose manger
la soupe du Saint Bienheureux à côté d'un homme qui pourra devenir un
jour évêque ou quelque chose de pareil. Ne suis-je pas bachelier ès
arts de l'Université de Sigüenza[154]!»
[154] _Vida del Gran Tacaño_, parte II, cap. II.
La plaisanterie était courante et toujours bonne.