premiers jours de juillet 1600; ils y avaient été reçus
magnifiquement, particulièrement par les marchands d'habits de la
ville qui avaient été à leur rencontre déguisés en _soldados
galanes_. Leurs Majestés visitèrent longuement l'Université et
aussi le Colegio Viejo, dont ils admirèrent la Bibliothèque.
(_Diálogos de apacible entretenimiento_, _Noche_ II, cap. I.)
Dans sa harangue, fort travaillée et qui sentait un peu trop
l'apprêt, le _maestro_ commença par se moquer, d'ailleurs assez
doucement, de quelques-uns de ses collègues, rapportant quelques
anecdotes récentes ou faisant allusion à quelque innocente manie. A
l'un, chanoine de la sainte Cathédrale, la langue avait fourché, le
jour de Pâques, tandis qu'il officiait, et il avait dit à la fin de
la messe: «_Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!_» Un autre, en
apprenant la mort d'un ami, s'était écrié machinalement: «_Ite,
missa est!_» Il reprochait à un troisième de porter toujours sur la
tête une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il
désignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique marié,
de porter le costume ecclésiastique et un religieux, maître de
théologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il
n'était jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa
main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.--Il en venait
enfin au héros de la fête, qui attendait son tour avec inquiétude,
et naturellement celui-là était moins ménagé: ses travers moraux et
ses défauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne
touffue de ses cheveux bouffant autour de sa tonsure, sa
prétention à un savoir universel, tout cela était relevé sans
bienveillance, et ces traits réunis finissaient par former un
portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant.
Ce mauvais moment passé, une tradition charitable voulait que le
président de la cérémonie fît, en manière de contre-partie, le
panégyrique du récipiendaire. Il n'était pas inutile en effet de le
relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collègues,
surtout quand la verve satirique de ses persécuteurs s'était déchaînée
sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la présence d'un
monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait,
nous dit-on, à de telles libertés que les étudiants ecclésiastiques
restaient, ce jour-là, au couvent[111].
[111] Cette coutume du _Vejamen_ était si généralement admise que
Cisneros lui fit sa place dans les Statuts même de l'Université
d'Alcalá: «Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen
jocosum.»
Le _Vejamen_ achevé, le cortège officiel vient reprendre le candidat
et le conduit dans la nef de la cathédrale, où doit avoir lieu la
réception solennelle. Une immense estrade y a été dressée, où prennent
place les hauts dignitaires, les docteurs et les maîtres, tandis que
jouent les haut-bois, les trompettes et les tambourins[112]. Le
candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaillé. Le
parrain lui répond par une autre harangue latine qu'il écoute, à
genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confère les
insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: «Cet
anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la
Science: applique toi à te montrer digne époux d'une telle épouse.» Il
lui met un livre entre les mains en prononçant ces mots: «Voici le
livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pénétreras les
mystères du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes à les
tenir enfermés, quand il le faudra, au plus profond de ton âme[113].»
Il le coiffe ensuite du bonnet de docteur, il le fait monter dans une
chaire, toujours en récitant les formes consacrées; il l'embrasse
enfin en lui disant: «Viens donc dans mes bras, reçois ce baiser de
paix et d'amour; que ce témoignage de tendresse te lie éternellement à
moi et à l'Université, notre mère.»
[112] Lope de Vega a encore célébré dans une autre de ses pièces,
_El Bobo del Colegio_ (II, 4), la pompe de ces cérémonies:
«FABIO.--No pienso yo que el Imperio,
Cuando á su elección se hallan
Los príncipes electores,
Ya con mitras, ya con armas,
Resplandece en mayor vista
Que cuando ocupan sus gradas
Tantas borlas de colores
Verdes, azules y blancas,
Carmesíes y amarillas...»
[113] A l'Université d'Alcalá, les docteurs en droit civil ou
canon reçoivent en outre le ceinturon avec la dague, les éperons
et l'épée. (La Fuente, _Historia de las Universidades_, II, p.
621; _Appendice_.)
Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, récite à
voix haute son acte de foi et prête serment. La cérémonie est
terminée. Dans toute l'église les acclamations éclatent, tandis que
sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux
d'usage: à chacun des docteurs et maîtres, des gants, une barrette et
deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent
réaux au bedeau et au notaire des écoles.
La cathédrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste
place de Saint-Martin--qui est devenue aujourd'hui la _Plaza
Mayor_.--Le maître des cérémonies l'a fait disposer pour la course de
taureaux, qui est déjà à cette époque l'accompagnement obligé de
toutes les fêtes, même des fêtes de canonisation[114]. Les arcades
ont été fermées par une haute barrière derrière laquelle le peuple
s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitués se sont
installés aux fenêtres des maisons que doivent leur céder en ces
occasions-là leurs légitimes propriétaires. Un large balcon est
réservé à l'Université: dès que le cortège s'y est assis, les
trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de la
_plaza_, et la course commence.
[114] Il y eut, par exemple, des courses à Salamanque pour la
canonisation de sainte Thérèse, en 1622, et pour celle de san
Juan de Sahagún. (Villar, _Historia de Salamanca_.)
Cinq taureaux, pour le moins, doivent paraître dans l'arène; une
commission nommée par le Cloître des Docteurs[115] a été les choisir
quelques jours auparavant dans une _ganadería_ voisine. Les toreros de
profession sont fort rares en ce temps-là: chacun peut aller, à son
gré, montrer son courage et son adresse.
[115] L'assemblée des professeurs titulaires.
Le premier jeu consiste à attirer le taureau, à le détourner à droite
ou à gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et à éviter les
cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une légère inclinaison
du corps. Quand l'animal commence à se lasser, un signal est donné
par le président de la course: «Pour lors, raconte un voyageur, tous
ceux qui sont dans le clos accourent, l'épée à la main, et tâchent de
lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a
alors, ajoute-t-il, bien du désordre et du danger[116].» Ce premier
jeu est plutôt l'affaire «des gens de peu et de nulle considération».
[116] _Voyage d'Espagne de M. de Monconys_ (1628).
Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques
seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou
quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour
de la _plaza_ et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand
l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les
deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur
cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés
de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer
sans aucun secours.
Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait
bander les yeux à son cheval: il attend l'attaque et, lorsque le
taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du
corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.»
Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les
courses d'aujourd'hui[117], elles laissaient plus de place à
l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien
ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les
péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent
l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens
exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce
spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur,
les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans
scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait
l'antique tradition qui consacrait par de telles fêtes l'investiture
d'une dignité si grave et si pacifique.
[117] Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467,
vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles:
«Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit
autres, plus un cheval.» _Viaje del noble Boemio León de Rosmital
de Blatna por España y Portugal._ (_Viajes por España: Libros de
Antaño._ Madrid, 1879, p. 81.)
Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont
les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore
offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq
services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale
une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des
sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires
de poulets[118]. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant
d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou
des _Décrétales_, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études.
Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se
faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais
il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand
nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les
docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans
une même journée. D'autres candidats, plus pauvres ou plus avisés,
attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt
proscrire toute fête et simplifier la cérémonie.
[118] _Estatutos hechos por la Universidad de
Salamanca._--Villar, _Historia de Salamanca_.
* * * * *
Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si
indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes
hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la
liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses
goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies,
où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et
le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits
créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des
fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette
inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de
cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie
sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite
et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux
hautes charges de l'Etat; bien soutenus et bien dirigés, des
étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées,
devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université
ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à
qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure,
finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers,
sacristains ou marchands[119]. Mais ces injustices du sort sont de
tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient
encore à l'antique _Estudio_ un attachement fidèle; ils emportaient,
comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des
années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils
y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées:
Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des
sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour.
[119] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres
estudiantes._ Valencia.
DEUXIÈME PARTIE.
I.
Origines et Progrès des Universités Espagnoles.
CHAPITRE PREMIER.
ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES
CENTRES D'ENSEIGNEMENT.
La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait
contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la
Péninsule.
Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique
centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles
d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de
Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère[120]. Pendant toute la
durée du treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie.
[120] Les faibles ressources de cet _Estudio_, l'hostilité des
habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux
puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains,
l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième
siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime
héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dans _La
Inocente Sangre_, II, I.
Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand,
le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires;
Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette[121].
Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses
privilèges[122]. Boniface VIII lui avait accordé des rentes[123]. Sur
elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les
libéralités des rois.
[121] Cédule de Badajoz (nov. 1252).
[122] Bref daté de Naples (avril 1255).
[123] Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de
ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire
spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII,
Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en
trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les
bienfaiteurs de l'Université de Salamanque.
[124] On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie,
fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.
Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime
II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que la _Corona_ d'Aragon
cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de
Léon.
Un demi-siècle encore se passe[124] et Alphonse XI de Castille fait
consacrer par une bulle pontificale[125] une institution nouvelle:
l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent
cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent
par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des trois
_Universidades mayores_ d'Espagne.
[125] Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346).
Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en
reste, crée l'Université d'Huesca (1354).
Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont
sans importance[126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizième
siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment
surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre
de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur,
elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.
[126] Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446).
Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan
et les papes n'y mettent pas obstacle.--Car l'Université est une
institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout,
à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades
qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent
leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement
arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de
contrôler son enseignement[127]. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège
a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par
peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils
devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à
sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de
longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations
nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les
princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans
l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus
précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus
conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les
fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée
en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre
de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les
rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes
Universités de certains de leurs revenus, particulièrement des
_tercias_, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les
dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands
seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à
élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments
souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils
dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens
en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la
vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux
qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre:
c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent
avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers
de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du
royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les
colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les
coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore
sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes
et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se
remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les
pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend
une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette
jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau
grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la
société civile, formant comme une cité libre avec son organisation
spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités.
[127] Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée
ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit
même l'enseignement du droit civil.
En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de
Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence[128]; en
1504, celle de Santiago[129]; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle
de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en
1534, celle de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle
de Grenade[130]; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de
Gandía[131]; en 1548, celle d'Osuna[132]; en 1551, celle d'Osma[133];
en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle
d'Oropesa[134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle
d'Orihuela[135]; en 1572, celle de Tarragone[136].
[128] Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI
(Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de
cette ville.
[129] Bulle de Jules II (1504).
[130] En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade le
_Colegio de Santa Cruz de la Fe_ et le _Imperial de San Miguel_.
[131] Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía.
[132] Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña.
[133] Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma.
[134] Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette
ville et vice-roi du Pérou.
[135] Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et
patriarche d'Antioche.
[136] Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta,
archevêque de Tarragone.
Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né
quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que
cinq ou six nouvelles[137]: il semble qu'elle ait fait à ce moment
tout son effort.
[137] Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa
(1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de
l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la
réunion des Universités de Catalogne.
Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces
établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité
propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui
aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le
même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources.
Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la
soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands
seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées
municipales.
Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux
Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur
organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs
statuts des _Habita_ de Frédéric Ier et des diplômes de Frédéric II.
D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres,
comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur
Montpellier.
Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par
les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui
appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs
couvents, relèvent directement de leurs supérieurs: telles, par
exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de
Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles
d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.
Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les
chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du
savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de
l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme
Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des
Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les
ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont
l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit
à la fois ses étudiants et ses maîtres.
Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des
Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá:
elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et
l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses
progrès.
CHAPITRE II.
UNE GRANDE UNIVERSITÉ: ALCALÁ.
A six lieues de Madrid, sur la rive droite du Hénarès, au milieu d'une
vaste plaine assez nue, coupée par le ruisseau d'une ligne de verdure,
la vieille Alcalá abritait dans son enceinte massive, couronnée de
tours, une population pacifique et une vie silencieuse, lorsque le
grand Jiménez de Cisneros, moine franciscain, confesseur de la reine
Isabelle, archevêque de Tolède, primat d'Espagne et chancelier de
Castille, résolut d'y fonder, à la place du petit Collège où il avait
jadis étudié la grammaire et les humanités, une Université immense et
magnifique, capable de rivaliser avec Salamanque[138], digne de la
gloire des temps nouveaux.
[138] C'est cependant à Salamanque que Cisneros avait continué
ses études. Il y avait été, en 1450, à l'âge de quatorze ans, il
y avait étudié à la fois le droit civil et le droit canon et il
avait obtenu le baccalauréat dans l'une et dans l'autre Faculté.
Tandis que les Écoles Salmantines avaient crû lentement, d'année en
année, de siècle en siècle, l'Université nouvelle fut une création
subite, que pouvait seule réaliser une volonté aussi puissante et
aussi tenace: elle fut l'œuvre d'un homme, et d'un homme qui, ayant
déjà dépassé les limites ordinaires de la vie, sentait qu'il devait se
hâter s'il voulait voir de ses yeux l'achèvement de son entreprise.