[110] Le roi et la reine étaient arrivés à Salamanque dans les

premiers jours de juillet 1600; ils y avaient été reçus

magnifiquement, particulièrement par les marchands d'habits de la

ville qui avaient été à leur rencontre déguisés en _soldados

galanes_. Leurs Majestés visitèrent longuement l'Université et

aussi le Colegio Viejo, dont ils admirèrent la Bibliothèque.

(_Diálogos de apacible entretenimiento_, _Noche_ II, cap. I.)

Dans sa harangue, fort travaillée et qui sentait un peu trop

l'apprêt, le _maestro_ commença par se moquer, d'ailleurs assez

doucement, de quelques-uns de ses collègues, rapportant quelques

anecdotes récentes ou faisant allusion à quelque innocente manie. A

l'un, chanoine de la sainte Cathédrale, la langue avait fourché, le

jour de Pâques, tandis qu'il officiait, et il avait dit à la fin de

la messe: «_Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!_» Un autre, en

apprenant la mort d'un ami, s'était écrié machinalement: «_Ite,

missa est!_» Il reprochait à un troisième de porter toujours sur la

tête une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il

désignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique marié,

de porter le costume ecclésiastique et un religieux, maître de

théologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il

n'était jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa

main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.--Il en venait

enfin au héros de la fête, qui attendait son tour avec inquiétude,

et naturellement celui-là était moins ménagé: ses travers moraux et

ses défauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne

touffue de ses cheveux bouffant autour de sa tonsure, sa

prétention à un savoir universel, tout cela était relevé sans

bienveillance, et ces traits réunis finissaient par former un

portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant.

Ce mauvais moment passé, une tradition charitable voulait que le

président de la cérémonie fît, en manière de contre-partie, le

panégyrique du récipiendaire. Il n'était pas inutile en effet de le

relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collègues,

surtout quand la verve satirique de ses persécuteurs s'était déchaînée

sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la présence d'un

monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait,

nous dit-on, à de telles libertés que les étudiants ecclésiastiques

restaient, ce jour-là, au couvent[111].

[111] Cette coutume du _Vejamen_ était si généralement admise que

Cisneros lui fit sa place dans les Statuts même de l'Université

d'Alcalá: «Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen

jocosum.»

Le _Vejamen_ achevé, le cortège officiel vient reprendre le candidat

et le conduit dans la nef de la cathédrale, où doit avoir lieu la

réception solennelle. Une immense estrade y a été dressée, où prennent

place les hauts dignitaires, les docteurs et les maîtres, tandis que

jouent les haut-bois, les trompettes et les tambourins[112]. Le

candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaillé. Le

parrain lui répond par une autre harangue latine qu'il écoute, à

genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confère les

insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: «Cet

anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la

Science: applique toi à te montrer digne époux d'une telle épouse.» Il

lui met un livre entre les mains en prononçant ces mots: «Voici le

livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pénétreras les

mystères du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes à les

tenir enfermés, quand il le faudra, au plus profond de ton âme[113].»

Il le coiffe ensuite du bonnet de docteur, il le fait monter dans une

chaire, toujours en récitant les formes consacrées; il l'embrasse

enfin en lui disant: «Viens donc dans mes bras, reçois ce baiser de

paix et d'amour; que ce témoignage de tendresse te lie éternellement à

moi et à l'Université, notre mère.»

[112] Lope de Vega a encore célébré dans une autre de ses pièces,

_El Bobo del Colegio_ (II, 4), la pompe de ces cérémonies:

«FABIO.--No pienso yo que el Imperio,

Cuando á su elección se hallan

Los príncipes electores,

Ya con mitras, ya con armas,

Resplandece en mayor vista

Que cuando ocupan sus gradas

Tantas borlas de colores

Verdes, azules y blancas,

Carmesíes y amarillas...»

[113] A l'Université d'Alcalá, les docteurs en droit civil ou

canon reçoivent en outre le ceinturon avec la dague, les éperons

et l'épée. (La Fuente, _Historia de las Universidades_, II, p.

621; _Appendice_.)

Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, récite à

voix haute son acte de foi et prête serment. La cérémonie est

terminée. Dans toute l'église les acclamations éclatent, tandis que

sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux

d'usage: à chacun des docteurs et maîtres, des gants, une barrette et

deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent

réaux au bedeau et au notaire des écoles.

La cathédrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste

place de Saint-Martin--qui est devenue aujourd'hui la _Plaza

Mayor_.--Le maître des cérémonies l'a fait disposer pour la course de

taureaux, qui est déjà à cette époque l'accompagnement obligé de

toutes les fêtes, même des fêtes de canonisation[114]. Les arcades

ont été fermées par une haute barrière derrière laquelle le peuple

s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitués se sont

installés aux fenêtres des maisons que doivent leur céder en ces

occasions-là leurs légitimes propriétaires. Un large balcon est

réservé à l'Université: dès que le cortège s'y est assis, les

trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de la

_plaza_, et la course commence.

[114] Il y eut, par exemple, des courses à Salamanque pour la

canonisation de sainte Thérèse, en 1622, et pour celle de san

Juan de Sahagún. (Villar, _Historia de Salamanca_.)

Cinq taureaux, pour le moins, doivent paraître dans l'arène; une

commission nommée par le Cloître des Docteurs[115] a été les choisir

quelques jours auparavant dans une _ganadería_ voisine. Les toreros de

profession sont fort rares en ce temps-là: chacun peut aller, à son

gré, montrer son courage et son adresse.

[115] L'assemblée des professeurs titulaires.

Le premier jeu consiste à attirer le taureau, à le détourner à droite

ou à gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et à éviter les

cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une légère inclinaison

du corps. Quand l'animal commence à se lasser, un signal est donné

par le président de la course: «Pour lors, raconte un voyageur, tous

ceux qui sont dans le clos accourent, l'épée à la main, et tâchent de

lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a

alors, ajoute-t-il, bien du désordre et du danger[116].» Ce premier

jeu est plutôt l'affaire «des gens de peu et de nulle considération».

[116] _Voyage d'Espagne de M. de Monconys_ (1628).

Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques

seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou

quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour

de la _plaza_ et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand

l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les

deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur

cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés

de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer

sans aucun secours.

Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait

bander les yeux à son cheval: il attend l'attaque et, lorsque le

taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du

corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.»

Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les

courses d'aujourd'hui[117], elles laissaient plus de place à

l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien

ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les

péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent

l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens

exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce

spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur,

les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans

scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait

l'antique tradition qui consacrait par de telles fêtes l'investiture

d'une dignité si grave et si pacifique.

[117] Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467,

vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles:

«Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit

autres, plus un cheval.» _Viaje del noble Boemio León de Rosmital

de Blatna por España y Portugal._ (_Viajes por España: Libros de

Antaño._ Madrid, 1879, p. 81.)

Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont

les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore

offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq

services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale

une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des

sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires

de poulets[118]. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant

d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou

des _Décrétales_, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études.

Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se

faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais

il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand

nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les

docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans

une même journée. D'autres candidats, plus pauvres ou plus avisés,

attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt

proscrire toute fête et simplifier la cérémonie.

[118] _Estatutos hechos por la Universidad de

Salamanca._--Villar, _Historia de Salamanca_.

* * * * *

Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si

indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes

hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la

liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses

goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies,

où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et

le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits

créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des

fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette

inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de

cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie

sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite

et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux

hautes charges de l'Etat; bien soutenus et bien dirigés, des

étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées,

devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université

ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à

qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure,

finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers,

sacristains ou marchands[119]. Mais ces injustices du sort sont de

tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient

encore à l'antique _Estudio_ un attachement fidèle; ils emportaient,

comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des

années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils

y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées:

Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des

sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour.

[119] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres

estudiantes._ Valencia.

DEUXIÈME PARTIE.

I.

Origines et Progrès des Universités Espagnoles.

CHAPITRE PREMIER.

ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES

CENTRES D'ENSEIGNEMENT.

La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait

contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la

Péninsule.

Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique

centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles

d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de

Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère[120]. Pendant toute la

durée du treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie.

[120] Les faibles ressources de cet _Estudio_, l'hostilité des

habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux

puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains,

l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième

siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime

héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dans _La

Inocente Sangre_, II, I.

Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand,

le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires;

Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette[121].

Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses

privilèges[122]. Boniface VIII lui avait accordé des rentes[123]. Sur

elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les

libéralités des rois.

[121] Cédule de Badajoz (nov. 1252).

[122] Bref daté de Naples (avril 1255).

[123] Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de

ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire

spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII,

Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en

trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les

bienfaiteurs de l'Université de Salamanque.

[124] On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie,

fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.

Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime

II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que la _Corona_ d'Aragon

cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de

Léon.

Un demi-siècle encore se passe[124] et Alphonse XI de Castille fait

consacrer par une bulle pontificale[125] une institution nouvelle:

l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent

cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent

par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des trois

_Universidades mayores_ d'Espagne.

[125] Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346).

Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en

reste, crée l'Université d'Huesca (1354).

Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont

sans importance[126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizième

siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment

surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre

de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur,

elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.

[126] Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446).

Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan

et les papes n'y mettent pas obstacle.--Car l'Université est une

institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout,

à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades

qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent

leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement

arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de

contrôler son enseignement[127]. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège

a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par

peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils

devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à

sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de

longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations

nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les

princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans

l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus

précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus

conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les

fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée

en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre

de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les

rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes

Universités de certains de leurs revenus, particulièrement des

_tercias_, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les

dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands

seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à

élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments

souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils

dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens

en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la

vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux

qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre:

c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent

avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers

de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du

royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les

colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les

coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore

sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes

et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se

remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les

pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend

une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette

jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau

grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la

société civile, formant comme une cité libre avec son organisation

spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités.

[127] Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée

ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit

même l'enseignement du droit civil.

En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de

Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence[128]; en

1504, celle de Santiago[129]; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle

de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en

1534, celle de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle

de Grenade[130]; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de

Gandía[131]; en 1548, celle d'Osuna[132]; en 1551, celle d'Osma[133];

en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle

d'Oropesa[134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle

d'Orihuela[135]; en 1572, celle de Tarragone[136].

[128] Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI

(Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de

cette ville.

[129] Bulle de Jules II (1504).

[130] En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade le

_Colegio de Santa Cruz de la Fe_ et le _Imperial de San Miguel_.

[131] Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía.

[132] Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña.

[133] Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma.

[134] Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette

ville et vice-roi du Pérou.

[135] Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et

patriarche d'Antioche.

[136] Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta,

archevêque de Tarragone.

Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né

quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que

cinq ou six nouvelles[137]: il semble qu'elle ait fait à ce moment

tout son effort.

[137] Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa

(1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de

l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la

réunion des Universités de Catalogne.

Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces

établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité

propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui

aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le

même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources.

Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la

soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands

seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées

municipales.

Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux

Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur

organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs

statuts des _Habita_ de Frédéric Ier et des diplômes de Frédéric II.

D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres,

comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur

Montpellier.

Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par

les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui

appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs

couvents, relèvent directement de leurs supérieurs: telles, par

exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de

Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles

d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.

Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les

chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du

savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de

l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme

Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des

Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les

ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont

l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit

à la fois ses étudiants et ses maîtres.

Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des

Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá:

elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et

l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses

progrès.

CHAPITRE II.

UNE GRANDE UNIVERSITÉ: ALCALÁ.

A six lieues de Madrid, sur la rive droite du Hénarès, au milieu d'une

vaste plaine assez nue, coupée par le ruisseau d'une ligne de verdure,

la vieille Alcalá abritait dans son enceinte massive, couronnée de

tours, une population pacifique et une vie silencieuse, lorsque le

grand Jiménez de Cisneros, moine franciscain, confesseur de la reine

Isabelle, archevêque de Tolède, primat d'Espagne et chancelier de

Castille, résolut d'y fonder, à la place du petit Collège où il avait

jadis étudié la grammaire et les humanités, une Université immense et

magnifique, capable de rivaliser avec Salamanque[138], digne de la

gloire des temps nouveaux.

[138] C'est cependant à Salamanque que Cisneros avait continué

ses études. Il y avait été, en 1450, à l'âge de quatorze ans, il

y avait étudié à la fois le droit civil et le droit canon et il

avait obtenu le baccalauréat dans l'une et dans l'autre Faculté.

Tandis que les Écoles Salmantines avaient crû lentement, d'année en

année, de siècle en siècle, l'Université nouvelle fut une création

subite, que pouvait seule réaliser une volonté aussi puissante et

aussi tenace: elle fut l'œuvre d'un homme, et d'un homme qui, ayant

déjà dépassé les limites ordinaires de la vie, sentait qu'il devait se

hâter s'il voulait voir de ses yeux l'achèvement de son entreprise.

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 4 / 10 段