Tous, drapés dans un manteau troué ou serrés dans une vieille soutane

«dont les pans déchirés pendent comme des bras de pieuvre[73]», ils se

promènent fièrement par les rues de Salamanque, espérant quelque

heureux hasard ou méditant quelque «tour de main». On les voit dès le

matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des écuelles

de soupe, et c'est de là que leur vient leur surnom de _sopistas_.

Quand les frères leur apportent l'énorme marmite où nagent tous les

légumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonnés de

noyaux d'olives, d'escargots et de têtes de poissons, quant apparaît

le frère portier chargé de répartir l'aumône, à peine la prière dite,

tous se bousculent et jouent des coudes pour n'être pas les derniers

servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rétablir l'ordre,

le _fraile_ frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller[74].

Dans la journée ils courent la campagne et, malgré les chiens de

garde, dévalisent jardins et vergers[75], ou bien ils trompent leur

faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson

rafraîchissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares,

et souvent même ils emportent la tasse, au risque de décourager la

charité[76]. Mais, pour assurer le repas du soir, ils ne peuvent

compter que sur la générosité d'un riche camarade, sur la crédulité

d'un débutant et, plus sûrement, sur leur propre savoir-faire. Les

pains du boulanger, les melons et les piments du marché aux légumes,

les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accrochées

à la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur

est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de

fâcheuses expériences la rapidité de leurs jambes et la dextérité de

leurs mains[77]; les rôtisseurs et les pâtissiers les voient avec

inquiétude respirer l'odeur de leurs étalages.

[73] «_Rabos de pulpo_» (_Don Quichotte_, II, ch. XIX).

[74] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes_,

Valencia.

[75] _El Gran Tacaño_, VI.

[76] «Entró Merlo Díaz, hecha la pretina una sarta de búcaros y

vidrios los quales pidiendo de beber en los tornos de las Monjas

avia agarrado con poco temor de Dios.» (_Gran Tacaño_, IIª part.,

cap. III.)

[77] _Alonso_, Rivadeneyra, 455 _a_.

S'ils paraissent rarement dans le cloître des Ecoles, s'ils sont mal

renseignés sur les livres de «texte», ils connaissent parfaitement

«cent manières et façons de soutirer l'argent d'autrui[78]».

[78] _Lazarillo de Tormes._

Tricher au jeu, faire l'office de spadassin ou d'entremetteur, jouer

auprès des filles galantes le rôle du frère qui veille sur l'honneur

du nom et duper ainsi l'amoureux novice, mendier sous le porche des

églises, un emplâtre sur l'œil et le rosaire à la main, fabriquer de

fausses clefs, rompre les cadenas, piller les dépenses des collèges et

dévaliser les chambres des boursiers, transformer les _cuartos_[79]

simples en _cuartos_ doubles en les élargissant à coups de marteau,

voilà le vrai fond de leur savoir.

[79] Le _cuarto_ est une monnaie de cuivre qui valait quatre

maravédis.

Quoiqu'ils soient passés maîtres en de telles malices et dignes, comme

dit Cervantes, «d'occuper une chaire en ces facultés[80]», quoiqu'une

lutte constante contre les incommodités de la fortune «aiguise leur

entendement et rende tous les jours leur esprit plus subtil[81]», il

leur arrive pourtant plus d'une fois de se coucher sans avoir rien pu

se mettre sous la dent. Ils vont passer la nuit dans le gîte que le

hasard leur offre, quelquefois dans les hôpitaux[82], quelquefois dans

un grenier, souvent à la belle étoile, et le bon sommeil, «les

enveloppant comme d'un manteau[83]», les console de leurs misères.

[80] _La Ilustre Fregona._

[81] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_.

[82] _Estebanillo González_, éd. Rivad., 305 _b_.

[83] C'est le mot de Sancho Panza.

Ces misères d'ailleurs leur paraissent bien plus supportables que la

monotonie d'une existence consacrée au travail. «Sans la faim et sans

la gale, fléau commun des étudiants[84]», ils s'estimeraient les plus

heureux des hommes. «Ni le froid, ni la chaleur ne les gênent: toutes

les saisons de l'année sont pour eux comme un doux printemps; ils

dorment d'aussi bon cœur sur des gerbes de blé que sur un matelas;

ils s'enfoncent dans la paille des auberges avec autant de volupté que

si leur lit était fait de fine toile de Hollande[85].» Comme

Estevanille González, ils sont tous «garçons de bonne humeur», et

cette naturelle gaîté les rend insensibles à bien des maux. On

retrouve en eux ce fatalisme presque oriental et cette admirable

_conformidad_ qui ont aidé les Espagnols de tous les temps à tout

supporter et à se résigner à tout. Pourquoi s'indigneraient-ils contre

des maux que leur a imposés le destin? Pour eux-mêmes, ils sont

persuadés, comme la vieille Célestine, qu'ils sont «comme Dieu l'a

voulu». Ils n'ont par conséquent ni regret ni remords et ils ne

désespèrent pas de pouvoir, quand viendra l'heure fatale, «crocheter

la porte du Paradis[86]» comme ils en ont crocheté bien d'autres.

[84] Cervantes, _Coloquio de los Perros_.

[85] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.

[86] _Lazarillo de Tormes._

Ces gueux sont d'ailleurs fiers de leur condition et se tiennent les

uns les autres en très haute estime, se traitant avec considération et

ne s'appelant jamais que _Votre Grâce_ ou _Votre Seigneurie_. Il n'est

pas de métier qui vaille à leurs yeux «cette glorieuse liberté auprès

de laquelle tout l'or et toutes les richesses de la terre sont de peu

de prix».

Ils sont donc enivrés de leur indépendance, orgueilleux de leur

paresse, et ils ont aussi la prétention et la fierté de rester des

étudiants, du moins par le costume et par le nom, d'être encore

«immatriculés» dans le corps glorieux de l'antique Université.

Quoique leurs vies soient presque pareilles, ils rougiraient d'être

confondus avec les mendiants du _Zocodover_ de Tolède, les coupeurs de

bourses de la _Plaza Mayor_ de Madrid, les portefaix de Séville ou

les rufians de Zahara.

Lorsque, à la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave

friponnerie, l'air de la ville leur paraît malsain, ils s'en vont

courir la campagne, emportant tous, pendue à leur ceinture, la

_hortera_, l'écuelle de bois qui ne les quitte guère[87]. Les uns

chantent dans les bourgs au sortir des offices[88] et tendent le

bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent à des

montreurs de singes, à des joueurs de gobelets ou à des porteurs de

fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux

aveugles[89], les récitent à un demi-maravédis la pièce, et celle de

sainte Lucie qui guérit les maux d'yeux[90], comme celle de saint Blas

qui guérit les maux de gorge[91], leur sont surtout d'un merveilleux

profit. Quelques-uns font métier de connaître les propriétés et vertus

des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crédit, ils

assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont

restés dans la mémoire; d'autres font des pronostics, tirent des

horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main[92]. D'autres

portent toujours soigneusement roulé dans leur collet «ce livre non

relié, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition», à

savoir un jeu de cartes[93], cartes sales et crasseuses, il est vrai,

usées des quatre coins, «mais qui ont, pour qui sait s'en servir,

cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par

dessous[94]»; comment mourir de faim avec cela quand il y a à la

porte des hôtelleries tant de muletiers passionnés pour le

vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces _gorrones_ en rupture

de ban, on en voit même qui se déguisent en captifs échappés des

bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir

sur un tableau grossièrement enluminé quels tourments endurent les

pauvres chrétiens quand ils tombent aux mains des Maures

infidèles[95].

[87] Francisco de Castro, _Entremés de la Casa de Posadas_.

[88] Quelques-uns de ces chants ressemblent, sans doute, à la

vieille complainte que nous pouvons lire dans le _Libro de

Cantares_ de l'Archiprêtre de Hita (1389):

_De Como los escolares demandan por Dios._

Sennores, dat al escolar,

Que vos bien demandar,

Dat limosna, o raçion,

Faré por vos oraçion,

Que Dios vos de salvaçion,

Quered por Dios a mi dar..., etc.

(Ed. Rivad., pp. 278b, 279a, 281, 282.)

[89] C'étaient, en effet, les aveugles qui faisaient surtout

trafic de ces oraisons ou _ensalmos_: le maître de Lazarillo de

Tormes en savait «cent et tant». Un héros d'une comédie de

Cervantes, Pedro de Urdemalas, sait «l'oraison de l'âme seule,

l'oraison de saint Pancrace, celle des engelures, celle qui

guérit la jaunisse, celle qui fait fondre les écrouelles».

[90] _Pícara Justina_, fo 11.

[91] Lope de Vega, _Peribañez_, II, 23.

[92] Liñan y Verdugo, _Guía de Forasteros_, Valencia, 1635, fo

92.

[93] C'est Covarrubias (_Tesoro_) qui donne cette définition.

[94] Cervantes, _Rinconete y Cortadillo_.

[95] Cervantes, _Historia de los Trabajos de Persiles y

Sigismunda_, lib. III, cap. X.

Dès qu'ils croient pouvoir affronter impunément les regards du

Corregidor, ils rentrent à Salamanque avec quelques _blancas_ dans

leur poche et ne tardent point à y reprendre le «métier», le «saint et

bon métier», qui finira peut-être par les conduire aux galères, à la

prison ou même aux _finibus terræ_, c'est-à-dire à la potence.

CHAPITRE VI.

ÉPISODES DE LA VIE UNIVERSITAIRE: FÊTES ET CONGÉS, _oposiciones_ ET

_grados_.

Pour le commun des étudiants, qui ne vont pas au delà des ordinaires

espiègleries et qui se privent des fortes émotions de l'existence

picaresque, la vie de Salamanque offre encore assez d'imprévu. Mille

événements y rompent la monotonie des jours.

Tout d'abord, les fêtes religieuses sont une perpétuelle occasion de

congés. Sans parler de Noël, de la semaine sainte, de la Pentecôte et

de la Fête-Dieu, dix fois au moins dans l'année l'Université ferme ses

portes en l'honneur de la Sainte Vierge: pour la Conception de

Notre-Dame, l'Expectation de Notre-Dame, la Nativité de Notre-Dame, la

Présentation, la Purification, l'Annonciation, la Visitation,

l'Assomption de Notre-Dame, etc. Les grands saints et les saints

locaux sont chômés aussi avec une singulière exactitude[96]: et ce

sont alors des cérémonies magnifiques, d'interminables processions

serpentant dans les rues étroites de la ville, tandis que sonnent les

cent clochers, de longues files de pénitents, nus jusqu'à la ceinture,

se déchirant la peau avec les boules de verre de leurs martinets et

bombant le dos pour mieux faire jaillir le sang; des expositions

d'images et de reliques, des pèlerinages vers des chapelles éloignées

ou vers des lieux qu'ont illustrés des miracles, des foires, des repas

sur l'herbe, des troupes chantantes, des bals dans les carrefours:

_danses de soulier_ où l'on marque la mesure en frappant de la main sa

semelle, danses de _cascabel menudo_ où l'on s'attache aux jarrets des

colliers de grelots, _danses des épées_ où s'escriment des quadrilles

habillés en toile blanche; des tournois, des «jeux de cannes» où, sur

leurs chevaux andalous caparaçonnés de drap d'or, des seigneurs en

costume jaune et blanc simulent des combats contre des chevaliers

vêtus de satin cramoisi; des concerts où le psaltérion, le

hautbois[97], la mandore et la cornemuse de Zamora associent leurs

sons aux métalliques accords de la guitare.

[96] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._

[97] _Chirimia_, hautbois à douze trous, instrument d'origine

arabe.

La fête de San Marcos est l'occasion d'un divertissement étrange. Les

étudiants achètent, aux frais de la cité, un taureau de belle

apparence[98], ils le conduisent à la cathédrale où il écoute la messe

fort dévotement; après l'office, ils le promènent dans la ville en

demandant l'aumône à chaque porte; ils lui attachent enfin entre les

cornes des fusées auxquelles ils mettent le feu, et le lâchent affolé

dans les rues où il renverse tout et met les passants en déroute.

[98] La légende prétend que lorsque, la veille de la fête, les

étudiants vont faire leur choix au pâturage, ils crient:

«Marcos!» et qu'alors la bête qui plaît le mieux au saint sort

d'elle-même du troupeau. (Padre Feijoo, _Obr. Escog._, éd.

Rivadeneyra, p. 382.)

Le jour de la Saint-Martin, toute la ville est en joie: c'est à cette

date qu'a lieu l'élection du nouveau Recteur. Au sortir du cloître de

l'Université, où l'on vient de proclamer son nom, il fait au travers

de Salamanque la traditionnelle promenade, le _paseo_. Le cortège est

d'une extraordinaire magnificence: le nouvel élu appartient presque

toujours à l'une de ces illustres familles qui ont donné à

l'Université tant de brillants élèves et tant de puissants

protecteurs: les Mendoza, les Guzmán, les Pimentel, les Córdova, les

Sandoval, les Pacheco, les Fonseca; il n'hésite pas à dépenser des

sommes considérables pour effacer par l'éclat de son équipage les

souvenirs laissés par ses prédécesseurs. Derrière lui défilent les

docteurs, les maîtres, les officiers, les étudiants. Il est d'usage

qu'à cette occasion chaque écolier renouvelle sa garde-robe et que les

jeunes gens riches habillent de neuf leurs pages et leurs valets[99].

Tous les couvents, tous les Collèges ont orné leur façade; tous les

habitants ont suspendu à leurs fenêtres des tapisseries, des

couvertures, des étoffes de couleur. Ce jour-là, la cité entière

témoigne son attachement à l'Université qui fait sa prospérité et sa

gloire.

[99] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, conde de

Olivares, á D. Laureano de Guzmán._

En dehors de ces solennités, divers événements viennent encore jeter

dans la vie scolaire une singulière animation. Ce sont d'abord les

_oposiciones_. Dès qu'une chaire devient vacante, un concours est

aussitôt ouvert et dans tout le royaume le Recteur adresse un appel

aux _opositores_ ou candidats. Les épreuves de ce concours sont

publiques; elles comprennent généralement une leçon d'une heure sur un

sujet fixé d'avance, une critique de la leçon par les concurrents, une

réponse du candidat à ces critiques, et enfin une série de discussions

improvisées sur divers points du programme[100]. A Salamanque, où

l'organisation de l'_Estudio_ est essentiellement démocratique, ce ne

sont pas les docteurs qui choisissent leur futur collègue, ce sont les

étudiants de la Faculté qui désignent leur futur maître. Quoique ces

jeunes gens fassent tous leurs efforts pour rester dignes d'un tel

privilège et pour juger avec équité, on devine cependant qu'il y a

bien des compétitions, bien des intrigues, et que tout ce monde

remuant et passionné est violemment agité par l'approche d'une

_oposición_. On voit se former des partis, de véritables

factions[101]. Chaque concurrent peut compter sur l'appui de ses

compatriotes; il fait d'ordinaire, quelques jours avant les épreuves,

un certain nombre de cours où il attire le plus d'auditeurs qu'il

peut et où se comptent ses amis et ses adversaires[102], il trouve

toujours à la sortie un groupe d'admirateurs pour l'acclamer et lui

faire escorte. Il arrive que des _opositores_ plus fortunés recourent

à des manœuvres peu délicates pour assurer un succès qu'ils jugent

douteux. Ils tiennent table ouverte pendant une ou deux semaines, et

c'est là une bonne aubaine pour les pauvres _sopistas_; leurs plus

chauds partisans vont attendre aux portes de la ville les nouveaux

étudiants qui arrivent de leur province; ils leur font mille

civilités, les conduisent dans une hôtellerie et les régalent

plusieurs jours de suite, pour obtenir leurs voix[103].

[100] _Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras de el

Doctor D. Diego de Torres Villaroel, catedrático de prima de

matemáticas en la Universidad de Salamanca, Salamanca_, 1752, p.

79 et sq.

[101] Mateo Aleman, _Alfarache_, Part. II, lib. III, cap. IV.

[102] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._

[103] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida de

Guzmán de Alfarache_, lib. II, cap. V.--Figueroa, _El Pasagero_,

_Alivio_ III, fo 106.

Malgré tout, il ne paraît pas que l'Université de Salamanque ait

jamais vu d'élection vraiment scandaleuse, au moins pendant les

premiers siècles de son existence[104]. C'est que là, comme dans la

plupart des grandes Écoles du Moyen-Age, les jeunes étudiants

finissent presque toujours, malgré les brigues et les cabales, par

subir l'influence de ceux de leurs camarades plus âgés et plus sérieux

qui, ayant souvent passé la trentaine, déjà licenciés ou même docteurs

et futurs candidats aux mêmes chaires, sont à la fois capables de bien

juger les aspirants et intéressés à faire récompenser le vrai mérite.

[104] Avant que se soit établie la tyrannie des Grands Collèges.

(Voir plus loin, _Deuxième Partie_, II, p. 181-188.)

Dès que le résultat du vote est connu, les amis du nouvel élu se

précipitent vers sa maison et remplissent sa rue de cris

assourdissants; mais cette victoire que tant de voix lui annoncent

n'est pas officielle encore, et il doit en savourer silencieusement le

plaisir. La tradition veut qu'il ne se montre point avant que le

Recteur lui ait fait tenir le _testimonium delatæ cathedræ_,

c'est-à-dire l'acte de nomination. Quand on voit apparaître au bout de

la rue le bedeau de l'Université avec le rouleau de parchemin, le

tumulte augmente encore: la porte est enfoncée, on arrache au

vainqueur son bonnet, on le couronne de laurier, on le soulève de

terre, et un vrai torrent l'entraîne jusqu'aux Écoles, renversant sur

sa route les tréteaux des marchands. Suant, essoufflé, la soutane au

vent, le nouveau maître fait son entrée dans le cloître sur les

épaules de ses admirateurs; on le porte jusqu'à la chaire qu'il vient

de conquérir et il en prend possession au milieu d'acclamations

enthousiastes. Pendant ce temps, les plus riches de ses amis ont loué

des montures: après avoir fait des courses folles dans les rues en

criant son nom à tous les échos, ils pénètrent dans la cour de

l'Université, tournent autour des colonnes, comme pris de vertige, et

font entrer leurs chevaux jusque dans les classes. Tout le jour, le

vacarme continue.

Quand la nuit est tombée, un cortège se forme. Tenant à la main des

torches et des lanternes, agitant au-dessus de leurs têtes des palmes

et des branches de laurier, plusieurs centaines d'étudiants vont

reprendre chez lui le héros de la journée et lui font faire le tour de

Salamanque. D'immenses écriteaux, portés au bout d'une perche, font

connaître au peuple son nom, le nom de son pays et son nouveau titre.

A chaque instant partent des coups de pistolet, éclatent des pétards;

des fusées montent dans le ciel. La ville est illuminée: les gens les

plus pauvres ont mis sur le rebord de leur fenêtre une lampe ou une

chandelle; les religieuses même ont allumé des flambeaux à la porte

de leurs couvents[105].

[105] _Apparatus latini sermonis, auctore Melchiore de la Cerda,

S. J., eloquentiæ professore_, Séville, 1598.--Torres Villaroel,

_loc. cit._

Parfois le cortège s'arrête devant une église, un collège, une maison

bâtie en pierres de taille; on dresse une échelle, un étudiant y monte

et trace avec une encre rouge, faite d'huile et de sang de bœuf, une

inscription admirative, comme on en voit encore des milliers sur les

murs de Salamanque. Puis la troupe reprend sa marche, toujours plus

nombreuse et plus bruyante. Aux chants, aux sons de la musique se

mêlent les airs de triomphe qui glorifient à la fois le nouveau maître

et sa province: _Vítor Don Pedro, Vítor Castilla!_ ou _Vítor Don Luis

Vítor Navarra! Vítor!_ Les clameurs emplissent la ville, elles

s'étendent jusqu'aux plus misérables ruelles, et le petit peuple, à

l'âme enfantine et obscure, est ébloui par cette apothéose du

savoir[106].

[106] Dans d'autres Universités et particulièrement à Alcalá, ces

réjouissances prennent un autre caractère et tournent un peu à la

mascarade. Dans le _Don Quichotte_ de d'Avellaneda, le Chevalier

et son fidèle Sancho arrivent à Alcalá au moment où l'Université

célébrait la réception d'un nouveau maître de théologie. «Il

faisait le tour de la ville dans un char de triomphe, et plus de

deux mille Écoliers l'accompagnaient, les uns à pied, et les

autres à cheval ou sur des mules. Don Quixotte et Sancho

rencontrèrent bientôt les Écoliers qui marchaient deux à deux, la

tête couronnée de fleurs, et chacun une branche de laurier à la

main. Au milieu d'eux paraissait un char de triomphe d'une

grandeur prodigieuse. Le devant était occupé par un nombre infini

de chanteurs et de joueurs d'instruments. On voyait dedans

plusieurs Ecoliers habillés en femmes, dont les uns

représentaient les vertus et les autres les vices; et chaque

personnage portait une inscription qui le désignait. Ceux qui

représentaient les vices étaient chargés de chaînes et assis aux

pieds des autres, et ils affectaient un air triste et convenable

au malheur de l'esclavage. Dans le fond du char paraissait par

dessus tout le nouveau Professeur sur un trône et vêtu d'une

longue robe d'écarlate avec une couronne de laurier sur la tête.»

(_Nouvelles Aventures de Don Quixotte_, traduction de Lesage, éd.

de 1707, p. 256.)

Dans la grande cité universitaire, la collation de certains grades

excite un enthousiasme pareil. Le baccalauréat n'a qu'une assez mince

importance: ce n'est guère qu'un certificat d'assiduité, que l'on peut

quelquefois obtenir sur le simple témoignage du bedeau. La licence et

même le diplôme de maître ès arts se confèrent sans grande pompe. Mais

l'Université a tenu à entourer d'un éclat incomparable les cérémonies

du doctorat, qui est l'acte le plus considérable de la vie scolaire

et comme le terme normal des études: elle a vu là un moyen de

maintenir son prestige, de rendre manifestes aux yeux de tous sa

richesse, sa puissance et sa majesté.

La veille de l'examen, un étudiant à cheval, précédé de tambours et de

trompettes, va distribuer à tous les docteurs la liste des conclusions

qui seront soutenues. Aussitôt après, tout le corps universitaire se

rassemble pour la procession solennelle. En tête, les musiciens,

l'Alguazil du Chancelier, les Maîtres des cérémonies, les Rois

d'armes, les deux Secrétaires de l'_Estudio_; derrière, les

professeurs en grand costume: robe noire garnie de dentelles blanches,

camail de couleur, toque noire ornée d'une houppe qui retombe en

franges autour du bonnet; d'abord les maîtres ès arts en camail bleu

de ciel, puis les théologiens en camail blanc, les médecins en jaune,

les canonistes en vert, les légistes en rouge[107]. Après eux, le

candidat; les bedeaux avec leurs masses, l'Écolâtre, ayant à sa

gauche le Recteur, à sa droite le docteur qui servira de parrain au

récipiendaire; enfin les juges et les officiers de l'Université, les

pages, les valets et les domestiques. Le candidat va tête nue; il

monte un cheval richement harnaché, couvert d'un caparaçon qui traîne

jusqu'à terre, il est vêtu de velours ou de soie avec le collet à

l'espagnole et des bottes de maroquin; il est armé de l'épée et de la

dague. Les cloches sonnent: au bourdon sourd de la cathédrale se

mêlent les notes claires du clocher de Saint-Martin, les tintements

des églises lointaines. Derrière le cortège se presse en désordre la

foule innombrable des étudiants, toute la jeunesse de Salamanque, les

artisans qui ont interrompu leur travail, les marchands qui ont fermé

leurs boutiques, et les paysans des alentours, accourus comme pour une

fête, villageoises en robe brodée, _charros_[108] parés de leurs

boutons d'argent, serrés dans leur large ceinture de cuir.

[107] Lope de Vega, _La Inocente Sangre_, II, 1:

_Como ya se ve mirando

En los colores que veis,

Rojo, verde, azul y blanco,

Cánones, leyes, maestros

Teólogos y hombres sabios..._

[108] Les paysans de la plaine de Salamanque.

La journée du lendemain est encore plus remplie. Après avoir été

longuement interrogé dans le Paranymphe, qui est la salle d'honneur

de l'Université, le candidat est livré à ses camarades qui lui font

expier par des moqueries un peu fortes les satisfactions

d'amour-propre qu'il a déjà goûtées et les honneurs qui l'attendent.

Cette cérémonie bouffonne s'appelle le _vejamen_, et l'on nomme

_gallos_ les traits malicieux qui, ce jour-là, tombent un peu sur tout

le monde.

Nous trouvons dans un recueil assez curieux et assez ignoré la

description d'une de ces cérémonies caractéristiques[109]. Cette

cérémonie eut un éclat particulier parce qu'on y voyait, au premier

rang des spectateurs, le roi Philippe III et la reine Marguerite[110].

Le principal orateur était un maître de l'Université et la victime

désignée était un religieux, de l'ordre des Carmélites.

[109] Gaspar Lucas Hidalgo, _Diálogos de apacible

entretenimiento_, Barcelona, 1609: _Noche Primera_, cap. II, _Que

contiene unos gallos que se dieron en Salamanca en presencia de

los Reyes_.

La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne · 第 3 / 10 段