routes qui mènent à Salamanque, derrière les mules de louage qui
portent les écoliers[39] et leur mince bagage enveloppé de serge
verte[40], on voit, trottant à pied dans la poussière, des jeunes
gens pauvrement vêtus. Ils accompagnent dans la grande cité
universitaire des camarades plus fortunés et vont les servir pendant
toute la durée de leurs études. Fils de petits marchands ou de
laboureurs, instruits des premiers éléments par quelque curé
charitable, ils sont, eux aussi, attirés par la grande renommée des
Écoles et ils ont pris le seul moyen qui leur fût offert de tenter la
fortune et d'essayer de s'élever au-dessus de leur condition. Ils
seront logés, habillés et nourris, et leur métier ne sera pas bien
pénible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets
et les manteaux, voilà quel sera à peu près tout leur office[41]. Le
temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre,
s'il leur plaît, les mêmes leçons que leurs maîtres. Ceux-ci, du
reste, les traiteront avec douceur: des études communes ont bien vite
rapproché les distances et le valet passe assez tôt au rang de
confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami[42]. Mais aux
heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque
insupportable pour ces malheureux: pendant les nuits d'hiver, on
grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les maîtres eux-mêmes
souffrent de la faim, les domestiques jeûnent. Comment compulser
Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par
raison démonstrative «persuader à son estomac qu'il a dîné[43]?» On se
décourage, on cesse de fréquenter les Ecoles ou l'on n'y reparaît qu'à
de longs intervalles, allant d'un cours à l'autre au gré de sa
fantaisie, passant de la théologie à la médecine ou au droit canon, et
recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile
savoir. Pour quatre valets tombés dans une riche maison où l'on peut
manger tous les jours et dormir toutes les nuits, où l'on profite en
même temps que le jeune maître des leçons du répétiteur, où l'on
s'assure pour l'avenir de puissantes protections[44], il y en a cent
que l'excès de misère finit par détourner pour toujours des études.
[39] Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la même mule.
(Juan de Mal-Lara, _Filosofía Vulgar_, 1621: _Centur._ X, 25).
[40] _Don Quichotte_, IIe partie, ch. XIX.
[41] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivadeneyra, p. 495 _a_.
[42] _Ibid._
[43] _El Gran Tacaño_, cap. III.
[44] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._ (1601).--Cf.
aussi le début de la nouvelle de Cervantes, _Le Licencié
Vidriera_.
Sans doute, il y a des exceptions, des exceptions infiniment rares
qu'on a toujours citées pendant deux siècles dans les pays
d'Universités et qui, encore exagérées par la légende, ont sans doute
décidé de bien des vocations et soutenu bien des courages. C'en est
une que ce Juan Martínez Siliceo qui, venu à Salamanque comme simple
valet, arriva, à force d'intelligence et de zèle, on peut dire
héroïque, à attirer sur lui l'attention du haut personnel des Ecoles,
réussit à obtenir la _beca_ si enviée du Grand Collège de San
Bartolomé et devint plus tard précepteur de Philippe II, archevêque de
Tolède et cardinal. C'en est une autre que ce Gaspar de Quiroga qui,
un peu après, trouva le moyen de poursuivre dans la même Université le
cours complet des études théologiques, sans avoir pour exister d'autre
pécule que le _real_ quotidien que lui avait assuré pour sa vie
entière la libéralité de la reine Jeanne: en 1593, il était, lui
aussi, cardinal et archevêque de Tolède, ses rentes s'élevaient à deux
cent mille ducats, et il continuait tous les jours à toucher son
_real_ «qui lui était, disait-il, plus précieux que tout le
reste[45]». Il fallait pour réussir de la sorte, avec des mérites
extraordinaires, une chance miraculeuse. Les pauvres _capigorristas_
n'en demandaient pas tant: un office d'avocat ou quelque prébende eût
abondamment comblé leurs désirs; mais, pour presque tous, cette
ambition même était chimérique. Les uns, lassés de lutter contre la
misère, s'éloignaient tristement de l'Université et regagnaient le
_pueblo_ natal à peu près comme ils en étaient venus; quant aux
autres, les plus nombreux, incapables de se détacher de Salamanque,
mais dégoûtés pour toujours d'une domesticité qui ne leur rapportait
rien, aimant mieux, puisqu'il fallait ne pas manger, souffrir la faim
en liberté qu'en servage, ils reprenaient leur indépendance et
allaient se perdre dans la bande tumultueuse qu'on voyait grouiller de
jour et de nuit sur les places et dans les rues de la ville, la bande
des étudiants qui avaient mal tourné.
[45] Clemencin (éd. de _Don Quichotte_, t. III, p. 129).
CHAPITRE IV.
LES ÉTUDIANTS QUI TRAVAILLENT ET LES ÉTUDIANTS QUI S'AMUSENT.
A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des étudiants riches et
des étudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais étudiants.
Du bon étudiant on ne nous parle guère: sa vie est régulière et calme
et son histoire est vite contée. Il est naturellement assidu aux cours
et aux offices; il visite souvent ses maîtres, le curé de sa paroisse,
les supérieurs des couvents voisins; son divertissement est
d'assister, les jours de fête, aux tragédies latines qui se jouent
dans le préau du Collège Trilingue et d'écrire des vers pieux pour les
concours qui s'ouvrent chaque année en l'honneur du Très
Saint-Sacrement[46].
[46] Mateo Luján de Sayavedra (Juan Martí), _Segunda parte de la
Vida del pícaro Guzmán de Alfarache_, cap. VI.
La grande majorité des écoliers ne se contentent pas de ces plaisirs
austères: ils se soucient beaucoup moins de commenter les _Súmulas_ ou
les _Institutes_ que de jouir de leur liberté et de leur jeunesse.
C'est une opinion bien établie parmi eux qu'une heure de travail par
jour doit suffire[47]. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une
oisivité qui ne leur pèse guère. Les cartes et les dés, les quilles et
la pelote[48], les longs bavardages sur le marché de la _Verdura_ ou
sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux
bords riants du Tormès qui fuit entre les peupliers, les flâneries sur
le vieux pont romain, aux pieds du légendaire taureau de granit, les
sérénades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les
jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mêlées où
l'on se casse les guitares sur la tête[49], tous ces joyeux
passe-temps remplissent agréablement les journées.
[47] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.
[48] Mal-Lara, _Fil. Vulg._, _Cent._ VII, fo 307.
[49] Mateo Luján de Sayavedra, _op. cit._, VII.
Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait
toujours nouveau. Ces qualités dominantes de leur race: le culte
exagéré du point d'honneur et le goût des excentricités dangereuses,
ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les
vieilles traditions de la vie universitaire développent encore chez
eux cette humeur belliqueuse.
S'ils veulent s'épargner, au début, des familiarités blessantes, les
nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher
droit à qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos
l'épée que presque tous ces étudiants au costume pacifique dissimulent
sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu'à ce prix[50].
Aussi les duels sont-ils fréquents, surtout au commencement de
l'année, et, comme les amis des combattants résistent rarement à
l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se
terminent par une bataille générale.
[50] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.
D'autres fois, par les belles nuits d'été où l'on se couche tard et où
l'on sent le besoin de dépenser le trop plein de sa force, une troupe
«fait partie» d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on
s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus
souvent, pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups.
Enfin, à Salamanque comme à Paris, c'est un devoir pour les écoliers
de rosser de temps en temps le guet, c'est-à-dire l'alguazil et son
escorte, «n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de
faire résistance aux gens de justice[51]».
[51] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivad., p. 495 _b_.--_El
Pasagero_, fo 106.
Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien établi que la
juridiction universitaire renonce à peu près à les réprimer: elles
entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale
d'étudiant. Presque dans chaque chambre on voit accrochées au mur,
au-dessus du lit, l'épée, la rondache et la casaque de buffle qui
s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va
suivre les cours de l'Université oublie rarement d'emporter dans son
bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapière signée de quelque
armurier en renom, de Tomás de Ayala, de Sebastián Hernández ou de
Sahagún le Vieux. «Le bel équipage, dit l'un d'eux, pour aller écouter
des leçons de philosophie!»--«Les dieux que nous allions servir, dit
un autre, ce n'étaient ni Minerve, ni Mercure, c'était Mars, et
c'était aussi Vénus.»
On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans
les préoccupations de cette jeunesse «bouillante, fantasque, libre,
emportée, amie du plaisir[52]». L'amour et la galanterie font encore
plus de tort aux bonnes études que le goût des rixes et des bagarres.
Tandis que les écoliers pauvres, se contentant de succès faciles, mais
peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinières
qui les aident à vivre[53], les étudiants fortunés aspirent
d'ordinaire à des conquêtes plus glorieuses. Certains s'éprennent de
jolies filles de Salamanque, en quête d'épouseurs, qu'ils ont
rencontrées à l'église, à la promenade ou dans quelque partie de
campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il
arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se
trouve un beau matin marié à une coquette[54].
[52] Cervantes, _La Tía Fingida_.
[53] Mateo Aleman, _Alfarache_, part. II, lib. III, cap. IV.
[54] C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache à
l'Université d'Alcalá.
D'autres, moins naïfs ou plus raffinés, passent agréablement leurs
après-midis dans les couvents de femmes où la règle n'est pas trop
austère. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises[55]:
des sucreries, des boîtes de confitures sèches, des flacons de ce vin
_del Santo_, le plus réputé de Castille, que récoltent sur leurs
coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur à la
collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et
leurs invitées: et les conversations qui s'engagent là, autour du
brasero, dans la solennité des grands parloirs, roulent quelquefois
sur des sujets assez brûlants. On y discute volontiers des questions
de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux,
en amour, de la possession ou de l'espérance, et les jeunes
religieuses ne sont pas les dernières à dire leur mot[56]. De telles
libertés nous paraissent aujourd'hui étranges et même choquantes:
elles étaient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous
raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des
histoires bien plus singulières[57]. L'autorité ecclésiastique
n'intervenait guère que lorsqu'il s'était produit quelque éclat
fâcheux[58]. Or, les petits manèges des _galanes de monjas_ ne
tiraient généralement pas à conséquence: c'était pour l'ordinaire un
amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos
précieux et de nos précieuses, mais qui devait paraître plus savoureux
aux âmes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples[59] et
frisait l'impiété.
[55] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del
pícaro Guzmán de Alfarache_, VI.
[56] _Ibid._
[57] _Mémoires_, III, p. 440.
[58] C'est ainsi qu'en 1564 un édit de l'évêque de Lérida
constate que «han sucedido de la conversación de los estudiantes
y otras personas algunos peligros y escándalos» et fait défense
aux étudiants âgés de plus de quatorze ans de pénétrer dans les
couvents de femmes sous peine d'excommunication. (D. Jaime
Villanueva, _Viage literario á las Iglesias de España_, XVII
(1851), pp. 277, 278.)
[59] Voir les protestations indignées de Guzman d'Alfarache, _op.
cit._, VI.
Pour ceux, plus nombreux, qui ne se contentent pas de ces idylles
romanesques et un peu perverses, ils n'ont que trop d'occasion de
satisfaire leur goût pour les réalités. Malgré les terribles menaces
des règlements universitaires, Salamanque est remplie d'aimables
personnes d'abord engageant et de vertu peu farouche. Elles sont
logées pour l'ordinaire dans la ville basse, aux bords du Tormès et en
ce quartier des tanneries où la fameuse Célestine exerça, dit-on, son
métier. On peut les rencontrer le matin aux offices où elles ne
manquent guère; elles se tiennent, l'après-midi, sur leur balcon,
exposant aux regards un visage fardé et une gorge fort découverte; le
soir venu, on va les retrouver à la taverne; parfois même on réussit à
les introduire dans les pensions ou dans les Collèges, et ce sont
alors des fêtes inoubliables, dont l'inquiétude double le plaisir.
On voit parfois apparaître d'autres étoiles plus brillantes, étoiles
parties on ne sait d'où, qui souvent ont déjà jeté quelques feux en
Italie ou dans les Flandres et qui disparaîtront aussi brusquement
qu'elles sont venues[60]. Ces belles étrangères ne se montrent pas en
toutes les saisons: elles viennent à Salamanque au moment où les
vacances viennent de finir et où les étudiants ont encore la bourse
pleine, de même qu'elles vont à Séville pour l'arrivée des galions.
Elles louent une maison sérieuse et de belle apparence; elles n'en
sortent que rarement et toujours en pompeux équipage. A leur côté
marche quelque duègne ou quelque tante d'emprunt, vénérable matrone,
dont la mante sombre, les larges coiffes blanches, le chapelet à gros
grains et la longue canne en jonc des Indes ne peuvent inspirer que le
respect; un vieil écuyer va derrière, à qui sa golille empesée, sa
rapière et son baudrier donnent des airs de gentilhomme. On voit tout
de suite qu'une telle proie n'est point pour ces «jeunes corbeaux qui
s'abattent sans discernement sur toute espèce de chair[61]», pour ces
chétifs _vade-mecum_[62] qui ne peuvent réunir pour une sérénade que
quatre «musiciens de voix et de guitare», une harpe, un psalterion et
quelques joueurs de sonnailles[63]. Il faut pour la conquérir autre
chose que ces maigres présents dont se contentent les pauvres filles,
limons, oublies, «pastilles de bouche», bijoux en argent doré,
dentelles de bas prix venues de Lorraine ou de Provence. Elle ne cède
qu'aux colliers de perles, aux belles guipures de Hollande, aux
chaînes d'or de cent ducats. Quand elle a pris, comme dit Cervantes,
«à ses appeaux» quelqu'un de ces beaux galants, riches comme des
«Péruviens» et qui savent jeter les doublons par les fenêtres, de ceux
qu'on appelle à Salamanque les _Generosos_[64], elle a vite fait de le
dépouiller et elle s'envole vers d'autres cieux,--à moins
qu'intervenant à propos le Corregidor ne confisque un bien mal acquis
et ne condamne l'aventurière à demeurer tout un jour sur une des
places de la ville, attachée à une échelle, coiffée du bonnet pointu,
exposée aux risées du petit peuple.
[60] Cervantes, _El Licenciado Vidriera_.
[61] Cervantes, _La Tía Fingida_.
[62] Ce surnom des étudiants leur vient de leur portefeuille, ou
_vade-mecum_.
[63] _Cencerros_, colliers de grelots, qui faisaient
l'accompagnement.
[64] «Cierto caballero..., mozo, rico, gastador, enamorado..., de
los que llaman Generosos en Salamanca.» (_La Tía Fingida._)
* * * * *
En de tels passe-temps, les écoliers, riches ou pauvres, ont vite
épuisé leurs ressources. Quand la bourse est à sec, quand, au risque
d'être excommunié par le _Juez del Estudio_, on a vendu ou engagé
meubles, livres, habits et bonnets, tout ce qui peut s'engager ou se
vendre[65], on n'a plus qu'à adresser aux parents des appels
désespérés et l'on attend avec angoisse le retour des muletiers qui
servent de courriers et de commissionnaires[66]. Si les parents
impitoyables ne répondent que par de bons conseils, si l'_arriero_
n'apporte au lieu des ducats espérés qu'une douzaine de saucisses et
un sac de pois, on flétrit solennellement la barbarie des pères en
brûlant à la flamme d'une chandelle la lettre décevante, et tous les
camarades entonnent en chœur le chant traditionnel qui s'appelle la
_Paulina_: «Parents cruels et féroces, parents, nouveaux Nérons, pères
qui n'envoyez pas la portion quotidienne, puissiez-vous souffrir,
chaque semaine, notre faim de chaque jour, et, comme brûle ce papier,
puisse l'argent que vous nous refusez se changer en charbon dans vos
coffres. Amen[67]!»
[65] _Cortes_ de Valladolid (1542 et 1555), _Cuaderno_ gothique,
fo 1703, _a_ et _b_.
[66] _Relación primera de la Vida del Escudero Marcos de Obregón,
Descanso_ XII.--Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos
amos_, éd. Rivadeneyra (_Novelistas posteriores á Cervantes_), I,
p. 495 _a_.--Bartolomé Palau, _La Farsa llamada Salamantina_
(1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, v. 564 et
sq.
[67] Rojas, _Lo que quería ver el Marqués de Villena, Jorn._ III:
«... Vaya la _Paulina_, pues;
El candil apropinquad... etc.»
Cf. _Alfarache_ de Luján, chap. VI.--_Alonso, mozo de muchos
amos_, éd. Rivad., 495 _b_.
On peut également rapprocher de ce passage la scène suivante de
_L'Invité_ de Lope de Rueda:
«LE LICENCIÉ.--Ah! Seigneur Juan Gómez, embrassez-moi! Et ma mère
vous a-t-elle donné quelque chose pour moi?
«LE VOYAGEUR.--Oui, Seigneur.
«LE LICENCIÉ.--Embrassez-moi encore, seigneur Juan Gómez. Que vous
a-t-elle donné? Est-ce quelque chose d'importance?
«LE VOYAGEUR.--Pourquoi pas?
«LE LICENCIÉ.--Ah! seigneur Juan Gómez, soyez le bienvenu!
Montrez-moi ce que c'est.
«LE VOYAGEUR.--C'est une lettre, seigneur, qu'elle m'a chargé de
vous remettre.
«LE LICENCIÉ.--Une lettre, seigneur? Et madame ma mère vous
remit-elle aussi quelque argent?
«LE VOYAGEUR.--Non, seigneur.
«LE LICENCIÉ.--Alors, que me fait une lettre sans argent!»
Cet espoir évanoui, les fils de famille peuvent encore trouver quelque
crédit auprès des usuriers qui pullulent à Salamanque et que la police
traque vainement: les étudiants de petite maison n'ont plus qu'à
apprendre les secrets de _andar sin blanca_[68], c'est-à-dire de vivre
sans sou ni maille, et le premier de ces secrets, c'est d'aller
«courir», autrement dit: de voler à l'étalage.
[68] «LAZARO.--Que aprendí en Salamanca.
La ciencia infusa de _andar sin blanca_.»
(_Entremés del hambriento._)
La _blanca_ est une petite monnaie qui valait la moitié d'un
maravédis.
C'est là, d'ailleurs, un jeu fort à la mode et qui n'a rien de
déshonorant. Tous les héros de romans picaresques se vantent d'avoir
pratiqué ce genre d'exercice et voici, par exemple, en quels termes
notre Don Pablos conte ses prouesses:
«Je passais un soir dans la grand'rue; il y avait fort peu de monde: à
l'étalage d'un confiseur, j'aperçois une caisse de raisins secs. Je
prends mon élan, je mets la main sur la boîte et je me sauve. Le
confiseur se précipite après moi, et, derrière lui, ses domestiques et
ses voisins. La caisse était lourde: malgré mon avance, je vis qu'ils
allaient m'atteindre. Au coin d'une rue, je jette ma boîte à terre, je
m'assieds dessus, je roule mon manteau autour de ma jambe et, la
tenant à deux mains, je me mets à crier: «Ah! que Dieu lui pardonne!
Il a marché sur «moi!» Toute la bande accourt en hurlant: «Frère, me
disent-ils, un homme n'a-t-il pas «passé par ici?--Il est déjà loin!
il m'a foulé «aux pieds; mais loué soit le Seigneur!» Ils repartent au
plus vite, et tranquillement j'emporte la boîte au logis.
«Mes camarades, à qui je contai l'aventure, me félicitèrent chaudement
de mon succès; mais ils ne voulaient pas croire que les choses se
fussent passées comme je le disais. Piqué au jeu, je les conviai à
venir le lendemain me voir courir une autre boîte.
«Ils furent exacts au rendez-vous; mais cette fois les boîtes étaient
rangées dans l'intérieur de la boutique et on ne pouvait songer à en
saisir une avec la main: l'entreprise paraissait donc impossible,
d'autant plus qu'averti, le confiseur se tenait sur ses gardes. A
quelques pas du magasin, je tire mon épée dont la lame était solide,
je me précipite dans la maison en criant: «Meurs! Meurs!» et je porte
une pointe dans la direction du marchand. Il tombe à la renverse en
demandant confession; je pique une boîte, je l'enfile avec mon estoc
et je décampe. Les camarades étaient émerveillés de mon adresse et
mouraient de rire en voyant la mine que faisait le confiseur; il
suppliait qu'on l'examinât: «Je suis blessé, disait-il, c'est un homme
avec qui j'ai eu une querelle.» Mais, quand il leva les yeux, le
désordre que j'avais mis parmi les autres boîtes lui fit deviner le
larcin et il se mit à faire tant de signes de croix qu'on crut qu'il
n'en finirait point[69]. Jamais, je l'avoue, aucun succès ne me donna
autant de joie.»
[69] Quevedo, _El Gran Tacaño_, VI.--Cf. _Alonso_, d. Rivad., 495
_a_.
Ces continuelles rapines inspirent aux marchands une légitime
méfiance: ils redoublent de précautions, mais les «coureurs»
redoublent d'ingéniosité et d'audace; l'exaspération des gens de
police, les mois de prison et les centaines de coups de fouet
prodigués aux maladroits qui se font prendre, les menaces si redoutées
de l'Église, tout cela, en accroissant le péril, ne fait que rendre le
jeu plus passionnant, et entre les boutiquiers et la race aventureuse
des étudiants le duel se continue pendant plusieurs siècles.
CHAPITRE V.
LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA _Tuna_.
Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent
à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de
pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la
vie de ces _pícaros_ ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de
Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois
que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds,
_gorrones_ ou chevaliers de la _Tuna_[70], forment comme une vaste
corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute
distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement
unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité de
cent méfaits[71]. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on
compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont
lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux
et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et
de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies;
d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par
fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une
condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence
errante et son inquiète liberté[72].
[70] La _Tuna_, c'est la vie de paresse et d'aventures.
[71] Ils ressemblent fort aux _vagi scolares_, aux «goliards» de
nos Universités du Moyen Age, ou encore à ces écoliers mendiants
de l'Université de Bologne dont Buoncompagno nous a laissé, dans
son _Antiqua Rhetorica_ (1215), un si triste portrait. (Sutter,
_Aus Leben und Schriften des Magisters Buoncompagno_, Fribourg,
1894.)
[72] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.